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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 10:12

Existe-t-il un cadre plus usuel ? Une banlieue embourgeoisée, proprette, tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Les adultes y font leur footing au petit matin, les enfants s'amusent dans de vastes jardins fleuris et les chiens se promènent sur des trottoirs dallés sans déchets. Richard et Priscilla Parker y mènent une vie de couple heureuse et paisible, effleurant du bout des doigts ce rêve américain encore inentamé, prenant corps dans d'élégantes propriétés protégées du tumulte urbain. Un havre de paix avec lequel s'accordent parfaitement Eddy et Kay Otis, de nouveaux voisins fraîchement installés. Ils se montrent d'emblée avenants, courtois, bienveillants. Amicaux sans paraître trop envahissants ou indiscrets. Des gens appréciables, obligeants, avec lesquels des liens d'amitié se nouent prestement, presque sans crier gare. Pourtant, une forme de doute va s'infuser peu à peu, d'abord à la faveur d'une surprenante arnaque aux assurances, ensuite en raison d'une proposition sexuelle assez... inappropriée.

 

Et si on échangeait nos femmes ?

 

Il en faut parfois peu pour ronger un homme. Ainsi, de rencontre en conversation, Eddy se met à exercer un étrange pouvoir de nuisance sur Richard, éminemment sensible à son audace et sa prospérité. Il le confronte à ses aléas financiers, à son incapacité à aller au bout de ses idées, aux limites mouvantes d'un mariage indolent. Il sait que le pâle compositeur de jingles publicitaires rêverait de réaliser des albums, que le mari aimant peine à masquer sa fascination pour la beauté de sa nouvelle voisine, qu'il observe en cachette, tapi dans l'obscurité d'un bureau sans âme. C'est ainsi qu'Eddy, le flamboyant conseiller financier, prépare un terrain bientôt propice aux idées les plus extrêmes et saugrenues. Une entreprise de manipulation qui débouche sur un drôle de marché : le temps de quelques heures, en pleine nuit, favorisés par l'état de somnolence de leurs épouses, les deux voisins se glisseront chacun dans les draps de l'autre, dans l'espoir de satisfaire leurs fantasmes échangistes. Richard finit par accepter la proposition, ignorant tout de l'opération machiavélique dans laquelle il s'apprête à s'embourber. S'ensuivra une inculpation pour meurtre, un divorce et une descente aux enfers qui n'est pas sans rappeler L'Inconnu du Nord-Express ou Harry, un ami qui vous veut du bien. À l'instar de Jeux d'adultes, ces deux métrages mettent en scène, eux aussi, cette figure de l'inconnu qui s'immisce dans votre existence, jusqu'à la corrompre ou l'annihiler, comme si elle portait en son sein les conditions de votre propre déchéance. Une mauvaise rencontre et tout peut soudainement basculer. Sans prévenir. Sans espoir de rémission.

 

Quand les mythes se dissipent

 

Si elles en constituent l'élément central, Jeux d'adultes ne saurait néanmoins se résumer à quelques manoeuvres sournoises, ni même à l'enquête qui en découle, reléguée au second plan. Alan J. Pakula entend avant tout déconstruire les apparences fallacieuses, dissiper les illusions et faux-semblants. D'abord à l'endroit d'un cadre résidentiel fortuné et aseptisé, ensuite vis-à-vis d'un homme, Eddy Otis, chez qui tout n'est qu'artifices et prétextes à assouvir une cupidité et une mégalomanie sans bornes. Sa machination lui permet ainsi de prétendre à une prime de 1,5 million de dollars, pour laquelle il ira jusqu'à simuler le meurtre de sa femme, et consentir à s'en débarrasser comme d'un vulgaire virus automnal, sans le moindre scrupule. L'institution du mariage à l'épreuve de l'argent, en somme. Acerbe et cruel, Jeux d'adultes se joue en outre des codes sociaux et de la vanité des hommes, que Pakula prend plaisir à enferrer dans leurs propres errements et contradictions. Le désir, tant charnel que financier, est alors appelé à sonner le glas de conditions – conjugales, judiciaires, sociétales, existentielles – considérées à tort comme acquises et inaltérables.

 

Bien ficelé, sombre comme un éclat de carbone, bénéficiant d'un casting idoine – Kevin Kline, Mary Elizabeth Mastrantonio, Kevin Spacey –, Jeux d'adultes pâtit malheureusement d'une seconde partie moins incisive et maîtrisée, qui tend parfois à tourner quelque peu à vide, quand les éléments posés se mettent à produire des effets mimétiques, la détresse appelant la détresse, la cruauté appelant la cruauté. Une fois les mythes évacués et les symboles déconstruits, Pakula semble avoir dévoilé l'essentiel de son jeu – et de son propos. Jusqu'à un dénouement chargé d'une ironie... tout indiquée.

 

 

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Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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