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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 19:16

Fable dichotomique vénéneuse et parfaitement outillée, remarquablement échafaudée par le comédien Charles Laughton, dont ce sera l’unique réalisation, La Nuit du chasseur s’érige en satire de l’hypocrisie sociale, en peinture vitriolée de la société provinciale américaine. Conte cauchemardesque et désillusionné, adapté d’un roman de Davis Grubb, ce drame élisabéthain actualisé sonde avec minutie l’ambivalence humaine, maniant la parabole, l’allégorie et l’oxymore à la manière du hochet. Avec fougue et sans mesure.

 

Prenant pour cadre l’Amérique rurale de la Grande Dépression, l’œuvre de Charles Laughton pose un regard onirique et glaçant sur une figure luciférienne, un criminel récidiviste se glissant allégrement dans les habits du saint. Car Le Chasseur n’est autre qu’un prêcheur malveillant, ne s’embarrassant d’aucun scrupule, un pasteur névropathe et mystificateur, plongé dans l’abîme, prêt à succomber à n’importe quel vice pour une poignée de billets. Porté par la composition archétypale d’un Robert Mitchum plus investi que jamais, ambigu, massif, solitaire et inquiétant, le révérend Harry Powell délaisse volontiers les références bibliques pour le couteau à cran d'arrêt, les valeurs religieuses pour le nihilisme le plus absolu.

 

Rongé par le vice

 

La Nuit du chasseur, c’est en quelque sorte l’histoire du ver qui s’introduit insidieusement dans le fruit. Un mal impossible à prévenir et potentiellement ravageur. Grisante et désabusée, l’Amérique rurale telle que portraiturée par Charles Laughton n’est pas seulement influencée par David Wark Griffith, dont Lillian Gish est l’ambassadrice ; elle doit également beaucoup au travail d’orfèvre effectué par le chef opérateur Stanley Cortez, puisant conjointement dans l’hyperréalisme (la campagne conçue par Edward Hopper), le surréalisme (les inépuisables symboles visuels), l’expressionnisme et le caligarisme allemand (l’ombre de Robert Mitchum projeté dans la chambre des enfants). Un apparat formel complété par des visions aériennes, des prises de vues émérites, une caméra mobile, des montages alternés et même des plans immergés conditionnés par la nature.

 

S’inscrivant à la croisée des genres, La Nuit du chasseur fourmille de trouvailles ébouriffantes et s’appréhende avant tout comme une succession de tableaux en mouvement, plus somptueux les uns que les autres, trouvant un point d’orgue à la faveur d’une fugue nocturne au fil de la rivière, émaillée d’instantanés de la faune et de la flore. Un cinéma fiévreux, esthétisant et envoûtant, qui préfigure certainement des pans entiers de la filmographie d’un David Lynch ou d’un David Gordon Green.

 

Scénarisé par James Agee, chevillé à l’ambivalence imprimée à jamais sur les mains du révérend Powell, La Nuit du chasseur se prend à convier névroses, cupidité, mégalomanie et frustration, juxtaposant à sa figuration de la perdition une innocence juvénile désavouée, en état de décrépitude avancée. Une représentation des rapports toxiques et des personnalités troubles qui n’est pas sans rappeler Shining, le chef-d’œuvre d’épouvante que Stanley Kubrick échafaudera des années plus tard.

 

 

Lire aussi :

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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