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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 21:14

Plan d’ensemble. Au cœur d’un décor urbain dépouillé, enneigé et imprimé en grisaille se tient un homme seul, avançant contre le vent, une besace à l’épaule et une guitare à la main. Son air maussade et harassé tend à trahir une existence en pleine déliquescence, au seuil de l’implosion, proclamant à qui veut l’entendre les désenchantements d’une solitude polaire, d’une épopée musicale où les stigmates n’en finissent plus de l’emporter sur les extases.

 

Cette âme en peine, c’est Llewyn Davis, un musicien raté qui arpente les rues dans l’espoir de trouver sa voie. Nomade des temps modernes, posant ses bagages au gré des circonstances, il n’a d’autre choix que de composer avec les impondérables et endurer des infortunes aux trajectoires vertigineuses. S’il s’échine à troquer l’étoffe de coton pour du velours, sa carrière tient davantage du nuage de poussières que de la nuée d’applaudissements.

 

Prenant pour cadre l’Amérique du début des années 1960, Inside Llewyn Davis braque son objectif sur ces artistes en perdition pour qui le folk arbore comme un arrière-goût de déshérence et de désœuvrement. Un microcosme fermé, impitoyable, sur lequel reposent des montagnes de rêves déchus. Typiquement coenienne, donc sous forme de chronique humaine douce-amère, cette pièce de choix teintée d’humour et de dérive existentielle sacralise, une fois encore, un loser céleste aux repères distordus. Un perdant plus noble que pathétique, dont les déboires sous-tendent implicitement une lumière terne et désaturée, écho d’un effacement patent et d’une destinée qui s’inscrit plus que jamais en filigrane.

 

« On ne fera pas fortune avec ça »

 

Llewyn Davis négocie la providence avec un pistolet sur la tempe. Désargenté et anonyme, il cherche vaille que vaille à se frayer un chemin dans un monde ne répondant qu’aux sirènes triomphantes des connivences et de la notoriété. À ses insuccès professionnels viennent en outre se greffer des relations sociales et familiales accidentées, empoisonnées par l’instabilité et la précarité d’une vie de bohème.

 

Observer cet artiste à l’avenir incertain patienter dans une salle vide et obscure confère au spectacle une dimension poétique – et ironique – très présente dans l’œuvre des frères Coen. Auteurs de joyeusetés aussi absurdes que désabusées, les deux cinéastes nappent volontiers leurs films d’indices à double sens, comme ce passage à tabac à la sortie d’un club – la souffrance sacrificielle – ou ce chat dont notre antihéros ne sait que faire – les engagements hasardeux, le mythe grec d’Ulysse. Et que dire alors de cette figure paternelle aphasique et apathique, se bornant à offrir des clignements de paupières en guise de conversation ?

 

Interprété par un Oscar Isaac magnétique, Llewyn Davis traîne péniblement sa débine dans le Greenwich Village de 1961, et en est réduit à de vaines tentatives quand il s’agit de vendre sa musique. Sommet d’amertume, alors même qu’il s’évertue à faire étalage de ses aptitudes à l’occasion d’une audition à Chicago, un important dénicheur de talents, plutôt dubitatif, lui assène froidement et sans détour : « On ne fera pas fortune avec ça. »

 

Ainsi, calqué sur l’histoire de Dave Van Ronk, marginal, intègre et voué à une carrière dans la clandestinité, Llewyn restera manifestement à l’abri des projecteurs et des aficionados, laissant à d’autres les joies du strass et des paillettes.

 

Retour aux sources

 

Judicieusement inclinée pour les besoins d’un cadrage vertical ou lancée dans des courses folles à même le bitume, la caméra ultramobile des frères Coen a plus d’un tour dans son sac. Coutumiers des prises de vues inattendues, de derrière les fagots, les deux cinéastes établissent, avec une précision d’horloger, un cinéma aussi substantiel qu’imaginatif, où l’écriture et la technique se lancent à l’unisson dans un concours d’épithètes coruscants.

 

C’est peu dire qu’Inside Llewyn Davis n’échappe jamais à l’emprise singulière de deux démiurges tournant à plein régime. Fort d’un casting cinq étoiles – outre Oscar Isaac, on retrouve l’excellente Carey Mulligan et l’inamovible John Goodman –, ce chef-d’œuvre désillusionné, aux multiples allusions succinctes, atteint des sommets de grâce corrosive et d’ironie exquise. Lorgnant à gauche et à droite, tantôt vers Barton Fink, tantôt vers The Big Lebowski, cet énième morceau de bravoure s’appuie sur une mise en scène intimiste et implacable pour croquer une vision léchée et nauséeuse d’un monde fatal aux leurres.

 

Une fois n’est pas coutume, la photographie doit faire son deuil de l’habituel Roger Deakins, engagé sur Skyfall au moment du tournage. Qu’à cela ne tienne, Inside Llewyn Davis culminera néanmoins à des hauteurs insoupçonnées, cherchant dans la moindre séquence un aboutissement esthétique, une peinture en mouvement. Il suffit ainsi aux Coen d’un acteur en état de grâce muni d’une guitare pour mettre toute cinéphilie cul par-dessus tête. Peut-être faut-il y voir la marque des géants.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 11:10

Le gouvernement fédéral dirigé par Elio Di Rupo serait-il d’ores et déjà à feu et à sang ?  À l’approche des élections, les partis de la majorité parlementaire, plutôt que de débroussailler le terrain en amont, préfèrent à l’évidence s’échanger toutes sortes de quolibets et de qualificatifs peu flatteurs, s’accusant réciproquement de gaspillage financier, de promesses en l’air, d’amateurisme, voire de clientélisme.

