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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 07:51
« Breaking Bad » : Dr. White et Mr. Heisenberg

Jusqu'à sa première mue, Walter White n'a rien qui puisse vraiment le distinguer du commun des mortels. Il mène une vie sans vice ni passion, avec son épouse Skyler et son fils Junior, dans une banlieue proprette d'Albuquerque, dorée par le soleil du Nouveau-Mexique et anesthésiée par le chlore des piscines. Enseignant émérite mais déconsidéré, il s'époumone en vain devant des lycéens inattentifs, pour qui la chimie a autant d'attrait qu'un chat crevé sur le bord d'une route. Ces adolescents grégaires ignorent que le terne quinquagénaire qui leur fait la leçon a jadis contribué à des recherches ayant été auréolées du prix Nobel. Ils ne savent pas davantage, et s'en moqueraient certainement, que l'humble M. White, après avoir étudié la cristallographie au California Institute of Technology, co-fonda l'illustre compagnie Gray Matter Technologies, qui règne aujourd'hui en maître sur son secteur d'activité, comme en témoigne cette couverture flatteuse de Scientific American, encadrée sans modestie par le chercheur et entrepreneur Elliott Schwartz.

 

Après que les médecins lui aient diagnostiqué un cancer des poumons, Walter amorce un premier virage existentiel. Désormais sous la menace d'une mort imminente, il entend, par n'importe quel moyen, mettre sa famille à l'abri du besoin. Skyler, qui attend un second enfant, n'a ni emploi ni revenu, si bien que le professeur de chimie surqualifié en est réduit à astiquer des véhicules après journée, dans une station de lavage automobile fréquentée par ses propres étudiants. Son fils Junior en est encore aux études, mais il souffre d'un handicap léger assez peu engageant quant à son avenir, occasionnant des troubles de la parole et rendant ses béquilles indispensables au moindre déplacement. C'est dans ce contexte morose, alors que les nuages noirs s'amoncellent au-dessus de sa tête, que M. White retrouve Jesse Pinkman, un ancien élève devenu voyou, à la faveur d'une descente de police chez des trafiquants de drogue. Un plan peu commode se met alors à germer dans son esprit : pourquoi ne pas faire son trou dans le commerce juteux de la méthamphétamine ? Lui, le brillant chimiste, s'emploierait à la conception du produit, tandis que Jesse, la petite frappe aux précieuses relations, s'occuperait de la vente... Désormais, les êtres ne sont plus socialement déterminés : un numéro de duettistes dans un laboratoire improvisé suffit à s'affranchir de tout.

 

Un bref calcul nous apprendra plus tard à quoi est conditionnée la nouvelle vie de M. White. Pour espérer pérenniser l'avenir de ses proches, il lui faudra épargner plus de 730 000 dollars, à coups de fournées de cristal et de deals plus ou moins obscurs. Le bon père de famille présenté dans les premiers instants de Breaking Bad voit peu à peu son passager noir, « Heisenberg », prendre le dessus : réunions mafieuses tenues en catimini, volées de haine sans édulcorant, fascination désormais éventée pour l'interdit, mégalomanie en voie d'avènement, dissimulations et mensonges par rangées de douze... À ce stade, le « cuistot » n'en est encore qu'à ses balbutiements, mais il ose déjà défier le caïd Tuco au fulminate de mercure, rêve de monter un réseau de drogue à croissance exponentielle et envisage même de rogner sur les territoires aux mains de la concurrence. On comprend que le financement de son traitement, objet de tous les secrets, ainsi que l'avenir de sa famille, se trouvent désormais relégués à l'arrière-plan d'une ambition en tous points étourdissante, ne reculant devant rien : ni quatre jours de production de meth dans un camping-car en plein désert, ni une balade en tenue d'Ève dans un supermarché bondé, ni même le recours à la violence ou au meurtre... La faim justifie les moyens.

 

Entité duale, Walter/Heisenberg aboutit vite à un paradoxe gênant. Il a beau s'échiner à masquer ses activités de trafiquant de drogue, son nouveau business le condamne à s'éloigner toujours plus de ses proches. Skyler fond en larmes en constatant que la rémission de sa tumeur n'influe en rien sur le comportement de son mari, de plus en plus absent, taiseux et hostile. Junior nourrit des sentiments contradictoires, souvent douloureux et parfois violents, à l'encontre de son père, qu'il considère pourtant comme « un héros ». Quant à Hank, le beau-frère travaillant à la DEA (les « stups » américains), il subit lui aussi, lors d'une petite fête, la colère froide, intériorisée, de celui qu'il tient pourtant en haute estime. Par une caractérisation fine des personnages et l'énonciation d'intérêts qui ne cessent de s'interpénétrer, Vince Gilligan met à nu une réalité que Walter refuse d'admettre : on n'éteint pas une seconde nature comme on dissout un cadavre dans une baignoire. La conclusion de la deuxième saison de Breaking Bad demeure à cet égard édifiante. Dans l'inévitable débat interne qui assaille le professeur de chimie, Heisenberg a fini par museler Walt et préempter tout ce qui pouvait l'être. Il n'informe pas sa mère de sa maladie, blanchit l'argent de la meth grâce à un site Internet d'appel aux dons conçu par son fils, manque l'accouchement de sa femme pour régler une affaire urgente... Écoeurée par tant de mensonges et de mépris, Skyler n'a d'autre choix que de se résoudre à la séparation, dans l'incompréhension générale.

