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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 05:06
« Wall-E » : voyage au bout de la terre

Wall-E est une fusée à trois étages.

 

D'abord une trentaine de minutes presque muettes, dépeignant une planète épuisée, éteinte, devenue incapable de donner vie. Des montagnes d'immondices cohabitent avec des gratte-ciel silencieux, vestiges d'un ordre ancien, le capitalisme, dont les dernières traces se résument à quelques panneaux publicitaires et enseignes ostentatoires. Le XXIIème siècle tel qu'imaginé par le cinéaste Andrew Stanton s'apparente à une gigantesque décharge à ciel ouvert, grisante, privée d'âme comme d'espoir, seulement animée par l'allant d'une blatte un peu trop curieuse. C'est là que le robot éboueur Wall-E s'emploie à compacter des déchets qu'il aligne méticuleusement, du matin au soir, jusqu'à ce qu'ils s'étendent à perte de vue, dans un panorama jaunâtre déprimant. Sans courir après la fulgurance, mais avec un magistère remarquable, on donne à voir un monde fini, broyé par la logique productiviste, dépossédé de ses ressources les plus naturelles et précieuses.

 

Vient ensuite la rencontre tant attendue entre le désuet Wall-E et le robot ultra-moderne Eve. Fasciné par son hôte, le petit éboueur increvable – il se répare lui-même avec des pièces recyclées – tente une approche aussi maladroite que périlleuse, avant que le contact ne se noue définitivement. S'amorce alors une romance finement narrée, bien plus engageante que sirupeuse, qui tend à ringardiser immédiatement le genre humain, représenté avec autant d'ironie que d'inquiétude. En quelques plans savamment construits, tout est dit sur l'individu du XXIIème siècle : infantilisé, inerte, obèse, il apparaît constamment rivé à un écran et se laisse transbahuter par des appareils mobiles sans lesquels il semble tragiquement condamné au surplace. L'homme a beau avoir colonisé l'espace, il vit désormais sans rêve ni dessein, d'un consumérisme idiot. Aussi dévitalisé que la planète qu'il a été contraint de quitter.

 

Dans sa partie finale, Wall-E récite ses classiques (notamment le 2001 de Stanley Kubrick) et délivre un message utilement techno-pessimiste. En un subtil défilé de photographies, le capitaine rond et naïf du vaisseau spatial prend conscience de sa servitude volontaire : l'humanité s'est placée seule sous l'autorité des machines, au point de rompre, sans même le savoir, avec cette forme d'autodétermination qui a longtemps fait son histoire. L'argument écologique, dispensé dès les premières images du film, se voit alors doublé d'un discours critique sur le « progrès » technologique, passant notamment par une interrogation franche des règles édictées par Isaac Asimov. Ultime preuve, s'il en fallait, que Wall-E n'est pas seulement beau et plaisant, mais également malin et lucide, sans jamais consentir à la moindre pesanteur.

 

 

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 05:10
« Miller's Crossing » : promenons-nous dans les bois...

Des gangsters en chapeau et imperméable, des rivalités criminelles qui ne s'éteignent que sous un linceul, des manoeuvres cruelles et des profits casuels... Les frères Coen, alors aux prémices d'une carrière florissante, marquent Miller's Crossing du sceau des films noirs, ceux qui placent sur une même ligne, sans discrimination aucune, policiers véreux, hommes politiques corrompus et mafieux de tout bord, tous piteux et tragiques, coincés dans un champ d'action circonscrit, quelque part entre l'opulence et la mort. Dès l'ouverture du métrage, il est question des antagonismes propres au milieu : pré-carré menacé, coups tordus et sentences entre fiel et guerre. Les plans sont travaillés, photographiés avec soin par Barry Sonnenfeld, prêts à accueillir des figures criminelles s'y diluant comme l'encre dans l'eau.

