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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 11:00

Un bistrot, un filtre jaunâtre, Jesse Eisenberg et Rooney Mara. Il suffit à David Fincher d’une séquence d’ouverture – rejouée une bonne centaine de fois – pour jeter les jalons d’un métrage prenant des allures de Citizen Kane version 2.0. Devant l’objectif, un couple mal assorti se fissure à la hâte, malmené par des joutes verbales incontrôlées. Lui, c’est Mark Zuckerberg, l’archétype du mec paumé et mal dans sa peau, à la fois frustré, odieux et condescendant, mesurant fort gauchement la portée de ses paroles. Un inadapté en quête de lumière, pour qui le salut ne pourra être que virtuel.

 

Plus encore que la mise en scène appliquée de David Fincher, ce sont avant tout les dialogues parfaitement ciselés d’Aaron Sorkin qui définissent et circonscrivent les relations tendues se formant à l’écran. Les uns se dérident et amassent ; les autres restent au milieu du gué et ne décolèrent pas. Une double trame se met alors à l’œuvre, prétexte à d’incessants bonds entre le campus, où se dessine graduellement Facebook, et le bureau des avocats, où de jeunes visionnaires s’écharpent avec courtoisie sous des regards interloqués. Viscéralement prenant, The Social Network consacre et vilipende dans un même élan les surdoués marginaux qui émaillent continuellement son récit, radiographie d’une élite déracinée et ancrée dans l’irréel, déséquilibre existentiel sublimé par la lumière envoûtante de Jeff Cronenweth.

 

Si l’incommunicabilité et l’orgueil donnent naissance au plus populaire des réseaux sociaux, tous deux sous-tendront sans relâche un jeu macabre de pouvoir et d’argent, chaque protagoniste revendiquant avec force son bout de gras et, accessoirement, la paternité d’une machine à biftons tournant à plein régime. Jesse Eisenberg, Andrew Garfield et Justin Timberlake, tous remarquablement dirigés, forment ainsi les têtes d’affiche d’une tragédie grecque où l’amitié se comptabilise, se monnaie et se délivre par le simple fait d’un clic de souris. Clairement estampillé Fincher, le portrait coudoie la satire sociale et fleure le cynisme à plein nez. En quelques répliques corrosives, Aaron Sorkin le rendra aussi haletant et âpre qu’une charge courroucée d’Ultimate Fighting.

 

 

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 19:22

Travailleur acharné, d’une rigueur à toute épreuve, Julien Duvivier apparaît comme l’une des figures de proue du cinéma français des années 1930. Un titre flatteur qu’il partage avec des réalisateurs de la trempe de Renoir, Carné ou Grémillon. Technicien hors pair, dramaturge exemplaire, il contribua non seulement à forger le mythe de Jean Gabin, « le mieux briqué des mauvais garçons », mais aussi à façonner l’esthétique hexagonale à l’heure du parlant, aidé en cela par l’iconoclaste et touche-à-tout René Clair. Irriguée par des flots ininterrompus de tourments et d’angoisses, d’une sensibilité à fleur de caméra, son œuvre révèle pudiquement un charme sombre, une inclinaison affirmée pour les climats malsains et les contorsions de réprouvés. Un testament d’images et de mouvements, à forte coloration populaire et aux emphases dionysiaques aussi noires que le charbon.

 

Le cachet Duvivier

 

De la casbah d’Alger à la capitale française, de Pépé le Moko à Sous le ciel de Paris, Julien Duvivier s’est livré à toutes sortes d’épanchements, faisant de la ville un monde clos, hissant la notion d’espace au rang d’élément moteur. Ce n’est pas un hasard si Au bonheur des dames prend à témoin, dès son ouverture et sans ménagement, une provinciale confrontée au cynisme urbain, à l’aube d’une guerre commerciale sans échappatoire. Dans la même veine, Chair de poule amorce quant à lui son expansion hitchcockienne dans un coin reculé, à l’abri des indiscrétions, confondant allégrement écrin verdâtre et purgatoire accablant. Un traitement du cadre spatial également à l’œuvre dans Panique, où une microsociété repliée sur elle-même exposera un marginal, archétype de l’innocent maudit, à la vindicte populaire. Un lynchage sans fondement, à visage découvert, qui condense tout ce que le cinéma de Julien Duvivier compte de poisseux et de cruel. Si l’exclusion sociale a de tout temps nourri ses métrages – les sempiternels chômeurs de La Belle Équipe, le condamné à mort de L'Imposteur ou encore le faux coupable de L'Affaire Maurizius –, la sournoiserie et le rejet de l’autre trouvent à la faveur de Panique une résonance particulière, à nouveau esquissée plus tard dans Voici le temps des assassins ou L’Homme à l’imperméable. En regagnant la France après un intermède hollywoodien, Julien Duvivier aura ainsi définitivement scellé et caractérisé son cinéma, délivrant une appréhension juste des milieux sociaux au travers d’un conte cauchemardesque aux relents kafkaïens, remarquablement charpenté.

