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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 05:50

Dépasser les réticences et tracer les frontières d’une entente nouvelle. Voilà à quoi devait s’atteler Barack Obama au lendemain de son élection à la présidence des États-Unis. La politique du « reset », annoncée en grande pompe, était alors sur toutes les lèvres. D’aucuns voyaient déjà les Russes et les Américains se tendre à nouveau la main et épouser – enfin – des causes communes. Mais c’était sans compter sur une poignée d’événements fâcheux, qui ont annihilé les bonnes volontés à mesure qu’ils faisaient l’actualité.

 

Le bloc de l’Est et le « monde libre »

 

À peine la conférence de Yalta achevée que l’URSS et les États-Unis se regardent déjà en chiens de faïence. Par la seule négociation, Joseph Staline, plus que jamais en position de force, parvient à pérenniser et étendre sa zone d’influence, coupant de fait l’Europe en deux blocs bien distincts. Ce sont les balbutiements de la guerre froide, durant laquelle les deux superpuissances se livrent une bataille idéologique sans merci, alternant les périodes de tension et de détente pendant à peu près un demi-siècle. La chute du mur de Berlin et le déclin du pacte de Varsovie sonneront le glas de l’empire soviétique et, par voie de conséquence, mettront un terme au paradigme bipolaire. Une page se tourne, alors même que s’ouvre le chapitre de la pacification. Mais jusqu’à quand ?

 

De la Syrie à Edward Snowden, une relation parasitée

 

C’est peu dire que le torchon brûle actuellement entre Washington et Moscou. Et tandis que les pommes de discorde se succèdent avec une régularité de métronome, le Kremlin joue à fond la carte de la provocation. Il en va notamment ainsi de l’interdiction faite aux Américains d’adopter des enfants russes, de la législation sanctionnant la « propagande homosexuelle » devant mineurs ou encore de l’obligation pour les ONG percevant des financements extérieurs de s’enregistrer comme « agents de l’étranger ». Pis, l’inimitié que se vouent aujourd’hui Barack Obama et Vladimir Poutine tend à parasiter un peu plus des relations bilatérales déjà fragilisées par l’histoire. Dernier exemple en date : le président américain n’a pas hésité à poser un lapin à son homologue russe, motivant le boycott d’un sommet commun en des termes assassins. Derrière les postures et circonvolutions de circonstance se cachent invariablement les stigmates de deux « affaires » à tout le moins retentissantes, la Syrie et Edward Snowden. Tandis que les positions demeurent inconciliables sur la réponse à apporter à la guerre civile qui secoue actuellement Damas, le cas de l’agent dissident, auteur des révélations sur les programmes d’espionnage américains, relève quant à lui du casus belli diplomatique. Moscou a en effet décidé d’accorder l’asile politique temporaire à l’homme le plus recherché des États-Unis. De quoi échauffer les esprits et attiser les rancœurs. Alors même que les deux parties semblaient se rapprocher à l’occasion du drame de Boston, le scandale frappant la NSA et les divergences de vues sur le régime de Bachar al-Assad viennent donner un nouveau souffle à la défiance réciproque.

 

Pourquoi les positions risquent (encore) de se radicaliser

 

Si les autorités russes et américaines se cherchent des crosses, c’est avant tout parce qu’elles se voient contraintes de se plier à un inconfortable jeu d’équilibriste. Mis à mal par une opposition acharnée, enchaînant les mauvaises séquences – port d’armes, attaque de Benghazi, scandale des écoutes –, Barack Obama est plus que jamais sur le pied de guerre, prêt à faire feu de tout bois. Alors, le président démocrate, en toute logique, est désormais tenté de passer à l’offensive sur la scène internationale en vue de redorer quelque peu son blason. C’est la raison pour laquelle il ne devrait pas céder d’un pouce face à un Vladimir Poutine sans concession, qui aspire à réaffirmer son leadership en jouant sa propre partition. Des postures de toute évidence hautement antagoniques, propres à enclencher une mécanique renvoyant sans détour à la guerre froide.

 

 

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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 07:51

Zoom sur quatre pays en proie à de profondes divisions et tirant, à intervalles réguliers, la couverture médiatique à eux.

 

Égypte. Trente années. C’est le temps qu’il aura fallu aux Égyptiens pour chasser du pouvoir l’autocrate Hosni Moubarak. Une victoire à la Pyrrhus, diront certains, non sans raison. Car si les révolutionnaires de la place Tahrir ont obtenu gain de cause, à savoir la chute du raïs et l’organisation d’élections libres, l’avènement des Frères musulmans qui s’en est suivi portait en lui les germes d’une inquiétante instabilité. Jugez plutôt : alors que l’économie s’effondre au vu et au su de tous, une vague de contestation de grande ampleur s’empare du pays. Les militaires, bien avisés, saisissent la balle au bond et destituent sans délai Mohamed Morsi, le premier chef d’État démocratiquement élu, issu de la confrérie. Très vite, l’armée et les partisans du président déchu s’affrontent violemment, semant la mort et causant l’émoi de la communauté internationale. Les méthodes répressives de l’ère Moubarak reprennent parallèlement du service, au grand dam des islamistes. Côté décisionnel, l’opacité semble plus que jamais de mise. Le gouvernement intérimaire, emmené – officiellement – par Adly Mansour, se place de facto sous l’autorité du général Al-Sissi, véritable homme fort du nouveau régime. Pendant ce temps, les États-Unis, humiliés par un partenaire historique pourtant généreusement subventionné, et le Conseil de sécurité, inaudible, doivent se contenter d’un rôle à tout le moins mineur, celui de l’observateur ébahi appelant vainement au cessez-le-feu. Un vœu pieux, alors même qu’éclate au grand jour la fracture qui traverse la société égyptienne : l’armée et les laïcs d’un côté, les islamistes de l’autre. Avec, entre eux, deux idéologies diamétralement opposées et une hostilité patente.

 

Mali. Début 2012, les premiers signes de tension apparaissent au Mali. Le MNLA, qui revendique avec conviction l’autonomie de l’Azawad, remet en cause l’unité nationale en attaquant des points stratégiques sis au Nord. Jugé inapte à faire front au conflit, le président Amadou Toumani Touré est balayé quelques semaines plus tard par un coup d’État militaire dirigé par le capitaine Sanogo. C’est alors que les salafistes d’Ansar Dine et les terroristes d’AQMI s’engouffrent dans la brèche et cherchent à prendre le contrôle de la moitié nord du pays, fragilisée par la crise institutionnelle. Aussi, le Mali sombre dans l’horreur et les exactions. La destruction aveugle d’édifices, notamment les mausolées de Tombouctou, paraîtrait d’ailleurs presque anodine à côté des amputations accomplies au nom de la charia. Il faudra attendre l'intervention internationale – et surtout française – pour faire reculer une rébellion devenue foncièrement hétéroclite et aux intérêts hautement divergents. Aujourd’hui, malgré les appels à la stabilité, le pays reste considérablement fractionné. Arabes, Touaregs et Noirs n’en finissent plus de se regarder en chiens de faïence. De quoi mettre à l’épreuve IBK, le président fraîchement désigné, dont le mandat consiste essentiellement à remettre le Mali en ordre de marche.

