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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 16:24
Brexit : l'UE en cours de redéfinition

En 2013, après moult tergiversations, le Premier ministre David Cameron fait acte d'électoralisme en promettant l'organisation d'un référendum sur l'appartenance de son pays à l'Union européenne. L'ancien conseiller politique de Margaret Thatcher a-t-il alors conscience de jouer avec un feu dont l'ardeur risque d'enflammer l'opinion ? Trois années plus tard, l'ancien maire conservateur de Londres Boris Johnson, le leader populiste de l'Ukip Nigel Farage, les tabloïds eurosceptiques – dont ceux appartenant à l'inénarrable Rupert Murdoch –, ainsi qu'une poignée de ministres tories, dont certains parmi les plus influents, rivalisent de fourberie pour faire avancer la cause du Brexit, un retrait plus ou moins ordonné des institutions européennes. Là où devraient présider la rationalité et le bon sens, leurs discours se fondent en grande partie sur des présupposés idéologiques.

 

D'après ces eurosceptiques, l'UE ne serait faite que de bric et de broc, partagée entre une technocratie toute-puissante et une bureaucratie dévorante. « BoJo » martèlera ad nauseam l'absurdité consistant à légiférer sur la taille ou la courbure des bananes, comme si l'Union et son idéal se résumaient à quelques euromythes à la peau dure. Pendant que les partisans du remain cherchaient, avec plus ou moins de conviction, à réconcilier le peuple britannique avec l'idée européenne, le camp du Brexit, débarrassé de toute inhibition morale, brandissait des arguments fallacieux, voire profondément mensongers. Il en est ainsi des 350 millions de livres que la Grande-Bretagne verserait chaque semaine à Bruxelles, somme rondelette qui ne tient évidemment aucun compte du rabais historique négocié par Thatcher ni des subventions accordées par Bruxelles pour les agriculteurs, les régions ou les investissements britanniques. Mais que peut vraiment la raison contre l'émotion ?

 

Dans ses colonnes, le tabloïd conservateur The Daily Mail se perd en fantasmes et raisonnements spécieux : « Nous méritons plus que d’être traités comme la simple province d’une bureaucratie paneuropéenne corrompue, non-élue et antidémocratique […] Nous avons donné au monde la démocratie parlementaire, la révolution industrielle, la Magna Carta, les droits humains et le libre échange. Donc nous arrêtons de nous plier à des juges et des commissaires qui ne nous rendent aucun compte. » Tout est là : le mépris et les stéréotypes à l'endroit des eurocrates et des institutions communautaires, la glorification d'un passé idéalisé et à jamais révolu, l'idée perfide d'une subordination absolue à Bruxelles, alors que les Britanniques n'ont jamais cessé de s'arc-bouter à des positions de refus et de négocier des accords spécifiques les maintenant dans l'angle mort de l'intégration. On ne saurait en réalité mieux résumer la campagne du Brexit.

 

Les électeurs britanniques ayant finalement opté à 51,9% pour une sortie de l'Union, l'heure est au(x) bilan(s). L'Europe se voit dépossédée d'un vaste et précieux réseau d'ambassadeurs et privée d'un important contributeur net (environ 10% du budget communautaire, soit quelque douze milliards d'euros). Le PIB de l'UE chute, avec effet immédiat, de plus de 15%, tandis que toute velléité de défense commune apparaît comme étouffée dans l'oeuf... Et chacun de se draper dans sa vertu outragée, de se questionner égoïstement sur l'impact du Brexit sur sa propre économie, de prophétiser ou non la déconstruction ou l'éclatement des institutions européennes... D'aucuns pointent même un risque de contagion, comme si le « grand large » britannique, pour reprendre une expression chère à Churchill, allait se muer en agent corrosif d'un fédéralisme encore inachevé.

 

Mais ne revient-il pas avant tout à la Grande-Bretagne de se préparer à des lendemains qui déchantent, potentiellement fâcheux et désillusionnés ? Son régime de sublimation permanente semble déjà prendre fin. Quelques heures à peine après le référendum, les mensonges éhontés de Nigel Farage faisaient les choux gras de la presse européenne. L'argument financier en faveur du Brexit « a été une erreur ». Curieusement, il sous-tendait pourtant toute la campagne. C'est précisément ce genre de gymnastique intellectuelle qui a creusé le caveau profond dans lequel un pays entier pourrait sombrer. Pensez donc aux 3,3 millions d'emplois qui seraient directement liés au commerce avec l'Europe, si l'on en croit le Parlement britannique. Observez l'Irlande, dont certaines franges aspirent à nouveau à la réunification. Sondez l'Écosse, europhile, qui rêve elle aussi d'y aller de sa petite campagne référendaire, préférant dans une large mesure le continent à l'île. Quid alors des acteurs de la City qui opéraient jusque-là pour les vingt-huit, chambres de compensation en tête ? Quid des investissements étrangers, parfois essentiellement motivés par l'appartenance à l'UE ? Et que dire enfin des quelque 290 milliards d'exportations destinées à l'Union – représentant tout de même 48% des exportations totales ?