 

La chute précipitée d’un paria

 

Et si Panique était en quelque sorte le point de jonction entre Simenon et Clouzot ?  Adapté de l’un, conditionné en creux par l’autre, l’œuvre de Julien Duvivier se réfère et rend hommage à ses inspirateurs, sans génuflexion ni rebuffade. Le Corbeau tient lieu d’examen de conscience et s’appréhende avant tout comme une fresque paranoïaque et sulfureuse, immergée dans une atmosphère dense. Panique se constitue de la même étoffe, joue si besoin à contre-emploi et finit par emprisonner un érudit misanthrope dans des filets qui ne sont pas les siens, ceux de l’aveuglement, de la médiocrité et de la barbarie.

 

Dès l’ouverture, Julien Duvivier isole M. Hire, son antihéros, au moyen d’un plan serré minutieusement exécuté. Peu apprécié par une plèbe à laquelle il ne se mêle pas, ce solitaire renfrogné va faire l’objet des pires suspicions peu après la découverte d’un cadavre lâchement abandonné dans les arpents environnants. Principaux instigateurs d’une tripotée de rumeurs accusatrices : Alice, une ancienne détenue à l’égard de laquelle M. Hire éprouve des sentiments, et son amant, vulgaire crapule de bas étage, et véritable auteur du crime. Le coup scénaristique est double : non seulement Charles Spaak et Julien Duvivier débusquent la nature humaine, mais ils choisissent en outre de mettre à mal leur personnage principal, désormais cloué au pilori, au moment même où il s’éveille enfin aux autres.

 

Flanqué d’un réalisme glacial, mû par une tension allant crescendo, Panique tire pleinement parti d’une mise en scène faisant sens. Ainsi, à l’occasion d’une séquence nocturne, l’obscurité vient s’abattre sur les visages délibérément masqués des deux comploteurs, tandis que, continuellement, des mouvements de plongée et de contre-plongée reconfigurent la stature des protagonistes, laissant deviner les germes de la perdition. Filmé à l’épure, pris sous le feu de l’inspiration, le métrage allie fluidité et limpidité, les deux s’exprimant conjointement à la faveur des vues subjectives émaillant la scène des auto-tamponneuses, ou par le plan-séquence vertigineux impliquant une nuée de badauds s’agglutinant laborieusement, alors que la vindicte entre en phase d’éclosion.

 

Le plan final, en circuit fermé, traduit à merveille une dégénérescence sociale doublée d’une faillite morale à laquelle les deux amants fielleux ne pourront se soustraire. Les jeux sont faits ; ne reste plus aux enquêteurs qu’à démêler les nœuds factuels de ce triangle venimeux, campé par trois comédiens pleinement investis, Michel Simon, Viviane Romance et Paul Bernard. Une fois les séquences égrenées, un constat émerge crânement : en pleine maîtrise de sa caméra, Julien Duvivier touche au vif et boute hors de l’ombre une étroitesse d’esprit attenante presque à l’abjection. Avec discernement, élégance et maestria.

 

 

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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 14:43

Il suffit de battre le pavé grisant d’Omaha pour tâter le pouls et prendre la pleine mesure du maelstrom en cours. Dans les cafés, aux abords des écoles, et même lors des offices paroissiaux, les langues se délient, la défiance se met à poindre et les commentaires vont bon train. Jamais démunie de superlatifs, la presse locale fait volontiers ses choux gras de l’indignation collective, égratignant au passage, et sans tempérance, les différents échelons d’une hiérarchie scolaire aux abois. « Plus personne ne sait précisément combien de cailloux il peut y avoir dans les souliers de la Carver High School », résume Anthony Reeves, conseiller municipal d’opposition, proche du Parti républicain.

 

Scandales en série

 

Les premières salves eurent lieu peu après la démission de Jim McAllister, conseiller du lycée et professeur d’histoire civique, accusé d’avoir falsifié les résultats de l’élection estudiantine qu’il supervisait. Une supercherie aux conséquences fâcheuses, puisque l’ancien footballeur Paul Metzler fut indûment élu président du Conseil, au détriment de Tracy Flick, une élève ambitieuse que l’on dit « brillante et très impliquée dans la vie quotidienne de l’établissement ».