 

Yémen. Si les États-Unis ont cherché à y mettre en œuvre une transition pacifique, le Yémen fait toujours office de maillon faible régional. Une stature peu clinquante, confortée par une instabilité quasi perpétuelle. Un gouvernement d’union nationale y a certes été formé, mais les divisions idéologiques et confessionnelles restent inexorablement d’actualité. Situé au sud de la péninsule arabique, le pays sert en outre de base arrière à Al-Qaïda depuis que les combattants de la nébuleuse ont été chassés d’Arabie saoudite. Sanaa a d’ailleurs vu la formation, sur son territoire, d’AQPA, la succursale la plus active des djihadistes. Cela s’explique en grande partie par la faiblesse du pouvoir central, mis à mal par la fracture Nord-Sud. Au nord, la rébellion armée houthiste mène une guerre sanglante contre le gouvernement. Ces révoltés sont issus de la communauté zayidite, des chiites anciennement aux commandes du pays. Taxés de terrorisme, détestés par les tribus sunnites, ils doivent de surcroît se frotter à l’hostilité d’Al-Qaïda, qui répond par les armes au chiisme sous toutes ses formes. Au sud, les relents du séparatisme persistent toujours. Dirigé par les marxistes après le départ des colons britanniques, le Sud ne s’est unifié au Nord qu’en 1990. Et, quatre années seulement plus tard, une tentative de sécession a donné lieu à une guerre civile mortifère. Depuis, les velléités indépendantistes n’ont jamais été apaisées. Pis, à ces divisions, il faut encore ajouter la question des jeunes révolutionnaires, ces « enfants du Printemps arabe » qui ont dépassé les clivages traditionnels. Qui peut aujourd’hui certifier qu’ils resteront à jamais tapis dans l’ombre ?

 

Syrie. Authentique mosaïque confessionnelle, la Syrie se pose désormais en (malencontreuse) vedette de nos journaux télévisés. La guerre civile qui met aux prises insurgés et forces loyalistes y a déjà occasionné près de deux millions de réfugiés – dont les deux tiers se trouvent au Liban et en Jordanie – et plus de 100 000 morts. Le tout en moins de trente mois. Une situation d’autant plus alarmante que, si l’on comptabilise les déplacés à l’intérieur du pays, il ressort qu’un Syrien sur quatre a dû fuir en raison des combats. Sur le terrain, les troupes du président alaouite Bachar al-Assad, aveuglément soutenu par les chiites, doivent notamment faire face aux islamistes et rebelles sunnites, rendant ainsi le conflit syrien particulièrement sensible à la question religieuse. De quoi rapprocher un peu plus Damas du bord du gouffre. À cet égard, la conférence de paix, réclamée de longue date par les Américains, a pour l’heure tout du vœu pieux. Le dialogue semble en effet définitivement rompu, les postures se radicalisant alors même que l’éventuelle livraison d’armes aux insurgés n’en finit plus d’agiter une communauté internationale au mieux timorée.

 

 

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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 07:11

C’est officiel : Breaking Bad reprend – enfin – ses droits. Et, pour attiser l’appétit des « sérievores », la création de Vince Gilligan, qui touche à sa fin, ne compte pas lésiner sur les moyens. Si l’attirail narratif déployé suscite un déferlement d’enthousiasme, les scénaristes s’en donnent surtout à cœur joie et activent d’entrée de jeu un flashforward apocalyptique. De quoi insuffler une ambiance de fin de règne, alors même que donnent leur pleine mesure le délitement et le désenchantement. Au programme : un Walter White crasseux, barbe hirsute, qui pénètre illégalement dans son ancienne maison, sinistrée et squattée par de jeunes skateurs insouciants.

 

Un tableau à tout le moins anxiogène, qui fait écho à la mue opérée par Breaking Bad au cours de ses cinq saisons. La crédulité initiale a cédé sa place aux tragédies croisées des âmes meurtries et des relations intoxiquées, contaminées par le crime et l’argent. C’est ainsi que le père de famille soucieux du bien-être des siens est devenu un trafiquant de drogue de haut rang, prompt à trahir ses proches et à supprimer ses ennemis, sans le moindre scrupule. Si Walter White avait tout du prof de chimie terne et sans histoires, Heisenberg, son alter ego, se pose quant à lui en criminel impitoyable, capable des pires bassesses. Le cancer diagnostiqué n’aura été que l’élément déclencheur d’une folie mégalomaniaque qui sommeillait en toute discrétion depuis toujours. Le temps passe, les liasses s’accumulent, mais Walt s’échine toujours à s’asseoir à la table des dieux de la pègre.

 

De Jesse à Skyler, la refonte

 

Jesse Pinkman a pris du galon. La petite frappe, admirablement interprétée par Aaron Paul, est progressivement devenue l’associé du diable. Vulgaire dealer à la petite semaine, l’ancien rebut va révéler tout son potentiel au contact de Walter, son ancien professeur, tant effacé que surqualifié, désormais narcotrafiquant et mentor tout désigné. Mais à la jubilation des débuts succèderont le désappointement et la névrose. Dépité, submergé par la culpabilité et le doute, Jesse va tour à tour s’arrimer et s’opposer à Walt, à la fois père de substitution et corrupteur notoire. Tandis que les grilles de lecture valsent au rythme des virages scénaristiques, les menaces planant sur les deux principaux protagonistes n’en finissent pas de leur porter ombrage.

 

En termes de mue, la cellule familiale n’est pas en reste. Skyler, l’épouse de Walter, adopte une trajectoire tout sauf linéaire. Déboussolée par la nouvelle vie de son mari, affectée par sa métamorphose, elle se montre d’abord réfractaire, avant de se prêter elle aussi au jeu. Mieux, ses talents de comptable l’amènent rapidement à blanchir l’argent de la drogue à l’aide d’une station de lavage automobile. Au fil des arcs narratifs et des multiples rebondissements, le couple passera par tous les sentiments et fera immanquablement figure de caisse de résonance émotionnelle. Alors, quand la tension grimpe, il n’est pas rare que le climat familial vire parallèlement au rouge. Le reformatage perpétuel auquel s’adonne Breaking Bad s’étendra d’ailleurs bien plus largement. C’est sous cet angle qu’il nous faut appréhender la détérioration soudaine des relations entre Walter et Hank Schrader, son beau-frère, par ailleurs chef des stups et enquêteur-traqueur increvable.