 

Très vite, le spectateur est amené à observer un enchevêtrement d'intrigues et de cadavres issu de l'esprit tordu de Tom Reagan, antihéros sanguinaire campé avec froideur par Gabriel Byrne. Porte-serviette du clan irlandais, il cherche à s'émanciper de ses maîtres, mais aussi à brasser un peu d'argent, même si cela implique de duper son boss, interprété par l'excellent Albert Finney. Difficile d'y être indifférent : l'époque de la prohibition, avec son cortège d'affaires criminelles, constitue le tremplin idéal pour les frères Coen. Ils y filment un animal à sang froid particulièrement retors et cynique, en usant d'un cachet sobre et classique qu'on emploierait volontiers pour le bulletin paroissial du gangstérisme.

 

Miller's Crossing est loin de se borner à son principal protagoniste. Prennent rang à ses côtés des malfrats parfaitement caractérisés, du chien de garde aux dents acérées au petit prince sans étoffe, tous cherchant leur bout de lumière et s'adonnant à tout ce que le milieu peut compter de violence, de trahisons et de coups plus ou moins inspirés. Chez les Coen, une balade dans les bois constitue un ultime chemin de croix, les paris truqués finissent eux-mêmes bidonnés et la hiérarchie criminelle ne s'escalade qu'à coups d'assassinats ciblés et de manipulations machiavéliques. La prohibition n'est finalement que l'arrière-plan d'un vaste théâtre d'égos et de desseins, très bien restitué par des comédiens de la trempe de John Turturro ou Jon Polito.

 

À mesure qu'ils revisitent le film noir à la sauce Scorsese, les frangins, grands clercs, font valoir toute l'étendue de leur savoir-faire : humour noir diabolique, dialogues fusants et incisifs, héros magnifiques et/ou énigmatiques, narration aussi sinueuse qu'orchestrée avec maestria, le tout sous la tutelle d'une mise en scène constamment tirée au cordeau. Surtout, entre un horizon peuplé de figures désespérées et des intrigues mafieuses en cascade, Miller's Crossing s'érige aussi en film de la surdétermination : elle est tour à tour égocentrique, matérielle, violente, passionnelle... Comme si l'homme, être pensant, n'était en fait conditionné que par l'affect, forcément abject dans un tel cadre criminel. Voilà en tout cas une oeuvre maîtresse et séminale, encore loin d'être épuisée.

 

 

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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 19:55
« Le repas des fauves » : l'amitié à géométrie variable

Le Centre culturel de Huy proposait hier soir une énième variation du Repas des fauves, pièce de théâtre écrite dans les années 1960 par le scénariste français Vahé Katcha, puis porté au cinéma par Christian-Jaque. Cet étonnant jeu de massacre embrasse d'un seul tenant l'amitié, l'instinct de survie et les pires vilenies, dans une entreprise de relativisation qui touche à l'essence même du genre humain : ses sentiments, sa résilience, ses phobies. Alexis Goslain, le metteur en scène, amène le spectateur à redécouvrir la vie parisienne du début des années 1940, sous l'Occupation allemande, entre collaboration et résistance, souvent contingentées, parfois inavouées. Tout est réglé comme du papier à musique : le temps est enjoué ; le contretemps, sombre et tragique.

 

La phase d'exposition organise l'intrusion du drame dans l'ordinaire : Victor a réuni ses amis les plus proches pour fêter l'anniversaire de sa femme Sophie, qui s'apprête à souffler ses trente bougies. Tous deux habitent un quartier relativement calme, apparemment préservé de la guerre mais pas de la lassitude et des pénuries qu'elle occasionne. Tandis que la soirée s'ouvre sous les meilleurs auspices – champagne, saucisson et... bas nylon –, un attentat vient tout bouleverser. Deux officiers allemands trouvent la mort devant les fenêtres de l'appartement et le commandant SS Kaubach ne tarde pas à s'immiscer parmi les hôtes pour exiger deux otages, certainement promis à la mort en guise de vengeance. C'est au groupe d'amis qu'il revient de décider qui devra être sacrifié...