 

Alors que les états-majors peaufinent leur programme fiscal sous la pression de formations extrémistes en phase ascendante, les toquades amicales et esclaffements à gorge déployée ont en effet laissé place aux zones de turbulences préélectorales. Chacun garde à l’esprit que prendre la tête d’un État impécunieux et vulnérable n’a rien d’une sinécure. Alors, fatalement, dans pareil cas, quand on abandonne les décisions périphériques pour s’atteler au strictement structurant, les esprits ont tendance à s’échauffer et les langues, à se délier.

 

Tirs groupés

 

Très tôt, le MR a subi les foudres de ses partenaires de coalition. Son programme fiscal, unanimement jugé mal chiffré et irréaliste, a polarisé les attentions et fait l’objet des pires critiques. Même l’actuel ministre des Finances y est allé de sa petite saillie verbale. Pour le CD&V Koen Geens, ces 10,5 milliards d’euros seraient en effet tout bonnement « impayables ». Et le PS n’est évidemment pas en reste. Aussi, la vice-première ministre Laurette Onkelinx n’y va pas avec le dos de la cuillère. Selon elle, le parti libéral occulterait sournoisement ses véritables desseins, à savoir une offensive en règle contre la sécurité sociale et la fonction publique, pourtant déjà largement rationalisée.

 

Les socialistes ne sont pas plus à la fête. Le Boulevard de l’Empereur voudrait mettre à contribution le capital et intensifier la lutte contre la fraude fiscale. Sans surprise, le MR a accueilli très froidement les propositions du PS, accusé de « sacrifier la classe moyenne ». Le cdH s’est quant à lui montré dubitatif, tandis que les formations flamandes craignent toutes un éventuel impôt sur la fortune. Même Bruno Tobback, le président du sp.a, pourtant peu suspecté de complaisance à l’endroit des plus riches, a exprimé ses réserves. Quid alors de la N-VA ?  Comme à l’accoutumée, les indépendantistes ont caricaturé sans le moindre scrupule le modèle socialiste : « plus d’impôts », « tsunami fiscal » et « mort lente du système social ». Enfin, Alexander De Croo juge « bizarre » la volonté d’appliquer « les mesures Hollande » en Belgique. « Ce n’est pas en taxant qu’on va créer des emplois », estime le libéral flamand.

 

La N-VA sur du velours ?

 

Alors que les partis organisent la riposte et se mettent tous en ordre de bataille, ces bisbilles fiscales et invectives à peine voilées pourraient faire le miel de la N-VA et envenimer la campagne jusqu’au point de non-retour. Le contrecoup direct et inévitable de cette guerre ouverte induirait alors un gouvernement fédéral sens dessus dessous et des séparatistes plus que jamais à l’affût. Une stratégie, si pas contre-productive, au moins hautement hasardeuse.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Politique Économie
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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 06:33

Fidèle à ses habitudes, la Chine est jusqu’à présent restée sourde et muette sur la question ukrainienne. Se refusant à intervenir dans les crises internationales, Pékin se met volontairement à l’écart, se contentant pour l’heure d’observer et de jauger les forces en présence. L’Europe de l’Est ne constituant qu’un partenaire commercial marginal, l’Empire du Milieu estime avoir tout intérêt, dans ce dossier, à avancer avec une prudence de Sioux. À en croire les postures officielles, mieux vaudrait ainsi, pour les hommes de Xi Jinping, opter pour l’ombre plutôt que la lumière.

 

Conscient des enjeux, le pouvoir chinois espère sans doute voir les Américains s’engager davantage encore dans le bourbier ukrainien et, pourquoi pas, y laisser quelques plumes au passage. Non seulement cela impacterait négativement leurs positions dans le Pacifique, déjà chancelantes, mais les États-Unis apparaîtraient en outre comme un gendarme autoproclamé, inapte à résoudre les crises qui surviennent aux quatre coins du globe. Dans pareil cas, nul doute que Pékin se frotterait allégrement les mains.

 

Mais la Chine ne néglige pas pour autant ses préoccupations intérieures. Clamer les louanges du mouvement ukrainien pro-occidental Euromaïdan serait revenu à tourner le dos aux Russes et, surtout, à légitimer les manifestations publiques. Une alternative politique inconcevable dans un pays qui craint les troubles sociaux comme la peste et qui cherche à préserver coûte que coûte sa relation privilégiée avec Moscou.

 

D’autre part, on ne saurait nier l’évidence : ce qui se passe actuellement en Crimée fait figure de test grandeur nature pour un pouvoir communiste qui aspire toujours à la réunification et rêve d’un Taiwan sous la forme d’une simple province assujettie au gouvernement central. C’est ainsi que l’action russe, agressive sans être sanguinaire, fournit insidieusement à tous une méthodologie déjà éprouvée, susceptible d’être reproduite partout, et notamment dans l’espoir de faire rentrer les autorités taïwanaises dans le rang, c’est-à-dire dans le giron national.

 

 

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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 10:45

Amorcé entre les murs d’un Overlook aussi imposant qu’isolé, Shining (1980) se conçoit comme une mise à l’épreuve, un abîme de décadences et d’aliénations sondant, en son essence même, une solitude abyssale et en tout point inextricable. La mégalomanie perfectionniste si volontiers attribuée à Stanley Kubrick y trouve une résonance toute particulière, à mille lieues des dosages hasardeux et des recettes appliquées au doigt mouillé. Le cinéaste américain semble en effet plus que jamais maître de son œuvre, chronométrant ses respirations, chorégraphiant ses mouvements et acheminant avec diligence chacune de ses envolées.