 

 

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 07:14

Avec la mise sur les rails de la sixième réforme de l’État belge, la N-VA se frotte, non sans mal, aux épines du rêve inachevé. Le parti nationaliste flamand, non content de ruer dans les brancards, déploie sans scrupules un argumentaire fallacieux à l’appui de ses thèses indépendantistes. Ainsi, on a vu Bart De Wever glisser avec allégresse sur le toboggan médiatique et pousser des cris d’orfraie afin de porter un coup de canif déstabilisateur au nouveau contrat communautaire, pourtant paraphé – et donc soutenu – par pas moins de huit partis. C’est en tout cas peu dire que le message de l’homme fort de la N-VA ne laisse planer aucun doute : jamais, il ne se hasardera à défendre une énième réforme constitutionnelle, prématurément jugée vaine, voire contre-productive. Pis, dans la foulée, il dégoupille la grenade de l’autodétermination et se met à vanter les vertus d’un reformatage de l’article 35, celui-là même qui délimite le mandat – donc le champ d’action – des entités fédérées. Une manière de concéder, à demi-mot, sa volonté de mettre au pas les francophones, ces prétendus assistés fainéants, dans une Belgique disloquée, désunie et sans substance.

 

Le discours est univoque au possible. Le bourgmestre d’Anvers « en a marre » de ces interminables négociations au terme desquelles les Flamands sortent « tondus » et « à genoux ». Pour les plus durs de la feuille, il va jusqu’à pointer du doigt la responsabilité indubitable des francophones, devenus le temps d’une déclaration les oiseaux de malheur du peuple néerlandophone. C’est tout juste si ces contre-vérités ne braquent pas un projecteur aveuglant sur les desseins inavoués de la N-VA : crier haro sur le Sud du pays et employer tous les paravents socioéconomiques imaginables pour mieux justifier le détricotage de l’État fédéral. Un scénario qui satisferait au moins deux arrière-pensées indépendantistes : faire de la Belgique une coquille vide et reconfigurer le périmètre d’action de la Région flamande en vue de promouvoir le self-government. Car Bart De Wever le clame désormais haut et fort : « Construisons quelque chose qui peut-être fonctionne au lieu de gaspiller sans fin du temps, de l'énergie et de l'argent pour réformer le bric-à-brac de l'État. »  Il faudrait délibérément faire la sourde oreille – ou l’autruche, c’est selon – pour ne pas y déceler le signe d’un autonomiste rêvant de tirer un trait sur un pays qu’il abhorre depuis toujours.

 

En fait, il y a largement de quoi s’y perdre. Car cette sixième réforme de l’État, réclamée de longue date par ses frères d’armes, aurait en toute logique dû rencontrer les aspirations les plus intimes de Bart De Wever. Mais, plutôt que de faire profil bas, l’Anversois s’agite sur tous les fronts et exige à cor et à cri davantage de moyens financiers pour absorber les nouveaux transferts de compétences, pourtant ardemment convoités – et revendiqués – par les siens. Paradoxe ?  Anguille sous roche ?  Il y a là en tout cas, dans le chef du héraut autoproclamé de la cause flamande, un double discours, voire une fraude intellectuelle, qui devrait rebuter tout électeur rationnel décemment informé. Ces sempiternelles contradictions, couplées aux incongruités de rigueur, prêtent d’autant plus à discussion que, dans le même temps, Jan Peumans y allait lui aussi de sa petite déclaration, affirmant sans détour que la Flandre est une région autonome reconnue à l’échelon international. Un rêve inachevé, vous disait-on.

 

 

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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 11:09

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Trainspotting (1996). Se borner à accoler une étiquette à Danny Boyle reviendrait sans nul doute à succomber au charme des images réductrices. Une idée d’autant plus mal à propos que le cinéaste britannique, par ses incessants sauts artistiques, s’efforce d’échapper à tout cantonnement. En conduisant des projets aussi variés que 28 jours plus tard, Sunshine, Slumdog Millionaire ou encore 127 Hours, notre homme rend assurément le désir de catégorisation au mieux inopérant. Avec l’inénarrable Trainspotting, adapté du roman du même nom publié par l’écrivain écossais Irvine Welsh, il ne se contente d’ailleurs pas de transcender les genres, mais pèse au trébuchet déviances humaines et toxicomanie, faisant fourmiller tant les storylines prometteuses que les objets de désenchantement. Ewan McGregor, héros et révélation du film, endosse avec brio le costume de l’héroïnomane au bout du rouleau, en pleine repentance mais invariablement tiré vers le bas par ses « camarades de shoot ». Une photographie brute – et brutale – d’une jeunesse à la dérive, sacrifiée par l’indifférence et la désocialisation. Par son esprit et son impétuosité, Trainspotting glisse d’ailleurs des allusions à peine voilées à Orange mécanique, le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick. Jamais mis en défaut, Danny Boyle y dresse avec maestria le portrait déroutant d’un junkie pas tout à fait comme les autres, usant du narrateur comme d’un porte-voix subjectif, une sorte de caisse de résonance émotionnelle. Alors que des traits d’humour viennent régulièrement pimenter – et oxygéner – le récit, c’est une détresse multiforme, magnifiée par une écriture irréprochable, qui tient la férule. Habilement mis en scène, à la fois crasseux et déjanté, le film arbore des séquences hallucinées et sécrète des dialogues tenant lieu de véritables bouffées d’air frais. Il en va notamment ainsi des scènes de sevrage, de la fouille dans les « pires toilettes » d’Écosse ou encore de cet entretien d’embauche foncièrement invraisemblable. Scatophile et sans limite, le long métrage n’hésite pas à forcer le trait jusqu’à la caricature, ce qui tend à porter aux nues son propos salvateur. Voilà donc une œuvre coup-de-poing qui a le mérite de donner un coup de pied dans la fourmilière cinématographique. (8/10)

 

Le Moins : World War Z (2013). Le nouveau film de Marc Forster (Neverland, Quantum of Solace) ressemble peu ou prou à une offre soumise à conditions. World War Z avait tout pour être le premier blockbuster mettant en scène des zombies, le point de jonction entre Kathryn Bigelow et Roland Emmerich, la réinvention d’un genre depuis trop longtemps en panne d’inspiration. Mais les contrariétés se cachent dans les petits caractères du contrat : pour pleinement adhérer à ce long métrage horrifique post-apocalyptique, il vous faudra faire abstraction de ses multiples incongruités, de ses rebondissements tirés par les cheveux et de son scénar poussé à l’anorexie par des « auteurs » rasant les murs. Car si, techniquement, le cinéaste suisse parvient à faire mouche, menant son film tambour battant, il abat vite toutes ses cartes et finit englué dans les facilités. Pis, l’intrigue s’avère usée jusqu’à la moelle : Brad Pitt, que l’on n’attendait pas forcément dans un tel projet, incarne (avec conviction) un enquêteur de l’ONU chargé d’étudier un virus qui se propage dans le monde entier comme une traînée de poudre, contaminant les hommes et les transformant immédiatement en morts-vivants. Le pitch se veut périlleux et World War Z contient tous les vices de forme de la métaphore inachevée : quand Marc Forster entend braquer sa caméra sur nos sociétés contemporaines, accusant ainsi la fragilité des institutions et de l’ordre social, il ne parvient jamais à se montrer à la hauteur de ses ambitions, peinant ne serait-ce qu’à tenir tête au pire épisode de The Walking Dead. C’est dire si son film a plus de corps que d’esprit. Car si le script a de toute évidence été gribouillé sur un coin de table, la réalisation peut en revanche se prévaloir d’un rythme effréné et d’effets visuels convaincants. Qui pourrait d’ailleurs légitimement faire la fine bouche devant cette contamination au pas de charge d’un avion ou, mieux encore, d’une ville entière ?  Au final, ce World War Z s’apparente volontiers à un uppercut mal adressé. (6/10)