 

Si l’affaire fait grand bruit, on ignore encore les motivations ayant présidé au trucage du scrutin. Selon certaines sources, l’explication la plus plausible tiendrait à une ultime leçon de civisme adressée à une étudiante « solitaire, hystérique, égomaniaque et trop zélée ». D’autres préfèrent pointer du doigt les récents déboires sentimentaux de Jim McAllister, « pantin désarticulé à l’esprit faussé par les ruptures ». Pour rappel, cette élection avait déjà été entachée par une nébuleuse histoire d’affiches vandalisées et l’éviction subséquente du candidat reconnu comme responsable des faits.

 

Un nouveau scandale pourrait toutefois reléguer tous les autres au second plan. Des parents tourmentés nous ont affirmé qu’un professeur aurait été congédié plus tôt dans l’année en raison d’une « relation inappropriée » avec Mlle Tracy Flick. Cet enseignant aurait depuis lors quitté le foyer conjugal et se trouverait présentement dans le comté du Milwaukee. Selon ces mêmes sources, l’homme était relativement proche de Jim McAllister. Peut-être faudrait-il y déceler un lien de causalité ?

 

Alir Feyk Peyhper

23 octobre 1998

Nebraska Tribune

 

 

 

Alexander Payne porte l’affaire Carver High School au cinéma

 

Nous faisions récemment état, dans ces mêmes colonnes, de la pluie de scandales qui s’est fraîchement abattue sur le lycée George Washington Carver, situé dans les faubourgs d’Omaha. Appâtée par l’emballement médiatique attenant à l’affaire, la machine hollywoodienne s’est rapidement mise en branle. Il n’aura ainsi fallu que quelques semaines au réalisateur et scénariste Alexander Payne pour présenter à un parterre de cinéphiles avertis, membres de la communauté Sens Critique, un film tiré de ces événements, sobrement intitulé L’Arriviste. Si la projection a quelque peu été chahutée par les bordées d’insultes que se sont échangées les quatre derniers compétiteurs d’une Coupe en tout point obscure, force est de constater que l’accueil a été globalement enthousiaste.

 

Morceaux choisis :

- « J’aurais vendu ma mère pour voir Reese Witherspoon en tenue d’écolière. Et plutôt deux fois qu’une. » ;

- « Quelle exquise délectation que cette modélisation de l’expansion sans bornes d’une ambition condensée dans une mixture juteuse et pulpeuse de fulgurances émotionnelles et d’intériorisations implicites presque confuses, légèrement et subrepticement voilées. » ;

- « Vous savez, moi, les films postérieurs aux années 1960… Et pas le moindre Chinois à l’horizon en plus ! » ;

- « J’ai adoré, mais je suis roux. Ça compte quand même ? »

 

Lara Piah

3 décembre 1998

Nebraska Tribune

 

 

 

Paire d’as, garrot de cœur

 

Pour Alexander Payne, le second film sera celui de l’immaturité. Celle qui plane imperturbablement sur la Carver High School, petit lycée de banlieue sans histoire, bientôt au bord de l’abîme. Celle qui étreint et anime chacun des protagonistes : la jeune Tracy Flick, expédiée dans les brumes de l’ambition, mais aussi son professeur d’histoire civique, prêt à diligenter un mépris tenace. Celle, enfin, qui esquisse les contours d’un jeu de massacre aux frontières poreuses, apparaissant d’abord en filigrane, puis éclatant au grand jour.

 

Des sourires hautains aux épaules voûtées, des coups de menton aux regards fuyants, il n’y a qu’un pas… que d’aucuns s’empressent de franchir. L’Arriviste outrepasse la simple chronique d’une ambition à la hussarde ; c’est aussi, et surtout, une fable satirique, un regard perçant sur les vies hagardes et contusionnées, un poème parabolique sur les insidieux vernis de respectabilité. Une œuvre allergique aux enclaves, servie par un duo tranchant, parfois magnétique, capable de mettre tant aux prises qu’à l’index.

 

Sur la périphérie d’Omaha s’étend un invisible et pernicieux manteau d’hypocrisie. On n’y compte plus les coups fourrés, ni même les existences vouées à la débandade. Alexander Payne y entremêle de bon gré des intrigues conquérantes, épigrammes chargées de vie et d’à-propos, en rupture avec tout angélisme. Un banquet au fumet délicat, bariolé par la narration plurielle et le contraste des appétences. Une dérision aux rejaillissements tentaculaires, enivrante comme une bouteille de rhum déjà sévèrement purgée.

 

Jamie Revenge

9 décembre 1998

Nebraska Tribune

 

 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 19:49

Il aura fallu que le sort s’en mêle pour qu’Otto Preminger puisse donner corps à Laura. Mis à l’index par ce diable de Darryl F. Zanuck, le réalisateur d’origine autrichienne ne devra sa réhabilitation qu’aux prises calamiteuses de Rouben Mamoulian, initialement aux commandes du métrage. Un revirement heureux, qui permit au cinéaste d’accoucher d’une œuvre-phare, à la croisée du thriller noir et du mélodrame.