 

Dès l’ouverture, les vues aériennes imprenables s’amoncellent, fluides et triomphantes, bercées et rehaussées par des partitions anxiogènes du meilleur acabit. À peine la première séquence dégoupillée que, déjà, la famille Torrance emprunte des voies sinueuses qui l’engagent vers les sommets insoupçonnés d’un isolement glacial et inviolable. C’est là que Jack, antihéros désargenté doublé d’un écrivain en panne d’inspiration, échouera sur tous les tableaux, tant dans son rôle d’auteur que dans celui de père et d’époux. Gagné par une folie paranoïaque, assailli d’étranges visions, il tombera irrémédiablement sous la coupe de pulsions sanguinaires irrépressibles. À cette ligne directrice resserrée viennent se greffer des ramifications aussi abondantes qu’imaginatives. Bien plus qu’une simple chronique individuelle, Shining convoque en effet une démence collective, alimentée par un cuisinier télépathe, un enfant schizophrène omniscient et une figure maternelle aux abois. C’est ainsi que le visage éprouvé et sardonique d’un Jack Nicholson déshumanisé ne constitue finalement que le reflet d’une réalité qui n’en finit plus de se désagréger.

 

Du Stephen King relifté

 

Qualifier Shining d’adaptation relèverait presque de l’erreur lexicale. Il s’agirait plutôt, en l’état, d’une appropriation en bonne et due forme. Car Stanley Kubrick gomme sans retenue les contours posés par Stephen King, pour mieux les redessiner et y transposer ses propres obsessions, en lieu et place de celles du célèbre romancier. À mi-chemin entre les perceptions extrasensorielles et les édifices hantés, le cinéaste décuple les niveaux de lecture et met en saillie un propos psychologisant touchant à la fois à l’épouvante et à la tragédie familiale. Alors même que la tension irrigue son film et s’élève crescendo, il consacre une folie sans foi ni loi, n’hésitant pas à jeter de l’huile pimentée sur le feu d’une violence joyeusement exacerbée.

 

Mais le maître d’œuvre du très controversé Orange mécanique ne se contente pas d’instituer un climat de terreur, aussi imparable soit-il. Il saisit avec panache la moindre opportunité de transcender sa matière première. Ainsi, il lance une caméra hyper-mobile dans des courses folles, se repaît de symboles visuels et de jeux de miroirs, déroule des plans-séquences aussi vertigineux qu’inventifs. Avec des cris à glacer le sang, à l’aide des décors mémorables de Roy Walker ou par la simple expression des formes et des couleurs, il en arrive même à outrepasser la portée suggestive du matériau originel.

 

La virtuosité au service du récit

 

Prodigieux exercice de mise en scène, Shining prend le contre-pied d’un cinéma d’horreur souvent peu affriolant. Avec sa photographie léchée et ses mouvements de caméra savamment étudiés, ce chef-d’œuvre indémodable met une technique irréprochable au service d’un récit intense et terrifiant. Conteur hors pair, Stanley Kubrick y travaille l’atmosphère à coups de cadrages millimétrés et de compositions éclatantes. Son objectif se confond alors avec le pinceau du peintre, qui reformate la réalité à chacun de ses contacts avec la toile. C’est ainsi que l’usage du steadicam, exemplaire, permet au spectateur de se porter à la hauteur de Danny et de suivre son tricycle déambulant furieusement dans les couloirs de l’hôtel. Fluidité, audace et virtuosité s’expriment par ailleurs conjointement dans les séquences-phares du labyrinthe et de l’escalier, traduisant une prouesse dramaturgique rarement égalée, résolument étrangère aux platitudes et aux maladresses. De quoi, sans doute, définitivement réhabiliter une pièce maîtresse qui, curieusement, avait jadis fait l’objet des pires critiques.

 

 

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 09:15

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Shotgun Stories (2007). Tourné en seulement 21 jours, essentiellement financé par des proches, Shotgun Stories marque l’entrée en scène du très prometteur Jeff Nichols, dont le coup d’essai arbore tous les atours d’un coup de maître. L’ingénieur en chef des imparables Take Shelter et Mud choisit pour cadre le sud de son Arkansas natal et explore avec maestria une galerie de personnages taiseux, tous soigneusement scénarisés, naviguant à vue dans une querelle familiale exécutée crescendo et tutoyant sans cesse la tragédie. Pur produit d’un cinéma de bouts de ficelle, étranger à toute surenchère stylistique, ce drame atrabilaire s’appuie sur une architecture faite de plans larges et fixes, tableaux d’une réalité parcellaire en pleine perdition. Véritable peinture en mouvement, Shotgun Stories emploie le tremplin du Cinémascope pour mieux sauter les fossés, saisir l’essence d’une nature tranquillisante avant d’atteindre les sommets d’une tension macabre, gracieusement orchestrée par des personnages torturés. La vendetta annoncée, centre névralgique d’un récit hyper-maîtrisé, vient ensuite balayer les empreintes abandonnées par ces décors paisibles et immobiles, contrepoids d’une mélancolie aussi asphyxiante que la folie qui la nourrit. Vaguement inspiré de La Balade sauvage, frappé de grâce et de justesse, ce chef-d’œuvre qui ne dit pas son nom se pare volontiers du voile des fresques familiales fiévreuses et écorchées. Plus que la simple radiographie d’un désastre collectif, Shotgun Stories s’échine à brûler les conventions familiales en mettant aux prises des protagonistes ivres de griefs, aveuglés par l’éclat d’une haine plus ordinaire qu’il n’y paraît. Et c’est alors toute l’architecture de Jeff Nichols qui s’empreint, sans intermittence, d’une noirceur croissante. (8/10)