 

 

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Le Plus : "Pas de printemps pour Marnie" / Le Moins : "Greenberg" (#20)

Le Plus : "Sang pour sang" / Le Moins : "Last Days" (#19)

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 19:09

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Pas de printemps pour Marnie (1964). Longtemps considéré comme un Hitchcock mineur, Pas de printemps pour Marnie a dû attendre la mort de son maître d’œuvre pour révéler tous ses atouts. S’il ne peut prétendre au titre hautement convoité de joyau de la couronne, il épouse en revanche un propos incisif et parvient presque à un sans-faute narratif. Bercé par une partition grandiose signée Bernard Herrmann, ce long métrage touche-à-tout réunit l’irréprochable Tippi Hedren et l’imperturbable Sean Connery pour un jeu de manipulations mutuelles. Dans cette monographie du mal d’amour maternel et des blessures enfouies, le cinéaste britannique effectue avec maestria le grand écart entre son (fameux) MacGuffin – le vol d’argent – et la thématique multidimensionnelle de la violence, tour à tour physique, morale et familiale. Entaillé par plusieurs failles visuelles, notamment au niveau des décors, Pas de printemps pour Marnie se pose avant tout en portrait psychologique glacé des rapports parents-enfants. Film à substance, à mille lieues des divertissements pop-corn, il raconte l’enfer quotidien d’une femme handicapée par des plaies intérieures, profondes et jamais cicatrisées. C’est d’ailleurs dans cette optique que les interrogations abondent. Et si les vols constituaient en fait une échappatoire, une sorte de mécanisme de défense ?  Jusqu’où peut-on attribuer l’immunisation de Marnie contre les relations amoureuses à son enfance tourmentée ?  Et, comme toujours avec Alfred Hitchcock, dès que la réalisation monte au front, la messe est dite. Jugez plutôt : un cadrage millimétré, des visions subjectives édifiantes, des prises de vues singulières ou encore un montage implacable donnant de la hauteur à la narration. On sent indéniablement la patte d’un virtuose rompu à l’exercice cinématographique. Au fond, que demander de plus ?  (8/10)

 

Le Moins : Greenberg (2010). Noah Baumbach n’est pas le premier venu. Il peut même se targuer d’avoir fait ses gammes, en tant que scénariste, aux côtés de l’incontournable Wes Anderson, cinéaste encensé s’il en est. Alors, forcément, quand il prend le parti de dresser le portrait d’un mec paumé en pleine quête identitaire, incarné par un Ben Stiller des grands jours, d’aucuns pensent à une émanation burlesque du meilleur cinéma indépendant. C’est peu dire que ceux-là vont rester le bec dans l’eau. Certes, le réalisateur américain plante sa tente à mi-chemin de la comédie et du film d’auteur, cherchant par là à mettre sur pied une fable moderne portant, entre autres, sur l’accomplissement personnel et le désœuvrement. Certes, le scénar vaut bien son pesant de promesses – un quadragénaire revendiquant son droit à l’oisiveté entame une relation compliquée avec une femme assez peu équilibrée. Mais Greenberg peine toutefois à dépasser le stade (primaire) de la sous-réflexion. Car, malgré ses bons mots et la performance quatre étoiles d’un Ben Stiller métamorphosé, il ne parvient jamais vraiment à s’extirper du nid de lieux communs dans lequel il s’est lâchement fourré. On assiste donc, au final, à l’union improbable, battant l’air et brassant le vent, de deux désespoirs qui ne disent pas leur nom. Si l’on retiendra bien sûr quelques moments savoureux – les lettres de doléances quasi journalières, le choc générationnel ressenti lors d’une soirée où cocaïne et alcool ont pignon sur rue –, on ne peut par contre que rester sur notre faim devant cette réalisation académique de facture moyenne et ce script aux multiples défauts de forme. N’est pas Stephen Chbosky qui veut. (6/10)

 

 

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6 juillet 2013 6 06 /07 /juillet /2013 13:21

CBS sonne la charge estivale avec le missile Under the Dome, une mini-série apocalyptique réunissant Brian K. Vaughan, Stephen King et Steven Spielberg.

 

La télévision américaine ne manque décidément pas de piment. Depuis qu’elle n’a plus à taper la manche pour se payer Hollywood, elle ne cesse de manifester son ambition et tient même la dragée haute au septième art. De quoi déjouer son destin de parent pauvre du monde culturel. Avec Under the Dome, qui vient de démarrer (en trombe) sur CBS, la petite lucarne s’offre même le luxe de réunir Stephen King, monstre sacré de la littérature fantastico-horrifique, et Brian K. Vaughan, talentueux scénariste ayant opéré dans les comics et sur la téléfiction Lost. Au programme de cette mini-série apocalyptique : un village américain coupé du monde par un dôme translucide infranchissable, où toutes sortes d’intrigues vont s’entremêler pour mieux dévoiler des secrets inavouables, profondément enfouis dans le terreau fertile des apparences.

 

Stephen King porté à l’écran

 

Inspirée du bouquin du même nom, la série Under the Dome ne se contente pas de transposer l’univers de Stephen King sur le petit écran : elle réinvente les protagonistes, imprime son propre rythme et confère une interprétation visuelle à l’intrigue romancée. Fort de cette latitude narrative – défendue par le « King » himself –, Brian K. Vaughan convie d’abord Niels Arden Oplev (Millénium, Dead Man Down), puis Jack Bender (Lost, Alias, La Caravane de l’étrange), pour porter sa création sur les fonts baptismaux. Résultat : des dispositifs formels de premier ordre, des effets spéciaux déroutants et une mise en scène haletante. Il n’en faudra pas plus pour tenir en haleine le public et atteindre des scores d’audience dignes de l’inarrêtable Game of Thrones.

 

L’élément révélateur

 

Dans un Chester’s Mill tenant lieu de microcosme cloisonné, d’aucuns peinent à trouver leurs marques. Il faut dire que les forces stabilisatrices valsent au rythme des crises, alors même que les informations sur le dôme arrivent au compte-goutte. Comme dans The Walking Dead, il est avant tout question de la réinvention d’une société en perdition, poussée à la reconfiguration suite à un événement aussi inattendu que spectaculaire. Mais Under the Dome se conforme surtout – à l’instar de Bates Motel – à Twin Peaks, où une communauté paisible voit ses secrets voler en éclats suite à la découverte du cadavre d’une lycéenne apparemment sans histoires. L’isolement forcé sert en effet de prétexte à toutes les révélations. Elle suffit à sonder la vraie nature des différents protagonistes, pléthoriques et relativement fouillés. Côté narratif, Brian K. Vaughan laisse pour l’heure entrevoir un récit guidé par trois interrogations placées au cœur de l’intrigue. Comment et pourquoi ce dôme ?  S’agit-il, comme le suppose un personnage, d’une punition collective infligée à une communauté moins innocente qu’il n’y paraît ?  Et comment l’Américain lambda, pris au piège, parviendra-t-il à s’adapter à ce cataclysme sociétal ?

