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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 16:21

La conjoncture est peu propice à la frénésie marchande. Pris en tenaille par les soubresauts économiques, le Kansas ne peut se soustraire au marasme destructeur qui ébranle l’ensemble des États-Unis. Au cours des années 1930, la Grande Dépression ankylose le pays et promeut, malgré elle, l’escroquerie à la petite semaine. Avec trois sous en poche, Moses Pray n’a d’autre choix que d’emprunter des raccourcis que la morale réprouve. Vendeur de bibles peu scrupuleux, il s’échine à berner et arnaquer des veuves en plein désarroi. Pour glaner quelques billets et conjurer le destin. Calfeutrée dans l’habitacle d’une vieille automobile, Addie, neuf ans, fait la moue et l’observe à distance. Une passivité éphémère, puisqu’elle apportera bientôt son précieux concours à l’entreprise, aiguisant ainsi le couperet de la mystification.

 

Road-movie à la fois drôle et mélancolique, La Barbe à papa pose un cadre ambivalent qu’il ne cessera jamais de déborder. Avec panache et brio. Peter Bogdanovich et Alvin Sargent, son scénariste, fignolent leur script au croisement de la quête filiale et de l’intrigue policière. Portraiturant les États-Unis d’un trait fin, ils ouvrent les vannes d’une humanité inépuisable, reposant sur la complicité naturelle de Ryan et Tatum O’Neal, père et fille habitant le même écrin doré, somptueusement photographié par l’expérimenté László Kovács.

 

(Re)père

 

Doux-amer. D’un côté, le visage poupin de Tatum O’Neal – plus jeune comédienne oscarisée à ce jour – et, de l’autre, les plaines arides et mornes du Kansas. La musique enjouée qui ouvre le bal et l’enterrement quasi clandestin qui lui succède directement. Les demi-teintes d’un plaisir contenu et d’un désenchantement précisément compensé. La Barbe à papa s’ourle d’un sourire en demi-lune, avant d’infuser insidieusement le malaise et le doute. Variant les climats et les aromes, Peter Bogdanovich s’amuse de la valse-hésitation entourant l’envoi d’un télégramme, s’affranchit des conventions en faisant fumer sa jeune héroïne et radiographie les faiblesses masculines au travers de parades amoureuses dispendieuses. Le tout sans jamais passer du coq à l’âne.

 

Mélodie à deux voix, cette comédie dramatique, tournée en noir et blanc, narre la rencontre de deux êtres en rupture avec leur environnement. Moses Pray, pingre et solitaire, monte des coups brumeux avec Addie, sa fille supposée, garçonne orpheline aux repères brouillés, aussi vive qu’attachante. D’abord erratique, leur relation va peu à peu se normaliser, les empoignades dans les cafés se muant en moments de tendresse et en conduites protectrices (la scène de l’hôtel, jubilatoire). Cette fresque filiale haute en couleurs, écho distordu du Kid de Charlie Chaplin, s’érige rapidement en fil conducteur et épouse les traits ondulants d’un poème en mouvement, la grandeur des plans venant concurrencer celle, non moins enivrante, des dialogues.

 

L’Amérique qui (se) perd

 

Fils d’un célèbre peintre post-impressionniste, Peter Bogdanovich a hérité d’un art consommé de l’image. Maître du formel, il manie l’essence iconique en orfèvre. Ses plans-séquences, somptueusement discrets, paraissent davantage portés sur la grâce que la flamboyance. L’utile plutôt que l’ostentatoire. Les inclinaisons de caméra et les champs capturés par l’objectif procèdent, eux, d’une mécanique savamment étudiée, capable d’orienter les regards et de polariser les attentions. Cinéaste cinéphage, l’Américain marie brillamment les genres, les influences et les tempos. Sa réalisation, fluide et virtuose, est créatrice de tout. De sens, d’émotions, d’évocations. Elle sublime chacun des coups montés, distillant tour à tour la tension (avec le shérif), la compassion (avec les pauvres), la malice (avec la boutiquière) ou encore l’audace (avec la nantie).

 

Fenêtre ouverte sur l’Amérique, La Barbe à papa sonde la détresse des cœurs et la relativité des mœurs. Shérif corrompu, bootlegger sordide et maîtresse vénale s’y croisent dans un micmac presque insensé. Nœud de l’intrigue, le déracinement familial n’est finalement rien de moins que la représentation imagée et hyperbolique d’une nation qui se perd. Un miroir tendu, brisé, empreint de nostalgie et d’urgence.

 

 

Lire aussi :

L’arbre qui cache la forêt

 "Soleil vert" : en partance pour l’enfer

Pour une poignée de dollars…

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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