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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 15:06
Et si « Angry Birds » était (beaucoup) moins innocent qu'il n'y paraît ?

(Attention : spoiler)

 

 

Avant d'écrire la célèbre contre-utopie 1984, George Orwell publia un apologue inspiré sur le stalinisme, le bien nommé La Ferme des animaux. Il y était question des dysfonctionnements et règlements de compte du bolchévisme, d'un régime absolutiste ajoutant de l'entêtement au malheur, de masses citoyennes plongées dans l'ignorance et l'indigence, absorbant la propagande comme un buvard. Par les moyens détournés de la métaphore, en se servant d'animaux comme de miroirs déformants, Orwell battit en brèche le totalitarisme soviétique, corrompu, liberticide et paupérisant. Dans une certaine mesure, mais avec une finesse infiniment moindre, on pourrait croire qu'Angry Birds partage un même modus operandi. La fable de Clay Kaytis et Fergal Reilly semble toutefois bien plus pernicieuse, et pas seulement parce qu'elle vise (aussi) des enfants désarmés face à toute forme de propagande.

 

Reprenons le fil de l'histoire pour tenter d'en décrypter les sens cachés, qu'ils soient volontaires ou non. Angry Birds prend pour cadre un village paisible, strictement homogène, évidemment peuplé d'oiseaux. Ces derniers ne se distinguent que par leur silhouette ou la couleur de leur plumage ; la communauté est à ce point uniforme qu'on en vient à ostraciser quelques individus vaguement colériques, coupables de sortir légèrement du moule. Le village semble replié sur lui-même, comme en attestent ses montagnes encore inexplorées et l'absence évident de tout contact avec le monde extérieur. Au milieu des habitats trône une statue de l'Aigle vaillant, personnage mythique censé protéger les oiseaux de tout mauvais présage. Il s'agit assez clairement d'une personnification de Dieu, autrefois adulé, désormais sous le coup du doute et de l'incroyance (déchristianisation, athéisme), mais bientôt réhabilité, puisque l'Aigle va réussir à préserver la civilisation des volatiles en récupérant héroïquement les oeufs convoités par les cochons, vils et manipulateurs.

 

Ces derniers débarquent dans le village sans prévenir, mentent tant sur leur nombre que sur leurs intentions, feignent de s'intégrer à la communauté, puis déchirent le masque en s'en prenant aux oeufs des oiseaux, dans l'espoir égoïste et immoral de les dévorer. Il est intéressant de constater à quel point ces cochons peuvent se confondre avec les réfugiés aspirant à l'asile en Europe : ils arrivent par la mer, visent à s'installer durablement et arborent la couleur verte de nombreux pays musulmans. À cela, on pourrait ajouter le fait que leur chef affiche une barbe potentiellement islamique et que le porc tient évidemment une place centrale dans les préceptes alimentaires coraniques. Ainsi, l'étranger immigré, naturellement hypocrite et répugnant, cherche à fraterniser avec l'espoir secret de manger les enfants des autochtones, qui vivaient jusque-là dans une relative quiétude. Partant, il représente une menace potentiellement destructrice pour la communauté volatile, ce qui suppose un rejet net de l'immigration, du métissage et du multiculturalisme.

 

Face à ce péril porcin, les réalisateurs Clay Kaytis et Fergal Reilly prennent le parti de réhabiliter une figure auparavant décriée et marginalisée, celle de l'oiseau colérique, devenu citoyen révolté et véritable héros du film. Red, le fameux « angry bird », affirmera tranquillement n'avoir nul besoin d'animaux gais et chantants, mais en appellera en revanche à des hordes indignées et hostiles, capables de se dresser face aux cochons immigrés et spoliateurs. Le salut des oiseaux découlera donc d'une mobilisation de masse renvoyant, d'une manière assez limpide, aux injonctions belliqueuses d'une certaine droite, surtout radicale et extrême, notamment vis-à-vis des « islamistes », ou plus simplement des migrants, les deux étant souvent intimement liés dans les discours xénophobes qui fleurissent aux quatre coins de l'Europe. Pour survivre et perpétuer leur civilisation, les oiseaux vont devoir annihiler celle des cochons, ce qui ne pose véritablement aucun cas de conscience dans le film. Puisque quelques cochons malintentionnés se rendent coupables de méfaits, autant les exterminer tous sans scrupules ni distinction. Il s'agit évidemment d'essentialiser un comportement, c'est-à-dire de l'étendre, par facilité intellectuelle, à tous les membres d'un groupe déterminé. Peut-être faut-il dès lors regarder Angry Birds à la lumière du choc des civilisations cher à Samuel Huntington...

 

 

Lire aussi :

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

« Fenêtre sur cour » : je pense, donc je te suis

« J'ai rencontré le diable » : le territoire des loups

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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