 

Narration resserrée

 

Treize épisodes, des intrigues condensées, des cliffhangers palpitants et une mécanique narrative bien rôdée, voilà quelques-unes des promesses de Under the Dome. Avant même de blanchir sous le harnais, la série parvient avec brio à distiller une tension permanente, faisant ponctuellement écho à Lost, référence incontestable s’il en est. Les deux premiers épisodes lui permettent de jeter sa gourme et donnent lieu à des dialogues qui gagnent sans mal leurs éperons. Il en va notamment ainsi de cette allusion – édifiante – aux poissons qui s’entre-dévorent dans leur bocal. Message subliminal : le dôme a largement de quoi réveiller les instincts les plus primaires des villageois, mis en quarantaine et quelque peu déshumanisés par les événements. Mais le principal atout dans la manche de Brian K. Vaughan pourrait être le format adopté : non seulement il désactive l’écueil de la lassitude, mais il contraint surtout les scénaristes à entrer directement dans le vif du sujet et à tirer un trait sur toute bifurcation superflue. Cette narration resserrée pourra en tout cas s’appuyer sur l’expertise de Steven Spielberg et Stephen King, crédités en tant que producteurs exécutifs, et maîtres dans l’art de raconter.

 

Garder le cap

 

Portée par un casting de premier plan, comptant notamment Dean Norris (Breaking Bad) et Brittany Robertson (Les Experts, Scream 4), Under the Dome ne manque assurément pas de souffle. Visuellement bluffante, la série doit maintenant prouver qu’elle peut durablement tenir la route et conserver un certain degré d’intérêt. Car si le cadre est habilement posé, il reste que les auteurs vont devoir faire preuve d’imagination pour ne pas ensabler la thématique de l’isolement et éviter de patauger dans les facilités scénaristiques. À cet égard, il convient de garder à l’esprit que même les plus beaux envols peuvent se conclure par un crash ravageur…

 

 

Lire aussi :

Une histoire des séries télévisées

HBO : itinéraire d’une révolution

 "Girls" : quatre jeunes femmes à New York 

 

 

 

 

CBS sonne la charge estivale avec le missile Under the Dome, une mini-série apocalyptique réunissant Brian K. Vaughan, Stephen King et Steven Spielberg.

 

La télévision américaine ne manque décidément pas de piment. Depuis qu’elle n’a plus à taper la manche pour se payer Hollywood, elle ne cesse de manifester son ambition et tient même la dragée haute au septième art. De quoi déjouer son destin de parent pauvre du monde culturel. Avec Under the Dome, qui vient de démarrer (en trombe) sur CBS, la petite lucarne s’offre même le luxe de réunir Stephen King, monstre sacré de la littérature fantastico-horrifique, et Brian K. Vaughan, talentueux scénariste ayant opéré dans les comics et sur la téléfiction Lost. Au programme de cette mini-série apocalyptique : un village américain coupé du monde par un dôme translucide infranchissable, où toutes sortes d’intrigues vont s’entremêler pour mieux dévoiler des secrets inavouables, profondément enfouis dans le terreau fertile des apparences.

 

Stephen King porté à l’écran

 

Inspirée du bouquin du même nom, la série Under the Dome ne se contente pas de transposer l’univers de Stephen King sur le petit écran : elle réinvente les protagonistes, imprime son propre rythme et confère une interprétation visuelle à l’intrigue romancée. Fort de cette latitude narrative – défendue par le « King » himself –, Brian K. Vaughan convie d’abord Niels Arden Oplev (Millénium, Dead Man Down), puis Jack Bender (Lost, Alias, La Caravane de l’étrange), pour porter sa création sur les fonts baptismaux. Résultat : des dispositifs formels de premier ordre, des effets spéciaux déroutants et une mise en scène haletante. Il n’en faudra pas plus pour tenir en haleine le public et atteindre des scores d’audience dignes de l’inarrêtable Game of Thrones.

 

L’élément révélateur

 

Dans un Chester’s Mill tenant lieu de microcosme cloisonné, d’aucuns peinent à trouver leurs marques. Il faut dire que les forces stabilisatrices valsent au rythme des crises, alors même que les informations sur le dôme arrivent au compte-goutte. Comme dans The Walking Dead, il est avant tout question de la réinvention d’une société en perdition, poussée à la reconfiguration suite à un événement aussi inattendu que spectaculaire. Mais Under the Dome se conforme surtout – à l’instar de Bates Motel – à Twin Peaks, où une communauté paisible voit ses secrets voler en éclats suite à la découverte du cadavre d’une lycéenne apparemment sans histoires. L’isolement forcé sert en effet de prétexte à toutes les révélations. Elle suffit à sonder la vraie nature des différents protagonistes, pléthoriques et relativement fouillés. Côté narratif, Brian K. Vaughan laisse pour l’heure entrevoir un récit guidé par trois interrogations placées au cœur de l’intrigue. Comment et pourquoi ce dôme ?  S’agit-il, comme le suppose un personnage, d’une punition collective infligée à une communauté moins innocente qu’il n’y paraît ?  Et comment l’Américain lambda, pris au piège, parviendra-t-il à s’adapter à ce cataclysme sociétal ?

 

Narration resserrée

 

Treize épisodes, des intrigues condensées, des cliffhangers palpitants et une mécanique narrative bien rôdée, voilà quelques-unes des promesses de Under the Dome. Avant même de blanchir sous le harnais, la série parvient avec brio à distiller une tension permanente, faisant ponctuellement écho à Lost, référence incontestable s’il en est. Les deux premiers épisodes lui permettent de jeter sa gourme et donnent lieu à des dialogues qui gagnent sans mal leurs éperons. Il en va notamment ainsi de cette allusion – édifiante – aux poissons qui s’entre-dévorent dans leur bocal. Message subliminal : le dôme a largement de quoi réveiller les instincts les plus primaires des villageois, mis en quarantaine et quelque peu déshumanisés par les événements. Mais le principal atout dans la manche de Brian K. Vaughan pourrait être le format adopté : non seulement il désactive l’écueil de la lassitude, mais il contraint surtout les scénaristes à entrer directement dans le vif du sujet et à tirer un trait sur toute bifurcation superflue. Cette narration resserrée pourra en tout cas s’appuyer sur l’expertise de Steven Spielberg et Stephen King, crédités en tant que producteurs exécutifs, et maîtres dans l’art de raconter.