 

Commence alors une mise en charpie de l'homme prétendument civilisé : l'un déverse sa bile sur son voisin, lui-même occupé à confesser son autolâtrie, pendant qu'un troisième tente à bas bruit de corrompre l'ennemi. Là est toute la teneur du Repas des fauves : sonder l'être dans ce qu'il a de plus mesquin, de plus cruel, de plus égocentrique, dans un contexte de Seconde guerre mondiale qui ajoute de la peur et du malheur (veuvage, blessure de guerre, reniement) à l'indignité. Un groupe d'amis est censé se concevoir comme une micro-société pacifique et inclusive ; ici, il a la trahison pour passager clandestin et une vue oblitérée par les oeillères de Narcisse. La perspective de mourir fait peu à peu tomber tous les masques : on invite les jeunes femmes à se prostituer, on cherche à monnayer son propre salut, on fait valoir son mérite, son statut social ou son utilité, on ment, trompe et manipule. C'est amusant, intemporel et d'une impitoyable lucidité.

 

 

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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 20:43
Benoît Hamon : les raisons d'un échec

En cinquième position, à moins de 7%, éliminé dès le premier tour, après que Manuel Valls et Jean-Yves Le Drian, parmi tant d'autres cadres socialistes, aient fort opportunément choisi de filer chez les « marcheurs » d'Emmanuel Macron. Le destin présidentiel de Benoît Hamon se sera finalement résumé à une campagne en demi-teinte, pas dénuée d'idées ni d'intérêt, mais obturée par une personnalité réservée qui préférait dire « nous » là où la monarchie élective inhérente à la Vème république préconise plutôt un « je » sûr de son fait, solennel, presque autoritaire. C'est sans doute là, entre le plomb et l'aplomb, que réside le premier des nombreux écueils qui furent fatals au candidat du PS.

 

Minoritaire au sein de son propre parti, dépositaire malgré lui des années Hollande, dont il fut pourtant l'un des plus célèbres « frondeurs », l'ancien président du Mouvement des Jeunes Socialistes dut notamment faire face à trois candidats charismatiques, leaders incontestés de mouvements politiques agrégés autour d'eux, leur étant entièrement et inconditionnellement subordonnés. Ainsi, face à la verve radicale et impérieuse de Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, contre les élans enflammés d'Emmanuel Macron, le candidat autoproclamé du renouveau, Benoît Hamon, esseulé, semblait un peu fade, jamais assez mordant, au point d'ailleurs d'être snobé par la presse, qui a très vite réduit son champ de vision aux quatre candidats qui se disputaient la faveur des sondages. L'autre grand prétendant à la présidence fut évidemment François Fillon, esquinté par les affaires, démonétisé par les révélations du Canard Enchaîné, mais confirmé à la tête d'une redoutable machine électorale, qui remporta presque toutes les élections locales organisées durant le quinquennat de François Hollande.

 

Si le navire socialiste a coulé – Benoît Hamon a parlé de « sanction historique » –, ce n'est pas seulement à cause des lacunes en communication de son candidat. Ce dernier a certes échoué à construire un véritable récit présidentiel, il a souvent paru effacé lors des débats télévisés, mais son programme n'a pas non plus rencontré l'écho espéré. Quand il a été question du revenu universel, sa mesure-phare, on a moqué une folie dépensière sans même se questionner sur le modèle de société actuel, qui contraint chaque jour des millions de personnes à l'indigence, qui cumule non-recours aux droits sociaux et déficits économiques abyssaux. Quand il a défendu une taxe Sismondi sur les robots, on a argué que le Japon, la Corée ou l'Allemagne menaient déjà la danse industrielle et que la situation française allait encore empirer, alors qu'il s'agissait avant tout de préserver l'État-providence à l'heure de la désindustrialisation et du tout-numérique. L'économiste américain Robert Gordon pourrait certainement valider cette ligne, lui qui croit en une stagnation séculaire engendrée par des nouvelles technologies pauvres en perspectives de croissance. Le débat démocratique en sort escamoté, alors qu'il était déjà considérablement affadi par les affaires, et c'est d'autant plus dommage que les enjeux de demain, notamment écologiques, furent essentiellement portés par Benoît Hamon, là où d'autres se préoccupaient surtout de freiner l'immigration ou de supprimer des postes de fonctionnaire – piètre vision, vous l'admettrez.