 

Double vie, double téléphone et surtout double allégeance : à la famille, en voie de désintégration, et à la méthamphétamine, désormais « cuisinée » dans un labo surdimensionné, pourvu de matériel dernier cri, planqué sous une blanchisserie tout ce qu'il y a de plus anodin. On aurait pu croire, au début de la saison 3, que Walter allait exploser en plein vol, à l'image de cet avion qui déchira soudainement le ciel d'Albuquerque, et laissa des milliers de traumatisés au sol. On verra le professeur de chimie, désormais en congé sabbatique, tenter de brûler des liasses de billets dans un barbecue, songer à arrêter la production de meth et brutaliser Ted Beneke, le nouveau patron de Skyler, avec qui elle entretient une relation vouée à l'échec... Mais les planètes se réalignent sans cesse pour Heisenberg. Il échappe au traqueur increvable désormais sur ses traces – son beau-frère Hank, récemment obnubilé par le cristal bleu –, il réintègre partiellement le domicile conjugal et pousse même son épouse à faire preuve de contorsions morales afin de tolérer sa nature de néo-criminel. Les comptes truqués de Ted et son discours faussement naïf sur les intérêts familiaux tendent, il est vrai, à remettre en perspective avantageuse les agissements clandestins de Walt. Après tout, lui aussi n'oeuvre-t-il pas exclusivement au bien de ses proches ?

 

Breaking Bad s'apparente à une machine éminemment complexe. Les perceptions y prennent corps, se lestent d'une charge émotionnelle ou symbolique, avant de gagner en ambiguïté et en nuances. Un trafic de drogue téléguidé depuis une chaîne de fast-food s'y confond en quelques plans avec une authentique locomotive à cash. Une épouse trahie et malaisée y est amenée à taire sa rancoeur, parfois à faire machine arrière, pour finalement se laisser prendre dans une toile délictueuse qui n'est pourtant pas la sienne. C'est ainsi que Skyler en vient à mettre son opulence sur le compte d'une addiction aux jeux inventée de toutes pièces, puis à excuser plus ou moins explicitement son mari, en s'immisçant dans ses affaires par le truchement d'une entreprise de blanchiment d'argent. Dans une large mesure, Walter/Heisenberg demeure lui-même une entité à démystifier. Désormais rompu au crime, avec lequel il entretient une relation des plus ambivalentes, il planifie des assassinats tout en se répandant en regrets, cuisine de la meth à échelle industrielle sans pour autant faire son deuil de la morale et abat de sang-froid des dealers pour protéger celui qu'il continue néanmoins de considérer comme un jeune drogué incontrôlable. Vis-à-vis de Jesse, il est tout à la fois : un ami et un ange gardien, mais aussi un mentor, un père de substitution, un patron, un associé... Ce qui n'empêche pas de percevoir parfois de la friture sur la ligne, comme lorsque son ancien élève lui assène sèchement, en l'en rendant responsable : « De ma vie, je n'ai jamais été aussi seul ! » Chez Vince Gilligan, quelque chose de grinçant reste constamment en suspens, dans les déficits relationnels comme dans les sédimentations de l'ego.

 

Les actes et paroles jettent parfois un filet de lumière dans la pénombre de la psyché humaine. Les minutieuses répétitions imposées par Skyler pour expliquer la soudaine richesse de sa famille font état d'une méfiance quasi paranoïaque. De même quand elle assène à Walt, dans une formule aussi absconse qu'assassine : « Il faut que quelqu'un protège cette famille de l'homme qui protège cette famille. » La vérité, c'est que le fade M. White a fait l'objet d'une curieuse révélation ; la maladie a permis à sa mégalomanie, jusque-là tapie dans l'ombre, d'éclore en plein jour. Quelques utopies chères à Walter furent rapidement passées à la lessiveuse d'Heisenberg : prévenance à l'égard des proches, prudence envers le crime et l'injustice, conduite dictée par la seule nécessité... Le spectateur se retrouva alors avec une série d'indices concordants, abondant tous dans le même sens : le génial « cuistot », qui se définira lui-même comme un « danger » dans une célèbre tirade, perd peu à peu tout sens de la mesure. C'est ainsi qu'un véhicule de sport flambant neuf partira lamentablement en fumée, qu'un accident de la circulation sera provoqué afin de soustraire un laboratoire de meth au regard des autorités, ou qu'une insignifiante mouche bloquera toute production de cristal, par crainte exacerbée et irrationnelle de contamination...

