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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 08:23

Au regard de ses figures symboliques typiquement américaines, on devine aisément pourquoi Jusqu’au bout du rêve est en son temps passé sous les radars de la cinéphilie européenne. Lui préférant les joyeusement transgressifs Beetlejuice et Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, les spectateurs français, pour ne citer qu’eux, avaient alors gentiment boudé cette coulée de miel directement importée des États-Unis. Une indifférence qui doit sans doute beaucoup aux facteurs culturels. Ainsi, en choisissant pour toile de fond le sacro-saint baseball, cette épopée initiatique mâtinée de valeurs traditionnelles ouvrait les hostilités avec un sérieux handicap.

 

« Le roi des idiots »

 

Non dénué de charme, ce drame fantastique minimaliste narre les péripéties pittoresques de Ray Kinsella (Kevin Costner), un fermier de l’Iowa sollicité par une mystérieuse voix qu’il est le seul à entendre. Sensible aux suggestions de cette force divine qui ne dit pas son nom, il entreprend sans tarder la construction d’un terrain de baseball au cœur même de ses champs, sacrifiant au passage ses propres récoltes. Un affront au bon sens qui n’échappera pas à ses proches, plus sceptiques et mordants que jamais.

 

C’est ici que Phil Alden Robinson passe à la broyeuse la logique narrative. Avant même de préciser son cadre et de négocier ses angles, le réalisateur-scénariste octroie à cette voix surnaturelle toute emprise sur son personnage principal. Une faille rédactionnelle qui débouche logiquement sur une première incohérence : comment justifier le comportement étrange du pourtant très rangé Ray Kinsella, qui se plie soudainement et sans retenue à des diktats fantasmagoriques ?

 

Un assujettissement délibéré qui n’en finira alors plus de rythmer cette œuvre à l’architecture (trop) simple, entraînant son héros dans toutes sortes d’aventures, souvent inoffensives et sans éclat. C’est ainsi que Ray en arrive vite à arpenter les routes, tâchant de lever des coins de voile et de mettre à nu une vérité qui lui échappe, multipliant les rencontres formatrices à mesure qu’il se frotte aux épines et douceurs d’un monde bien moins monotone et rébarbatif qu’il n’y paraît.

 

Mais aller au bout de ses rêves occasionne forcément certains accrocs. La parenthèse salutaire que Ray s’accorde lui vaudra ainsi le sobriquet peu flatteur de « roi des idiots ». Brocardé par les badauds, qui le voient désormais comme un vulgaire cul-terreux gagné par la démence, pas toujours soutenu par ses proches, prompts à penser qu’il injurie l’avenir, il se laisse néanmoins guider par ses intuitions, faisant fi des critiques.

 

Un conte humaniste à la Capra

 

Authentique ode à l’espoir et à la persévérance, Jusqu’au bout du rêve se moque éperdument des éternels rabat-joie comme des pinailleurs de circonstance, faisant bien peu de cas de leurs recommandations éculées et de leur altruisme feint. Prenant la forme d’un conte humaniste à la Capra, cette projection déformante préfère enseigner l’attrait des chemins sinueux et nous encourager à saisir, à bras-le-corps, l’ambition irréductible d’un rêve enchanteur. Ainsi, même les partitions de James Horner sont mises à contribution pour cimenter des atours oniriques quelque peu surannés.

 

Nul doute que certains moqueront un optimisme béat. D’autres y trouveront peut-être une résonance personnelle. Mais si Ray Kinsella est parvenu à panser des blessures enfouies, c’est avant tout parce qu’il a appris à dompter et pondérer ses fantasmes, à vivre en symbiose avec eux. En donnant quitus à ce postulat, on laisse la magie opérer, ne serait-ce que partiellement. On peut alors ressentir comme un souffle de poésie, matérialisé par quelques moments de grâce, touchant à l’amour filial, la résilience ou l’accomplissement.

 

L’Amérique aux deux visages

 

Dans ce récit madré, alors même que les interrogations s’enchevêtrent, une irrépressible quête filiale et philosophique se dessine en creux. Confronté au souvenir d’un père sans ambition ni ardeur, Ray Kinsella cherchera à s’émanciper d’une figure paternelle en demi-teinte. Phil Alden Robinson portraiture alors un homme qui brûle de vivre ses rêves, de rayer définitivement la carcasse encombrante de ses espoirs déchus. Le film fait ici implicitement écho à sa brève séquence d’ouverture, où le héros nous est présenté sous un meilleur jour, juste avant qu’il ne troque ses illusions contre une ferme dans l’Iowa.

 

De l’amorce au dénouement, Jusqu’au bout du rêve semble dérouler une mécanique à double sens. Une fable douce-amère, où la noirceur peut s’interposer à la moindre lueur. Quand la nuit tombe sur les champs, c’est toute la mélancolie d’une Amérique rurale en quête de repères qui transparaît. Les herbes immobiles trahissent la passivité de ces paysans que la ruine, matérielle et morale, ne cesse de guetter. En revanche, quand Ray Kinsella décide de prendre le taureau par les cornes, c’est une nation audacieuse et entreprenante que l’on consacre en grande pompe. Une dualité finalement très présente dans cette adaptation, où l’illusion et la réalité se confondent allégrement et où la fameuse voix revêt un caractère quasi mystique.

 

Visuellement terne, Jusqu’au bout du rêve n’est définitivement pas la quintessence du bon goût. Mais si l’on pardonnera à Phil Alden Robinson, davantage auteur qu’esthète, une photographie moins affriolante qu’un taxidermiste à l’œuvre, on ne saurait en revanche passer sous silence des raccourcis parfois fatals à la grammaire narrative et un script entaché d’approximations, voire de platitudes coupables.

 

 

Lire aussi :

Belfort le Magnifique

Et la Lumière fut

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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