 

 

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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 08:39
« En quatrième vitesse » : les mystères de l'Ouest

Les années 1950, aux États-Unis, furent marquées par la guerre froide, l'anticommunisme, le maccarthysme et la traque obstinée d'éventuels sympathisants soviétiques. La paranoïa gagnait les arrière-salles de Washington à mesure que les listes noires s'allongeaient et que l'hypothèse d'une attaque nucléaire se profilait à l'horizon. Au moment où fut réalisé En quatrième vitesse, adapté d'un roman de Mickey Spillane, le ciel géopolitique avait déjà viré à l'orage et toute allusion au feu atomique ou à la boîte de Pandore ne pouvait passer totalement inaperçue. Ainsi, en se saisissant d'un MacGuffin indéterminé, Robert Aldrich fit coexister plusieurs grilles de lecture, en appela à la mythologie grecque autant qu'à la menace thermonucléaire, et laissa exprimer un anti-maccarthysme pas tout à fait étranger à une « commission d'enquête criminelle » qu'il tourna volontiers en dérision. Le cinéaste américain sut capter « l'air du temps » et sculpter les grandes peurs d'une bannière en souffrance.

 

Chef-d'oeuvre du film noir, En quatrième vitesse s'amorce à la faveur d'une séquence d'ouverture étourdissante, impliquant un détective privé minable et manipulateur, Mike Hammer, et une jeune femme tout juste évadée de l'asile psychiatrique, Christina. En pleine nuit, sur une route de campagne isolée, ils s'ouvrent librement l'un à l'autre, sans rien savoir du guêpier qui les attend... De bout en bout, sillonnant le récit, les questions affluent et les mystères ne cessent de s'épaissir. Quelle est la véritable histoire de Christina ? À quoi répondent les tentatives de meurtre et les coups fourrés ? Quelle peut bien être la nature de cet étrange objet désiré de tous ? L'enquête menée par le détective Hammer s'empêtre dans des intrigues à trappes et se voit traversée de personnages obscurs, téméraires, infâmes : des flics, des truands, des agents secrets, des vamps et... des cadavres. Pendant qu'il tisse sa trame policière, Robert Aldrich rejette en bloc toute notion de vertu ou d'héroïsme, pour mieux se concentrer sur les ambivalences, les pleutreries et le sadisme des hommes. Il sonde la démence paranoïaque à défaut de décrypter les tréfonds de l'être, dont il se moque, inspirant en cela le Mulholland Drive de David Lynch.

 

En quatrième vitesse bénéficie d'un traitement visuel minutieux, convoquant des clairs-obscurs et des plans inclinés chers à Orson Welles, projetant les ombres à la manière expressionniste, s'abandonnant à des gros plans normatifs ou des prises de vues singulières. Le générique, déroulé à l'envers, contient déjà un premier indice quant à sa teneur non conventionnelle, mêlant poésie et violence dans des séquences tirées au cordeau. C'est tout le métier de Robert Aldrich qui s'exprime en quelques images : les cris d'une femme torturée à l'aide de pinces enfoncées dans le vagin, un plan serré sur des pieds inanimés, le poids grandissant du hors-champ... Une performance dramaturgique réitérée à l'occasion d'un plan-séquence exécuté avec jugement, en orfèvre, dans une salle de boxe. Avec un réel sens du dialogue, fort de l'obstination et de la névropathie d'un antihéros corrompu, Robert Aldrich explore les pulsions, les vanités et les bassesses de l'homme, préférant brouiller les cartes et dynamiter les codes plutôt que se laisser aller à un manichéisme puéril. Derrière l'enquête policière et les figures fétides qui la peuplent, c'est l'Amérique que l'on déshabille d'un regard froid, des psychismes déréglés aux appartements ultramodernes. Un monde de sournoiseries et d'abjections, en voie de désagrégation, n'échappant pas à l'intrusion de l'imaginaire dans le réel.