 

Le Moins : Le Crocodile de la mort (1977). Nappé de compositions ocres, rougeâtres ou bleuettes, moins effrayant qu’une épine calcanéenne, Le Crocodile de la mort est le témoin de cette frange du cinéma horrifique tombée en désuétude par manque de renouvellement. Noyé sous les clichés de genre et reposant sur des dispositifs moins surprenants qu’un coucher de soleil, cette production estampillée Tobe Hooper ne parvient jamais à s’extirper des redondances scénaristiques et d’une narration plus accidentée que le visage de Mickey Rourke. Le maître d’œuvre des incontournables Massacre à la tronçonneuse et Poltergeist en est ainsi réduit à mettre en scène des personnages grossièrement bâclés, sortes de caricatures sur pattes, fruits d’un script gribouillé sur un coin de table et moins consistant qu’une feuille de laitue. Aussi, le réalisateur américain, qui rendra par ailleurs prématurément son tablier, ne peut porter à son crédit que quelques rares envolées, aussi éphémères que relatives. Ne reste alors, pour satisfaire notre appétit, qu’un décor inquiétant, inhospitalier, en pleine décrépitude. Un puits à névroses, moins lumineux qu’un cierge d’église, repère de désespoirs et d’aliénations où le vice a taillé en pièces la vertu. Bien trop léger pour contrebalancer des failles au mieux béantes. (4/10)

 

 

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 06:55

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Les Fils de l’homme (2006). Esthète pointilleux et virtuose, Alfonso Cuarón n’a pas attendu le stratosphérique Gravity pour mettre la mécanique formelle au service de son œuvre. Le chef-d’œuvre d’anticipation Les Fils de l’homme a en effet déjà tout de l’incandescent bouillonnement d’idées, florilège de plans-séquences vertigineux, de moments de grâce immersifs et de poursuites dantesques. Saisissant par son actualité et son urgence, ce thriller au tempo trépidant relève à la fois du blockbuster et du cinéma d’auteur, nappant des séquences de haut vol de réflexions existentielles brûlantes. Avec ses atours crépusculaires et ses décors apocalyptiques, il n’a pas son pareil pour prendre aux tripes – ou à la gorge – et cavaler sous haute tension. Non contente de sonder les failles de l’aventure humaine, cette adaptation d’un roman de P.D. James s’immisce dans les méandres du politico-social. C’est ainsi qu’elle suggère un paradigme ténébreux et anxiogène, où les hommes forment une espèce menacée, déréglée, sans cohésion ni repères, à la merci de pulsions primaires et de lois totalitaires, alors même que ne cesse de planer le spectre d’une extinction naturelle irréversible. Sans jamais céder aux sirènes misérabilistes, Alfonso Cuarón radiographie les mouvements migratoires et les contrecoups destructeurs d’une natalité réduite à néant, profitant d’une cavale orwellienne pour croquer une vision futuriste désenchantée, inhumaine, où règnent la maladie, la pollution, l’anarchie, les guerres claniques et l’insécurité. Caméra à l’épaule, le Mexicain filme des personnages en pleine déshérence dans un Londres dévasté, plus que jamais au bord de l’agonie. Aussi, au cœur même des tableaux de guerre civile, entre deux fusillades, derrière les corps éprouvés et les mines désappointées, un espoir désarmé et mis à nu se meurt en silence. Une lueur, même chancelante, suffirait-elle à le réanimer ?  Aussi fluide et maîtrisé qu’il est dystopique et angoissant, Les Fils de l’homme ne saurait cacher qu’il porte les stigmates d’un cinéma hanté par les grands enjeux contemporains. (8/10)

 

Le Moins : L’Homme qui aimait les femmes (1977). Quand François Truffaut entame L’Homme qui aimait les femmes, il n’a déjà plus rien à prouver. Auteur de plusieurs chefs-d’œuvre qui marqueront durablement le cinéma français – Les Quatre Cents Coups, Fahrenheit 451 ou encore La Mariée était en noir –, il figure parmi ces réalisateurs qui mettent à intervalles réguliers le microcosme cinéphilique en ébullition. En portraiturant un coureur de jupons haut en couleurs, prêt à toutes les ruses pour séduire les femmes qu’il convoite, le héraut de la Nouvelle Vague s’essaie au récit partiellement autobiographique. Obsédé tout comme lui par la beauté des courbes, son héros décide, après des années de libertinage plus ou moins heureux, de coucher sur papier ses innombrables expériences, soit autant d’amours transitoires et de relations fugitives. À l’aune d’une question aussi universelle, d’aucuns espéraient un traitement, si pas audacieux, au moins pertinent et/ou singulier. Le hic, c’est que François Truffaut ne nous épargne ni les redondances, ni les clichés. Et s’il installe l’intrigue sans dommage, il tire ensuite sur une corde qui s’effiloche à mesure que les conquêtes féminines défilent. Se nourrissant d’une passion irrépressible, pulsions aussi jouissives que douloureuses, ce tableau humain mi-figue mi-raisin se heurte en outre aux limites d’un comédien pas forcément taillé pour le rôle. L’apathique Charles Denner n’a en effet rien du Casanova irrésistible. Pis, malgré quelques moments de bravoure, L’Homme qui aimait les femmes souffre d’un rendement esthétique circonscrit et d’une mise en scène aussi plate que l’encéphalogramme de Toutânkhamon. Ainsi, cette œuvre intimiste ne surprend que par intermittence, ses principaux faits d’armes se résumant à quelques bonnes idées inégalement développées – l’introspection au travers du roman, les sauts temporels, la description (sommaire) d’une enfance accidentée. Signe d’un plaisir modéré, on ne fait finalement qu’effleurer la magnificence et la subtilité d’un joyau comme La Peau douce. (6/10)

