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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 18:20

Après l’inégale tétralogie des années 1990, signée Tim Burton et Joel Schumacher, Christopher Nolan s’empare des aventures de l’homme chauve-souris. Il immerge alors son récit dans un climat anxiogène et lui confère une densité remarquable, inscrite dans une actualité brûlante. Batman Begins (2005) et The Dark Knight (2008) révolutionnent les codes du film de super-héros. Deux volets monumentaux, ténébreux et secoués par les grands enjeux sociétaux. Avec The Dark Knight Rises, le réalisateur britannique propose aujourd’hui l’épilogue d’une trilogie tourmentée, feuilletonesque et viscéralement noire.

 

C’est à la fin des années 1930 que Bob Kane et Bill Finger, respectivement dessinateur et écrivain, créent le personnage de Batman. Les aventures de l’homme chauve-souris feront ensuite l’objet de multiples déclinaisons, passant de la BD au cinéma, des dessins animés aux jeux vidéo. Super-héros sans pouvoirs surnaturels, Batman se distingue de ses pairs par des recoins foncièrement obscurs (au sens propre comme au figuré), une atmosphère lourde et la dénonciation systématique de la corruption – généralisée à Gotham City, la ville fictive du chevalier noir.

 

Un justicier masqué à Hollywood

 

Le premier film mettant en scène Batman remonte à l’année 1989. C’est Michael Keaton qui campe le personnage de Bruce Wayne, tandis que Jack Nicholson et Kim Basinger interprètent respectivement le Joker et Vicki Vale. La réalisation est confiée à Tim Burton, qui vient d’achever le remarquable Beetlejuice. Connu pour ses facultés narratives – jamais démenties depuis – et pour son habileté à façonner des univers singuliers, le réalisateur et scénariste américain se pose avec Batman en conteur impérial, jamais impérieux. Doté d’une esthétique gothique renvoyant au New York des années 1970 et 1980, ce premier volet jouit d’une réalisation subtile, mariant savamment les considérations visuelles à la nécessité d’imposer le microcosme de Batman, un monde particulier où règne l’obscurité et au sein duquel le bien et le mal se livrent une guerre sans merci. Jack Nicholson habite littéralement son personnage et domine sans mal un casting pourtant solide. Le Joker, un homme de main prenant peu à peu le dessus sur sa hiérarchie mafieuse, cherche rapidement à défier l’homme chauve-souris, un justicier incorruptible, son antithèse absolue. Les deux protagonistes se disputent l’âme de Gotham City, alors qu’un passif personnel les oppose en filigrane. Mais le long métrage est surtout l’occasion de découvrir une ville en proie à une pègre insatiable et d’appréhender l’émergence de Batman, un juge moral doublé d’un vengeur redoutable. Un garde-fou indispensable, un régulateur social, guidé par des plaies enfantines jamais cicatrisées.

 

Burton remet le couvert

 

Après ce premier coup de maître, Tim Burton se lance dans la réalisation d’un second volet : Batman, le défi sort en 1992. La distribution reste savoureuse. Michael Keaton conserve le rôle-titre, tandis que le génial Danny DeVito incarne Oswald Cobblepot (le fameux Pingouin). Michelle Pfeiffer (Selina Kyle, Catwoman) et Christopher Walken complètent le tableau. Une fois encore, la finesse de la réalisation galvanise le récit, lui offre une impulsion lumineuse, aidée il est vrai par les personnages de Pingouin et de Catwoman, magistralement interprétés par des acteurs survoltés. Ce nouvel épisode des aventures de l’homme chauve-souris soulève des questions sociales – l’abandon, la famille, la citoyenneté – sans pour autant négliger l’essence de Gotham City – la violence, les luttes de pouvoir, la détérioration sociétale ou encore l’avidité. Sans doute légèrement inférieur à son prédécesseur, Batman, le défi parvient tout de même à installer un univers uniforme, cohérent et alimenté par les pires instincts humains. Il est question de l’égotisme des hommes, de leur besoin de domination, de leur jusqu’au-boutisme mal placé, écrasant, surabondant. Mais la trame se nourrit aussi de la relation complexe entretenue par Bruce Wayne et Selina Kyle, avec ou sans masque, et de son méchant difforme, névrosé (comme d’ailleurs Catwoman), élevé par les pingouins, évoluant dans les égouts de Gotham City. Quant au justicier, sa double identité semble lui causer quelques problèmes relationnels. De quoi interroger le spectateur sur la dualité humaine. Au final, Tim Burton livre la suite logique de Batman, habilement orchestrée et faisant montre d’une efficacité insolente, mais manquant peut-être d’un soupçon de génie.