 

 

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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 20:55
Trump : bombardements et leçons diplomatiques

Chacun est censé savoir que Donald Trump a depuis longtemps chaussé des lunettes mercantilistes et embrassé un corpus idéologique mal défini. Personne n'ignore non plus qu'il est devenu grand clerc dans l'art du grand-guignolesque et de l'inattendu, les deux ayant d'ailleurs chez lui souvent partie liée. Rien pourtant dans la signalétique trumpienne ne laissait présager le carillon diplomatique à l'oeuvre depuis plusieurs jours. Il faut dire que le simple fait d'entraver les retournements d'alliance attendus et d'obtenir un satisfecit des Européens, fût-il mesuré, tenait il y a peu encore du rêve éveillé.

 

« Nous avons fait des progrès spectaculaires dans notre relation avec la Chine », déclarait le président Trump à la suite de la visite officielle de Xi Jinping, son homologue chinois. Pour saisir la pleine mesure de ces paroles lénifiantes, il faut se remémorer les mots durs et vindicatifs tenus à l'encontre de l'empire du Milieu durant la campagne électorale, quand le candidat républicain affirmait sans mésaise ni début de preuve que le « concept de réchauffement climatique » avait été « inventé par et pour les Chinois dans le but de rendre l'industrie américaine non compétitive ». On aurait pu se réjouir du revirement diplomatique si, dans le même temps, Donald Trump ne s'était pas dit prêt à se passer de la Chine pour « résoudre le problème » nord-coréen, ce qui suppose apparemment l'envoi d'un porte-avions nucléaire vers la péninsule, sans doute pour communiquer plus précisément ses intentions à Kim Jong-un.

 

Cette affaire sino-américaine n'est toutefois qu'un détail au regard de l'intervention aérienne réalisée par le Pentagone en Syrie. Pas moins de cinquante-neuf missiles Tomahawk furent lancés contre la base d'Al-Shayrat, en réponse à l'attaque chimique perpétrée (supposément par le régime de Bachar el-Assad) dans la ville de Khan Cheikhoun. L'offensive américaine n'a pas seulement froissé la Russie de Vladimir Poutine, elle a aussi réduit à néant le slogan « America First » et la doctrine isolationniste jacksonienne revendiquée par Donald Trump, selon laquelle il est nécessaire de se recentrer sur la sécurité et la prospérité des Américains. Les plus attentifs noteront que lorsque le nouveau président parvient enfin à fédérer les républicains et à tourner le dos à Barack Obama, il le fait au détriment de ses propres arguments de campagne...

 

Trop souvent occupée à se déchirer, l'Europe a cette fois applaudi en choeur les menées belliqueuses de Donald Trump, malgré la précipitation et une contradiction certaine avec les règles présidant aux affaires internationales. Les pays du vieux continent apprécieront aussi la revalorisation progressive de l'OTAN, pourtant longtemps mise à mal par le nouveau locataire de la Maison-Blanche. La ratification du protocole d'adhésion du Monténégro ne manquera pas de heurter un peu plus les Russes, qui abhorrent depuis toujours cette organisation qu'ils estiment dirigée contre eux. Quoi qu'il en soit, l'isolationnisme américain avait au moins la vertu de fournir des armes affûtées aux partisans d'une défense commune européenne. Il y a fort à parier que l'agitation actuelle de Washington sonne à cet égard comme un retour à la case départ.

 

 

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 14:01
« Perfect Blue » : la douleur des sentiments

Jean Renoir déclarait à propos du cinéma qu'il « consiste à s'approcher de la vérité des hommes, et non pas à raconter des histoires de plus en plus surprenantes ». On pourrait prolonger sa pensée en arguant qu'il s'agit certes de concevoir une « part de gâteau » à la Hitchcock ou de « sculpter l'espace » tel que le décrit David Cronenberg, mais aussi de sonder les tréfonds de l'être, d'extirper des fosses communes tous les attributs humains, parfois d'apparence insignifiante, qui y demeurent engloutis. Perfect Blue semble s'accrocher à cette conception du septième art comme un moustique à son lampadaire. Il instaure un récit tapissé de doubles fonds et de sous-entendus et préfère au jaillissement incontrôlé d'images une étude de caractère subtile, d'une profondeur abyssale.

