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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 09:32

Depuis les années 1950, dans un mouvement continu, la télévision s'est massivement implantée dans les foyers européens. D'aucuns lui prêtent aujourd'hui des vertus informatives, ludiques, sociales ou unificatrices. Elle contribuerait à faciliter la communication dans les familles, à éveiller, instruire et distraire les enfants, à dégager des plages horaires, durant les dessins animés ou les reportages animaliers, pour permettre aux parents de bricoler, cuisiner ou s'adonner aux tâches administratives et ménagères. Cette vision idyllique du petit écran, véhiculée de concert par les annonceurs et les dirigeants de chaîne, est largement battue en brèche par une vaste matrice d'études scientifiques, unanimes quant à ses effets pervers, à la fois sanitaires, cognitifs et comportementaux. Bien moins inoffensif qu'il n'y paraît, à mille lieues des discours lénifiants d'un Serge Tisseron ou d'un Michael Stora, le tube cathodique donnerait lieu à une inépuisable série de facteurs favorisant l'obésité, la consommation d'alcool et de tabac, l'acte sexuel précoce et les violences de toutes sortes, un inventaire inquiétant auquel viennent encore se greffer des risques liés aux maladies cardiovasculaires, respiratoires et artérielles, ainsi que des phénomènes d'altération du sommeil. Des effets indésirables, et souvent irréversibles, généralement tenus pour quantité négligeable par des parents mal informés, permissifs ou démissionnaires, qui encouragent parfois eux-mêmes la téléphagie de leur progéniture. Comme Michel Desmurget le rappelle très justement, l'enfant n'est initialement demandeur de rien ; c'est son entourage qui le soumet délibérément aux stimuli télévisuels.

 

De TF1 à l'acculturation et la désensibilisation

 

Chercheur spécialisé en neurosciences cognitives, l'auteur met à nu l'extrême hypocrisie de l'institution télévisuelle. Les enquêtes d'opinion ont beau jeu de couvrir Arte de lauriers, il n'empêche que la petite chaîne culturelle franco-allemande ne pèse pas bien lourd face au mastodonte qu'est TF1 en des termes strictement médiamétriques. De la même manière, les documentaires et magazines d'information, encensés par les sondages, apparaissent en rupture de ban quand il s'agit de mesurer leur audimat, se trouvant tristement relégués à l'arrière-plan par toute une cohorte de programmes abrutissants tels que les émissions de téléréalité. On ne s'étonnera pas, dès lors, du déclin alarmant du niveau scolaire, précisément concomitant à la colonisation cathodique des foyers. Plus inquiétant encore, quel que soit la nature du programme regardé, segmentant ou fédérateur, analytique ou divertissant, et même s'il se revendique clairement comme « pédagogique » ou « didactique », on observe chez le téléspectateur des processus perturbateurs : d'acculturation – l'immersion de la télévision dans l'appréhension du réel –, d'anxiété – la grande peur de 1994 liée à l'affaire O.J. Simpson –, d'asociabilité – comportements inadéquats et/ou extrêmes désinhibés –, de troubles alimentaires – anorexie comme boulimie –, de moindre habileté sensori-motrice ou encore de désensibilisation à la violence, induite par le phénomène d'habituation – une diminution graduelle de l'intensité d'une réponse cérébrale donnée à un stimulus quelconque. Même sur le plan morphologique, la petite lucarne agit en sous-main ; certaines zones du cerveau canalisatrices se trouveraient hypertrophiées en raison d'une exposition accrue à la télévision, et singulièrement aux spectacles violents.

 

Subvertir la pensée

 

Rien, dans la télévision, ne trouve grâce aux yeux de Michel Desmurget. Osez évoquer l'hypothétique effet cathartique des programmes violents, il objectera avec conviction au moyen d'une batterie d'études scientifiques, toutes concordantes. Tentez d'invoquer la bonne foi des chaînes, il vous renverra fissa à la célèbre déclaration de Patrick Le Lay, l'ancien dirigeant de TF1, admettant volontiers que son métier consiste avant tout à vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible. Dans la grande foire à bestiaux télévisuelle, le spectateur n'est rien de plus qu'un « bovin amorphe et apathique » que l'on brade à des annonceurs devenus tout-puissants. Vous pensez prendre vos décisions en toute liberté et conscience ? N'oubliez pas que les marques dépensent chaque année des millions en études et neuromarketing pour mieux s'implanter dans votre esprit. Elles ne le font certainement pas en pure perte. De manière subliminale, elles s'impriment au fer rouge et parviennent à coloniser vos points cérébraux mnésiques et affectifs, allant jusqu'à marginaliser le goût et la raison dans leur volonté d'abattre toutes les digues. À coups d'archétypes idéalisés, de héros positifs et de stars immaculées, le tube cathodique se met tout entier au service des industries agroalimentaire, du tabac et de l'alcool, peuplant notre inconscient de stimuli à finalité commerciale. Succès garanti et favorisé par des émissions bidon(née)s, confectionnées à la sauvette, et un zapping intempestif causant un détriment considérable aux programmes se risquant à proposer ne serait-ce que le début d'une once de subtilité.

 

Une machine à abrutir ?

 

Les faits sont têtus. Les données scientifiques, tout autant. Non contente de rouler pour l'industrie et d'insulter régulièrement l'intelligence de son public, la petite lucarne se plaît à étioler votre niveau d'écriture, de lecture, de sociabilité et de structuration de la pensée. Chez les enfants, quel que soit le milieu social observé, on note une moindre appétence de l'écrit, pourtant éminemment formateur, un moindre temps dévolu aux devoirs et une résistance certaine à se projeter dans des schémas cognitifs complexes. Le champ lexical, déterminant quant à l'appréhension juste et détaillée du monde, tend à s'assécher sous l'effet conjugué de la télévision et du manque de communication interpersonnelle. Le phénomène s'observe même chez les bébés et les jeunes enfants soumis à des programmes soi-disant adaptés ; en les privant d'interactions parentales et en chargeant leur esprit de stimuli inutiles, le petit écran les dépossède du meilleur outil d'apprentissage et de développement qui soit.

 

Suspecté de partir en croisade contre le tube cathodique, Michel Desmurget a essuyé durant ses recherches une vaste gamme de réactions outrées et consternées. Hâtivement taxé de vieux dinosaure incapable de se fondre dans l'air du temps, ou de réactionnaire insensible aux charmes et bienfaits supposés de la télévision, il narre, tantôt avec amusement, tantôt avec stupéfaction, les réticences et incompréhensions auxquelles il dut faire face. Des centaines d'études abondent pourtant en son sens, corroborent ses dires et légitiment ses inquiétudes. Sera-ce suffisant pour décrocher les enfants du poste devant lequel on les a lâchement installés ? Quand on sait l'importance des expériences formatrices et initiatiques, on ne peut que déplorer ce temps galvaudé devant des programmes culturellement exsangues et, parfois, moralement douteux. Bien conscient de l'énorme chemin à parcourir, l'auteur s'attend à voir encore longtemps les enfants passer davantage d'heures face à un écran abêtissant que face à leur instituteur...

 

 

Lire aussi :

« Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

« Eureka Street » : Belfast la corrompue, Belfast l’incandescente

« La Ferme des animaux » : à fleur de groin

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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