 

Quand Joel Schumacher flingue Batman

 

L’homme chauve-souris dispose d’une armée d’aficionados. Et, à leurs yeux, Joel Schumacher a commis – au moins – deux crimes impardonnables au cours de sa carrière. Le premier, Batman Forever, date de 1995, alors que le second, Batman & Robin, a eu lieu en 1997. À vrai dire, la filmographie du réalisateur américain se veut parfaitement inégale. Elle contient des morceaux de choix et des pièces indigestes. Mais, en succédant à Tim Burton, le metteur en scène de Phone Game, Bad Company et 8 mm a réussi une prouesse remarquable : réduire le héros de Gotham City à un vulgaire bouffon, signant par la même occasion une faillite artistique cuisante et totale. Les stars ont beau défiler – Schwarzenegger, Clooney, O'Donnell, Thurman, Kilmer, Carrey, Lee Jones, Kidman, etc. –, le résultat n’en est pas moins désastreux, un naufrage généralisé qui s’étend sur deux films inhabités. On en vient à se demander à quoi servent ces navets si ce n’est à galvauder sordidement l’héritage de Tim Burton. À première vue, on pourrait même penser à une parodie de concours de mauvais créateurs, tant les décors et les costumes laissent à désirer. On imaginerait presque des films sans pilote ni scénaristes ou dialoguistes. Mais rien de tout cela ne vient justifier cette débâcle innommable. Les effets spéciaux ratés se comptent par dizaines. Batman et Robin s’adonnent à de grossières disputes (de couple ?) incompatibles avec l’esprit originel des aventures de l’homme chauve-souris, dont l’univers semble trahi à chaque scène. Les incohérences pullulent ; Joel Schumacher revisite Gotham City avec une désinvolture coupable – associée en plus à un humour pitoyable. Mais ce qui énerve le plus les passionnés, c’est que le réalisateur, en deux misérables films, discrédite durablement l’ensemble de la mythologie de Batman, le transformant d’ailleurs en un justicier décérébré, étourdi et tristement kitsch. En opérant de la sorte, il a déconcerté et déçu nombre de spectateurs. La parenthèse Schumacher est à jeter rapidement aux oubliettes.

 

La griffe Nolan : la saga de l’apocalypse

 

Batman Begins

 

Il aura fallu patienter dix longues années avant de pouvoir enfin tourner la page ouverte par Joel Schumacher. Nous sommes en 2005 et un réalisateur britannique très prometteur, Christopher Nolan, prend les commandes de Batman Begins, un blockbuster ambitieux, censé réconcilier l’homme chauve-souris et ses fans. Ce que l’on sait de lui ?  Il s’est imposé comme une valeur montante en à peine trois films, dont le cultissime Memento, une œuvre touffue faisant la part belle à l’écriture multidimensionnelle et aux bonds temporels. Dans Batman Begins, il suffit à Nolan de quelques scènes pour mettre en place un climat anxiogène, matière première d’un irrésistible film noir, se posant d’emblée comme l’exact contraire de Joel Schumacher. On ne lui donnera pas tort. Ce premier volet d’une nouvelle trilogie possède tous les attributs d’une œuvre adulte, réaliste, dense, brillante et nerveuse. Le spectateur n’en sort pas indemne : les codes du film de super-héros s’effondrent pour mieux se renouveler et l’étouffante noirceur de ce Gotham City dépoussiéré fait froid dans le dos. Le casting ne souffre d’aucune faiblesse. L’inexpressif Christian Bale trouve ici un rôle à sa mesure – et devient le meilleur Batman porté au cinéma. Michael Caine, Morgan Freeman et Liam Neeson déroulent tranquillement leur jeu, sans forcer leur talent. Gary Oldman et Katie Holmes rehaussent encore un peu l’affiche. Le scénario s’oriente rapidement vers la formation du chevalier noir au sein de la Ligue des ombres, un groupuscule aux contours sectaires dirigé par le mercenaire Ra’s Al Ghul. On s’intéresse également à l’enfance de Bruce Wayne, à ses blessures enfouies et à l’élément déclencheur de sa haine des malfrats. Sa dualité, handicapante sans jamais devenir schizophrénique, bénéficie (comme le reste) d’un traitement adapté, soigneusement calibré. En dépit des nécessités scénaristiques – la présentation des personnages, la genèse de l’équipement de Batman, la psychologie du héros, la lutte pour le salut de Gotham –, le rythme reste soutenu, d’une nervosité perceptible, avec des touches d’humour bonifiant le récit sans en parasiter la narration. L’écriture n’est jamais en reste : d’une densité considérable, elle pose les fondements d’un univers revisité, modernisé, empruntant autant au thriller paranoïaque qu’au cinéma noir. Que retenir ?  Christopher Nolan nous parle de justice, de corruption, d’émancipation, de chaos. Il marque son film de critiques à peine voilées touchant les systèmes policier et judiciaire, incapables de maintenir l’ordre, auxquels il oppose l’efficacité de son héros, un chevalier noir ambivalent, vengeur masqué et écorché vif. Visuellement bluffant, tirant le meilleur de chaque plan, Batman Begins peut en outre compter sur un script de grande qualité. Il vient superbement compléter l’œuvre de Tim Burton, dans un registre tout à fait différent. Une claque aussi monumentale qu’inattendue.