 

Les plus crédules entreront dans le film de Satoshi Kon comme dans une confiserie, appâtés par des images de chanteuses acidulées aux chorégraphies réglées comme du papier à musique. La rupture de ton n'en est finalement que plus cruelle. Car tout se passe comme si la moindre oscillation rapprochait un peu plus Mima, la jeune héroïne, d'un enfer terrestre caractérisé par la folie et la perdition. Après avoir pris congé de la chanson, jugée trop « éphémère », elle choisit d'embrasser une carrière d'actrice aux exigences encore insoupçonnées. La transition, douloureuse, s'accompagne des doutes et écueils de circonstance. Bientôt assaillie de visions cauchemardesques, puis hantée par le désarroi, Mima se trouve en outre harcelée par un fan dérangé et mêlée à une série de crimes atroces. Entre exploration introspective et scènes macabres, Perfect Blue engage alors une étourdissante mise en abîme psychologique, doublée d'un discours sur le cinéma qui n'est pas sans rappeler, parmi tant d'autres, le Snake Eyes d'Abel Ferrara, réalisé quelques années plus tôt.

 

Sous ses dehors d'animé pour adultes, Perfect Blue suit la voie des thrillers sensoriels et psychologiques de Brian De Palma ou Roman Polanski. Le cerveau humain y est retors, scruté dans ses recoins les plus sombres, incapable de prévenir ou décrypter ses propres fêlures. Après avoir tourné une scène de viol à lourde charge émotionnelle, Mima va progressivement s'isoler, jusqu'à sombrer dans une paranoïa orchestrée en orfèvre, à coups de fausses pistes et de vraies failles. Alors qu'elle campe une tueuse en série au cinéma, elle voit ses proches disparaître dans des meurtres sadiques, ce qui éveille chez elle un sentiment diffus de culpabilité et des soupçons de schizophrénie. Où se situe la frontière intangible entre la fiction et la réalité ? Jusqu'à quel point sa reconversion professionnelle l'a-t-elle « souillée » ? Ce thème du dédoublement, de la dualité identitaire, éminemment hitchcockien, va se conjuguer à ce qui ressemble fort au giallo de Dario Argento, le tout exposé à la lumière d'allusions multiples – reflets, jeux de miroir, rêves, hallucinations, boucles temporelles, indistinction grandissante entre le réel et le virtuel (en ce y compris l'Internet embryonnaire).

 

C'est par ces éléments moteurs, essentiellement d'ordre psychologique, que Perfect Blue donne véritablement sa pleine mesure. Cérébral, inquiétant, teinté de désespoir et parfois onirique, le film de Satoshi Kon épingle la société du spectacle, le vedettariat et tout ce qui constitue traditionnellement leur bras armé : l'aliénation médiatique, l'autonomie des fantasmes, l'otakisme et ses fans hystériques, les agents névrosés... Mima n'est finalement qu'un énième pavé jeté dans la mare : en se confondant tour à tour avec un meurtrier, un fan déçu ou un ersatz d'elle-même, elle appuie une juxtaposition de points de vue qui brouille le récit autant qu'elle éclaire les torsions de réalité, induites par une psyché fragile et par les éruptions brutales du monde du divertissement. « J’aime bien me connecter sur ton site, j’ai l’impression d’être relié à ton existence », voilà peut-être la phrase-clef de Perfect Blue, celle qui dévoile le mieux la mécanique artificielle qui semble continuellement chercher à se brancher sur un réel de plus en plus trouble.