 

Garder le cap

 

Portée par un casting de premier plan, comptant notamment Dean Norris (Breaking Bad) et Brittany Robertson (Les Experts, Scream 4), Under the Dome ne manque assurément pas de souffle. Visuellement bluffante, la série doit maintenant prouver qu’elle peut durablement tenir la route et conserver un certain degré d’intérêt. Car si le cadre est habilement posé, il reste que les auteurs vont devoir faire preuve d’imagination pour ne pas ensabler la thématique de l’isolement et éviter de patauger dans les facilités scénaristiques. À cet égard, il convient de garder à l’esprit que même les plus beaux envols peuvent se conclure par un crash ravageur…

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Séries télévisées
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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 14:40
Bien que mieux outillé depuis l’entrée en scène du traité de Lisbonne, qui a considérablement élargi ses pouvoirs, le Parlement européen peine toujours à combler le déficit démocratique que déplore la construction communautaire. Et la crise de l’euro, non contente de hanter les Méridionaux, a imposé de nouveaux centres névralgiques. C’est ainsi que plusieurs instances non représentatives, Eurogroupe en tête, se tirent désormais du pair. Explications.
 
La crise de l’euro n’a pas seulement enfermé l’Europe méridionale entre le marteau de la dette et l’enclume de la récession. Elle a également consacré le rôle prépondérant des États membres, et surtout de l’Allemagne, au moment de rebattre les cartes communautaires. Aux côtés des grandes capitales se tient par ailleurs une kyrielle d’organismes illégitimes, ou si peu, qui ne cessent de monter en puissance. Leur mandat mal défini et à géométrie variable ne les empêche aucunement d’occuper le haut de l’affiche décisionnelle. C’est peu dire que l’on a fait valser la démocratie européenne au rythme des plans de sauvetage. Et quand la monnaie unique passe définitivement sous les fourches caudines des marchés financiers, nos dirigeants n’hésitent pas à sauter le pas et s’en remettent, la bouche en cœur, à l’Eurogroupe, le FMI et la Banque centrale, soit autant d’instances non représentatives. Quid alors du Parlement, seule institution directement élue par les peuples ?  Il ferait presque office de parent pauvre, voire de pestiféré. Signe des temps : le Bundestag paraît davantage impliqué dans la gestion de la crise de la dette que les eurodéputés. Pis, même la Commission, à l’abri des regards, rend lâchement les armes.
 
Pour tout démocrate, la potion est au mieux amère. Sur le vieux continent, l’intergouvernementalisme lâche rarement du lest, ce qui tend à marginaliser un peu plus des parlementaires davantage habitués à l’arrière-plan qu’à la première ligne. Mais les eurodéputés tâchent néanmoins de saisir la balle au bond et de faire entendre leur voix à l’occasion. Puisque les principaux arbitrages se décident aujourd’hui en dehors des instances communautaires, ils cherchent à se rappeler au bon souvenir du Conseil et s’opposent fermement au budget de l’Union 2014-2020, négocié de haute lutte par les chefs d’État et de gouvernement.
 
Le Parlement à l’heure du traité de Lisbonne
 
Battus en brèche, les eurodéputés reprennent peu à peu leur souffle. Il faut dire que le traité de Lisbonne engage une réécriture complète de leur périmètre d’action. C’est ainsi que le Parlement peut désormais codécider des dépenses communautaires et, par conséquent, entraver tout budget contraire à ses aspirations. De même, les accords internationaux, notamment commerciaux, relèvent aujourd’hui – au moins partiellement – de sa compétence. Il a d’ailleurs usé de ses prérogatives pour bloquer plusieurs textes sensibles, comme ceux portant sur les échanges de données bancaires ou aériennes, négociés avec Washington. Mieux : les eurodéputés bénéficient désormais du pouvoir législatif dans des domaines autrefois dévolus aux autorités nationales. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’agriculture. Enfin, alors que les États membres se contentent de faire du surplace, le Parlement multiplie les initiatives en faveur de la régulation financière, imposant par exemple le plafonnement des bonus bancaires, et prônant avec détermination une supervision intégrée des banques.
 
Dans l’œil du cyclone
 
Mais ceux qui suivent l’actualité européenne le savent : la crise de l’euro a fragilisé et marginalisé un Parlement déjà peu à son avantage. Pendant que les États et l’Eurogroupe pilotaient les plans de sauvetage, les eurodéputés se voyaient quant à eux réduits au silence. Pis, les fonds de secours mis en place ces dernières années échappent au contrôle de la seule instance communautaire légitimée par le suffrage. Et il en va de même pour le dispositif de supervision des banques, placé sous la tutelle de la BCE, devenue le pompier – et prêteur – en dernier ressort de la monnaie unique. Qu’on se le dise : le sursaut d’intégration actuellement en œuvre se fait largement aux dépens du Parlement, dont les prérogatives demeurent à tout le moins modestes au sein d’une union monétaire reformatée par des crises à répétition. D’autant plus, on le sait, que les paradoxes pullulent. Que penser, par exemple, de cette commission des affaires économiques et monétaires présidée par… une Britannique ?  L’Europe à deux vitesses – avec ou sans la monnaie unique – mettrait-elle à mal le bon sens des eurodéputés ?  Poser la question, c’est y répondre.
 
Si le Parlement a bel et bien adopté les fameux « six-pack » et « two-pack », qui renforcent les pouvoirs de la Commission en lui conférant un droit de regard sur les politiques économiques et budgétaires nationales, les eurodéputés n’ont en revanche pas leur mot à dire sur les recommandations adressées par l’exécutif européen aux États membres. Ils ne peuvent pas plus influer sur les arbitrages rendus par les grands argentiers de la zone euro : tant Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, que Jeroen Dijsselbloem, le patron de l’Eurogroupe, n’ont de comptes à rendre à personne. Une absurdité qui confine, ici encore, au manquement de démocratie.
 
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Bien que mieux outillé depuis l’entrée en scène du traité de Lisbonne, qui a considérablement élargi ses pouvoirs, le Parlement européen peine toujours à combler le déficit démocratique que déplore la construction communautaire. Et la crise de l’euro, non contente de hanter les Méridionaux, a imposé de nouveaux centres névralgiques. C’est ainsi que plusieurs instances non représentatives, Eurogroupe en tête, se tirent désormais du pair. Explications.
 
La crise de l’euro n’a pas seulement enfermé l’Europe méridionale entre le marteau de la dette et l’enclume de la récession. Elle a également consacré le rôle prépondérant des États membres, et surtout de l’Allemagne, au moment de rebattre les cartes communautaires. Aux côtés des grandes capitales se tient par ailleurs une kyrielle d’organismes illégitimes, ou si peu, qui ne cessent de monter en puissance. Leur mandat mal défini et à géométrie variable ne les empêche aucunement d’occuper le haut de l’affiche décisionnelle. C’est peu dire que l’on a fait valser la démocratie européenne au rythme des plans de sauvetage. Et quand la monnaie unique passe définitivement sous les fourches caudines des marchés financiers, nos dirigeants n’hésitent pas à sauter le pas et s’en remettent, la bouche en cœur, à l’Eurogroupe, le FMI et la Banque centrale, soit autant d’instances non représentatives. Quid alors du Parlement, seule institution directement élue par les peuples ?  Il ferait presque office de parent pauvre, voire de pestiféré. Signe des temps : le Bundestag paraît davantage impliqué dans la gestion de la crise de la dette que les eurodéputés. Pis, même la Commission, à l’abri des regards, rend lâchement les armes.
 