 

 

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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 20:05

Au milieu du 19ème siècle, en Europe occidentale, il n’est pas rare qu’une femme accouche chez elle, en pleine rue, voire à l’épicerie du coin. Bien que des maternités offrent leurs services aux futures mères, beaucoup préfèrent encore recourir aux sages-femmes et mettre au monde leur enfant à domicile. D’autres, moins chanceuses, se voient contraintes de vivre l’« heureux événement » en milieu inhospitalier. Mais ces dernières sont-elles pour autant plus à plaindre que les patientes de l’Hôpital Général de Vienne ?  Permettez-nous d’en douter.

 

Quand le Dr Ignaz Semmelweis prend la direction du service d’obstétrique de cet établissement autrichien, le taux de mortalité lié aux accouchements y crève tous les plafonds. À l’époque, mieux valait perdre les eaux au beau milieu d’une bagarre de bistrot plutôt que parmi les obstétriciens de la maternité viennoise. Entre 1841 et 1846, la fièvre puerpérale y cause en effet la mort de presque 10 % des patientes transitant par le pavillon des médecins. Détail qui a son importance : dans le même temps, le pavillon des sages-femmes gravite, lui, autour des 4 % !  Vous n’en croyez pas vos yeux ?  Eh bien, les demi-dieux en blouse blanche non plus !  Plus embarrassés qu’un voleur de crottin pris en flagrant délit, ils cherchent à se dédouaner en avançant des explications sans rime ni raison. Ainsi, ils incriminent, sans le moindre scrupule, leur patientèle, accusée de somatiser ou de se livrer à de piètres régimes alimentaires, mais aussi les « miasmes de l’atmosphère viciée des salles d’accouchement » ou encore le stress induit par la présence de praticiens hommes – la médecine restant, rappelons-le, leur domaine réservé à cette époque.

 

À boire et à manger, donc. Devant l’inanité patente des arguments déployés, Semmelweis décide de prendre le taureau par les cornes. Une question le taraude particulièrement : pourquoi les patientes du pavillon des sages-femmes contractent-elles moins souvent la fièvre puerpérale que celles soignées par les obstétriciens ?  Tandis que notre homme rassemble des éléments pour percer ce mystère, le hasard vient quelque peu lui faciliter la tâche. La mort soudaine d’un professeur qu’il tenait en haute estime lui montre en effet la voie à suivre. Malencontreusement coupé au doigt par un élève distrait qui réalisait une autopsie, il développa rapidement des symptômes en tous points similaires à ceux des patientes de l’Hôpital Général – pleurésie bilatérale, péricardite, péritonite, méningite. De toute évidence, le vieil homme avait succombé à l’inoculation de particules cadavériques dans son système vasculaire. Semmelweis, clairvoyant, sait qu’il tient là une piste sérieuse.

 

Il décèle sans tarder ces mêmes particules dans le flux sanguin des patientes décédées au sein de sa maternité. Alors même que les autopsies se répandent comme une traînée de poudre dans les hôpitaux universitaires – quoi de mieux, pour apprendre, que d’opérer directement sur les organes ou le sang ? –, les cas de fièvre puerpérale évoluent en corrélation directe avec elles. Dans les faits, les femmes perdant la vie lors d’un accouchement sont immédiatement transférées en salle d’autopsie, accompagnées par les obstétriciens et les internes. Une fois l’analyse du cadavre dûment effectuée, ces mêmes médecins regagnent la maternité pour y mettre au monde d’autres enfants. Entre les deux actes médicaux, ils se contentent, au mieux, de se rincer sommairement les mains. Voilà, grossièrement résumé, comment les futures mères contractent la maladie qui leur est fatale. C’est donc – ô surprise ! – aux praticiens eux-mêmes que revient l’entière responsabilité du décès de leurs patientes.

 

Têtue comme une mule bretonne, la communauté médicale attendra cependant presque vingt ans avant d’accepter (enfin) la théorie des germes. Semmelweis, lui, avait déjà tout compris depuis bien longtemps. Et puisque la fièvre puerpérale résultait manifestement d’un cruel manque d’hygiène, il imposa aux obstétriciens exerçant dans son service de se désinfecter les mains à l’eau chlorée avant de rejoindre les salles d’accouchement. Un geste simple comme bonjour, qui sauvera chaque année, à l’Hôpital Général, des dizaines de vies. C’est ainsi que le Dr Ignaz Semmelweis entra dans l’histoire, bien avant que Louis Pasteur ne défende à son tour les vertus de l’asepsie.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Société
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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 08:36

