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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 12:52

Vendredi soir, au Centre culturel de Huy, Ismaël Saidi a réitéré un long et méticuleux travail de déconstruction. À l'endroit du djihadisme d'abord, d'un certain conformisme intellectuel ensuite. Dans une veine tragicomique tapissée de lassitude et d'alibis rigoristes, l'auteur et metteur en scène bruxellois s'échine à mettre à nu trois jeunes aspirants djihadistes, résolus à mener la guerre sainte au nom de principes largement dévoyés. Fuyant une Belgique ouvertement défiante à leur égard, ils entendent prêter main-forte à tous les martyrs du Proche et du Moyen-Orient, en commençant évidemment par ceux de Syrie, dont le malheur trouve une formidable caisse de résonance dans les programmes d'Al Jazeera. À mesure que les actes s'égrènent, les masques se fissurent et l'hypocrisie se met à poindre : ces musulmans radicalisés originaires de la capitale belge n'ont pas lu le Coran, idolâtrent Elvis Presley, s'adonnent au dessin, boivent de l'alcool et demeurent incapables d'identifier l'ennemi contre lequel ils aspirent pourtant à se dresser, prêches fondamentalistes en tête et armes à la main. Si le malheureux Michel, chrétien croisé dans une Église en ruines, leur ressemble tellement, pourquoi s'opposer à lui et au nom de quoi lui ôter le droit d'exister et de vivre en paix ? L'extrême naïveté de Reda, ses connaissances religieuses très rudimentaires, servent ainsi avant tout à épingler les limites d'un djihadisme roboratif et disneylandisé, à mille lieues de la nécessaire lecture circonstancielle de l'islam.

 

Loin d'essentialiser ses personnages et de donner quitus au prêt-à-penser islamophobe, Ismaël Saidi porte au contraire un regard tendre et compassionnel sur eux. Il narre les drames personnels à la suite desquels ils se sont reportés sur l'intégrisme, ces moments de flottement existentiel où la mosquée avait valeur d'ultime refuge, où le sentiment de plénitude semblait y être cantonné. Il ne s'agit pas tant de les dédouaner de toute responsabilité individuelle, mais plutôt de sonder les affects très ordinaires sur lesquels se replient souvent les processus de radicalisation, lesquels se conjuguent habituellement à une forme exacerbée de pression sociale et familiale. Habilement caractérisés, souvent hilarants en dépit des épreuves qu'ils traversent, Ben, Ismaël et Reda, respectivement campés par James Deano, Ismaël Saidi et Reda Chebchoubi, se lancent ensemble dans une double odyssée éprouvante, qui les mènera au coeur du désert syrien, mais surtout jusqu'aux tréfonds de l'être. Si l'intrigue progresse en ligne droite, les souvenirs et interrogations des trois protagonistes permettent de creuser plus avant le sujet. Pour l'un, il s'agit de faire la fierté du paternel, pour l'autre de suturer les plaies occasionnées par un amour interdit, pour tous de se décharger enfin de cette prépotente intégration qu'on leur jette maladroitement en pâture à longueur de journée.

 

Dans la séance de questions-réponses qui suivit la représentation, Ismaël Saidi amorça le débat en des termes très justes et précis : que peut signifier l'intégration quand on entend l'appliquer à des musulmans qui n'ont connu que le sol belge, qui fréquentent les mêmes villes, quartiers et écoles que chacun d'entre nous ? Un peu las, l'auteur avouera s'être inspiré de son expérience personnelle, parfois datée, pour écrire Djihad, ce qui en dit long sur la pérennité des comportements et déterminismes sociaux conduisant au mal-être des uns et à la potentielle radicalisation des autres, cette dernière étant en partie tributaire de la relégation sociale comme de l'ignorance philosophique et religieuse. De cette pièce inspirée, amusante et à forte dimension humaine, on regrettera toutefois un acte final quelque peu moralisateur et démonstratif, qui ne fait que resituer dans une forme d'outrance les enjeux et questionnements moraux déjà posés ailleurs.

 

 

Lire aussi :

« Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

« Eureka Street » : Belfast la corrompue, Belfast l’incandescente

« La Ferme des animaux » : à fleur de groin

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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