Pour tout démocrate, la potion est au mieux amère. Sur le vieux continent, l’intergouvernementalisme lâche rarement du lest, ce qui tend à marginaliser un peu plus des parlementaires davantage habitués à l’arrière-plan qu’à la première ligne. Mais les eurodéputés tâchent néanmoins de saisir la balle au bond et de faire entendre leur voix à l’occasion. Puisque les principaux arbitrages se décident aujourd’hui en dehors des instances communautaires, ils cherchent à se rappeler au bon souvenir du Conseil et s’opposent fermement au budget de l’Union 2014-2020, négocié de haute lutte par les chefs d’État et de gouvernement.
 
Le Parlement à l’heure du traité de Lisbonne
 
Battus en brèche, les eurodéputés reprennent peu à peu leur souffle. Il faut dire que le traité de Lisbonne engage une réécriture complète de leur périmètre d’action. C’est ainsi que le Parlement peut désormais codécider des dépenses communautaires et, par conséquent, entraver tout budget contraire à ses aspirations. De même, les accords internationaux, notamment commerciaux, relèvent aujourd’hui – au moins partiellement – de sa compétence. Il a d’ailleurs usé de ses prérogatives pour bloquer plusieurs textes sensibles, comme ceux portant sur les échanges de données bancaires ou aériennes, négociés avec Washington. Mieux : les eurodéputés bénéficient désormais du pouvoir législatif dans des domaines autrefois dévolus aux autorités nationales. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’agriculture. Enfin, alors que les États membres se contentent de faire du surplace, le Parlement multiplie les initiatives en faveur de la régulation financière, imposant par exemple le plafonnement des bonus bancaires, et prônant avec détermination une supervision intégrée des banques.
 
Dans l’œil du cyclone
 
Mais ceux qui suivent l’actualité européenne le savent : la crise de l’euro a fragilisé et marginalisé un Parlement déjà peu à son avantage. Pendant que les États et l’Eurogroupe pilotaient les plans de sauvetage, les eurodéputés se voyaient quant à eux réduits au silence. Pis, les fonds de secours mis en place ces dernières années échappent au contrôle de la seule instance communautaire légitimée par le suffrage. Et il en va de même pour le dispositif de supervision des banques, placé sous la tutelle de la BCE, devenue le pompier – et prêteur – en dernier ressort de la monnaie unique. Qu’on se le dise : le sursaut d’intégration actuellement en œuvre se fait largement aux dépens du Parlement, dont les prérogatives demeurent à tout le moins modestes au sein d’une union monétaire reformatée par des crises à répétition. D’autant plus, on le sait, que les paradoxes pullulent. Que penser, par exemple, de cette commission des affaires économiques et monétaires présidée par… une Britannique ?  L’Europe à deux vitesses – avec ou sans la monnaie unique – mettrait-elle à mal le bon sens des eurodéputés ?  Poser la question, c’est y répondre.
 
Si le Parlement a bel et bien adopté les fameux « six-pack » et « two-pack », qui renforcent les pouvoirs de la Commission en lui conférant un droit de regard sur les politiques économiques et budgétaires nationales, les eurodéputés n’ont en revanche pas leur mot à dire sur les recommandations adressées par l’exécutif européen aux États membres. Ils ne peuvent pas plus influer sur les arbitrages rendus par les grands argentiers de la zone euro : tant Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, que Jeroen Dijsselbloem, le patron de l’Eurogroupe, n’ont de comptes à rendre à personne. Une absurdité qui confine, ici encore, au manquement de démocratie.
 
 
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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 05:16

À peine les premières images diffusées, à la fin du 19ème siècle, que les critiques fusent déjà, en Belgique, à l’endroit du cinéma. Suspicions éparses et arguments fallacieux viennent heurter de plein fouet ce nouveau média, encore largement inconnu, faisant au passage peu de cas du libéralisme et de la liberté d’expression. D’aucuns dénoncent le coup porté à la moralité enfantine, susceptible d’être pervertie par ces réalisateurs-créateurs en plein essor, hâtivement jugés et catégorisés. Recevant la férule des plus conservateurs, les salles de projection vont connaître un authentique chemin de croix. Qualifiées de dangereuses en raison de leur matériel hautement inflammable, elles doivent en outre essuyer les diatribes de ceux, nombreux, qui voient d’un mauvais œil le mélange d’hommes et de femmes dans un lieu exigu, plongé dans l’obscurité qui plus est.

 

Sans tarder, les groupes de pression, notamment catholiques, portent le débat sur la place publique, c’est-à-dire dans la presse et au Parlement. Taxé d’apôtre de la perdition, le cinéma subit les supplices sans broncher et voit même le nombre de ses salles croître pour atteindre approximativement les 650 écrans à la veille de la Première Guerre mondiale. Nul besoin d’un doctorat en médecine pour alors deviner toutes les promesses du bulletin de santé du septième art. Mais c’est sans compter sur l’acharnement et l’abnégation de quelques-uns. Car, une fois l’armistice signé, le lobbying anticinématographique reprend de plus belle, avec le soutien inédit des libéraux et des progressistes. Cette alliance de circonstance, à tout le moins disparate, refuse catégoriquement de jeter l’éponge et parviendra in fine à influer sur l’agenda politique.

 

La loi Vandervelde ceinture le cinéma

 

Les doléances des adversaires du cinéma débouchent finalement sur la loi Vandervelde, promulguée en 1920. Portant le nom du ministre socialiste de la Justice, le texte entend répondre aux griefs exprimés par les groupes de pression tout en respectant les principes constitutionnels consacrant la liberté de la presse. Dorénavant, l’industrie a la possibilité – mais pas l’obligation – de soumettre ses œuvres à la Commission de contrôle des films, seule instance habilitée à délivrer la mention « Enfants admis ». Pour les producteurs, ne pas se prêter au jeu revient donc à se priver du public familial. Un cataclysme économique propre à effrayer même les plus téméraires. Alors, parfois, pour décrocher le précieux sésame, les industriels doivent ronger leur frein et opérer des coupures inconséquentes, voire faire la danse du ventre, comme en témoignent les archives de la Commission. Les plus intempérants, ceux qui refusent les concessions artistiques exigées, se font d’abord taper sur les doigts, avant finalement de traîner le fardeau de l’inadmissibilité des moins de 16 ans. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la classification EA/ENA devient tout bonnement incontournable.

 

Une Commission toute-puissante... et décriée

 

La Commission n’a jamais fait dans la dentelle. Une directive datant du 19 avril 1921 établit les premiers critères de contrôle : sans surprise, la violence, le sexe et l’horreur constituent des tabous absolus. Arbitre autoproclamé des mœurs, insensible au chant des sirènes, l’instance publique, instaurée en 1920 et définitivement sur les rails en 1922, s’adonne à une véritable chasse aux sorcières, alpaguant tout film susceptible de « contaminer » l’esprit des plus jeunes. À ce jeu-là, le moindre quolibet peut paraître suspect. C’est dire si l’industrie marche sur des œufs.