 

The Dark Knight

 

Pour beaucoup, The Dark Knight constitue le meilleur film de super-héros de tous les temps. On n’est pas loin de le penser. Sorti en 2008, le deuxième volet de la trilogie de Christopher Nolan immerge le spectateur au cœur du chaos, faisant de ses scènes l’écho du terrorisme. Le Joker, interprété par un Heath Ledger inégalable, fait figure d’apôtre de l’apocalypse, d’officier de la terreur. Il symbolise une œuvre tendue, ténébreuse, brutale. C’est en cherchant à éradiquer le crime que Batman vient se heurter à lui. S’appuyant sur Harvey Dent, procureur estimable, et Jim Gordon, remarquable lieutenant de police, l’homme chauve-souris aspire à démanteler les dernières associations de malfaiteurs sévissant à Gotham City. Mais le Joker ne l’entend pas de cette oreille : lui souhaite, au contraire, implanter les germes du mal en chaque habitant de la ville. Avec un casting pratiquement inchangé, Christopher Nolan parvient à donner une nouvelle dimension à son œuvre, signant indéniablement l’un des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Les scènes mémorables se succèdent à la vitesse grand V : le braquage de clowns, la montagne de billets qui part en fumée, la naissance de Double-Face, la soirée interrompue par les hommes du Joker, la réunion de mafieux, la fuite de Batman, la guerre psychologique entre les deux ferrys… Les effets spéciaux et les séquences d’action impressionnent, tandis que les dialogues, magistralement écrits, apportent du coffre aux personnages. Une réalisation millimétrée se couple à un scénario extrêmement consistant pour, ensemble, former un film époustouflant, viscéral et déjà classique. The Dark Knight ne connaît aucun temps mort et distille sans accroc son récit. Il brille surtout par son habileté à interroger la capacité de résilience des hommes, leur loyauté, leur intégrité. Enfin, il fend l’armure de son héros pour le placer face à ses contradictions et le confronter à ses dilemmes moraux. Le tout accompagné par du Hans Zimmer.

 

The Dark Knight Rises

 

Après un The Dark Knight brillant de mille feux, l’attente entourant la sortie du dernier volet de la trilogie de Christopher Nolan s’avérait gigantesque. Indescriptible même. Le public, à la recherche du moindre indice, à l’affût de la moindre image, se perdait immanquablement en conjectures. Chacun, ou presque, y allait de son petit commentaire sur les forums et les sites spécialisés. Les journalistes culturels étaient sur les dents. Cette pression inédite a placé l’équipe du film dans une situation forcément inconfortable : comment combler ces attentes démesurées ?