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : L’Inconnu du Nord-Express (1951). Collaborer avec l’omnipotent Alfred Hitchcock nécessite parfois de se mettre au diapason. En dépit du statut pour le moins flatteur de monstre sacré de la littérature policière, Raymond Chandler l’apprendra à ses dépens. Engagé en tant que scénariste sur L’Inconnu du Nord-Express, il prit finalement la porte et céda sa place à d’autres plumes, sans doute plus conciliantes. C’est ainsi que Czenzi Ormonde et Ben Hecht, un familier de l’univers hitchcockien, prirent le relais, forgeant avec soin et talent un script imprévisible débordant d’imagination. Adaptation d’un roman de Patricia Highsmith, ce chef-d’œuvre tient en effet plus du navire de guerre que du chalutier : le suspense s’anime crescendo, distillant une tension permanente sublimée par des élévations graduelles. Et alors même que les moments de grâce pullulent, les tableaux humains dessinés en creux culminent à des hauteurs insoupçonnées. Un fils névrosé et destructeur que son père voue aux gémonies, une mère castratrice aveuglée par un amour filial immodéré, une amante manipulatrice aux traits lucifériens et, surtout, ce Guy maudit des dieux, sous tension, prisonnier d’un étau qui ne cessera jamais de se resserrer. Pas un instant ne se tarit le flux des jouissances désordonnées. Car si son scénario brille de mille feux, L’Inconnu du Nord-Express, bercé par des partitions somptueuses, s’enivre également de prises de vues déroutantes – le meurtre reflété dans les lunettes – et de séquences à couper le souffle – le fameux climax du manège fou, cette scène finale portée à bout de bras par un cinéaste au sommet de son art. La magnifique photographie de Robert Burks n’enlève rien à l’effroi glacial occasionné par l’inquiétant Bruno Anthony (excellent Robert Walker), cet esprit malade rencontré inopinément à l’occasion d’un voyage en train, qui ne fait que souiller et gangréner ceux qu’il croise. Plus qu’un simple thriller, ce grand cru hitchcockien relèverait presque de l’étude de caractère et préfigure à certains égards le monument que constituera plus tard Psychose. Ainsi, non content d’examiner à la loupe la capacité de nuisance des hommes, il autopsie les actes manqués, les pudeurs déchues, les interactions accidentées. Maître de chaque parcelle de sa narration, imperturbable metteur en scène, Alfred Hitchcock rehausse et magnifie encore son œuvre avec un imparable montage parallèle chargé de symbolique : d’un côté, la perte d’un briquet aux allures de pièce à conviction et, de l’autre, le match de tennis du malchanceux Guy. De quoi porter au pinacle l’ingénieux et pénétrant langage cinématographique. Romanesque et captivante, cette pièce de choix s’apparente assurément à un énième chef-d’œuvre à porter au crédit d’une légende du septième art. (9/10)

 

Le Moins : American Bluff (2013). Dix nominations aux Oscars. Ni plus, ni moins. De quoi donner le tournis à n’importe quel cinéaste. Déjà distingué à la faveur de l’intrépide Happiness Therapy, David O. Russell enflamme à nouveau la reine des cérémonies, armé cette fois d’un American Bluff joyeusement bordélique. Faut-il pour autant crier au génie ?  Rien n’est moins sûr. Non pas qu’il se vautre dans les grandes largeurs, mais ce thriller policier survitaminé s’invite en revanche à tous les râteliers et finit logiquement par tourner quelque peu à vide. Faussement transgressif et réellement agaçant, il se résume trop souvent à un cinéma ivre de gesticulations et de cabotinage. Et si mieux vaut pécher par excès que par défaut, force est de constater que David O. Russell atteint le point de rupture à plus d’une reprise. Sujette aux clichés et aux longueurs, affublée d’un scénario inadapté à sa durée – à moins que ce ne soit l’inverse –, son œuvre peine à colmater ses nombreuses brèches narratives et en arrive même, par intermittence, à sonner creux. Malgré quelques séquences de haut vol et une imagerie ensauvagée, American Bluff donne surtout l'impression obstinée de ne tenir qu'à un fil. Disgracieux – ces poitrines en veux-tu en voilà – et gribouillé sur un coin de table, il échoue par ailleurs à éveiller notre intérêt au-delà des standards du genre. Finalement, le film ne vaut que pour sa belle reconstitution des seventies et quelques moments de grâce imputables à des comédiens temporairement transcendés. Du reste, si la réalisation ne casse pas trois pattes à un canard, elle n’a rien non plus d’indigeste. Mais ce qui ressort avant tout, c’est l’inébranlable certitude que David O. Russell a tout sacrifié pour ses personnages, centre névralgique d’un long métrage s’inscrivant tout juste dans les clous. (6/10)

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 19:50

Victoire posthume pour Margaret Thatcher : son fameux slogan politique – « There is no alternative » (TINA) – semble définitivement avoir le vent en poupe. Décliné à l’infini, ivre de certitudes, il gagne tant les masses populaires que les milieux autorisés, tenant désormais lieu de dogme inébranlable. Qu’il s’agisse de préoccupations locales – enrayer la récession, réinventer le rôle de l’État – ou de considérations mondiales – promouvoir la paix, combattre la faim, mettre un terme à l’analphabétisme –, le même message sournois revient en effet avec une régularité de métronome : procéder autrement est impossible, nous sommes sous le coup d’un contexte général. Tout au plus, les discours d’apparat, de pure forme, prennent alors le relais, contraignant – au hasard – les marchés financiers à faire le dos rond, puisqu’ils portent si bien le chapeau.

