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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 11:27

« Rapidité, rapidité ! » La formule est contrainte, un peu lasse. Le facteur de Jour de fête aspire, malgré lui, à se mettre à l'heure américaine. Depuis qu'il a observé sur un écran de cinéma les prouesses des services postaux états-uniens, le doute s'est infusé et c'est toute l'ambivalence d'une époque en pleine mutation qui se déverse en lui. C'est un peu comme si la France rurale de l’Indre se heurtait soudainement à la modernisation. Cherchant à singer ses homologues d'outre-Atlantique, François, postier aguerri, trie son courrier à la remorque d'un véhicule en marche, se met à grimper les côtes plus prestement que des cyclistes professionnels et classe ses lettres, au besoin, au fond d'un puits ou à même le croupion d'un vieux canasson. « Rapidité, rapidité ! », la voilà la nouvelle rengaine du travailleur moderne. Jacques Tati l'a bien compris, et c'est en usant d'une veine burlesque qu'il scrute, mi-inquiet mi-fasciné, les transformations en cours dans la société française de la fin des années 1940. Il en ressort des sentiments mitigés, quelque part entre l'irrésistible attrait et le rejet instinctif, mus à la fois par une soif de renouveau et une peur indicible de finir déclassé, écrasé par des méthodes nouvelles et exclusivement productivistes. Aussi, en filigrane, c'est la mondialisation, déjà elle, qui se voit questionnée par une caméra vive et papillonnante moins innocente qu'il n'y paraît.

 

Techniquement, Jour de fête se trouve à la croisée des chemins. Il fut à deux doigts de s'imposer comme le premier film français en couleurs, mais fait pourtant bien peu de cas de son atmosphère sonore, souvent inaudible, ou réduite à des onomatopées et des borborygmes. Jacques Tati, à l'époque encore néo-réalisateur, préfère aux tirades bien troussées le comique de situation, l'absurde, le saugrenu. Il façonne un running gag sur la seule base d'un bourdonnement de guêpe, tourne en dérision les effets indésirables de l'alcool, filme un facteur pédalant à côté de son vélo et distille une nuée de gags qui donne le la et participe à une sorte de frénésie comique. Devenu un fleuron du cinéma français, Jour de fête pourrait se diviser en deux actes, le premier narrant l'arrivée de forains dans un village paisible, le second moquant la tournée hystérique d'un facteur sous influence productiviste, les deux étant liés par une inventivité débridée et une poésie visuelle constante. Si Jacques Tati est aujourd'hui adulé par des générations entières de cinéphiles, il dégoupille déjà, ici, une forme de génie à l'état rudimentaire, dont la maturation donnera lieu à des chefs-d'oeuvre comme Playtime ou Les Vacances de monsieur Hulot.

 

 

Lire aussi :

Et la Lumière fut

« Laura » : le fantôme qui vous hante

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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