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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 20:01

Michel Bôle-Richard a décidé de raconter Israël au présent. Son histoire mouvementée, traversée de crises et de conflits, est reléguée aux arrière-plans d'une nouvelle forme d'apartheid, dont l'ancien correspondant du Monde a fait son objet d'étude. Produisant une réflexion comparative mue par des années de journalisme en Afrique du Sud et en Israël, l'essayiste radiographie un système ségrégatif d'une actualité brûlante, dont les dispositifs réglés paraissent de nature à annihiler les faibles espoirs d'indépendance palestinienne. L'état des lieux a quelque chose de profondément alarmant, particulièrement en raison de mimétismes flagrants avec la politique de « développement séparé » longtemps en vigueur en Afrique du Sud. Les effets de miroir foisonnent en effet comme les bactéries en eaux usées : la Cisjordanie morcelée renvoie aux bantoustans réservés aux Noirs ; les rapports entre communautés se réduisent à leur portion congrue, comme peuvent en témoigner les 64 % des Juifs qui ne s’aventurent jamais en secteur arabe ; la ville d'Hébron est désormais coupée en trois et en voie de désertion dans ses parties non juives ; le grignotage territorial s'applique à quelque 78 % de la Palestine historique ; les 1,6 millions d'Israéliens arabes se contentent péniblement d'un statut de citoyens de seconde zone ; à l'instar des Afrikaners, les sionistes se considèrent comme « un peuple élu de Dieu » et « missionnaire », « qui a trouvé la terre promise » ; depuis la création de l’Autorité palestinienne en 1994, la population arabe n'a cessé de croître, allant jusqu'à doubler, sans que les allocations en eau progressent ou que les exigences nécessaires à l'ouverture de nouveaux puits soient assouplies ; même l’Assemblée générale de l’ONU définit l’apartheid de telle sorte qu’Israël semble s'en rendre coupable au quotidien : entrave à la circulation, obstacle à la libre résidence, liberté d’expression limitée... Si les systèmes de marginalisation, de discrimination et d'oppression restent peu institutionnalisés, la ségrégation raciale demeure néanmoins la norme, comme l'a confirmé le Tribunal (d'opinion) Russell : « Les autorités israéliennes mènent des politiques concertées de colonisation et d’appropriation de territoires palestiniens. »

 

Les populations non juives subissent chaque jour un faisceau de mesures discriminatoires occasionnant leur déclassement graduel. « En 2009, 53,5 % des familles arabes sont classifiées comme pauvres – contre une moyenne de 20,5 % pour l’ensemble des Israéliens. Le revenu moyen des Palestiniens est de 32 % inférieur en 2008 (685 $ contre 1 465 $). Le taux de chômage arabe est de presque quatre points supérieur. Une priorité à l’embauche dans la fonction publique est accordée aux Juifs, qui effectuent leur service militaire alors que les Arabes en sont dispensés pour des raisons politiques et historiques. » Si ces éléments portent en leur sein un profond désarroi, ils ne constituent pourtant qu'un clou de plus enfoncé dans le cercueil des Territoires. C'est ainsi que Michel Bôle-Richard explique comment le blocus de Gaza enferre une enclave surpeuplée dans la misère, l'indigence et la déshérence. Il revient sur le caractère non démocratique de la déchéance de nationalité et de la révocation des permis de résidence, qui se décident souvent de manière coercitive et frappent avant tout les populations arabes. Quant à savoir quel regard portent les Israéliens sur leurs homologues palestiniens, un sondage de l’université de Haïfa, publié en mai 2011, atteste que 32,5 % des Juifs se prononcent en faveur de la suppression du droit de vote des Arabes. Un chiffre étourdissant, qui grimpe même à plus de 50 % chez les jeunes. Dans le même ordre d'idées, près de la moitié des Israéliens ne voudraient pas d'un Arabe comme voisin ou dans la classe de leur enfant (42 % dans les deux cas). La multiplication des checkpoints, les contrôles militaires zélés ou le mur de séparation entravent quant à eux largement la circulation des travailleurs palestiniens : « Quatorze check-points contrôlent l’accès à Jérusalem et quatre-vingts autres barrent les paysans de leurs champs coupés en deux ou séparés de leur habitation. Pour les franchir, ils doivent obtenir des permis. » Ces dérives sécuritaires finissent par lasser et décourager les forces vives d'une communauté toujours plus paupérisée, enfermée dans des bantoustans qui ne disent pas leur nom. L'accès aux ressources (énergie, eau) est un autre élément porté au crédit d'une politique discriminatoire. Non seulement les Juifs peuvent se prévaloir d'une priorité absolue en la matière, mais en outre les 450 000 colons israéliens de Cisjordanie utilisent davantage d’eau que les 2,3 millions de Palestiniens, dont les réserves se voient parfois prises pour cible pendant les innombrables opérations militaires.