 

Refusons d’entrée de jeu le titre peu flatteur d’idiot du village : sous leurs faux airs de passages obligés, ces renoncements perpétuels cachent en réalité un manque de courage, une absence de vision ou, pis encore, une indifférence coupable. Ainsi, à peine énoncée, la moindre piste de réflexion jugée iconoclaste est immédiatement rejetée et battue en brèche par des bataillons de soldats bercés à la douce mélodie du « TINA ». Leur solution ? Attendre sous l’orme, sans broncher. Autrement dit, la résignation pure et simple, sans conditions. C’est ici que s’impose une piqûre de rappel grandement salutaire.

 

La guerre des idées

 

Alors que le taux de mortalité postopératoire crevait à l’époque tous les plafonds, Ignaz Semmelweis et Louis Pasteur ont fait preuve d’une rare pugnacité en vue de défendre les vertus de l’asepsie. En dépit des réticences d’une communauté scientifique aveuglée par ses certitudes, ils ont tous deux contribué à la démocratisation des règles hygiéniques les plus élémentaires, sauvant au passage un nombre incalculable de vies. Autre contexte, mais même opiniâtreté avec Temple Grandin, spécialiste en zootechnie diagnostiquée autiste durant l’enfance. Docteur et professeur en sciences animales, l’Américaine a révolutionné les conditions d’élevage et d’abattage grâce à ses recherches. Comme nombre de visionnaires, elle s’est heurtée avec violence aux résistances d’esprits trop étroits, auxquelles sont venus se greffer le dénigrement et la discrimination. Parmi ces fortes têtes qui ont pesé sur le cours de l’Histoire, Robert McNamara occupe indéniablement une place de choix. Cet économiste passé par la direction du département de la Défense a toujours eu un pied dans le monde des affaires. Ainsi, chez Ford, il a dû batailler ferme pour promouvoir la ceinture de sécurité, avec le résultat que l’on sait. Continuons dans le domaine des idées. Il se trouve que les petits génies d’Intellectual Ventures en ont à la pelle. Avec des bouts de ficelle – on exagère à peine –, l’équipe de Nathan Myhrvold, un ancien de Microsoft, développe des dispositifs techniques visant à éradiquer la malaria ou à lutter contre le réchauffement climatique. Sur leur route : une armée d’adeptes du « TINA », prêts à en découdre pour défendre… l’inaction.

 

Les petits ruisseaux font les grandes rivières

 

N’en déplaise à tout ce que le mouvement « TINA » compte de fondamentalistes, certaines alternatives à haute portée nous attendent au prochain coin de rue. Ceux qui en doutent se laisseront peut-être convaincre par les anecdotes de l’Histoire. Après tout, le biologiste et pharmacologue britannique Alexander Fleming n’a-t-il pas découvert la pénicilline du simple fait de sa négligence ? La révolution de 1830, à l’origine de la Belgique, n’a-t-elle pas eu pour élément déclencheur une quelconque pièce jouée au Théâtre de la Monnaie ? Ne doit-on pas les révolutions arabes, ou du moins leur chronologie, au désespoir du jeune Mohamed Bouazizi ? Combien de Bill Gates et de Steve Jobs en herbe expérimentent aujourd’hui dans leur garage ou leur grenier, avec les moyens du bord ? Parmi eux, combien contribueront un jour à changer la face du monde ? Quid enfin de toutes ces découvertes et inventions liées au hasard ? Citons pêle-mêle l’acier inoxydable, le Viagra, le phonographe, le Velcro, le four à micro-ondes ou encore l’imprimante à jet d’encre. Soit autant de coups portés au dogme « TINA ».

 

Bien sûr, plusieurs bémols viennent immanquablement tempérer notre enthousiasme. Il en va notamment ainsi de la précarisation des carrières scientifiques, due notamment aux contrats de mission ou de courte durée. Cette instabilité qui ne dit pas son nom pourrait mettre à mal les trouvailles fortuites, en impactant drastiquement le temps dévolu aux recherches. Faut-il pour autant crier au loup ? Rien n’est moins sûr. La planète n’est pas plus aujourd’hui qu’hier en passe de faire du surplace. Ce n’est pas demain la veille que les esprits visionnaires vont soudainement prendre la tangente.

 

Toute résignation sonne comme une défaite

 

Pour schématiser, disons simplement que les artisans du renoncement omettent volontiers les grandes conquêtes de l’aventure humaine. Plutôt que de mesurer les progrès accomplis, ils préfèrent pointer du doigt les insuffisances et dysfonctionnements auxquels nos sociétés se heurtent. Cette attitude désabusée, défaitiste jusqu’au bout des ongles, ouvre la porte à toutes sortes de raccourcis malvenus. La réalité factuelle s’inscrit pourtant à mille lieues de ces grilles de lecture par trop simplistes. C’est en effet peu dire que les avancées sociétales, techniques, industrielles et scientifiques enregistrées ces cinquante dernières années ont bouleversé notre quotidien, contribuant au passage à l’émancipation des femmes et à la tertiarisation de l’économie. Bien qu’il s’agisse d’un mouvement d’escargot, la démocratie et les droits de l’homme gagnent eux aussi du terrain, tandis que l’État-providence se redessine par à-coups. Dans le monde occidental, les minorités ont progressivement acquis des droits qui se refusaient jusqu’alors à eux. En Asie, la microfinance, si chère à Muhammad Yunus, a permis à des milliers de pauvres de développer une activité économique pérenne, améliorant par ricochet leurs chancelantes conditions de vie. Aux États-Unis, quarante-cinq années à peine après le fameux discours de Martin Luther King, Barack Obama accédait à la fonction suprême.

