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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 16:29

Paul Krugman a le sens de la formule. Dans un essai intitulé Sortez-nous de cette crise… maintenant !, il succombe délibérément à une forme de caricature et met aux prises deux catégories d’économistes : ceux « d’eau de mer », néokeynésiens, travaillant dans les universités américaines du littoral (MIT, Harvard, Princeton), et ceux « d’eau douce », néoclassiques, issus des établissements sis à l’intérieur des États-Unis, université de Chicago en tête. Une opposition ancrée dans l’air du temps, alors même que différents courants de pensée s’affrontent aujourd’hui à coups de concepts alambiqués et d’idées avortées, se mettant sans détour mutuellement à l’index. Une lutte acharnée, par ouvrages, conférences et interviews interposés, consistant grosso modo à rejeter sur l’autre la responsabilité de la crise économique. Comme l’on pouvait s’en douter, Paul Krugman ne se fait pas prier pour arbitrer la partie. Compte-rendu.

 

Les économistes « d’eau douce », aveuglés par la rupture idéologique intervenue au début des années 1980, se posent volontiers en fondamentalistes du « laissez-faire ». Parmi eux, d’aucuns adhèrent avec une foi de charbonnier à l’hypothèse des cycles réels, selon laquelle la récession constituerait tout au plus une réponse rationnelle aux chocs macroéconomiques. Et d’autres, pour ne pas dire tous, rejoignent la pensée d’Eugene Fama, héraut de l’efficience des marchés. Enfin, le gros des bataillons néoclassiques n’hésite pas à invoquer, au besoin, la loi de Say, qui stipule que tout revenu est forcément dépensé et que l’offre crée – comme par enchantement – sa propre demande. Les économistes « d’eau de mer » défendent quant à eux à peu près l’antithèse absolue. Ils en appellent à cor et à cri à l’interventionnisme et aux dépenses publiques contracycliques. Deux positions conceptuelles inconciliables, qui ne cessent de nourrir et agiter les débats.

 

Quand les néoclassiques font cavalier seul

 

Un peu d’histoire. Depuis l’accession à la présidence de Ronald Reagan, au début des années 1980, les oracles du landerneau économique ont fait montre d’une cécité déconcertante, tournant le dos au keynésianisme et à la régulation qui avaient pourtant engendré trois décennies de prospérité sans précédent. Pris dans une euphorie commune – une exubérance irrationnelle ? –, financiers, industriels et politiques ont alors marché main dans la main, vantant en chœur les vertus d’un libéralisme débridé et faisant tomber une à une toutes les barrières réglementaires établies au lendemain de la « Grande Dépression » et de la Seconde Guerre mondiale. Converties à la religion néoclassique, les sphères dirigeantes n’ont jamais plus hésité à moquer et déconsidérer toute pensée jugée iconoclaste – c’est-à-dire expansionniste ou, plus simplement, régulatrice.

 

L’époque est alors à l’endettement. Les banques ouvrent grand les vannes du crédit et tous les agents économiques cherchent à en tirer profit. L’aveuglement atteint des sommets : tout signe avant-coureur du cataclysme à venir (le crash de 1987, la bulle Internet, la faillite du fonds alternatif LTCM) est purement et simplement ignoré, tandis que les milieux autorisés se lancent dans l’apologie, dogmatique et parfois surréaliste, des marchés efficients et autosuffisants. Il faudra attendre la crise de confiance de 2007 pour ébranler l’édifice financier et intellectuel bâti par trois décennies de dérégulation et de « laissez-faire ». Pour les plus doctrinaires, la pilule a du mal à passer : la débâcle survenue à l’occasion de l’éclatement de la bulle immobilière les invite à revoir de toute urgence les modèles qu’ils emploient depuis la fin des années 1970 !  Un authentique aggiornamento. Mieux – ou pis, c’est selon –, la spirale baissière autoalimentée, en œuvre depuis 2007, tend à réfuter les thèses fondamentales avancées par les économistes « d’eau douce ». Jugez plutôt : à mille lieues du postulat de la « main invisible », la demande a amorcé une chute vertigineuse, avec pour corollaire le chômage de masse et la contraction abrupte des investissements. Voilà de quoi faire grincer les dents.

 

Nouvelle donne ?

 

Il suffisait pourtant de lire Hyman Minsky, longtemps mis au ban par la pensée dominante, pour appréhender avec justesse les perturbations induites par un endettement massif. Ou Irving Fisher, un contemporain de John Maynard Keynes, pour s’initier à la causalité dette-déflation. Mais leurs théories ont immanquablement été marginalisées et brocardées par des figures de premier ordre qui, à l’instar d’un Alan Greenspan ou d’un Robert Lucas, ont fait peu de cas de la régulation et ont avant tout cherché à porter au pinacle l’ultralibéralisme – avec, au passage, les produits dérivés et d’autres trouvailles du même acabit, issues de l’ingénierie financière.

 

Mais l’actuelle troisième génération d’économistes keynésiens n’a pas dit son dernier mot. Elle reprend peu à peu voix. Ces théoriciens « d’eau de mer » en reviennent aux bons vieux principes qui ont régenté le monde avancé pendant plus de trente années. Face à une situation jugée sans espoir, l’interventionnisme et l’expansionnisme recueillent à nouveau les éloges. Que faire alors dans un premier temps ?  Combattre, avec la même intensité, à la fois les inégalités et la récession. Comment ?  En réinventant le rôle de l'État, seul acteur à même de tenir à l’œil la dépense globale, notamment via le jeu de la redistribution de revenus, que ce soit par les impôts ou par l’orientation des dépenses publiques. Quoi qu’il en soit, le levier monétaire ayant débouché sur une trappe à liquidité, les néokeynésiens tiennent une chance unique de reprendre la main et de prouver, une fois pour toutes, la pertinence de leur vision.

 

 

Lire aussi :

Vers une nouvelle « guerre des monnaies » ?

Trois mesures pour… lutter contre le chômage (#1)

UE : l’austérité, un épouvantail contre-productif

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Published by Jonathan Fanara - dans Économie
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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