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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 21:01

  Alors qu’un crépuscule blême s’abat soudainement sur New York, le flux incessant des véhicules continue d’encombrer Madison Avenue. Comme une ritournelle languissante, la frénésie mécanique se complaît à rompre le mutisme des longues nuits hivernales. Mais ni le bruissement confus des moteurs ni la valse des lueurs rougeâtres n’empêcheront Sterling Cooper Advertising de sonner le branle-bas de combat.

  Dans les bureaux classieux et épurés de la célèbre agence publicitaire, trois cadres en costume gris activent des geysers d’idées, faisant jaillir et déferler dans le plus grand désordre des vagues successives d’arguments promotionnels et de chausse-trapes commerciales. Chargés de promouvoir le protéiforme et inclassable English Revolution, ils esquissent à grands traits les contours d’une diplomatie marchande devenue incontournable.

  Confortablement niché dans un large et fastueux fauteuil de cuir, Don Draper, directeur créatif, porte un verre de whisky à moitié vide à ses lèvres. Tandis que les glaçons s’entrechoquent, le gosier en alerte, il attend impatiemment le dénouement d’une interminable tirade, exercice aussi déclamatoire que vain, œuvre d’un Pete Campbell plus prolixe et survolté que jamais.

  - Contrairement à toi, Don, je juge préférable de passer sous silence le caractère foncièrement absurde de l’œuvre. Ce surréalisme de pacotille témoigne au mieux d’une démarche artistique au rabais. Il revêt d’ailleurs une fonction phagocytaire propre à contaminer tout le récit. Et ce, d’autant plus qu’il se révèle au final aussi envahissant qu’une belle-mère désocialisée.

  Il jauge l’effet de sa réplique et poursuit.

 - Ça sent le coup fourré. Rémunéré au regard des seules recettes ?  Il faudra se montrer bigrement ingénieux pour porter aux nues cette espèce de bordel organisé. Pas besoin d’être un petit génie issu de Harvard pour constater que les auteurs ne font que se calfeutrer dans un humour emperlousé !

  Roger Sterling, maître des lieux, décocha un sourire presque dédaigneux. Il fit un signe furtif à Don, qui prit alors la parole.

  - Pete, désolé, mais tu te méprends. Tu devrais plutôt concevoir ce Ben Wheatley comme un exercice de style. De toute évidence, le gaillard est un adepte de la rupture de ton, un insondable pour qui brûler les étiquettes relève clairement de la jouissance. Il refuse toute catégorisation et brouille les pistes jusqu’à en devenir indicible, ou indéchiffrable. Thriller, horreur, comédie, drame historique : il se moque des classifications comme de sa première communion. Ceux qui en douteraient n’ont qu’à jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Avec sa trilogie tragi-comique, il n’a pas seulement questionné l’identité propre de ses personnages, il a surtout pris le parti de recourir à tous les genres pour mettre en saillie son propos. Eh bien, c’est pareil ici. Le surréalisme ne phagocyte rien ; il décuple au contraire les niveaux de lecture.

  Désormais crispé et sur la défensive, Campbell, jeune loup insatiable, peine à dissimuler sa frustration de gosse gâté ne supportant pas la contradiction. Il s’imagine alors tomber à bras raccourcis sur Don, mais se raisonne assez vite. L’arbitrage de circonstance de Roger Sterling lui impose en effet de se canaliser.

  - Recentrons le débat. Don a suggéré d’articuler la campagne autour de l’idée du « western psychédélique ». Qu’en penses-tu, Pete ?

  Campbell serre les dents, prend le temps de rassembler et ordonner ses arguments. Après quelques secondes de réflexion, il lève les yeux et se lance.

  - C’est une idée. Mais pas forcément la meilleure. En gros, on a affaire à un film d’époque prenant pour cadre la guerre civile britannique. Sauf qu’Amy Jump et Ben Wheatley, les deux scénaristes, n’emploient jamais l’Histoire comme un élément scénaristique de première ligne. Ça ressemble plutôt à une course psychédélique à travers champs, carburant joyeusement à l’humour noir et aux dialogues burlesques. Le réal marche même par moments dans les pas de Sacré Graal !, mais sans jamais parvenir à effleurer la grâce des Monty Python.

  Il marque une pause, avant de reprendre.