 

« There is no alternative ». Ils le martèlent à l’envi, comme dans un mauvais rêve. De quoi donner de l’urticaire à n’importe quel idéaliste. Aujourd’hui, les résignés se comptent en légions, de telle sorte qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Pourtant, s’il est indéniable que le désert ne se peuple pas en trois jours, il reste que les grands enjeux contemporains sont à notre portée. L’humanité concentre un savoir et une expertise incommensurables. Au nom de quoi ne pourrait-elle pas réitérer les succès d’hier ? Est-il vraiment plus difficile de combattre les inégalités que la fièvre puerpérale ou la poliomyélite ? Va-t-on trébucher sur le réchauffement climatique alors même que l’on a vaincu des pandémies hautement mortelles ? Si Abraham Lincoln est parvenu à abolir l’esclavage, Barack Obama et ses successeurs ne pourraient-il pas venir à bout d’une récession destructrice d’emplois ? Enfin, la réponse à la discrimination systémique ne résiderait-elle pas dans l’empowerment ?

 

Au cours de l’Histoire, l’homme a franchi bon nombre d’obstacles. Il a toujours su s’adapter aux circonstances et venir à bout des adversités. Cela, la nébuleuse anonyme du « TINA » aimerait que nous l’oubliions. Ne lui faisons pas ce plaisir.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Société Carte blanche
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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 06:50

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Buffet froid (1979). On peinerait presque à y croire. Largement inspiré de la personnalité même de Gérard Depardieu, récompensé en son temps par le César du meilleur scénario, Buffet froid, authentique chef-d’œuvre d’humour noir, aurait été ficelé d’une seule traite par Bertrand Blier, son architecte et bâtisseur en chef. Une sorte d’émanation divine, touchant à la fois à la contre-utopie burlesque et à la chronique sociale surréaliste. Loin des liqueurs opiacées hollywoodiennes, cette narration euphorisante et insaisissable ne se risque par ailleurs jamais à s’agenouiller devant les convenances scénaristiques. Au contraire, elle martèle avec émulation le non-sens et l’absurdité, rejetant tout cartésianisme à mesure qu’elle déroule une métaphore sociétale impitoyable et scrupuleusement dénuée de tout effet de mode. Porté par trois acteurs monumentaux (Depardieu, Blier, Carmet), Buffet froid met en scène un triangle humain marginal et déroutant, dont la base n’est rien de moins qu’un personnage ne répondant à aucune logique, sinon celle d’un onirisme indéchiffrable et à tout le moins décalé. Décors urbains déserts, immeubles vides, interactions accidentées, couleurs froides et ternes, « quidam » célèbre (Michel Serrault) : tout, ou presque, procède d’une mécanique nihiliste, fantasque et vitriolée. Se réclamant à la fois de Georges Lautner et de Michel Audiard, cette comédie noire enracinée dans des tensions indicibles fait la part belle aux meurtres gratuits, aux dialogues parfaitement troussés, aux scènes cultes, à l’humour grinçant et aux atmosphères théâtrales insondables. Les protagonistes, joyeusement déshumanisés pour la cause, personnifient avec véhémence un monde glacial étranger au moindre sentiment, vénéneux, philistin et, surtout, à contre-courant. Un délice aussi hypnotique qu’irrévérencieux. Incompris, ce jubilatoire Buffet froid se soldera à l’époque par un cuisant échec commercial, les rares spectateurs ayant consenti à se déplacer exigeant même d’être remboursés. Une ultime leçon de non-sens, fortuite et indésirable cette fois-ci. (10/10)

 

Le Moins : Le Guerrier silencieux (2009). Grande promesse du circuit hollywoodien, le Danois Nicolas Winding Refn n’en finit plus de polariser les regards. Alors même que l’insondable et implacable Drive attirait il y a peu les foules, son nom se répandait parallèlement comme une traînée de poudre, allant jusqu’à doubler les amarres au rivage cinéphilique. Mais cette cote nouvellement au zénith ne peut en aucun cas minorer des productions antérieures plus confidentielles, comme ce Guerrier silencieux qui a le mérite d’éclairer d’un jour nouveau son cinéma, fasciné par la violence et magnifié par une photographie éclatante. Film de vikings aux repères temporels et géographiques flous, cette construction biscornue peu loquace émiette les enjeux dramatiques en faveur de partis pris contemplatifs. C’est ainsi que les décors naturels écossais, somptueux, viennent habiller à eux seuls des séquences narrativement accidentées, si pas anémiques. Car c’est bien là que le bât blesse : elliptique, exsangue et déséquilibré, cette œuvre déroutante ressemble à s’y méprendre à une indigente coquille vide, voire à un exercice de style de pure forme. D’une vacuité certaine, elle pèche aussi au niveau du souffle, chaque envolée scénaristique préfigurant en effet un brusque et regrettable arrêt respiratoire. Reste toutefois un acteur de tous les plans, l’immense Mads Mikkelsen, impeccable dans un rôle pourtant ingrat. Au-delà de cette prestation cinq étoiles, on retiendra surtout des dispositifs formels au poil, la force de frappe visuelle venant (heureusement) contrebalancer les pérégrinations vaines d’un combattant sans passé ni dessein. Quid alors des ressorts dramatiques ?  Faux prétextes articulés autour des guerres confessionnelles (païens contre catholiques) et de la quête d’un Nouveau Monde (la terre inhospitalière sur laquelle le héros échoue), ils ne servent finalement qu’à prêcher les convertis. (6/10)

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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