 

Le premier président de la Commission est juge des enfants. Il se trouve entouré par des journalistes, des avocats, des distributeurs et exploitants cinématographiques, des enseignants ou encore des politiciens. Tous résultent d’une nomination prononcée par le ministre de la Justice et se voient attribuer un mandat renouvelable jusqu’à 67 ans. C’est peu dire que l’arbitraire de ces désignations politiques confine au non-sens. D’aucuns s’interrogent d’ailleurs sur la représentativité, la légitimité et les compétences de ces « commissaires » tout droit sortis du chapeau ministériel. Et à juste titre. Il faudra par exemple attendre des années avant que la Commission ne se féminise quelque peu.

 

À noter : d’un point de vue purement pratique, l’instance publique compte plusieurs sections de première instance, composée le plus souvent de cinq membres, et comprend également une section d’appel. Elle ne peut refuser des films pour des motifs religieux, politiques ou idéologiques, ce qui ne l’empêchera toutefois pas d’empiéter au-delà de ses prérogatives. Sortir des limites de son mandat deviendra même une habitude de la maison.

 

 

Lire aussi :

Au cœur de la Commission belge de contrôle des films (I)

J’ai fait le tour du monde en quelques films

The Dark Knight Rises, épilogue d’une saga apocalyptique

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma Culture
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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 08:33

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Sang pour sang (1984). S’il fallait cartographier le septième art, nul doute que les frères Coen seraient à la fois une montagne d’humour noir (Fargo, The Big Lebowski) et un océan de violence (No Country for Old Men, Miller’s Crossing). C’est en effet peu dire que les deux virtuoses occupent une place à part dans le microcosme cinématographique. Avec un sens inné de la prise de vues doublé d’une plume exquise, les prolifiques Joel et Ethan agissent de concert, depuis 1984, pour crever l’écran. Et c’est chose faite dès leur premier essai, Sang pour sang, qui a déjà tout du coup de maître. Les deux frangins y laissent transparaître leur patte si singulière et mettent en scène – une habitude de la maison – des personnages hautement improbables, au bord de l’implosion et sournois à souhait. La vision noire et joyeusement perverse des Coen y transpire à chaque plan, alors même que les thématiques de la vilenie et de la trahison guident avec autorité leur propos ensauvagé. Au menu : l’époux cocufié et vengeur, la femme fatale, l’amant qui n’a pas froid aux yeux et le tueur à gages peu scrupuleux. Tous vont voir une spirale infernale entraver leurs plans les plus fous. Jeu de pistes aux allures de thriller policier, Sang pour sang se place volontiers sous la tutelle d’une ironie débridée et d’un chassé-croisé de malentendus. Côté technique, les deux orpailleurs valent bien leur pesant d’or. Ils filment au scalpel, magnifient la réalisation, multiplient les plans-séquences déroutants et arborent une maîtrise formelle de tous les instants. À mille lieues des brèves de comptoir, le scénar sous-tend quant à lui une densité remarquable et se trouve porté par une narration implacable et des dialogues de derrière les fagots. Film typiquement coenien, donc crasseux et à double visage, Sang pour sang met en saillie ces intentions inavouables qui d’abord s’entrecroisent, puis s’entrechoquent et, enfin, s’entretuent. Le tout avec un petit extra à la clé : la scène finale, sommet d’ironie s’il en est, condense avant l’heure toute la mythologie des frères Coen. Rien que pour cela, ce trésor enfoui vaut la peine d’être (re)vu. (9/10)

 

Le Moins : Last Days (2005). Et si Last Days était en quelque sorte l’anti-Harvey Milk, l’anti-Will Hunting ?  Gus Van Sant y cuisine la déchéance à toutes les sauces, s’inspirant librement à cet effet des derniers jours de Kurt Cobain, monstre sacré de la culture rock américaine. Expérimental, taciturne, déconstruit et inamovible, ce long métrage déprimé braque son regard sur la perte de repères, ne tempérant jamais le pessimisme ambiant et filmant l’ennui comme pour mieux clore une trilogie consacrée à l’errance juvénile. Mais cette contemplation hypertrophiée de la perdition ne fait finalement que jeter le doute : pourquoi un long métrage là où une photographie aurait amplement suffi ?  Car Last Days repose exclusivement sur des dispositifs formels et néglige tant le rythme que la parole. Il ne doit son salut qu’à la performance de Michael Pitt, complètement déshumanisé pour la cause, crevant l’écran et saisissant à bras-le-corps un rôle de composition casse-gueule. Pour le reste, Gus Van Sant perd pied et sombre dans une réalisation ankylosée, comme dépassé par le propos qu’il entend défendre. Cela sans compter que le scénario tient dans un mouchoir de poche et que le second degré n’a manifestement pas voix au chapitre. On reste au mieux à des kilomètres d’Elephant, le morceau de bravoure de cette trilogie sur la jeunesse, qui présente une tout autre envergure. Au final, Last Days ne peut que plaider coupable : non seulement il se révèle indigne de son maître d’œuvre, mais il se dévoie en plus du début à la fin. En trois mots : laborieux, thrombosé, inutile. (5/10)

 

 

Lire aussi :

Le Plus : "Frenzy" / Le Moins : "L’Ombre d’un soupçon" (#18)

Le Plus : "Les Promesses de l’ombre" / Le Moins : "Very Bad Trip 3" (#17)

Le Plus : "eXistenZ" / Le Moins : "Des hommes d’influence" (#16)

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Le Moins : Last Days (2005). Et si Last Days était en quelque sorte l’anti-Harvey Milk, l’anti-Will Hunting ?  Gus Van Sant y cuisine la déchéance à toutes les sauces, s’inspirant librement à cet effet des derniers jours de Kurt Cobain, monstre sacré de la culture rock américaine. Expérimental, taciturne, déconstruit et inamovible, ce long métrage déprimé braque son regard sur la perte de repères, ne tempérant jamais le pessimisme ambiant et filmant l’ennui comme pour mieux clore une trilogie consacrée à l’errance juvénile. Mais cette contemplation hypertrophiée de la perdition ne fait finalement que jeter le doute : pourquoi un long métrage là où une photographie aurait amplement suffi ?  Car Last Days repose exclusivement sur des dispositifs formels et néglige tant le rythme que la parole. Il ne doit son salut qu’à la performance de Michael Pitt, complètement déshumanisé pour la cause, crevant l’écran et saisissant à bras-le-corps un rôle de composition casse-gueule. Pour le reste, Gus Van Sant perd pied et sombre dans une réalisation ankylosée, comme dépassé par le propos qu’il entend défendre. Cela sans compter que le scénario tient dans un mouchoir de poche et que le second degré n’a manifestement pas voix au chapitre. On reste au mieux à des kilomètres d’Elephant, le morceau de bravoure de cette trilogie sur la jeunesse, qui présente une tout autre envergure. Au final, Last Days ne peut que plaider coupable : non seulement il se révèle indigne de son maître d’œuvre, mais il se dévoie en plus du début à la fin. En trois mots : laborieux, thrombosé, inutile. (5/10)

 

 

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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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