 

Dès 1948, dans la foulée des combats pour l'indépendance, « près de 750 000 Palestiniens sont contraints de quitter leur domicile par la force », tandis que « cinq cent trente et un villages disparaissent ». Les villes mixtes sont vidées de leurs habitants arabes, lesquels « sont aujourd’hui près de 5 millions installés dans 59 camps, dont 8 à Gaza et 19 en Cisjordanie ». Ce que l'historien israélien Shabtai Teveth qualifie de « péché originel » a trouvé un prolongement naturel dans les politiques menées ces cinquante dernières années par l'État hébreux : Jérusalem fut progressivement judaïsée, agrandie et encerclée par des implantations juives phagocytant les terres environnantes ; les maisons des Arabes ayant fui les conflits ont été accaparées et redistribuées à des Juifs ; la vieille ville a été peu à peu purgée de ses populations non judaïques ; 40 % des habitants de Cisjordanie n’ont plus la moindre possibilité d'effectuer leur prière à la mosquée Al-Aqsa ou au dôme du Rocher ; le statut de résident des Palestiniens de la capitale s'avère non seulement difficile d'accès, mais répond en outre à des considérations raciales, puisque les Arabes y sont soumis à d'autres règles, bien plus strictes, que les Juifs. Concernant ce dernier point, il faut encore souligner que la loi israélienne permet de surcroît de révoquer le droit de résidence à toute personne s’absentant trop longtemps de chez elle, des étudiants partis à l’étranger par exemple. Ces mesures restrictives s'appliquent presque exclusivement aux Palestiniens. L'objectif inavoué d'un basculement démographique tient désormais lieu de secret de Polichinelle. Comment justifier d'ailleurs que le retour soit permis pour les membres d’une diaspora juive datant d’il y a quelque deux mille ans, tandis qu'il reste formellement interdit pour une diaspora arabe encore présente il y a... 65 ans ? Alors qu'il dessine peu à peu les contours d'une détresse diffuse et protéiforme, Michel Bôle-Richard continue de sonner le tocsin : « Pourquoi un Israélien peut-il quitter son pays pour le restant de ses jours sans que personne ne suggère que sa citoyenneté soit révoquée alors qu’un Palestinien, né sur place, n’est pas autorisé à le faire ? Pourquoi un Israélien peut-il épouser une étrangère et obtenir un permis de résidence pour sa femme alors qu’un Palestinien ne peut épouser sa voisine qui vit en Jordanie ? Cela n’est-il pas de l’apartheid ? ». Il poursuit un peu plus loin : « Doit-on ne pas dénoncer le fait que depuis la guerre des six jours en 1967, plus de 700 000 Palestiniens sont passés par les prisons militaires, soit 20 % de la population des territoires occupés ? Sait-on que, depuis le début de la première Intifada en décembre 1987, près de 8 400 Palestiniens ont péri dans le conflit ainsi que plus de 1 500 Israéliens ? » Encore faudrait-il évoquer le sort des détenus administratifs, ces Palestiniens privés de liberté pendant six mois – renouvelables jusqu’à plusieurs années ! – sans l'ombre d'une inculpation ou d'un jugement. De là à penser que l'on se trouve en présence d'une forme « apaisée » d'apartheid, inquiétante mais non institutionnalisée, il n'y a qu'un pas... que l'auteur franchit sans ménagement aucun.

 

Que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, les visages sont couverts d'un voile de lassitude et de tragédie. L'ombre israélienne recouvre les rues et assombrit les perspectives. Les plaintes exprimées à l'encontre Tsahal demeurent non traitées, classées sans suite, ou soldées par des sanctions symboliques. Les donations et aides internationales servent avant tout à reconstruire ce que l'armée israélienne bombarde, pilonne et détruit, l'aéroport, le port et les infrastructures gazaouis formant en cela des exemples édifiants. Les poussées électorales du Hamas se font sur le terreau fertile du désespoir et des privations. Comme le note très justement Michel Bôle-Richard : « après l’enlèvement du soldat Gilad Shalit, un nouvel engrenage se met en marche. Israël bombarde la centrale électrique et les ponts de Gaza puis déclenche une opération militaire qui fera près de 300 morts. De la zone industrielle d’Erez, au nord, ne reste qu’un tas de gravats. Gaza la sulfureuse, totalement cadenassée, se transforme en un vase clos où les passions s’exacerbent. » Mais que répondre au juste aux discriminations et oppressions de toutes sortes ? Peut-être ce « BDS » sur lequel revient l'auteur, un savant alliage de boycott, de désinvestissement et de sanctions, que beaucoup appellent de leurs voeux pour infléchir les positions israéliennes. En attendant, les populations arabes continuent de souffrir, dans un désintérêt quasi général...

 

 

Lire aussi :

Israël-Palestine, le Proche-Orient ébranlé

Israël : Nétanyahou face aux écueils

Pour une autre vision de l'immigration

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture International
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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