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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 21:40

Dernière d’une longue liste, la tuerie de Newtown, dans le Connecticut, ravive le débat concernant le port d’armes aux États-Unis. Avec son bilan affligeant – 28 morts, dont 20 enfants –, ce drame polarise toutes les attentions et questionne les Américains quant au deuxième amendement de leur Constitution. Le sujet divise toujours la société états-unienne, opposant avec force les fidèles de la National Rifle Association (NRA, lobby pro-armes) aux libéraux et aux progressistes. Mais les espoirs de faire bouger les lignes restent maigres…

 

Les faits. Sur Adam Lanza, le tueur présumé, toutes les rumeurs circulent. Et, parmi ces informations parfois contradictoires, il semble difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais que sait-on réellement ?  Le massacre a eu lieu à l’école primaire de Sandy Hook, dans le Connecticut. Comble de l’horreur : les experts du FBI s’accordent à dire qu’il s’agissait d’un acte prémédité, peut-être préparé de longue date. L’auteur des faits était intelligent, asocial, timide, surprotégé. Il souffrait selon toute vraisemblance du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme relativement méconnue. Cela l’aurait éloigné du lycée, où il ne parvenait pas à trouver sa place. Sa mère, rigide mais bien intégrée dans la communauté, collectionnait les armes et emmenait ses enfants au stand de tir. Mais ce qu’il faut avant tout retenir, bien plus encore que l’influence supposée des jeux vidéo, c’est qu’un psychopathe a mis la main sur un fusil semi-automatique (notamment) et l’a utilisé afin de commettre l’un des crimes les plus abominables de l’histoire des États-Unis. Bilan : 28 morts, dont 20 enfants.

 

Un deuxième amendement sacralisé. Le port d’armes n’a jamais vraiment été remis en cause aux États-Unis. Le deuxième amendement de la Déclaration des Droits bénéficie en effet d’un caractère presque sacré. Pourtant, en dépit de l’importance que lui confèrent les Américains, la codification de ce droit dans le Bill of Rights repose essentiellement sur une double peur : d’une part, le peuple craignait un désarmement unilatéral imposé par le gouvernement fédéral en vue de dicter ses règles par la force ; et, d’autre part, les pouvoirs publics voulaient à tout prix se réserver la possibilité de former des milices populaires (fermiers, commerçants, etc.) en cas d’attaque de l’empire britannique, l’ancienne métropole. En outre, l’histoire des États-Unis n’est pas tout à fait étrangère à cette passion pour les armes à feu. Ainsi, la guerre d’indépendance, l’esclavage ou encore la conquête de l’Ouest ont anobli pistolets et fusils, faisant d’eux des outils indispensables à la liberté et à la grandeur de la nation. Le drame de Newtown, au mieux, revisite ces idées reçues.

 

Les chiffres. Aux États-Unis, 300 millions d’armes seraient actuellement en circulation. Les ventes mensuelles dépassent facilement le million d’unités. Et, c’est un secret de Polichinelle, si l’on pouvait comptabiliser les transactions illégales, les statistiques grimperaient en flèche. Les chiffres ont de quoi déconcerter : un Américain sur quatre – majoritairement des hommes – possède au moins une arme. Et souvent plus. Car les ventes ne cessent d’augmenter, tandis que le nombre de détenteurs baisse continuellement : on observe par conséquent un phénomène de concentration pour le moins inquiétant. Pis encore : chaque année, on recense 30 000 morts victimes d’armes à feu et environ 300 000 attaques impliquant des armes. Le tout pour un coût avoisinant les 100 milliards de dollars par an. Ce chiffre – hallucinant ! – ne peut cependant se mesurer avec justesse qu’à l’aune des bénéfices économiques engendrés par l’industrie (emplois directs et indirects, rentrées fiscales, brevets, croissance, etc.). Et s’impose alors un constat, forcément amer pour les armuriers : leur rentabilité générale se révèle très relative… Mais il ne doit pas être seulement question de finances publiques. Les coûts humains s’avèrent tout aussi alarmants. On dénombre approximativement 25 Américains assassinés chaque jour par des tueurs munis d’armes à feu. Et ce n’est pas tout : ces chiffres ne tiennent en effet pas compte des suicides et des morts accidentelles. On pourrait dès lors les multiplier par trois. Au moins. Enfin, signalons que les États-Unis se distinguent par cette statistique ahurissante : si l’on englobe les morts par arme à feu des 23 pays les plus riches du monde, on constate que plus de 80 % d’entre eux se trouvent sur le territoire américain. Au cours de l’histoire récente, les massacres y ont foisonné.

 

Un débat, deux camps. La tuerie de Newtown – celle de trop ? – a pour seul mérite de relancer un débat qui s’essoufflait quelque peu. Aux yeux de nombreux Américains, le port d’armes reste trop faiblement réglementé. Historiquement, les républicains s’opposent à tout durcissement des lois, se montrant réfractaires aux réformes régulatrices. Et certains démocrates ne sont pas en reste. Dans les faits, le sujet divise la société américaine au-delà des clivages politiques traditionnels. Par ailleurs, le processus décisionnel se veut relativement complexe : si le gouvernement fédéral a évidemment son mot à dire, les États légifèrent également en la matière. Ce partage des rôles, abscons, ne peut que freiner les initiatives législatives. Et les ventes entre particuliers échappent de surcroît aux règlements, rendant de facto la circulation des armes partiellement libre. Quoi qu’il en soit, cette question vient régulièrement occuper la place publique. La puissante NRA, qui prêche évidemment pour sa paroisse, cherche à dédouaner pistolets et fusils, les présentant d’ailleurs comme un moyen de défense efficace. Plus généralement, la droite américaine semble penser que les pères fondateurs lui ont donné le droit absolu – et surtout inaliénable – de posséder autant d’armes qu’elle le souhaite. Historiquement, cela ne tient pas la route un instant. Mais peu s’en soucient. Les partisans des armes à feu avancent en revanche des arguments tout à fait infondés pour expliquer les tueries : la violence dans les films ou les jeux vidéo, par exemple. Faut-il rappeler que la plupart des pays riches se trouvent soumis à ces mêmes phénomènes sans pour autant connaître des massacres en série ?  La gauche réclame, au moins, une législation interdisant les armes automatiques et les chargeurs à grande capacité. Un projet a minima, faisant simplement appel au bon sens, et pourtant si difficile à mettre en œuvre... Pour venir à bout d’une industrie opportuniste, prompte à se payer des soutiens politiques, mieux vaut en tout cas ne pas trop compter sur la moralité citoyenne : après chaque tuerie, anticipant un durcissement des lois, les Américains se ruent sur les armes, dont les ventes décuplent. Les modèles les plus prisés ?  Ceux employés lors des massacres.


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Published by Jonathan Fanara - dans International
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commentaires

Lucie 18/12/2012 07:08

Merci pour l'habituelle qualité de tes articles ; c'est toujours un plaisir de te lire !

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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