  - Pourquoi pas une campagne promotionnelle reposant sur l’idée simple et légitime d’une chronique hallucinée douce-amère, anarchique et bucolique ?

  Roger Sterling écoute attentivement Pete, tout en tirant nerveusement sur sa cigarette. Une question le tenaille. Comment vendre au public un produit inintelligible, sorte de croquis désenchanté aussi brouillon que virtuose ?

  - Nous évoquerons aussi la musique de James Williams et la photographie de Laurie Rose, finit-il par suggérer.

  - J’ai ici la note de notre expert, glissa Don. « L’image est lisse, esthétisée, peu sensible. La réalisation bouillonne d’imagination. Dès l’ouverture, on note ainsi la présence d’une caméra subjective suffocante et tremblante, rapidement suivie de cadrages obliques et verticaux relativement audacieux. »

  D’un air pressé, il pioche parmi les fiches posées sur ses genoux.

  - « … ces séquences où la prise de vues virevolte, se brouille et fait succéder les plans larges aux inserts, ou encore ces scènes où l’objectif est lancé dans des courses effrénées. »

  Roger commença alors à prendre des notes. Bien calé au fond de son siège, il pèse chaque argument et agence avec habileté un tableau promotionnel encore décousu et inconséquent. Quelques minutes plus tard, et après plusieurs gorgées enivrantes, il distribue à nouveau la parole.

  - Les dialogues ?

  Don saisit la balle au bond.

  - On pourrait extraire quelques citations et s’en servir comme d’un tremplin. Des accroches à usage spécifique. Je pense notamment aux lumineuses allusions à la bière, au Christ et aux fautes que Dieu entend prétendument punir. Ou peut-être quelque chose touchant au « sillage d’indifférence » que les personnages laissent derrière eux…

  Pete, peu sensible aux usages, le coupe dans son élan.

  - Même si le film m’a laissé pantois, voire franchement de marbre, je ne peux que saluer les dialogues, brillamment ciselés et particulièrement jubilatoires. Ils doivent impérativement figurer en bonne place sur notre feuille de route. Mais on pourrait aussi exploiter les quelques scènes à marquer d’une pierre blanche : le chant face à la caméra, le crachat dans les mains, la défécation périlleuse, le coup de pelle inattendu, le message conjugal posthume et, surtout, la séquence de la corde, visuellement inventive et complètement délirante.

  Une fois n’est pas coutume, Don acquiesça. Il parut même soulagé de déceler un point d’accord. Après un hochement de tête bienveillant, il souleva une autre question.

 - Pourquoi ne pas entamer la bande-annonce avec un clin d’œil aux champignons hallucinogènes ?  C’est aussi à travers eux qu’est révélée toute la complexité des personnages et qu’est amorcée la séquence psychédélique.

  Roger s’attela à coucher toutes ces idées sur papier. Une fois précisément dosées, elles constitueront la trame principale d’une campagne promotionnelle destinée à un cœur de cible bien identifié. Absorbé par sa tâche, le cerveau de Sterling Cooper Advertising prit toutefois la peine de lever la tête et d’apporter sa pierre à l’édifice.

  - Nous n’avons pas encore épuisé le sujet. Il demeure une caractéristique sur laquelle j’aimerais que nous insistions. Quoi qu’on en dise, English Revolution n’a rien du bateau ivre qui vire de bord au gré du vent. L’architecture narrative est à cet égard très significative.

  Il échangea un regard avec Don.

  - As-tu la notification de notre expert sous la main ?

  Don tourna quelques pages, fit zigzaguer son doigt sur une feuille, et lut.

  - « À plusieurs reprises, tout au long du film, un écran noir précède une séquence répondant à une mécanique propre et singulière. On passe ainsi du purement contemplatif au très bavard, du résolument statique au mouvement perpétuel, de la fluidité fougueuse au plan fixe. Rien n’empêche d’ailleurs ces enchaînements de se nicher au sein d’un seul et même segment narratif. »

  Don esquissa un léger sourire et ponctua la conversation.

 - Pete n’a pas tort. Un peu casse-gueule, ce projet. Mais on ne saurait nier le capital sympathie de cette épopée démentielle. Reste à mettre en œuvre une campagne apte à sublimer la paranoïa, la violence, les colères fugitives et un non-sens confinant au génie.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Les fantômes du chaos

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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