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14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 19:34
« Fenêtre sur cour » : je pense, donc je te suis

Se fondant sur une nouvelle de William Irish, Fenêtre sur cour retrace l'histoire de L. B. Jefferies, un reporter-photographe immobilisé à la suite d'un accident, bientôt accablé par l'ennui, vaquant volontiers à un ouvrage des plus indolents : épier secrètement ses voisins, dans leur appartement ou à l'occasion d'un passage furtif dans la cour de l'immeuble, éventuellement à l'aide de jumelles ou d'un appareil photographique à longue portée. Un premier plan en mouvement, minutieusement exécuté, pose déjà les principaux jalons : on découvre les lieux, leur périmètre, leur agencement, mais aussi « Jeff » Jefferies, ses postures lasses et les photographies attestant de son métier, ainsi que de l'accident qui le cloua dans un fauteuil roulant, alors même qu'il se tenait aventureusement, l'oeil aux aguets, sur une piste de course automobile.

 

Tandis qu'il regarde les uns et les autres donner corps au monotone train-train quotidien, le comportement étrange et changeant d'un voisin éveille la suspicion de « Jeff »... Très vite, l'observation oiseuse fait place à une forme d'obsession appelée à donner tout son sel au métrage. Entre exploration psychologique, suspense haletant, pur divertissement et érotisme de bon aloi, Alfred Hitchcock déploie peu à peu sa rigueur habituelle, tant narrative que formelle, entièrement mise au service du récit. Il ausculte le voyeurisme tout en oeuvrant à la juste profondeur de champ, il compose ses plans avec le même génie qui caractérise ses personnages secondaires (l'infirmière lucide et prévenante, le détective sceptique), il laisse planer sur les événements un discret humour noir pendant qu'un aréopage de protagonistes s'affairent au milieu de décors sophistiqués, entièrement reproduits en studio.

 

Corde de rappel

 

Il serait tentant de mettre sur un même plan, peut-être même d'amalgamer, La Corde et Fenêtre sur cour. Pourtant, les deux célèbres huis clos d'Alfred Hitchcock n'ont qu'un vague lien de parenté. Quand l'un se réclame du plan-séquence et du travelling continus, l'autre exploite à foison la technique du champ-contrechamp, portant à incandescence le fameux effet Koulechov. Tandis que le premier brille par ses ambiguïtés morales et ses suggestions permanentes – notamment à propos de l'homosexualité de ses deux héros –, le second, plus récent, viole sans cesse l'intimité de ceux qu'il observe et radiographie tout un écosystème métropolitain avec pour seul prisme la subjectivité de son personnage principal.

 

Surtout, La Corde prend le parti d'enraciner son énigme criminelle et l'ensemble de ses enjeux au coeur même de l'appartement, unité de lieu indépassable, quand Fenêtre sur cour ne fait que se projeter à l'extérieur de ses murs, là où le quotidien de quelques voisins se livre sans pudeur à un double regard, celui du photographe immobilisé d'abord, et celui du spectateur ensuite. L'immeuble de La Corde s'enferre à la hâte dans une passion meurtrière maniaque et mégalomane ; celui de Fenêtre sur cour s'appréhende comme une porte ouverte sur le monde, et singulièrement sur le couple, dont le caractère protéiforme paraît parfaitement établi : un binôme en voie de désagrégation, des jeunes mariés oisifs et amoureux, un ménage sans enfant entiché d'un animal de compagnie, une danseuse célibataire occupée à vamper les hommes qui l'entourent...

 

Rentrer dans l'abîme...

 

La question du regard irrigue de part en part Fenêtre sur cour. Il ne s'agit pas tant de savoir comment se perçoit L. B. Jefferies, bien que cela soit clairement explicité dans le film : « un photographe qui n’a jamais plus d’une semaine de salaire en banque ». Il ne s'agit pas plus de savoir dans quelle mesure la vision panoramique du couple telle qu'elle s'offre au reporter-photographe peut influer sur ses propres sentiments et attentes à l'endroit de Lisa (magnétique Grace Kelly), même si ce mouvement de balancier persistant demeure perceptible jusqu'au dernier plan, d'une ironie savoureuse.

 

Ce qu'Alfred Hitchcock façonne patiemment et avec sa maestria habituelle, c'est une gigantesque mise en abîme : celle du voyeurisme naturel, ontologique, du spectacle cinématographique, restituée par le truchement de James Stewart – qui personnifie les spectateurs –, de la caméra subjective – liée au regard humain, forcément imparfait – et des lieux (cour, immeuble, passage latéral) continuellement scrutés – symbolisant l'écran et les images y étant projetées. L'observateur hitchcockien, s'il demeure impuissant, n'est en revanche pas passif : il décèle les signes, les interprète, devine et extrapole. Il s'imprègne des représentations et cherche à agir sur elles autant qu'elles agissent sur lui. Il existe derrière ces schémas typologiques une portée morale aisément identifiable : si L. B. Jefferies est régulièrement renvoyé, par ses proches, à son état inavoué de voyeur, cela ne fait-il pas du public, qui adopte son point de vue, un complice en puissance ?

 

 

Lire aussi :

« Psychose » : corbillard à deux conducteurs

Et la Lumière fut

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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