 

La couleur est annoncée d’entrée de jeu, sans circonlocutions. Le générique d’ouverture défile sur le portrait imposant de feu Laura Hunt, une jeune publiciste rayonnante, au charme envoûtant, qui s’était fait un nom dans la haute société new-yorkaise. Un fantôme sur lequel porte une enquête criminelle et qui, bientôt, ensorcèlera le détective chargé de l’affaire.

 

À qui doit-on la décharge de chevrotine mortelle ?  Un fiancé fourbe et désargenté ?  Un chroniqueur mondain obséquieux, dont le feu sacré peine à dissimuler l’intempérance ?  Une connaissance plus ou moins proche aux griefs irrémissibles ?  Une tierce personne, dont les liens avec la victime resteraient à déterminer ?  La ligne directrice est posée ; il convient à présent de l’étoffer.

 

Tuer par amour

 

Raffinement et orfèvrerie pourraient être les maîtres mots d’Otto Preminger. Promouvant une mise en scène faisant sens, répandant les tirades bien troussées à la manière de l’encre dans l’eau, il explore avec acuité les ambiguïtés humaines et se livre à une satire glaçante des milieux intellectuels. Bâti sur une succession de flashbacks, Laura n’a rien d’une promenade en terrain connu : des portraits vertigineux, au bord de l’abîme, enflent, s’agencent et se délient selon une narration déconstruite, sublimée par une caméra efficiente et l’imagerie dûment oscarisée de Joseph LaShelle.

 

Sans fourrager ni barguigner, Preminger dépeint un amour secret, une vie par procuration, un meurtre par dépit. Sa fable, tirée d’un roman, prend les allures d’un code de mauvaise conduite aux emphases hitchcockiennes, qui serait dicté par une possessivité macabre. Bercé par les partitions hypnotisantes de David Raksin, ce chef-d’œuvre crépusculaire et inexorable s’appréhendera à jamais comme la rencontre de l’éclat et du terreux, une danse à deux spectres portée par les compositions épatantes de Gene Tierney et Clifton Webb.

 

 

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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 17:49

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : La Garçonnière (1960). Tout historien du cinéma qui se respecte sait que l’année 1960 est à marquer d’une pierre blanche. À tour de rôle, des œuvres de la trempe de Psychose, La Servante, La Dolce Vita, Le Voyeur, L'Avventura ou À bout de souffle ont investi les salles obscures, certaines amorçant des tendances, d’autres les renversant. Même Billy Wilder y est allé de son petit chef-d’œuvre, orchestrant la lettre, l’esprit et l’image d’une Garçonnière éblouissante de maîtrise, aujourd’hui encore encensée et invariablement célébrée. S’inspirant de Brève rencontre, de David Lean, cette comédie à double étage dissimule derrière les chassés-croisés amoureux une radiographie frontale des mœurs américaines, renvoyant le puritanisme et la bigoterie à leur extrême vulnérabilité. La société qui y est représentée marche à rebours, trébuche sur des valeurs suppliciées, ne jure que par l’ivresse, le dédain et la désaffection. On y consomme les femmes comme des savonnettes, troquant volontiers l’équilibre existentiel contre un plaisir fugace aux fondements fragiles. C.C. Baxter, morne et solitaire bureaucrate, prête régulièrement son appartement aux couples adultères. Sa carrière commence à prendre de l’essor, mais il ne gravit les échelons qu’à l’aune des services rendus. Coutumier malgré lui des errances nocturnes, il arpente nonchalamment les trottoirs, sans but, pendant que des amants volages s’étreignent chaleureusement sur son canapé. En quête d’avancement, ce M. Tout-le-monde s’apprête toutefois à tomber sur un os, et non des moindres : la femme qu’il convoite ardemment n’est autre que la maîtresse de son patron, lui-même comptant parmi ses nombreux locataires occasionnels. Un triangle amoureux à géométrie variable, duquel découlera des manipulations et duperies en cascades, une femme brisée à la manière du miroir, une tentative de suicide avortée dans l’urgence et un vent de légèreté nimbé de mélancolie. Respectivement photographié et mis en musique par Joseph LaShelle et Adolph Deutsch, La Garçonnière emploie une mécanique limpide et rigoureuse en faveur d’une critique acerbe du système capitaliste, curieusement sous-tendu par des réseaux d’influence tricotés sournoisement, mus par les intérêts personnels et répondant à des logiques indéfendables. Entre satire sociale, drame et comédie romantique, Billy Wilder déblaie le terrain, tranche dans le vif et réactive, peut-être, les résidus de sa formation de journaliste. Aux commandes d’une œuvre plaisamment sapide, quintuplement oscarisée, il flatte l’œil, stimule l’imagination et s’en remet à un CinemaScope aussi sombre qu’exigeant, traversé par des seconds rôles exquis et un casting impeccable – Jack Lemmon, Shirley MacLaine, Fred MacMurray, etc. Une chronique humaine truculente, chauffée à blanc, sondant des existences embourbées dans un style délicieusement éthéré. (10/10)

