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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 10:45

Amorcé entre les murs d’un Overlook aussi imposant qu’isolé, Shining (1980) se conçoit comme une mise à l’épreuve, un abîme de décadences et d’aliénations sondant, en son essence même, une solitude abyssale et en tout point inextricable. La mégalomanie perfectionniste si volontiers attribuée à Stanley Kubrick y trouve une résonance toute particulière, à mille lieues des dosages hasardeux et des recettes appliquées au doigt mouillé. Le cinéaste américain semble en effet plus que jamais maître de son œuvre, chronométrant ses respirations, chorégraphiant ses mouvements et acheminant avec diligence chacune de ses envolées.

 

Dès l’ouverture, les vues aériennes imprenables s’amoncellent, fluides et triomphantes, bercées et rehaussées par des partitions anxiogènes du meilleur acabit. À peine la première séquence dégoupillée que, déjà, la famille Torrance emprunte des voies sinueuses qui l’engagent vers les sommets insoupçonnés d’un isolement glacial et inviolable. C’est là que Jack, antihéros désargenté doublé d’un écrivain en panne d’inspiration, échouera sur tous les tableaux, tant dans son rôle d’auteur que dans celui de père et d’époux. Gagné par une folie paranoïaque, assailli d’étranges visions, il tombera irrémédiablement sous la coupe de pulsions sanguinaires irrépressibles. À cette ligne directrice resserrée viennent se greffer des ramifications aussi abondantes qu’imaginatives. Bien plus qu’une simple chronique individuelle, Shining convoque en effet une démence collective, alimentée par un cuisinier télépathe, un enfant schizophrène omniscient et une figure maternelle aux abois. C’est ainsi que le visage éprouvé et sardonique d’un Jack Nicholson déshumanisé ne constitue finalement que le reflet d’une réalité qui n’en finit plus de se désagréger.

 

Du Stephen King relifté

 

Qualifier Shining d’adaptation relèverait presque de l’erreur lexicale. Il s’agirait plutôt, en l’état, d’une appropriation en bonne et due forme. Car Stanley Kubrick gomme sans retenue les contours posés par Stephen King, pour mieux les redessiner et y transposer ses propres obsessions, en lieu et place de celles du célèbre romancier. À mi-chemin entre les perceptions extrasensorielles et les édifices hantés, le cinéaste décuple les niveaux de lecture et met en saillie un propos psychologisant touchant à la fois à l’épouvante et à la tragédie familiale. Alors même que la tension irrigue son film et s’élève crescendo, il consacre une folie sans foi ni loi, n’hésitant pas à jeter de l’huile pimentée sur le feu d’une violence joyeusement exacerbée.

 

Mais le maître d’œuvre du très controversé Orange mécanique ne se contente pas d’instituer un climat de terreur, aussi imparable soit-il. Il saisit avec panache la moindre opportunité de transcender sa matière première. Ainsi, il lance une caméra hyper-mobile dans des courses folles, se repaît de symboles visuels et de jeux de miroirs, déroule des plans-séquences aussi vertigineux qu’inventifs. Avec des cris à glacer le sang, à l’aide des décors mémorables de Roy Walker ou par la simple expression des formes et des couleurs, il en arrive même à outrepasser la portée suggestive du matériau originel.

 

La virtuosité au service du récit

 

Prodigieux exercice de mise en scène, Shining prend le contre-pied d’un cinéma d’horreur souvent peu affriolant. Avec sa photographie léchée et ses mouvements de caméra savamment étudiés, ce chef-d’œuvre indémodable met une technique irréprochable au service d’un récit intense et terrifiant. Conteur hors pair, Stanley Kubrick y travaille l’atmosphère à coups de cadrages millimétrés et de compositions éclatantes. Son objectif se confond alors avec le pinceau du peintre, qui reformate la réalité à chacun de ses contacts avec la toile. C’est ainsi que l’usage du steadicam, exemplaire, permet au spectateur de se porter à la hauteur de Danny et de suivre son tricycle déambulant furieusement dans les couloirs de l’hôtel. Fluidité, audace et virtuosité s’expriment par ailleurs conjointement dans les séquences-phares du labyrinthe et de l’escalier, traduisant une prouesse dramaturgique rarement égalée, résolument étrangère aux platitudes et aux maladresses. De quoi, sans doute, définitivement réhabiliter une pièce maîtresse qui, curieusement, avait jadis fait l’objet des pires critiques.

 

 

Lire aussi :

Belfort le Magnifique

Et la Lumière fut

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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