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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 09:22

Tous les économistes s’accordent aujourd’hui sur un point : l’euro est une construction imparfaite dont les vices de forme appellent au moins à la prudence. Ses effets bénéfiques – renforcement du marché européen, disparition des coûts de change et de l’incertitude attenante – se trouvent en effet largement contrebalancés par les déficiences qu’il occasionne. La monnaie unique ne devait pas faire un pli ; elle met pourtant à mal les économies méridionales, altérant leur compétitivité, alourdissant leur taux de chômage et creusant mécaniquement leurs déficits.

 

Athènes et Berlin dans un mouchoir de poche

 

C’est peu dire que l’introduction de l’euro a induit des bouleversements considérables dans nos économies. Ces reconfigurations soudaines auraient en toute logique dû mettre la puce à l’oreille des responsables politiques du vieux continent. Mais les quelques cris alarmistes étaient alors couverts par des salves prolongées d’applaudissements et un optimisme à toute épreuve. Pourtant, les premiers signes avant-coureurs n’ont pas tardé à poindre. Les taux d’intérêt des pays périphériques se sont progressivement rapprochés des taux allemands, la référence absolue en termes de gestion saine des comptes publics. Devenus amnésiques, ou presque, les marchés financiers ont gobé chacune des vagues promesses engendrées par la monnaie unique. Les traités ratifiés devaient suffire à prévenir n’importe quelle crise et à garantir la stabilité de la zone euro. Mieux, les incertitudes quant à la fiabilité des économies méridionales se sont évaporées, comme par enchantement. N’ayons pas peur des mots : à cette époque, d’aucuns ont pris Athènes, pourtant dispendieuse et inapte à lever l’impôt, pour Berlin. En quelque sorte récompensé pour son intempérance, le Sud a pu, durant presque dix ans, dépenser sans compter. Alors même que tous les indicateurs viraient au rouge, les pays périphériques ont conservé une capacité d’emprunt digne des États les mieux gérés. Et, pour couronner le tout, l’excédent d’épargne du Nord est venu alimenter les bulles spéculatives y sévissant. Les transferts financiers se chiffraient alors en milliards d’euros. C’est ainsi que l’Espagne et l’Irlande ont enregistré un boom immobilier aussi brutal qu’artificiel.

 

Les zones monétaires optimales

 

L’économiste canadien Robert Mundell, lauréat du prix Nobel, est le père de la théorie sur les zones monétaires optimales. Ses travaux s’avèrent d’autant plus précieux qu’ils éclairent avec maestria la crise que traverse actuellement la monnaie unique. Ainsi, si l’on en croit les conclusions auxquelles il est parvenu, l’adoption de l’euro nécessitait, au préalable, une forte mobilité des travailleurs et une homogénéité des fondamentaux économiques. Prenons Mundell au mot : quand la conjoncture s’assombrissait pour les Grecs, les Irlandais, les Espagnols ou encore les Portugais, ces derniers auraient alors dû massivement s’exiler en Allemagne, en Autriche ou aux Pays-Bas, où les perspectives demeuraient bien plus encourageantes à moyen comme à long terme. Or, cela ne s’est nullement produit. Pourquoi ? On peut en réalité l’expliquer par les barrières culturelles et linguistiques qui désunissent le vieux continent et empêchent la délocalisation de la main-d’œuvre. Quid alors de l’« homogénéité des fondamentaux » ? Les chocs asymétriques n’en finissent plus de pulluler. Ils opposent un Nord compétitif et bien géré à un Sud pris en tenaille entre une monnaie surévaluée, des salaires trop élevés et des déficits abyssaux. Alors qu’on l’espérait dûment ajustée, l’Europe apparaît plus que jamais fracturée. Conclusion : à moins de soutenir à la fois la thèse et l’antithèse, la zone euro semble bien peu optimale…

 

Où placer le thermostat ?