 

Le Moins : Nos pires voisins (2014). S’il fallait désigner un thème cher à l’écurie Apatow, nul doute que le refus de vieillir pointerait en bonne place. Les furieuses pérégrinations échafaudées çà et là se prêtent en effet davantage à l’ivresse estudiantine qu’aux responsabilités grisantes de l’âge adulte. On sera dès lors peu surpris par la tonalité du dernier Nicholas Stoller, farce régressive réunissant Seth Rogen et Rose Byrne dans le rôle de parents trentenaires allergiques aux assignations sociales, mais se heurtant néanmoins aux outrances d’une fraternité universitaire sise à deux pas de chez eux. Comédie ennuagée s’égrenant en saynètes frivoles, Nos pires voisins narre par le menu les plans de la famille Radner pour réduire au silence, voire déloger, des étudiants aussi bruyants qu’indésirables. Très vite, le rêve américain tombe en lambeaux : le couple central peine à s’épanouir sexuellement, refuse les impératifs induits par leur récente parentalité et en arrive même à souhaiter la vente d’une habitation chèrement acquise, devenue une sorte de purgatoire duquel on ne réchappe pas. Les ingrédients correctement dosés, la mayonnaise aurait sans doute pris. Mais les gags et pitreries tombent trop souvent à plat, tandis qu’un air de déjà-vu plane en permanence sur le métrage. La troupe ensauvagée de Zac Efron a beau épuiser le voisinage, elle s’échine en revanche à épargner nos neurones et zygomatiques, impassibles, si pas statufiés. Pis, les scénaristes nous gratifient d’un florilège de clichés éculés sur les confréries étudiantes : flânerie, chambardement, stupéfiants, débauche. Une paresse que ne parviendront jamais à occulter les apparitions, anecdotiques, d’un Christopher Mintz-Plasse ou d’une Lisa Kudrow. (4/10)

 

 

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 18:17

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Sleepy Hollow : La Légende du cavalier sans tête (1999). 1799, les autorités new-yorkaises dépêchent un fin limier dans une bourgade reculée de la Nouvelle-Angleterre. Jeune érudit, il a pour mission d’y enquêter sur une série encore inexpliquée d’atroces décapitations. Sur place, les rumeurs les plus insensées circulent sans discontinuer, tandis que la terreur se répand de foyer en foyer… ~ Vous n’êtes vieux que de douze printemps et vous venez de découvrir Sleepy Hollow. Encore sous le choc, vous cherchez à désembrumer votre esprit. Vous avez été subjugué, fasciné, envoûté. Par l’esthétique gothique, par les têtes en plâtre et en silicone sculptées à la main, par les mirifiques décors expressionnistes de Rick Heinrichs, par ces bancs de couleurs grisantes, atténuées à l’aide de filtres. Transporté par les compositions rutilantes de Danny Elfman, enchanté par cette ville pittoresque dérobée sous un voile de brume, vous avez goûté aux saveurs contrastées du conte crépusculaire, aux saillies sarcastiques tranchantes, à une beauté visuelle mâtinée d’étrangeté. Revigoré, votre cœur persiste à balancer entre un mystérieux mercenaire revenu des enfers et un jeune scientifique d’avant-garde, sceptique aux méthodes aussi rationnelles qu’atypiques. Vous l’ignorez encore, mais cette expérience enchanteresse vous marquera à tout jamais. ~ Vous revisionnez Sleepy Hollow des années plus tard. Vous comprenez que Tim Burton y donne la pleine mesure de son cinéma, y niche subrepticement, de bout en bout, un hommage à la Hammer Film Productions, y déploie des perspectives forcées et une qualité graphique devant beaucoup à Emmanuel Lubezki. Vous vous attachez au cavalier sans tête, énième créature burtonienne évoluant en marge de la société, inlassablement stigmatisée et ostracisée par elle. Vous parvenez – enfin – à saisir dans leur plénitude les tenants et aboutissants d’une machination de notables, où s’entremêlent sournoisement vengeance, cupidité, insatisfaction et opportunisme. De la même manière qu’en 1999, vous vous laissez captiver par la lumière stroboscopique, la tonalité illustrative allemande, l’influence iconique de Theodor Seuss Geise, les décors noirâtres implantés dans la vallée de Lime Tree et les performances louables de Johnny Depp, Christopher Walken ou Christopher Lee. Surtout, vous êtes définitivement convaincu que cette adaptation de Washington Irving vaut au moins son pesant de replay. (8/10)

