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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 05:09

Alors que les déclinistes ne savent plus à quel chiffon rouge se vouer, blâmant sans relâche l’Europe, l’analyse factuelle apporte un éclairage inattendu sur l’état de santé du vieux continent. Si la crise de la dette polarise toutes les attentions, l’Union ne peut en aucun cas s’y résumer. Au contraire, elle a plus que jamais de belles cartes à jouer. Explications.

 

La crise de l’euro ne cesse de mettre à mal le vieux continent. Placés sous la coupe de marchés financiers irascibles, et ne jurant plus que par une rigueur hautement contre-productive, chefs d’État et de gouvernement foncent droit dans le mur budgétaire. L’extrême fragilité des Méridionaux, couplée à une activité économique morose, prédispose l’Europe aux débâcles en tout genre. Et la construction communautaire, en raison de ses innombrables – et innommables – imperfections, se montre au mieux inapte à sauver les meubles, au pire foncièrement autodestructrice. L’entité continentale imaginée par les pères fondateurs a désormais tout du canard boiteux irrécupérable : la faiblesse, le discrédit, le manque de courage, l’absence de vision, l’obsession du court-termisme. Voilà, grossièrement résumé, le discours qui prévaut actuellement dans les milieux autorisés. Décliné à l’infini, il a (presque) valeur de dogme. L’analyse factuelle suppose pourtant de nuancer ce portrait hâtif et caricatural, voire de le réfuter purement et simplement. Mieux, elle tourne définitivement le dos aux sophismes et contre-vérités tenant lieu de certitudes inébranlables. Ainsi, les élucubrations sans fin des déclinistes et autres eurosceptiques ne supportent pas une seconde l’épreuve des faits. Car, malgré la crise de la dette, l’Europe conserve de beaux restes et fait sans conteste figure de superpuissance qui s’ignore.

 

Non seulement l’intégration communautaire a stabilisé et pacifié la région, mais elle a également contribué, notamment via les Fonds structurels, au développement des États membres qui accusaient un retard patent, à l’instar de la Grèce, de l’Espagne, de l’Irlande ou du Portugal. Aujourd’hui, l’Union, prise dans son ensemble, constitue la première économie mondiale et le deuxième budget de défense derrière les États-Unis. Sa force de frappe diplomatique, sans égale ou presque, repose sur un vaste réseau d’ambassadeurs, connecté à la planète entière. Comptant plus de 66 000 soldats déployés à travers le monde et des effectifs comparables à ceux de Washington, l’Europe peut en outre s’enorgueillir d’équipements de pointe et de dépenses militaires cumulées représentant environ 20 % du total absolu – contre 4 % seulement pour la Russie. Autrement dit, ses armées ont largement de quoi taper dans l’œil : elles s’avèrent à la fois modernes, puissantes et bien entraînées. Les nombreuses installations basées à l’étranger se veulent quant à elles autant de points stratégiques de coordination et d’action, indispensables à qui entend peser dans un paradigme multipolaire. N’oublions pas non plus que la France et la Grande-Bretagne disposent de l’arme nucléaire et siègent au Conseil de sécurité de l’ONU, organe de décision de première importance s’il en est. Et, comme en témoignent les épisodes libyen, malien, géorgien ou kosovar, certains États membres n’hésitent pas à intervenir pour remettre de l’ordre sur la scène internationale. Enfin, plus généralement, le vieux continent présente un PIB par habitant en termes de pouvoir d’achat presque quatre fois plus élevé que la Chine. Quant à son rayonnement culturel et scientifique, il n’a rien, ou si peu, à envier aux États-Unis et au Japon.

 

L’Europe et le paradigme multipolaire

 

La boutique européenne voit poindre une menace de taille : un déclin relatif, mais inexorable. Alors que le vieux continent a mené la danse pendant plus de quatre siècles, il a dû se faire une raison et, en toute logique, passer le relais aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Une région minée par les conflits, en pleine phase de reconstruction, ne pouvait en effet raisonnablement prétendre au titre de chef de file d’une communauté internationale plus que jamais en quête de repères.

