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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 18:26
« La Cible » : le point de bascule

En 1968, alors que le Nouvel Hollywood fait peu à peu émergence, Peter Bogdanovich porte sa carrière de cinéaste sur les fonts baptismaux. Réalisateur, producteur, monteur, scénariste, il tient entre les mains de quoi donner corps à une double vision prémonitoire, basée sur un phénomène de rupture protéique et irréversible. Dans La Cible, ses deux héros, Byron Orlok et Bobby Thompson, font face à un virage existentiel ne débouchant que sur l'inconnu. Le premier, campé par l'indémodable Boris Karloff, n'est autre qu'un vieil acteur las et désenchanté, réduit à jouer les monstres dans des navets. Se considérant volontiers comme une sorte d'« anachronisme » ou de « pièce de musée », il décide de se soustraire à ses engagements contractuels et de se retirer du circuit cinématographique, passant ainsi le témoin aux plus jeunes. Le second, interprété par un Tim O'Kelly dûment effacé, a tout du genre idéal sans histoires ni surprises. C'est un jeune homme affable et prévenant, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, presque anonyme. Sauf qu'il dissimule dans le coffre de son véhicule un arsenal des plus pléthoriques, témoin secret d'un dangereux fanatisme à l'endroit des armes à feu. Ensemble, Byron Orlok et Bobby Thompson vont creuser deux sillons narratifs distincts, qui finiront toutefois par se rejoindre à la faveur d'un massacre de masse opéré dans un drive-in.

 

L'histoire de La Cible a quelque chose de résolument singulier. Passionné par l'âge d'or hollywoodien, le critique de cinéma Peter Bogdanovich se retrouve pour la première fois derrière la caméra, grâce à des circonstances certes favorables, mais ô combien coercitives. C'est notamment parce que Boris Karloff avait encore deux jours de tournage à honorer que Roger Corman eut l'idée de concéder à l'ancien journaliste cette première expérience en tant que metteur en scène, avec l'obligation cependant de recycler les chutes de The Terror, un film horrifique à petit budget sorti cinq années plus tôt. Malgré ces impératifs, un tournage bouclé en un temps record et une rare économie de moyens, Peter Bogdanovich parvint à un résultat remarquable, sans fausse dichotomie, visionnaire et personnel. Irrigué par une double réflexion, sur l'évolution du cinéma d'horreur et sur la violence dans la société américaine, La Cible annonce avec beaucoup d'à-propos la prophétie des massacres de masse, qui ne cessent de hanter l'Amérique depuis la tuerie orchestrée par Charles Whitman, lequel inspira d'ailleurs le personnage de Bobby Thompson. « Mon genre d’horreur n’est plus de l’horreur », lâchera, fatigué, le vieux comédien Byron Orlok. En lui opposant des ballets tragiques exécutés au fusil à lunette, Peter Bogdanovich lui donne quitus et renvoie, dos à dos, deux formes d'épouvante aux mécaniques foncièrement dissemblables. Quelle peut bien être la place de ces baladins d'artifices qui s'échinent à faire peur avec une cape, du maquillage et des fausses dents, alors même que des psychopathes mitraillent nonchalamment au petit matin ?

 

D'autres formes de tragédie figurent en bonne place dans La Cible. En quelques images, Peter Bogdanovich immortalise un espace urbain morose et impersonnel, une suite ininterrompue de parkings, d’autoroutes, de colonnes de véhicules et de zones industrielles plus ou moins défraîchies. « Dieu que cette ville est devenue laide », remarque avec peine Byron Orlok, lapidaire. Pendant ce temps, Bobby Thompson se procure le plus librement du monde de quoi approvisionner une armée entière ; il abat froidement sa famille, comme si de rien n'était ; puis, il s'en va cribler de balles des automobilistes, perché en haut d'un château d'eau. Entretemps, Peter Bogdanovich nous aura gratifié de quelques plans-séquences tirés au cordeau, de clairs-obscurs faisant sens, notamment lors de la mue du tueur fou, tout en laissant papillonner sa caméra à même le sol, jusqu'aux confessions écrites de Bobby. La Soif du mal, Psychose et Le Code criminel se voient tour à tour cités dans une valse de mutations, de peurs et de sang, qui se soldera par une mise en abyme proche de l'absurde. L'assaillant fou se met à paniquer à la vue d'un vieil acteur de films d'horreur, comme si la réalité et la fiction opéraient une soudaine jonction, dans l'outrance comme dans l'effroi.

 

De bout en bout, à coups de plans mouvants, circulaires ou longs, et malgré quelques lenteurs, Peter Bogdanovich échafaude une mise en images élégante et subtile, sculptée par le chef opérateur László Kovács, que l'on retrouvera plus tard dans le chef-d’œuvre filial Paper Moon. S'arrachant à toute forme d'angélisme, La Cible pose un regard sans concession sur l'Amérique des années 1960, une société pervertie par les armes et la violence, qui conjointement exercent un contrôle croissant sur nos existences. L'anxiété a beau s'y exprimer avec force, le métrage se voit néanmoins traversé de traits d'humour moins innocents qu'il n'y paraît. Citons à cet égard l'autoparodie permanente de Boris Karloff, vestige du cinéma d'autrefois, ou le superbe gag, improvisé, où il se montre effrayé, au réveil, par son propre reflet dans la glace. Du grand art.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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