 

Rendons à César ce qui est à César. On doit la métaphore du « thermostat unique » au journaliste économique français François Lenglet. Dans un essai intitulé Qui va payer la crise ?, il défend l’idée suivante : la zone euro s’apparente à une maison de dix-sept pièces où le thermostat serait placé dans la plus grande d’entre elles, à savoir l’Allemagne. La BCE, à qui incombe la charge de réguler la température ambiante, ne se fierait qu’aux seuls intérêts teutons (le climat berlinois) au moment d’arrêter ses lignes directrices, sans se soucier le moins du monde des risques de chaleur excessive au grenier ou de gel à la cave. L’image se veut limpide au possible : dans une zone intégrée hétérogène, les ajustements monétaires mis en œuvre – taux directeurs, masse de monnaie, inflation – ne peuvent tout au plus profiter qu’à quelques-uns. Il s’agit, au mieux, d’un jeu d’équilibriste voué à l’échec. Dans les faits, les uns se retrouvent avec une devise sous-évaluée, tandis que les autres souffrent d’un euro trop fort, inadapté à leurs fondamentaux économiques.

 

L’impératif de l’intégration budgétaire

 

Peter Kenen, économiste de Princeton, a en son temps mis en exergue l’importance de l’intégration budgétaire. Quand un État américain rencontre des difficultés économiques, il peut toujours se reposer sur le filet de sécurité fédéral – les allocations sociales, les mécanismes de garantie – et implorer la bienveillance de Washington. Face au risque d’aller à vau-l’eau, il pourra, au besoin, se réfugier derrière le bouclier protecteur de la Constitution. Pour les Européens, en revanche, la donne est tout à fait différente. L’Union ne dispose d’aucun budget propre. Elle ne peut lever l’impôt et doit compter sur les contributions nationales pour engranger des ressources. Il n’existe pas plus de sécurité sociale à l’échelle du vieux continent. Disons-le autrement : les Allemands ne cotiseront jamais pour les retraites des pensionnés grecs, les Français n’interviendront jamais pour sauver l’industrie portugaise et les Autrichiens ne financeront jamais les investissements espagnols. Les États de la zone euro, en plus de ne pas contrôler leur monnaie, ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour affronter les crises. Or, pour reprendre l’exemple des États-Unis, l’argent versé par le contribuable new-yorkais peut très bien servir à indemniser les chômeurs du Wisconsin ou à alimenter un plan de relance national. Une intégration budgétaire qui a le mérite de tempérer les bourrasques conjoncturelles.

 

La fin des dévaluations monétaires

 

L’Italie a longtemps été championne en la matière. Quand sa balance commerciale se dégradait et que ses indicateurs passaient au rouge, elle procédait volontiers à une dévaluation de la lire en vue de redresser ses comptes publics. Mais, depuis l’avènement de l’euro, les États membres ont perdu toute prérogative concernant leur monnaie. La BCE se montre d’ailleurs tout bonnement intraitable : calquée sur le modèle de la Bundesbank, la Banque centrale allemande, elle s’attache en toute circonstance à préserver une indépendance absolue et poursuit avec détermination l’objectif d’une inflation modérée, sans complaisance ni laxisme. Aussi, en l’absence de politique monétaire accommodante (souvenez-vous, le « thermostat unique » est en Allemagne), les Méridionaux se voient contraints de recourir à la dévaluation interne. Autrement dit, ils cherchent à contracter leurs salaires en vue de soutenir la compétitivité et de restaurer les soldes extérieurs. Le hic, c’est qu’il existe de fortes résistances à l’atteinte au pouvoir d’achat. Il s’agit d’un processus long et complexe, qui met parfois en péril les gouvernements nationaux, accusés de faire le jeu de l’ultralibéralisme. C’est peut-être la raison pour laquelle Hans-Olaf Henkel, l’ancien président du patronat allemand, défend une ligne à tout le moins radicale. Il se hasarde en effet à promouvoir la scission de la zone euro, matérialisée par la mise en circulation de deux monnaies communes. L’une serait adaptée aux fondamentaux du Nord, tandis que l’autre répondrait aux problèmes de compétitivité du Sud. Entre la théorie et la pratique : des considérations techniques et des effets indésirables que d’aucuns jugent indépassables.

 

 

Lire aussi :

Le Parlement européen est-il en crise ?

UE : l’austérité, un épouvantail contre-productif

Dijsselbloem, l’encombrant compromis franco-allemand

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Published by Jonathan Fanara - dans Économie
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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