 

La sociologie du scrutin fait par ailleurs la démonstration d'une Grande-Bretagne très divisée : Londres, les milieux d'affaires, la jeunesse britannique, certains syndicats et l'Écosse furent animés d'un fort sentiment pro-européen, tandis que l'Angleterre, les milieux ruraux ou peu éduqués et les plus âgés choisissaient en masse la voie du retrait. Quand bien même la Grande-Bretagne, pleine ou résiduelle, parviendrait-elle à négocier des accords à la carte avec les institutions communautaires, elle se trouverait dans une position ingrate qui n'est pas sans rappeler celle de la Norvège : une contribution financière élevée avec pour corollaire une absence totale de pouvoir décisionnaire. Tout ça au nom d'une indépendance que personne n'a jamais songé à lui contester... Plutôt que de tordre le cou un peu hâtivement à l'idée européenne, il eût été judicieux d'étudier plus avant les rapports du Trésor britannique ou de l'OCDE, assez peu engageants quant aux trajectoires économiques (croissance, chômage, déficits, stabilité) post-Brexit. « Un saut dans l'inconnu » : la formule a été reprise en boucle par la presse européenne, alors même que la livre se voyait considérablement dépréciée et que les marchés financiers frisaient l'hystérie. De quoi alimenter un peu plus le « Bregret » et les pétitions appelant à un nouveau vote.

 

L'europhile pourra toutefois trouver quelques motifs de satisfaction. Depuis 1973, les Britanniques s'adonnaient à un double jeu où le dedans et le dehors en venaient souvent à se confondre. Aux référendums d'appartenance (1975, 2016) se juxtaposaient les doléances budgétaires qui firent la renommée du Thatchérisme, les innombrables clauses d'exemption (opt-out), le « statut spécial », le refus catégorique de la monnaie unique et de l'Europe politique. Les fédéralistes qui tentaient malgré tout d'avancer vers une plus grande intégration avaient pieds et poings liés, car taxés tantôt de dirigisme, tantôt de colbertisme, souvent par des ultralibéraux oubliant un peu vite l'état de leur économie avant de rejoindre les cénacles bruxellois. Pour les Britanniques, l'Union n'a jamais été qu'un vaste marché de libre-échange dépourvu de chair politique. Avec le Brexit, le bloc libéral européen, composé notamment des Pays-Bas et de la République tchèque, voit son pouvoir de nuisance considérablement diminuer. C'est peut-être l'occasion d'enfin rebattre les cartes, de s'orienter vers cette Europe sociale et démocratique à laquelle tant d'Européens croient et aspirent... Un idéal daté mais toujours inaccompli, qu'il est urgent de sortir du formol.

 

 

Lire aussi :

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Published by Jonathan Fanara - dans Édito Économie International
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commentaires

Jona 29/06/2016 17:46

Salut, Renaud.
Eh bien, je suis heureux de te retrouver ici. Merci de m'avoir lu.
Je pense que ç'a été un vote émotionnel, qui se traduit aujourd'hui (déjà) par des contrecoups malheureux : hausse du prix des importations (= perte de pouvoir d'achat), érosion de l'épargne (en termes absolus et relatifs), panique sur les marchés (marotte habituelle)... Mais le plus triste dans tout cela reste l'éloignement de cet idéal européen que tu pointes très justement. On peut être en désaccord avec l'Europe actuelle (le contraire serait étrange), mais tout est là pour la transformer en quelque chose qui nous grandit tous.
Au plaisir,
Jona

Morrinson 29/06/2016 14:51

Assez largement d'accord avec toi dans les grandes lignes que je maîtrise, et intéressant dans celles que je maîtrise moins. Ayant bossé au Royaume-Uni pendant quelques années, j'ai pas mal d'amis anglais et écossais 1°) qui ont un peu honte de ce qui s'est passé (ou tout du moins de comment ça s'est passé, car il y aurait beaucoup à dire sur la gestion actuelle de l'UE comme tu l'évoques, et ainsi donner quelque légitimité au vote pour le Brexit, alors que ce sont principalement des peurs stériles qui ont mobilisé les troupes autour des tabloïds stupides et des personnalités comme Farage...) et 2°) qui ont assez peur de ce qui va se passer dans les prochaines années. L'UE de la justice sociale, de la gaieté des peuples et de l'harmonie dans la diversité est un rêve qui s'éloigne chaque jour un peu plus...

Au plaisir de te lire, encore.
Renaud

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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