 

Aujourd’hui, alors que s’impose le paradigme multipolaire, la Chine, le Brésil, l’Inde et la Russie s’affirment toujours plus. Le fossé entre pays émergents et riches s’amenuise à vue d’œil. Depuis 1945, le rattrapage ne cesse d’ailleurs de s’accélérer, tant et si bien que d’aucuns évoquent désormais la toute-puissance des BRICS, présentés à mots couverts comme les nouveaux maîtres des relations économiques et géopolitiques. Pourtant, les interconnexions, voire les interdépendances, appellent à la retenue : jamais auparavant, les nations n’avaient été autant liées entre elles, ce qui suppose – au moins – un partage des fruits de la croissance. Car là où des crises systémiques peuvent frapper, il existe forcément des profits à mutualiser. La logique de la socialisation vaut évidemment dans les deux sens. Et, à ce jeu-là, l’Europe s’en tire avec les honneurs.

 

L’Europe, juste une mauvaise passe ?

 

Si l’Union valse depuis plusieurs années au rythme des crises, les États membres présentent néanmoins un endettement moyen inférieur à celui du Japon, du Canada, de l’Égypte, de Singapour ou des États-Unis. Et bien que plusieurs poids lourds européens – France et Italie en tête – accusent un déficit structurel alarmant, il reste que les traités et dispositifs récemment ratifiés visent justement à encadrer et prévenir tout dérapage jugé excessif. Un garde-fou communautaire dont peu de pays en dehors de l’Union peuvent réellement se prévaloir. Et si l’on en croit le FMI, les États-Unis connaîtront un déficit public trois fois plus élevé que le vieux continent en 2013. De quoi définitivement faire taire les mauvaises langues. D’autant plus que les économies européennes figurent, encore et toujours, parmi les plus concurrentielles du monde. À cet égard, il est intéressant de constater que la zone euro représente 15,6 % du total des exportations, contre seulement 8,3 % pour les États-Unis et 4,6 % pour le Japon. Pas mal pour un canard boiteux, non ?

 

Alors, comment expliquer cette défiance durable des investisseurs ?  Il convient d’abord de préciser que tous les pays européens ne sont pas, en la matière, logés à la même enseigne : l’Allemagne et la France, par exemple, bénéficient de taux d’intérêt dérisoires, les plus bas jamais enregistrés. Ensuite, il faut tenir compte de l’absence de gouvernement économique, quand d’aucuns réclament une instance décisionnelle aux pouvoirs coercitifs. L’intégration politique demeurant le parent pauvre de la construction communautaire, les marchés ont tendance à faire des pays périphériques les ambassadeurs macroéconomiques du continent. Des baromètres par défaut en quelque sorte, qui se situent pourtant à mille lieues des tendances relayées par les principaux agrégats. Car la fracture entre le Nord et le Sud divise l’Europe en deux zones aux fondamentaux disparates. À moins de mélanger les torchons et les serviettes, les performances des uns ne peuvent en aucun cas être assimilées à celles des autres.

 

Ultime preuve de sa vitalité, l’Europe se pose en interlocuteur de choix sur le continent asiatique. Elle constitue le premier partenaire commercial de la Chine, le deuxième de l’Inde et de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), le troisième du Japon et le quatrième de l’Indonésie. Des interconnexions à tout le moins capitales alors même que l’Asie affiche une croissance effrénée (insolente ?) et tire l’économie mondiale vers le haut.

 

Déficit démocratique

 

S’inscrire en faux contre l’euroscepticisme est une chose ; pratiquer la politique de l’autruche en est une autre. C’est pourquoi il convient parfois de faire cause commune avec les opposants à l’UE en vue de pointer du doigt certains dysfonctionnements manifestes. À ce titre, la question de la légitimité de certaines institutions, Eurogroupe en tête, revient sur la place publique à intervalles réguliers. Et ne manque pas d’en appeler d’autres.

