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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 17:18

Plan d’ensemble. Par ses déclinaisons infinies et universelles, la guerre a inspiré au cinéma quelques-unes de ses plus belles pièces. La première salve, assourdissante et frénétique, remonte à l’année 1915. Une fresque en tout point révolutionnaire, Naissance d’une nation, posait alors les jalons du langage technique moderne, se réappropriant avec éclat les procédés mis en œuvre par le dramaturge italien Giovanni Pastrone. Chef-d’œuvre indémodable, l’épopée de D.W. Griffith ouvrait déjà une voie royale aux incontournables Voyage au bout de l’enfer (1978), Apocalypse Now (1979), Platoon (1986) ou encore Full Metal Jacket (1987). Arrimées aux armes et au sang, ces chroniques polyphoniques n’ont jamais hésité ni à brûler les symboles, ni à juxtaposer des intrigues repues de cicatrices. Et si les productions s’amoncellent, prendre la belligérance pour objet revient invariablement à convier des existences laissées en jachère, à déconstruire la confusion identitaire, à portraiturer la démence ou la déshérence. Un cinéma de plaies béantes, de mélancolie crépusculaire, où les traumatismes jaillissent en gerbe et où les illusions défaillissent sans même batailler.

 

Plan large. C’est cette dramaturgie sacrificielle que Bertrand Tavernier va épouser et, parfois, brosser au rebours. Passionné par l’Histoire et ses mécaniques destructrices, le cinéaste français prend le parti de consacrer un long métrage abondant et intimiste aux 350 000 disparus de la guerre 14-18. Des fantômes du chaos, sortes de dommages collatéraux inqualifiables, désastres trop souvent passés sous silence, qui impactent avec force et virulence des familles au seuil de l’implosion. Car La Vie et rien d’autre a beau se parer de tous les traits d’un devoir de mémoire quelque peu morose, il n’en est pas moins hautement corrosif et politiquement embrasé. Des atours sulfureux auxquels il convient probablement d’imputer les vices de financement rencontrés en cours de route. Très tôt en effet, producteurs et diffuseurs, à l’unisson, ont fait grise mine, rechignant à s’engager dans un projet jugé, si pas casse-gueule, au moins hasardeux. Aussi, pour matérialiser ses idées, Bertrand Tavernier devra se résoudre à rémunérer ses techniciens au tarif syndical, alors même que son comédien fétiche, l’incontournable Philippe Noiret, mettra parallèlement son cachet dans la balance. Pari risqué, mais gagnant : aux atermoiements budgétaires succèderont un couronnement commercial notable et deux Césars méritoirement glanés.

 

Plan serré. Tourné en Lorraine, en seulement huit semaines, La Vie et rien d’autre radiographie une France en pleine décrépitude, à la fois morale et matérielle. Une nation défigurée, tourmentée, qui peine à se redresser, subissant au quotidien les contrecoups dévastateurs de la Grande Guerre. S’étirant sur cinq journées de novembre 1920, ce drame multifacette entend faire écho aux fantômes enfantés par la guerre, des spectres qui ne cesseront jamais de hanter leurs proches, laissant malgré eux des vies entières en friche, des ardeurs à l’abandon. Troublant et suggestif, à l’image de ces ruines qui corrompent et avilissent les paysages ruraux, ce Bertrand Tavernier n’en finit plus de sonder une communauté humaine à la dérive, prisonnière du passé, en quête d’un renouveau qui lui file irrémédiablement entre les doigts. Si deux ans se sont écoulés depuis que la folie militaire a décimé les forces vives de la société française, d’aucuns cherchent encore leur voie, inapprivoisable, et réapprennent seulement à vivre. Depuis un apocalyptique déchirement européen, le désenchantement se tient sur le qui-vive, tandis que la misère affective, avec pompe, sonne la charge.

 

Gros plan. Par sa pertinence et sa singularité, l’angle narratif adopté permet à Bertrand Tavernier et Jean Cosmos, son coscénariste, d’immortaliser des tableaux humains vertigineux, levant graduellement le voile sur une galerie de personnages torturés, écorchés et à fleur de peau. Une détresse qui laisse entendre une résonance particulière quand la caméra balaie des décors en perdition, témoins d’une France extenuée, ankylosée, qui peine clairement à tourner la page d’une abominable barbarie. Rivé aux dialogues, orfèvre dans sa reconstitution historique, La Vie et rien d’autre porte avec grâce et justesse les stigmates des corps meurtris, les séquelles des personnalités esquintées. Sa magnificence photographique vient contrebalancer l’horreur mise en saillie et s’inscrit précisément au rebours d’un propos aussi saisissant que nécessaire. Escortées par les partitions soignées d’Oswald D’Andréa, les séquences de haut vol fleurissent comme les primevères au printemps, laissant libre cours aux équations personnelles et aux interactions accidentées. Fluide et sans fioritures, cette éruption de soufre aligne en outre, avec maestria, les plans-séquences vétilleux et les mouvements de caméra savamment orchestrés, s’essayant même, au besoin, aux cadrages obliques ou verticaux. Un sillon princier qui ne fait pas l’économie d’une certaine dualité, celle-là même qui met aux prises des autorités indécentes et une figure héroïque obstinée, fermement scellée à ses principes.

 

Insert. Clef de voûte d’une réflexion à double fond, le commandant Dellaplane dirige un bureau chargé d’identifier les victimes de la Grande Guerre. Alors que le désespoir gagne de seuil en seuil dans les villages français, il s’érige en comptable minutieux du coût humain engendré par les armes. Héros éclairé et complexe, brillamment interprété par un Philippe Noiret impérial, il tend à personnifier l’intégrité et la droiture, deux vertus en deuil dans cette France d’hôpitaux improvisés et d’usines désaffectées. Se risquant volontiers à se heurter à sa hiérarchie, Dellaplane porte à bout de bras la mémoire de milliers de disparus, une douleur indicible matérialisée par une séquence finale bouleversante, où « l’inexpiable folie » humaine ne s’efforce même plus de se soustraire à notre regard. Faisant front à ceux qui corrodent les faits, animé par des valeurs indéfectibles, trompant allégrement nos certitudes, cet officier insoumis goûtera à nouveau à l’amour et aux ivresses feutrées. Plus encore qu’un point d’ancrage, Dellaplane tient finalement lieu de miroir déformant, figurant une représentation romanesque de la souffrance et de la compassion, à travers laquelle Bertrand Tavernier lance un vibrant hommage à la vie. Peut-être faut-il y voir l’art d’esquisser le monde, dans toute sa plénitude, sous les simples traits d’un personnage de fiction magnanime.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Étendre le champ du possible

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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