 

Le Moins : Malavita (2013). Il n’y a pas à dire : Luc Besson cultive un certain talent quand il s’agit de se tirer des obus atomiques dans les chaussons. Il se réapproprie des cultures contrastées ?  Il ne fera qu’aligner les clichés comme on enfilerait des perles. Il veut accélérer la cadence d’un tournage ?  Il en arrive à conserver des scènes de répétition mal branlées, aussi grotesques qu’un merdaillon du lycée Molière après trois gorgeons. Il hérite de Martin Scorsese comme producteur exécutif, de Robert De Niro en principal interprète ?  Il ficelle benoîtement un pastiche comico-mafieux, une parodie de mauvais goût portée par un budget improbable. Histrion aux idées faméliques, son Malavita a pour seul scénario quelques lignes gribouillées dans l’urgence, des ressorts dramatiques éculés, des visions distordues, amplement fantasmées, et un humour méchamment bafoué. En représentation fidèle, le synopsis condense la plupart des schématismes à venir. Traquée par des mercenaires, une famille de criminels originaire des États-Unis décide de se réfugier… en Normandie. L’arrivée impromptue de ces ressortissants de l’Oncle Sam va piquer au vif la curiosité d’un voisinage manifestement peu enclin aux changements. Tiré d’un roman de Tonino Benacquista, partiellement tourné dans les studios de la Cité du Cinéma, le film de Luc Besson n’est finalement que l’ombre de la moitié d’un hologramme de création artistique aboutie. Prisonnier d’un académisme confondant, il ne fait qu’aller à vau-l’eau, laissant se télescoper avec fracas des nuées de personnages blêmes et inexpressifs, moins pertinents qu’une pelure de banane : le truand indiscret, l’épouse irascible, le gosse rusé, l’adolescente au romantisme suranné, l’agent zélé, etc. Abrutissant au possible, ringard – outre Robert De Niro, on retrouve Michelle Pfeiffer et Tommy Lee Jones –, ce Malavita chargé de références galvaudées n’en finira jamais de cumuler le prétentieux et le désuet. (4/10)

 

 

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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 18:46

Imaginez que Sex Tape soit votre voyage initiatique dans la comédie anglo-saxonne. Vous ne connaissez ni les classiques – Chaplin, Lubitsch, Wilder –, ni les contemporains – Wright, Reitman, McKay. Plongé dans l’obscurité d’une salle de projection, vous prenez les rictus désapprobateurs de vos voisins pour des plissements de bouche enjoués. Vous confondez le famélique et le déluré, la pestilence de fumier et le parfum capiteux. Vous succombez à une vacuité péniblement syllabisée, à une marmite à clichés faussement transgressive, à une sècheresse thématique saharienne, à des rasades comiques de la pire espèce. Vous ne voyez rien du fardeau référentiel de Jake Kasdan, du ridicule d’outrance et de boursouflure qu’il vous jette en pâture. Vous êtes à deux doigts de donner quitus à l’étude de couple, d’acclamer Cameron Diaz et Jason Segel, de vous assouvir d’un pastiche filiforme moins savoureux qu’un yaourt allégé. Heureux comme un coq en pâte, vous riez à gorge déployée malgré les gags téléphonés et les tirades mal boutiquées. Si vous ne pâmez pas de frayeur à cette perspective, rendez-vous sans tarder aux urgences les plus proches.

 

 

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18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 18:53

Il y eut Nikita, Jeanne d’Arc et, dernièrement, Lucy. Luc Besson a toujours eu un faible pour les héroïnes bigger than life, belles comme l’iconographie d’un livre d’art, inaltérables comme la coiffure d’une présentatrice télé. Lorsque lui a été proposé d’adapter à l’écran la vie d’Aung San Suu Kyi, le barbu trapu le plus célèbre du cinéma français a dû frétiller comme une carpe, d’abord d’excitation, puis d’orgueil. On l’imagine même se figurant secrètement une éventuelle réconciliation avec la critique, cette tourbe de philistins végétatifs, infréquentables, qu’il abhorre sans discontinuer depuis Le Grand Bleu. Car un grand seigneur doit savoir faire acte de clémence, et parfois même gracier les injustices les plus flagrantes.