 

Les gouvernements nationaux, qui résultent du suffrage direct, nomment les membres de la Commission, avant que le Parlement ne se prononce pour avaliser ou recaler les candidatures. Jusqu’à présent, l’édifice communautaire a toujours carburé à l’intergouvernementalisme, une mauvaise habitude vieille comme la CECA, qui paralyse toute démocratisation de l’Europe. Un modus operandi qui permet surtout aux États de conserver jalousement leurs prérogatives décisionnelles. Pis, le Parlement, seule instance directement élue par les peuples, doit se contenter d’un rôle déconsidéré. Non seulement l’initiative législative lui échappe, mais, en outre, nombre de matières ne relèvent pas de sa compétence. Ces champs d’action n’impliquent donc pas la procédure de codécision si chère aux démocrates et aux parlementaristes. Signe probant de cette toute-puissance des nations : depuis le début de la crise de la dette, les eurodéputés, marginalisés, n’ont jamais eu voix au chapitre, se laissant même déborder par… le Bundestag !  On comprend dès lors d’autant mieux pourquoi l’Union voit son image s’écorner.

 

Déjà considérée comme non représentative, l’Europe est en plus accusée de faire sortir un nombre croissant de matières de la sphère politique nationale, réduisant par là le pouvoir des gouvernements en place. Cela a le don d’envenimer les débats et de faire hurler nationalistes, souverainistes ou encore protectionnistes. Plus grave : les peuples finissent par craindre une confiscation de la marche de leurs affaires publiques. Ils sont toujours plus nombreux à estimer que les scrutins nationaux permettent de changer de gouvernement, mais pas de politique – définie et encadrée, selon eux, par la seule UE. Il y a là, au minimum, un vice de communication de la part des institutions communautaires. Car si la maison commune a les murs qui penchent et les vitres brisées, elle a néanmoins offert un toit et des sanitaires à ses hôtes. En d’autres termes, il ne faudrait surtout pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Qui peut d’ailleurs dire à quoi ressemblerait la Hongrie de Viktor Orbán sans les prescriptions européennes ?  Et quid du développement économique de l’Espagne, de l’Estonie ou de l’Irlande ?

 

Démographie : il est encore temps d’agir

 

D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050.

 

Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe.

 

Mais ne prenons pas des vessies pour des lanternes. La quasi-totalité des grandes puissances doit faire face au vieillissement de sa population et cherche à en limiter les dégâts. À cet égard, la Chine et le Japon s’avèrent particulièrement touchés, tandis que l’Europe s’en tire plutôt à bon compte. La Grande-Bretagne présente d’ailleurs des perspectives équivalentes à celles des États-Unis, le bon élève en la matière. Mais il n’empêche qu’un tel phénomène démographique constitue une réelle menace pour l’équilibre des budgets affectés aux dépenses de retraite. Et, pour apporter une réponse politique opérante à ce défi, les pays membres de l’UE vont devoir s’activer sans tarder.

 

Ainsi, une immigration dûment considérée permettrait non seulement de lutter contre le recul numérique, mais aussi d’impacter positivement la (désormais fameuse) pyramide des âges. Et quoi de mieux, pour sauver les systèmes de retraite européens, qu’une hausse modérée des cotisations doublée d’un allongement des carrières ?  Des mesures à compléter, au besoin, par une politique volontariste en matière de natalité (allocations majorées, progression de l’offre de places en crèche, promotion de l’horaire flottant, facilités diverses, etc.). Ne croyez surtout pas les marchands de sable : si l’enjeu démographique est assurément de taille, il est encore temps d’agir. D’autant plus que les prévisions européennes s’avèrent bien moins alarmantes qu’ailleurs.

 

 

Lire aussi :

UE : l’austérité, un épouvantail contre-productif

Dijsselbloem, l’encombrant compromis franco-allemand

Chômage : l’Europe en quête de remèdes – LSV #5

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Published by Jonathan Fanara - dans International Économie
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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