Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 06:25
« Jeremiah Johnson » : l'odyssée contrariée d'un pionnier

« Ce que tu as appris en bas ne te servira à rien ici. » Jeremiah Johnson « voulait vivre dans les montagnes », en autarcie dans la nature ancestrale. Jeune soldat démobilisé, « avisé » et « aventureux », il décida de quitter une civilisation qu'il dédaignait pour se forger une nouvelle identité en filiation directe avec la terre. La vie de trappeur n'est cependant pas faite que d'harmonie et d'abandon : il lui faut molester le silex pour faire du feu, pêcher le poisson à la main dans une rivière gelée, chasser le daim au fusil, dormir à même la neige sur un lit de braises précaire, dépecer des cadavres d'animaux, observer une femme s'adressant avec conviction à des corps sans vie, se soustraire aux crocs des loups et à la sauvagerie des Indiens. Même après avoir construit un habitat pour y loger sa nouvelle famille – un orphelin recueilli en cours de route et une Indienne offerte par une tribu en guise de remerciements –, il ne goûtera qu'à une normalité de pure façade, vite contrariée par l'impitoyable vengeance d'indigènes dont il eût le tort d'enfreindre les coutumes. L'initiation ne revêt alors qu'une seule forme, celle de la douleur, annonciatrice d'un homme peu à peu acculé à la haine. Nous étions pourtant prévenus : « On ne triche pas avec la montagne. Personne ne gagne. »

 

Sydney Pollack et Robert Redford trouve dans Jeremiah Johnson le point culminant d'une collaboration pour le moins fructueuse, comprenant notamment Propriété interdite, Nos plus belles années ou Havana. Après six mois de montage, le premier parvînt à saisir en plans larges la magnificence des montagnes Rocheuses du Colorado, tandis que le second se fond pleinement dans son personnage, sublime une fuite en avant incontrôlée et laisse sa barbe, changeante, témoigner à la fois des effets du temps et de l'espace. Grande figure du Nouvel Hollywood, John Milius scénarise, en compagnie d'Edward Anhalt, un western multiforme, tour à tour hivernal et estival, caractérisé par une construction cyclique contraignant Jeremiah Johnson, après la perte des siens, à une sorte de contre-odyssée involontaire, une marche à reculons où réémergent une à une les rencontres du passé. « Les montagnes Rocheuses, c'est la moelle du monde », nous dira-t-on sans tatillonner. Les hommes comme « Griffes d’Ours » ont beau marteler leur préférence pour cette existence rude et solitaire, on devine néanmoins la primauté d'une forme de rupture avec le monde civilisé. Comme si la nature était autant un refuge pour marginaux que l'espoir d'un renouveau. Aussi beau que cruel, aussi simple qu'ingénieux, Jeremiah Johnson sculptera de bout en bout l'espace avec brio, et s'autorisera continûment à interroger l'homme à l'arrière-plan de ses (més)aventures.

 

 

Lire aussi :

Et la Lumière fut

« Laura » : le fantôme qui vous hante

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

Partager cet article

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

Recherche