 

 

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 19:34
Comment François Fillon parasite l'élection présidentielle

En France, l'élection présidentielle tient traditionnellement lieu de climax politique. Elle enregistre des chiffres de participation en nette hausse par rapport aux scrutins locaux, elle passionne les citoyens même les plus défiants et mobilise, comme nulle autre, la presse et les intellectuels. Pourtant, à moins de deux mois du premier tour, les confrontations projet contre projet persistent à s'effacer derrière des considérations connexes et souvent mineures, dont l'affaire Fillon n'est pas la moindre. Le PenelopeGate, qui porte en son sein tous les soupçons d'emploi fictif entourant l'épouse du candidat LR, se veut aujourd'hui doublement pénalisant pour la démocratie française : d'abord parce qu'il interdit un débat serein sur les grandes questions censées affecter l'avenir du pays ; ensuite parce qu'il fait le jeu du Front national, dont les propres scandales sont passés sous silence et qui peut en outre servir sur un plateau (d'argent évidemment) ses discours populistes contre les élites corrompues. Après avoir eu droit aux manoeuvres empesées de Benoît Hamon pour repousser dans son giron Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, les Français doivent maintenant endurer tous les entrelacements du PenelopeGate. Un jour, on s'amuse à répertorier les anciennes déclarations de vertu de François Fillon, qui se retournent désormais contre lui. Une autre fois, on évoque un éventuel retour d'Alain Juppé, le candidat défait des primaires, sans même s'interroger sur le programme qui lui permettrait de mener campagne. Celui adoubé par plus de quatre millions d'électeurs de droite et du centre ou celui, plus modéré et protecteur, en lequel il croit vraiment ? Ensuite, égrenées comme un feuilleton par voie de presse, on découvre les basses intrigues de Christian Estrosi, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, lesquelles font suite à une série de défections laissant penser que, cette fois, c'est le navire qui quitte le rat, et non l'inverse comme le veut l'adage. Enfin, on observe, las, cette manifestation du Trocadéro « contre les juges et les médias », si déterminante qu'elle éclipse même le programme – enfin éventé – d'Emmanuel Macron, pourtant rarement boudé par les journalistes, comme aime à le rappeler Acrimed. Cette négation de la confrontation politique laisse une drôle d'impression, amère et sans doute durable : celle d'un microcosme en consanguinité avec les « affaires », pour qui les idées et les réformes comptent si peu qu'elles disparaissent sous le linceul de l'ambition personnelle ou de prébendes injustifiées.

 

 

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 07:59
« La Valse des pantins » : spectacle et illusions

D'un côté Rupert Pupkin, aspirant comédien pathétique et névrosé, à la lisière de la schizophrénie. De l'autre Jerry Langford, animateur star de la télévision, aussi avenant en public que misanthrope en privé. Martin Scorsese s'appuie sur ces deux individualités, conçues en miroir, pour satiriser le monde du spectacle, et a fortiori la télévision, présentés comme domaines exclusifs d'une nouvelle forme de folie, pas si éloignée du fameux quart d'heure de gloire warholien. Car c'est bien là que réside l'essence de La Valse des pantins : la soif pathologique de célébrité et sa production de fantasmes à jet continu, parfaitement restitués par la cave maternelle que Rupert Pupkin, l'autoproclamé nouveau « Roi de la comédie », investit et transforme en plateau de télévision, mannequins et faux public à l'appui.

 

Comme souvent chez Martin Scorsese, la mécanique filmique est précise, alerte, parfaitement huilée. La caractérisation de Pupkin n'échappe pas à cette règle. Il n'est d'abord qu'une groupie anonyme attendant sagement d'apercevoir son idole à la sortie d'un enregistrement. Il se présente ensuite comme un comédien talentueux, alors qu'il n'est en fait qu'un illustre inconnu dont on écorche volontiers le nom, un artiste du dimanche aspirant naïvement, mais obstinément, aux feux de la rampe. Il devient ensuite de plus en plus insistant auprès de Jerry Langford, dont il s'imagine être devenu l'ami, avant de s'inviter chez lui en compagnie de la femme qu'il courtise. Si l'obsession de Pupkin semble aller crescendo, il en va de même pour ses effets collatéraux. Sous les traits les plus affligeants d'un excellent Robert De Niro, notre « Roi de la comédie », tellement convaincu de son génie, va prendre en otage le célèbre animateur, dans le seul but de passer – enfin – à la télévision.

