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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 17:09

Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : tout voyageur qui se respecte se doit d’apprécier le cinéma à sa juste valeur. Parce qu’il se conjugue à tous les temps, et dans toutes les langues, le septième art se pose en témoin privilégié d’un monde en évolution constante. Au meilleur de sa forme, il peut s’emparer de tout sujet, aussi complexe soit-il, le décliner à l’infini et en faire un concentré d’émotions. Avec, en prime, une minutie d’orfèvre et une ingéniosité désarmante. Paré de toutes les vertus visuelles, il narre alors des tranches de vie fascinantes, revisite l’Histoire, explore des horizons inconnus. Ou se contente, plus simplement, de soumettre le genre humain au scalpel des chirurgiens de l’image.

 

Tout cinéphile peut parcourir le monde sans quitter son canapé, aux frais de la princesse – cinématographique s’entend. J’en ai moi-même fait l’expérience. C’est ainsi que j’ai découvert le drôle de quotidien des chômeurs turcs, solitaire et franchement déprimant (Uzak, Nuri Bilge Ceylan). Plus réjouissant : ce voyage complètement barré de trois jeunes handicapés belges à la recherche d’une première expérience sexuelle en Espagne (Hasta la Vista, Geoffrey Enthoven). J’ai également suivi, avec gravité cette fois, le parcours de deux frères japonais injustement séparés sur décision de leurs parents, dont le couple bat sérieusement de l’aile (I Wish, Hirokazu Kore-eda). Au programme : rêves et désillusions d’enfants, avec l’éclatement familial pour toile de fond. Mêmes contrées, enjeux différents, le cinéma dresse avec humour le portrait d’une société nippone qui a élevé la mort au rang de tabou absolu (Departures, Yojiro Takita).

 

Bien décidé à explorer l’Asie, je prolonge la séance. Parmi les dizaines de longs métrages sud-coréens que j’ai pu visionner, l’un m’a mené au cœur d’un scandale au mieux atroce. Silenced, de Hwang Dong-hyuk, revient sur la mécanique perverse, particulièrement bien huilée, qui a permis au personnel d’une école pour sourds d’abuser de ses élèves. Tiré d’un fait divers réel, le film met en lumière les effets de groupe les plus dramatiques, déculpabilisation exacerbée et sentiments d’impunité en tête. Le périple continue : direction la Malaisie et, plus précisément, sa capitale, Kuala Lumpur. I Don’t Want to Sleep Alone, de Tsai Ming-liang, présente la face cachée de la ville, aidé en cela par des histoires à la fois anodines et dévastatrices. Caméra fixe, cadrage millimétré, rythme alangui : une absence de fioritures qui laisse au spectateur le temps de savourer chaque plan, tant dans sa composition que dans son esprit. Enfin, comment évoquer l’Asie sans s’intéresser à la Chine ?  Désormais, son histoire m’est plus familière, et surtout les drames inhérents à l’impérialisme japonais, à l’instar du massacre de Nankin, habilement – et froidement – mis en scène dans City of Life and Death, de Chuan Lu.

 

Plus près de chez nous : le Proche-Orient. On peut saisir toute sa détresse en quelques œuvres. Ainsi, Les Citronniers, de l’Israélien Eran Riklis, évoque sans ambages l’absurdité d’un conflit interminable, où des parcelles de terre l’emportent sur les relations humaines. Toujours en alerte, Beyrouth voit son image s’écorner sous l’influence des luttes confessionnelles et d’une société fracturée (Et maintenant on va où ?, Nadine Labaki). Un peu plus loin se trouve l’Iran, une nation fermement étouffée par des clivages saillants et par le poids de ses traditions, qui entravent l’émancipation des femmes ou l’égalité des classes sociales (Une séparation, Asghar Farhadi).