 

Après un tournage clandestin en Thaïlande, Besson laisse filtrer de premiers indices et se hasarde à convier plusieurs journalistes dans l’espoir de présenter son projet dans les meilleures conditions. Il sait l’entreprise louable, la figure immaculée. Il ne doute ni de l’aura de l’activiste birmane, ni de sa propre capacité à sublimer le matériau mis à sa disposition – le fruit de trois années de recherches laborieuses menées par Rebecca Frayn. Il a réorienté le script, désembrumé les « méchants » et peaufiné son prêchi-prêcha sentimental, sorte de cascade de rapports cérébraux et mécaniques. Il s’est aussi délesté de toute complication ou ambiguïté superfétatoire : une déesse à la sensibilité de sismographe se heurtera avec conviction à une junte haineuse et grimaçante, moins chaleureuse qu’une gelée hivernale. Une main tendue à tout ce que la clientèle compte de décérébrés.

 

Béate est l’hagiographie, fade est le portrait. The Lady a beau se montrer instructif et pas trop mal branlé, il réduira néanmoins le mouvement démocratique birman à sa portion congrue. On ne saura jamais comment la dictature militaire est parvenue à se maintenir au pouvoir depuis 1962. On passera sous silence les raisons ayant poussé Aung San Suu Kyi à endosser le costume, ô combien kamikaze, de principale opposante et égérie d’un peuple opprimé. Et si le breuvage se soustrait parfois à sa saveur sirupeuse, il demeure toutefois à distance respectable d’un JFK ou d’un Harvey Milk. En orfèvre, Michelle Yeoh s’attèle à crever un écran finalement bien pâlot.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 07:56

Belfast est une poudrière en équilibre instable. Une ville d’acronymes à trois lettres dont les reportages radiophoniques se résument obstinément au soufre et à la souffrance. Une capitale défigurée par les armes, abritant les inimitiés les plus farouches et déchaînées. Percluse d’amertume, elle voit la haine enfler, puis déferler, catholiques et protestants se rendant coup pour coup au nom de principes aujourd’hui dénaturés et largement gangrénés. Si rien ne ressemble plus à un républicain nationaliste qu’un unioniste loyaliste, ces jumeaux nord-irlandais qui s’ignorent ne sont pourtant unis que dans l’impossibilité d’épousseter leur idéologie, n’échangent qu’au travers de groupes paramilitaires prêts à semer le désordre, la mort et l’aveuglement. Civilisation dévoyée et corrompue, l’Ulster incendie ses balises à coups d’impérialismes antagonistes, de ségrégation confessionnelle et de revendications tous azimuts. Alors que les menues ruptures et les détonations rythment son existence, une misère en grappe s’agglutine autour de quelques poches de pauvreté devenues presque inextricables, zones mornes et désœuvrées où les clapiers grisants s’étendent à perte de vue.

 

Foisonnant et feuilletonesque, Eureka Street sonne comme un opéra mélancolique. Une fresque humaine à deux têtes – la double narration – évoluant dans un cadre lugubre et embrasé. Robert McLiam Wilson y renvoie dos à dos Belfast et Beyrouth, deux capitales bouillonnantes où la quiétude s’est éteinte comme un feu de chaume. Il fait de l’Ulster un personnage à part entière, étendue lasse et morose suspendue à des velléités hétérogènes, à des humeurs bariolées. Un terrain miné, circonscrit, où toute destinée se jauge à l’aune d’un conflit protéiforme n’enfantant que des vaincus.

 

La tectonique des ploucs

 

L’action d’Eureka Street se situe peu avant et après le cessez-le-feu de 1994. Deux adeptes de cavalcades nocturnes, les désabusés Jake et Chuckie, respectivement catholique et protestant, traînent leur carcasse massive dans une Belfast divisée, érigeant leur amitié en contre-exemple absolu, contrariant à eux seuls un climat délétère de désunion et de tensions tantôt sourdes, tantôt assourdissantes. Figures contrastées et attachantes, ces deux protagonistes vont interroger l’animalité et la systématisation d’un conflit dont les tenants et aboutissants se brouillent à mesure que les saisons s’égrènent, que les dépouilles anonymes et malchanceuses s’empilent.

 

Dénominateurs communs d’une galerie de personnages aussi singulière qu’abondante, ces deux prolos au destin capricieux sous-tendront des arches sentimentales cousues d’or, des illusions tragiquement déchues, des rapports sociaux globalement accidentés, des états d’âme plus ou moins affirmés – Jake et le « recouvrement », Chuckie et la réussite matérielle – ou encore une certaine conception de l’Amérique, carburant à la célébrité et aux apparences, en rupture consommée avec la réalité.