 

Scorsese le démontre avec appétence : le spectacle des talk-shows, ou la figure du « people », c'est un néant qui se voit collectivement pris pour objet de vénération. L'hystérie des foules ne repose sur rien d'autre qu'un théâtre plus ou moins ordonné de l'illusion. Dans La Valse des pantins, la télévision a colonisé l'esprit de Rupert Pupkin à un point tel qu'il se prend à rêver d'un mariage en direct et qu'il feint piteusement la gloire dans sa cave, assis face à des stars en carton. En ce sens, le film tient davantage du drame que de la comédie, même si les ressorts comiques y sont légion – « Hitler aussi ! », « Je ne compterai plus jamais sur personne » ou la lecture forcée, lors de la prise d'otage, de pancartes hautement rudimentaires. Le ridicule et la détresse collent tellement à la peau de Pupkin qu'il en deviendrait presque touchant, comme si l'accumulation de ses tares et de ses torts lui conféraient ce supplément d'âme dont la télévision, telle que l'entend Scorsese, semble tristement dépourvue. Ironie du sort, le cinéaste américain conclut son oeuvre en laissant penser que son antihéros, après un court séjour en prison, parvient enfin à cette célébrité qu'il a si âprement convoitée. Une ultime démonstration, s'il le fallait, que l'espace médiatique se satisfait du bourdonnement (buzz) et de la frénésie au détriment de la réflexion et du talent.

 

 

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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 09:07
« Batman : The Killing Joke » : mauvais farceur, impitoyable tueur

« Toi, tu nous fais très peur, mais lui il nous terrifie. » Ces mots sont ceux de la pègre de Gotham, avec laquelle le Chevalier noir lutte pied à pied depuis toujours. Ils renvoient au caractère dual de The Killing Joke : un justicier masqué scrupuleux opposé à un tueur fou au sourire carnassier. Deux entités contraires réunies à la faveur d'un combat éternel. Batman a beau le regretter, les faits sont là, incontestables : lui et le Joker se connaissent peu, mais se haïssent tant.

 

Adapté d’un best-seller, cet animé sombre et anxiogène mêle deux niveaux de réalité entre lesquels tout l'ADN du Joker circule : on devine, par des flashbacks exposés en montage alterné, que la peine et l'humiliation donnent corps à la haine, que l'humour de bas étage promeut une folie inexpiable. Les images de Sam Liu ne sont pas seulement désespérées ; elles portent en elles la terreur séminale du pire ennemi de Batman, celui qui échoua lamentablement dans une carrière de comique, celui qui perdit sa famille dans un banal accident domestique, celui qui désormais cherche à répandre la tragédie de seuil en seuil, comme si elle s'imposait comme une seconde nature.

 

On a parfois décrit la première partie de The Killing Joke comme un poids mort, une sorte de prologue boursouflé et dénué d'intérêt. C'est pourtant là que se posent les principaux jalons dramatiques du récit : le Chevalier noir s'y entiche de Batgirl, qui n'est autre que Barbara Gordon, la fille adoptive du célèbre commissaire. Tout au long des vingt premières minutes, la jeune femme, dans un même mouvement, va s'échiner à s'affranchir du joug de Batman tout en l'impressionnant, jusqu'à ce que le Joker et ses sbires la rendent paraplégique, point de bascule donnant sa pleine mesure dans le second acte.

 

Batman et le Joker seraient-ils simplement deux hommes déterminés à ronger le même os ? Pris dans une double contrainte – la nécessité de venger Barbara et la volonté d'arrondir les angles avec le Joker –, le Chevalier noir va finalement chercher à pactiser avec son adversaire, accréditant une allégation déjà ancienne, celle du double maléfique, qui s'appréhende d'autant plus facilement que les deux personnages semblent pareillement hantés par un passé douloureux. Le final de The Killing Joke, très réussi, laisse cependant la pax en suspens, dans un parc d'attractions aux allures de foire aux monstres, tellement fidèle aux représentations inquiétantes qu'enferme la figure, excessive et furieuse, du Joker.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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