 

Après une scène d’introduction épatante, présentant – déjà – Bane, véritable colosse enragé doté d’une musculature surhumaine, le réalisateur britannique entame un tour d’horizon des principaux protagonistes. On découvre alors un Bruce Wayne vieillissant – il a quitté Gotham City huit ans plus tôt –, boiteux et reclus comme un ermite. On nous présente ensuite l’acrobate Selina Kyle (Anne Hathaway, formidable), une voleuse de bijoux énigmatique et provocatrice. On retrouve enfin Jim Gordon, devenu commissaire, entretenant tant bien que mal la mémoire d’Harvey Dent, au prix de grands sacrifices moraux. Christopher Nolan installe ainsi progressivement les grandes lignes directrices de son film, dans une avalanche d’images savamment étudiées et à l’aide d’un montage fluide, sans faute de rythme.

 

Peu à peu, de nouveaux personnages viennent se greffer à l’édifice. Marion Cotillard et Joseph Gordon-Levitt entrent en piste. Et la distribution devient alors proprement hallucinante. Devant cette prose cinématographique, on attend patiemment le retour de Batman à Gotham City. C’est chose faite lorsque Bane s’apprête à y semer le chaos. Braquage à la bourse, instauration de tribunaux populaires, abolition des lois de l’ancien régime, prisons vidées, policiers ensevelis et piégés sous terre : Bane, le nihiliste au visage masqué par des tuyaux métalliques et à la voix surnaturelle, ne préconise pas la terreur. Il la personnifie.

 

La ville de Gotham City se trouve coupée du monde. La succession de scènes spectaculaires se poursuit. Et le récit se complexifie irrémédiablement, multipliant les flashbacks, les twists et les fausses pistes. D’une tension inédite, mettant en scène l’apocalypse, The Dark Knight Rises se moque presque de ses quelques incohérences. Il les écrase par sa force visuelle, la maîtrise de ses effets spéciaux, sa composition intelligemment étudiée et ses tableaux de guerre civile. Une puissance de feu rarement vue auparavant. Et filmée en IMAX.

 

Le Gotham de Christopher Nolan est une ville moderne, prospère, capitaliste. Mais elle s’effondre, au sens propre du terme, à cause des vilenies de criminels endurcis, offrant une représentation apocalyptique de l’époque actuelle et de ses crises à répétition. Une métaphore forte, visuellement à la fois majestueuse et effroyable. Par ailleurs, la densité thématique de The Dark Knight Rises se montre éloquente : étoffé, feuilletonesque, tissant sa toile au travers des temps et des espaces, suivant près d’une dizaine de personnages, le film ne dédaigne pas l’intellect. Les frères Nolan signent un scénario aux multiples ramifications et dont les sillons secondaires confèrent de la hauteur à l’ensemble.

 

Plus le récit progresse, plus les similitudes entre Bane et Batman s’affirment. Le premier est le double noir du second. Tous deux ont suivi la même formation et ont eu pour mentor un certain Ra’s Al Ghul. D’un réalisme glacial, illustrant toute la détresse du monde en quelques images, The Dark Knight Rises s’offre en plus le luxe d’un retournement final, faisant de Bane, le mercenaire sanguinaire, un vulgaire bouffon amoureux à la solde d’une femme à l’âme insondable. Et le film se clôture par un magnifique montage alterné, nous privant d’un héros pour mieux désigner son successeur, un potentiel Robin.

 

Christopher Nolan arrive parfaitement à jongler avec différentes considérations : ménager une éventuelle suite, faire du spectaculaire, ne pas trahir l’esprit des volets précédents, introduire de nouveaux personnages, boucler la boucle en revenant à Batman Begins. Et, en plus de cela, il sublime ses plans, travaille le découpage, électrise le montage – aidé sur ce dernier point par un Hans Zimmer inspiré. Et nous gratifie d’une fin d’une durée improbable. Si le film manque légèrement de psychologie – c’est indéniable –, il offre par contre un spectacle extraordinaire, unique et par conséquent mémorable. Du très grand cinéma.

 


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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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commentaires

Windows support number 12/06/2014 14:29

All the credit goes to the director Christopher Nolan. No one could have made this trilogy better than he could. I am waiting eagerly for his next film, interstellar, which would most probably be another spectacular movie. Thanks for sharing.

Lucie 27/07/2012 22:12

Fantastique article !

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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