 

Walter White vous promet la lune, mais vous y emmène à cloche-pied : les excès de confiance font place aux inhibitions morales et à la peur de finir six pieds sous terre, le système de prédation patiemment échafaudé sur le marché de la drogue dresse contre lui des armées d'ennemis plus ou moins anonymes, tandis que la clandestinité ne lui épargne ni les blessures d'orgueil ni les indications maladroitement transmises à un cadre de la DEA, comme lorsqu'il confie à Hank, passablement éméché, que le véritable « génie » du cristal bleu est peut-être encore en activité, et ce malgré la disparition tragique d'un chimiste faisant figure d'alibi idéal. Le jeu de Bryan Cranston, bien que souvent intériorisé, laisse transparaître un large éventail de sentiments. Aux postures lyophilisées, enterrées sous les apparences de la normalité, succèdent une rigidité et une froideur qui rappellent parfois celles des cadavres qu'Heisenberg ne cesse de semer sur sa route. L'adage veut que les derniers convertis soient toujours les plus zélés ; l'application à laquelle s'astreint Walt dans le crime et la sournoiserie y donne un écho retentissant, que seul l'avocat véreux Saul Goodman pourrait faire passer pour une inoffensive mélopée.

 

La cinquième saison de Breaking Bad constitue une forme d'aboutissement. Elle mène le dual Walter/Heisenberg au bout d'une logique familiale et criminelle dont la nature antinomique et ambivalente portait en elle les germes de l'implosion. D'un côté, Skyler prend le parti d'extrader ses enfants chez leur tante et affirme sans ambages espérer une reprise du cancer de son époux ; de l'autre, Walt amasse des millions de dollars en prenant les commandes du trafic de meth et parvient à se débarrasser, sans grande peine, de tous ceux qui auraient pu contrarier ses visées hégémoniques. La famille White se trouve plus que jamais en proie à la désunion, au moment précis où la noirceur inexpiable de son chef de meute semble atteindre son firmament. Il détruit des preuves collectées par la police à l'aide d'un aimant surpuissant, il met la DEA sur écoute, il empoisonne un gosse avant de prendre part à la liquidation d'un second, il se met à produire du cristal dans des maisons dératisées jusqu'à ne plus savoir que faire des colonnes de billets entreposées dans un box de stockage... L'ancien policier Mike, un temps associé à ses affaires, fournira une énième preuve de lucidité en assénant à Walter qu'il n'est autre qu'« un sac à embrouilles », avant d'en faire lui-même tragiquement les frais. Comment lui donner tort ? L'autoproclamé « meilleur chimiste des États-Unis », gorgé de vanité, se montre toujours plus fasciné par le pouvoir et l'argent, désormais indissociables. Avalé par le crime et ses tourments, frappé de démesure au point de cracher sur cinq millions de dollars, il choisit malgré une offre alléchante de tourner le dos à une retraite dorée et paisible pour ne pas revivre l'humiliation qui consista à vendre précipitamment ses parts dans Gray Matter Technologies, dont la valeur s'envola quelques années plus tard – il économisa sur le coup quelques loyers, mais perdit à terme des centaines de millions de dollars.

 

Bientôt, Walter se débarrassera sans même s'en apercevoir des tiraillements intérieurs et des injonctions contradictoires. Il n'écoutera plus qu'une voix, celle de l'argent, qui le poussera à se retrancher comme un rat terrorisé dans une vieille bicoque du New Hampshire, isolé de tout et de tous, avec l'interdiction formelle de mettre le nez dehors, sous peine d'échouer entre les mains d'une justice vengeresse. Désormais, et jusqu'au règlement de comptes final, il en sera réduit à vivoter seul, à l'abri du monde extérieur, las à tel point qu'on le verra payer chèrement la compagnie d'un partenaire d'affaires pourtant peu affable. Entretemps, il aura tissé un écheveau de mensonges et accusé Hank, dans un enregistrement vidéo, d'être à l'origine du trafic de meth, piloté depuis son bureau de la DEA. Pis, Walt aura kidnappé sa fille, repoussé les coups de couteau de sa femme et définitivement détruit une famille qui ne tenait plus qu'à un fil. Ce que l'on voyait poindre depuis longtemps se cristallise le temps d'une révélation : d'abord « Je l'ai fait pour moi », puis « J'ai aimé ça » et enfin « Je me sentais vivant ». Walter est inféodé à Heisenberg. Il le sait et le confesse. Il ne s'agit pas seulement d'un alter ego, d'une double nature, mais d'une personnalité profonde qui ne demandait qu'à s'affirmer, jusqu'à phagocyter tout ce qui caractérisait jusqu'alors son hôte : le voile de normalité, la carrière sans histoire, la famille aimante et aimée, et même les principes moraux et identitaires constitutifs de l'être... Breaking Bad n'est pas tant le récit d'une ascension criminelle que l'énonciation d'une lutte intérieure, la radiographie d'un tempérament autodestructeur prêt à se diluer dans la vie d'un quidam tout à fait anodin, un peu comme l'encre dans l'eau.

 

 

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« Shameless US » : l'American way of life vu d'en bas

« Miller's Crossing » : promenons-nous dans les bois...

« Perfect Blue » : la douleur des sentiments

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Published by Jonathan Fanara - dans Séries télévisées
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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