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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 19:55
« Le repas des fauves » : l'amitié à géométrie variable

Le Centre culturel de Huy proposait hier soir une énième variation du Repas des fauves, pièce de théâtre écrite dans les années 1960 par le scénariste français Vahé Katcha, puis porté au cinéma par Christian-Jaque. Cet étonnant jeu de massacre embrasse d'un seul tenant l'amitié, l'instinct de survie et les pires vilenies, dans une entreprise de relativisation qui touche à l'essence même du genre humain : ses sentiments, sa résilience, ses phobies. Alexis Goslain, le metteur en scène, amène le spectateur à redécouvrir la vie parisienne du début des années 1940, sous l'Occupation allemande, entre collaboration et résistance, souvent contingentées, parfois inavouées. Tout est réglé comme du papier à musique : le temps est enjoué ; le contretemps, sombre et tragique.

 

La phase d'exposition organise l'intrusion du drame dans l'ordinaire : Victor a réuni ses amis les plus proches pour fêter l'anniversaire de sa femme Sophie, qui s'apprête à souffler ses trente bougies. Tous deux habitent un quartier relativement calme, apparemment préservé de la guerre mais pas de la lassitude et des pénuries qu'elle occasionne. Tandis que la soirée s'ouvre sous les meilleurs auspices – champagne, saucisson et... bas nylon –, un attentat vient tout bouleverser. Deux officiers allemands trouvent la mort devant les fenêtres de l'appartement et le commandant SS Kaubach ne tarde pas à s'immiscer parmi les hôtes pour exiger deux otages, certainement promis à la mort en guise de vengeance. C'est au groupe d'amis qu'il revient de décider qui devra être sacrifié...

 

Commence alors une mise en charpie de l'homme prétendument civilisé : l'un déverse sa bile sur son voisin, lui-même occupé à confesser son autolâtrie, pendant qu'un troisième tente à bas bruit de corrompre l'ennemi. Là est toute la teneur du Repas des fauves : sonder l'être dans ce qu'il a de plus mesquin, de plus cruel, de plus égocentrique, dans un contexte de Seconde guerre mondiale qui ajoute de la peur et du malheur (veuvage, blessure de guerre, reniement) à l'indignité. Un groupe d'amis est censé se concevoir comme une micro-société pacifique et inclusive ; ici, il a la trahison pour passager clandestin et une vue oblitérée par les oeillères de Narcisse. La perspective de mourir fait peu à peu tomber tous les masques : on invite les jeunes femmes à se prostituer, on cherche à monnayer son propre salut, on fait valoir son mérite, son statut social ou son utilité, on ment, trompe et manipule. C'est amusant, intemporel et d'une impitoyable lucidité.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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