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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 18:06

Hallyu, une vague culturelle imprécise et lointaine qui s’est abattue avec fracas sur les rives de la cinéphilie occidentale. Témoin d’une libéralisation artistique hâtive, Séoul n’hésite plus à mettre les pieds dans le plat, à brûler les symboles, à dissiper les ombres, à relayer les indiscrétions, à s’affranchir du joug des conventions. Son industrie cinématographique, vivifiée par les « screen quotas », a définitivement fait son deuil de la morosité et de la censure qui régnaient sans partage sous la dictature de Park Chung-hee, militaire élevé au rang de chef d’État (1962-1979) et père de l’actuelle présidente sud-coréenne.

 

Strictement encadrés par un régime autoritaire tentaculaire, les cinéastes n’avaient à l’époque d’autre choix que de composer avec des diktats politiques appelés à réduire leur marge de manœuvre à sa portion congrue. Non seulement l’acte créatif était mis au pas, mais l’anticommunisme prévalait de telle sorte que portraiturer avec complaisance des soldats nord-coréens pouvait mener tout droit au cachot. L’incontournable Lee Man-hee ne le savait que trop bien, lui qui en fit un jour l’expérience.

 

Depuis la fin des années 1990, la tendance s’est complètement inversée et « Hallyu Wood » n’en finit plus de distiller morceaux de bravoure et pièces de choix. Old Boy (Park Chan-wook), Oasis (Lee Chang-dong), Printemps, été, automne, hiver… et printemps (Kim Ki-duk), A Bittersweet Life (Kim Jee-woon), The Chaser (Na Hong-jin), My Sassy Girl (Kwak Jae-yong) ou encore Silenced (Hwang Dong-hyuk) jouissent tous d’une inventivité, d’une intensité et d’une liberté de ton portées à des hauteurs insoupçonnées. C’est ainsi qu’un sain et fécond esprit d’émulation s’est emparé d’une génération entière de cinéastes ayant, plus que jamais, le vent en poupe.

 

Père des imparables et panthéonisés Memories of Murder, The Host et Mother, maître d’œuvre de l’apocalyptique Snowpiercer, l’éclectique Bong Joon-ho figure en bonne place parmi les plus belles promesses d’un cinéma sud-coréen libéré de ses carcans. Barking Dog, son premier long métrage, éclaire d’un jour nouveau une péninsule occidentalisée à marche forcée, tiraillée, déchirée entre traditions et modernité, en pleine dérive identitaire et existentielle. En son sein, les astres névrotiques se télescopent avec allégresse, le discernement baisse pavillon et les maux de la Corée contemporaine se cristallisent.

 

Signaux de détresse

 

S’inscrivant à sa manière dans les pas de La Chanteuse de pansori, d’Im Kwon-taek, l’imaginatif et régressif Barking Dog passe à la loupe une nation déshumanisée, aux rebords esquintés et à la forme patibulaire. En prise directe avec les errements d’une société en perdition, branchée sur des perceptions distordues, cette comédie noire et cynique radiographie des marginaux vagulaires, coutumiers des voies sinueuses et des chemins de traverse. C’est dans cette péninsule aux abois, en pleine mutation, que la dimension satirique portée au firmament par Bong Joon-ho prend son essor et tout son sens. Une ironie feutrée, teintée de désenchantement, que n’auraient renié ni Jacques Tati, ni Bertrand Blier.

 

La Corée du Sud, portraiturée à gros traits, sans concessions, a tout du capharnaüm indicible, allergique à tout altruisme, prompt à se désagréger sur fond de partitions jazzy. Ses entreprises n’hésitent pas à licencier des femmes au seul motif qu’elles aspirent à la maternité ; ses médias se fourvoient en enquêtant sur un vulgaire tueur de chiens ; ses immeubles sont édifiés en dépit du moindre bon sens ; sa jeunesse rêve de gloire et de célébrité pour échapper à un quotidien maussade ; les pots-de-vin et détournements de fonds y pullulent, alors même que les emplois se raréfient à mesure que la logique capitaliste s’ancre dans les esprits.

 

Forçant sans détours les portes dérobées de l’individualisme, Barking Dog tient lieu de pot-pourri où les saillies satiriques voisinent avec un réalisme grondant, accentué par les lumières naturelles. Si Séoul souffre de fièvre erratique, le couple central, chancelant, finira en toute logique par s’imposer comme son reflet miniaturisé. Brocardé et tyrannisé par une femme castratrice, le héros, professeur terne et désargenté doublé d’un loser résigné, évacuera sa frustration sur une victime de circonstance, un pauvre chien dont le seul tort aura été d’aboyer au mauvais moment. Ce vertige colérique, froid et incontrôlé, s’appréhende comme un fil conducteur qui ne dit pas son nom, le poumon narratif d’effluves burlesques jamais à court de souffle.

 

Veine marginale

 

Aux fourches imprécatrices, Bong Joon-ho préfère une folie contagieuse qui corde précisément avec la veine marginale de ses personnages, à la fois pathétiques, saugrenus et en tout point asymétriques. Neutralisant (presque) toute considération esthétique, le metteur en scène conjugue l’image avec le propos, sacrifiant l’attrait visuel de ses plans comme pour mieux doubler les coutures d’un climat résolument plus morne que contrasté. Il ne lui suffira en outre que de quelques mouvements de caméra reptiliens pour faire écho à une insensibilité rampante, matérialisée par des blagues téléphoniques douteuses, une corruption généralisée, des relations humaines escarpées, un égoïsme patent ou un goût prononcé pour l’argent. Mais si Barking Dog résonne avec ironie et un sens affirmé de l’à-propos, son moteur se prend parfois à toussoter, quelques longueurs et inégalités venant enrayer une machine jamais à l’abri d’un pépin mécanique.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Les fantômes du chaos

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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