 

Sillonnant son vaste terrain de jeu, alliant justesse et densité, Robert McLiam Wilson aligne les formules bien troussées et les traits d’esprit fusant comme des balles de golf. Chauffée à blanc, trempée tour à tour dans la poésie, le cynisme et un clinique privé d’ivresse, sa plume se montre à même de convertir le moindre plouc en un demi-dieu céleste, une entité abstraite échappant à toute convention. De quoi porter haut ce chef-d’œuvre titanesque où le cœur, l’abandon et l’euphorie le disputent à la raison, la détresse et le repli sur soi.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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11 août 2014 1 11 /08 /août /2014 05:54

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Gentleman Jim (1942). Investissant le ring fièrement, sans jamais céder au doute, James John Corbett a toujours fait montre d’une agilité et d’une aisance sans commune mesure. Considéré comme l’un des pères de la boxe contemporaine, il avait l’habitude de l’emporter à l’usure, harassant ses adversaires à force de déplacements frénétiques et d’une persévérance à toute épreuve. L’apparente désinvolture de cette légende du sport ne pouvait être mieux reflétée que par ce Gentleman Jim obstinément linéaire, étranger aux entorses narratives comme aux déclamations assommantes et aux ramifications superfétatoires. Fin décrypteur des cœurs, le très prolifique Raoul Walsh échafaude un biopic nimbé de vie et d’à-propos, porté par une réalisation ultramoderne et la composition pénétrante d’un Errol Flynn au sommet de son art. Olibrius doté d’une volonté sans faille, Corbett se trouve en porte-à-faux entre une bourgeoisie évoluant en circuit fermé et un prolétariat dont il cherche assidûment à s’émanciper. De quoi subodorer une forme d’équilibre instable et se livrer à quelque démonstration de l’ambition débridée d’un « Irlandais des faubourgs » pour qui l’ascension sociale se confond volontiers avec la sainte quête du Graal. Somptueusement photographié par Sidney Hickox, léger comme une glace à l’eau, Gentleman Jim ne se dispense jamais ni de profondeur, ni de hauteur de vue. Il délaie son propos avec ingéniosité et talent, bondissant sans coup férir des recoins dissimulés (les mornes bureaux bancaires) vers les projecteurs aveuglants (les rings de boxe, les parades médiatiques). Comble de l’ironie, une fois la notoriété apprivoisée, chacun s’échinera à s’en arroger les mérites, donnant lieu à un déferlement de tirades aussi invraisemblables qu’hypocrites. Mais au-delà des questions de classe et de rang, Raoul Walsh entend délinéer une histoire d’amour capricieuse, échappant à toute convention, procédant par répliques fulgurantes et pastilles comiques délectables. Une entreprise joliment couronnée de succès. Ainsi, de bout en bout, la tonalité s’annonce adéquate, finement contrastée, érigeant notamment les deux séquences finales – le dialogue avec John Sullivan et la concrétisation amoureuse – en témoignages inaltérables sur l’apprentissage de l’humilité. (9/10)

 

Le Moins : Aimer, boire et chanter (2014). Une carte postale en provenance de la vaste campagne anglaise. Trois couples éprouvés et un malade dont les jours sont comptés. Une rivalité féminine exacerbée par la convoitise, interdite et irrépressible, d’une même attention. Pour son ultime tour de piste, Alain Resnais pilote un vaudeville aussi léger que bavard, dont l’intrigue porte essentiellement sur un voyage à Ténériffe, prétexte aux jalousies, quiproquos, mesquineries et blessures plus ou moins enfouies, au mieux avouées à demi-mot. Dans un décor irréel aux couleurs pimpantes, fait de tissus déchirés et de carton-pâte, le réalisateur français brouille les frontières particularisant le cinéma et le théâtre, vaquant à une succession de saynètes aux saillies inégales et à la consistance relative. Méthodique et appliqué, il aligne les plans-séquences figés, les monologues piquants et les mouvements à l’épure. Adaptation d’une pièce d’Alan Ayckbourn, Aimer, boire et chanter insinue à la fois l’espoir et le doute dans les portraits qu’il brosse, jamais économes en menues ruptures et ressorts tragicomiques. De ces chassés-croisés de sentiments et de conversations ressortiront quelques plans somptueux, des dialogues joliment ciselés, l’insertion de dessins dépaysants, un hors-champ habilement exploité, une fantaisie minimaliste et une distribution au poil – Sandrine Kiberlain, Hippolyte Girardot, Caroline Silhol, André Dussollier, etc. Cette réussite ne pourra cependant s’appréhender qu’en demi-teinte. Car Alain Resnais aurait certainement gagné à dépoussiérer son script, à amenuiser tout ce goulûment artificiel, à insuffler plus d’ardeur aux situations, à sacrifier l’évidence pour la subtilité. C’est peut-être ce que l’on appelle, communément, se prendre les pieds dans le tapis. (6/10)

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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