 

L’Europe n’est pas en reste. Le cinéma espagnol m’a permis de grimper l’échelle des déviances humaines, les frontières de l’acceptable se révélant dès lors bien floues (La piel que habito, Pedro Almodóvar). J’ai également pu observer la misère et la détresse des oubliés du palais de Westminster, le cœur du pouvoir britannique. Il était alors question d’une jeunesse désœuvrée, d’une immigration exploitable à souhait et vivant dans la précarité, de familles désunies ou encore de destins émiettés (La Part des Anges, It’s a Free World et Sweet Sixteen, Ken Loach). De la Suède, ce sont notamment la jeune délinquance et les préjugés (Play, Ruben Östlund) ou l’acceptation de son homosexualité (Fucking Åmål, Lukas Moodysson) que je découvre avec curiosité. Une vision du pays qui tranche nettement avec celle véhiculée par la presse francophone européenne – bien qu’elle soit tout aussi légitime et pertinente. Pas loin de là, Joachim Trier, ambassadeur de choix de l’industrie norvégienne, revient dans Oslo, 31 août sur les difficultés propres à la réinsertion sociale des anciens drogués. Une œuvre bouleversante qui n’a rien à envier aux piliers du septième art. Plus au Sud, Nanni Moretti et Roberto Benigni redéfinissent l’Italie, offrant aux spectateurs des filmographies à la densité pour le moins remarquable. Avant eux, des Giovanni Pastrone (l’inventeur du travelling, maître du cinéma muet), Vittorio De Sica (Le Voleur de bicyclette, œuvre sociale emblématique) ou encore Roberto Rossellini (Rome, ville ouverte, pierre angulaire du néoréalisme italien) ont marqué l’industrie du film de leur empreinte, désormais légendaire.

 

Enfin, aux côtés de Hollywood, dont on ne compte plus les grands talents, l’Amérique du Nord brille également par ses scènes canadienne et mexicaine. Avec Starbuck, Ken Scott nous questionne quant à la paternité. Philippe Falardeau livre quant à lui un éclairage original sur le Québec, notamment avec un mockumentary très inspiré portant sur le chômage, La Moitié gauche du frigo. Monsieur Lazhar ou Congorama figurent aussi parmi ses morceaux de choix. Denis Villeneuve préfère en revanche explorer le monde avec l’imparable Incendies, dépeignant à mots couverts les drames qui secouent le Liban. Car, si les images s’avèrent éloquentes, le pays n’est jamais clairement identifié. Luis Estrada nous emmène quant à lui, avec El Infierno, au cœur de la pègre mexicaine, où les gangs et les narcotrafiquants ont pignon sur rue. Le portrait désenchanté d’un pays en proie à quelques vieux démons tenaces.

 

Un peu plus bas : l’Argentine. Sur un ton professoral, Fernando E. Solanas m’a expliqué toutes les subtilités d’un hold-up savamment orchestré, qui a occasionné le dépouillement, intégral et amoral, de l’État argentin (l’instructif Mémoire d’un saccage). Le quotidien des religieux dans les bidonvilles ne m’a pas semblé beaucoup plus heureux : les criminels et la pauvreté y gangrènent chaque espace (Elefante blanco, du génial Pablo Trapero). Finalement, seul un jeune vagabond apportant à un bébé tout l’amour dont il a besoin fera émerger une lueur d’espoir forcément salutaire (El Cielito, Maria Victoria Menis). Enfin, d’Australie et d’Afrique du Sud, j’ai gardé les souvenirs respectifs d’une famille déjantée empêtrée dans la jungle urbaine (Animal Kingdom, David Michôd) et des townships où le désespoir guette à chaque instant (Mon nom est Tsotsi, Gavin Hood).

 

Alors, osons cette interrogation pas tout à fait hors de propos : et si le cinéma, globe-trotter par nature, se posait en concurrent direct de Ryanair ?  Michael O’Leary en tremble déjà.


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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Cinéma
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commentaires

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It was such nice experience for me to read about your journey through world movies. There are many beautiful movies, which are not famous only because they are not from Hollywood. I love watching such foreign language films!

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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