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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 12:49

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Les Promesses de l'ombre (2007). Deux ans à peine après leur association de choc à l’occasion du monumental A History of Violence, David Cronenberg et Viggo Mortensen remettent le couvert avec un thriller mafieux bercé au bruit des simulacres, métaphoriquement intitulé Les Promesses de l’ombre. Ce film noir, toujours à la lisière de l’extrême, réconcilie le réalisateur canadien avec les codes classiques du septième art, tandis que les obsessions corporelles et technologiques font place au terre-à-terre le plus absolu. Non content de radiographier la pègre russe sévissant à Londres, David Cronenberg déroule avec maestria une intrigue à double lecture sur les filiations naturelle et spirituelle. Véritable fourre-tout thématique, dans lequel chacun pourra trouver son Graal, Les Promesses de l’ombre ne perd jamais la main et enjambe toutes les embûches sans coup férir. Mieux : il se permet même de régaler l’assistance avec des questions existentielles – l’identité, la justice, la famille – cuisinées à toutes les sauces. Filmé au cordeau, voire à l’épure, à la fois ténébreux et haletant, le long métrage arrête son regard, glacial, sur la violence, la bassesse et l’horreur. Du Cronenberg pur jus, coulant à larges flots, jusqu’à plus soif. Un diamant à l’état brut, porté par un géant parmi les géants, Viggo Mortensen, acteur total capable de se fondre avec une minutie d’orfèvre dans tous les registres. À côté de lui, Vincent Cassel et Naomi Watts passeraient presque pour des bleus. C’est dire… N’ayons pas peur des mots : Les Promesses de l’ombre tient tête aux classiques du genre et se pose sans mal en morceau de bravoure. Une mécanique infernale, menée d’une main de maître et imprégnée de références multiples. (8/10)

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Le Moins : Very Bad Trip 3 (2013). Todd Phillips est devenu, au fil des années, une figure incontournable de la comédie américaine. Aux commandes de Road Trip, Retour à la fac, Starsky & Hutch ou encore de la saga Very Bad Trip, il a réveillé, à l’instar d’un Judd Apatow, un genre qui tendait au mieux à s’endormir sur ses lauriers. Bien qu’imparfaite et inégale, sa filmographie concentre quelques pièces de choix valant – au moins – leur pesant d’or. Mais le retour sur les écrans des quatre potes les plus névrosés du cinéma vaut-il pour autant le déplacement ?  On peut en douter. Primo : avec Very Bad Trip, l’intérêt comique semble s’estomper à mesure que le budget s’accroît. Secundo : le scénar est archi-convenu – un ami endeuillé à réconforter – et les gags pédalent quelque peu dans la semoule, troquant manifestement l’inventivité contre la sécurité, donc l’académisme. Tertio : même Zach Galifianakis, héros tout désigné de ce nouveau volet, alterne le meilleur et le pire, se révélant au final moins piquant que sa crinière hirsute. Quarto : la réalisation, efficace à défaut de déborder d’imagination, ne sort jamais, ou si peu, des sentiers battus. Un peu comme si le bolide VBT avait pris trop de valeur, ou que son pilote était devenu trop précautionneux, pour s’adonner à la conduite à risque. Résultat : un Todd Phillips en mode mineur, qui oublie de passer la seconde, davantage préoccupé par ses rétroviseurs que par les nids-de-poule qui ornent sa route. (6/10)


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Lire aussi :

Le Plus : "eXistenZ" / Le Moins : "Des hommes d’influence" (#16)

Le Plus : "Funny Games" / Le Moins : "Funny Games U.S." (#15)

Le Plus : "Le Géant de fer" / Le Moins : "Main dans la main" (#14)


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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 05:47

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Cliquez ici pour agrandir l’image

Source : CourrierInternational.Com

 

 

Alors que la crise de la dette frappe durement les pays européens périphériques, induisant des plans de rigueur sans précédent, la pression fiscale s’y accroît à mesure que les revenus s’amenuisent. Battus de l’oiseau, certains, parmi les Grecs, les Espagnols ou encore les Portugais, se voient contraints de s’adonner aux comptes d’apothicaire afin de boucler leurs fins de mois. Illustration avec l’infographie présentée ci-dessus, qui revient sur les dépenses mensuelles d’un ménage italien moyen, lui aussi fortement impacté par l’adoption récente de mesures à tout le moins draconiennes.

 

Avec des revenus dépassant à peine les 2700 €, notre ménage doit satisfaire aux besoins communs de 2,4 personnes – affichant presque 45 ans, en moyenne. S’il emploie 2488 € par mois, dont 477 € pour les seules denrées alimentaires, il peut néanmoins se prévaloir d’une capacité d’épargne de 258 €, soit environ 10 % de ses revenus cumulés. Les frais de logement constituent le premier poste de dépenses avec une facture globale de 709,8 €. Derrière, on trouve le budget alloué aux transports (344,7 €) et aux services (244,3 €). Les combustibles et l’énergie coûtent chaque mois 117,8 €, une somme comparable, par exemple, à celle dévolue aux achats d’habillement (129 €). Un constat parmi les plus édifiants : l’éducation (22,8 €) et le tabac (20,9 €) occasionnent des charges pratiquement équivalentes !  Et pour achever ce tour d’horizon, reste alors les soins de santé (72,8 €), les communications (42,5 €), l’économie domestique (107,4 €) et les temps libres (72 €), une catégorie qui comprend notamment les produits culturels, les animaux, les jeux de grattage, les journaux, les livres et les plantes.

 

Étudiés plus attentivement, ces chiffres apportent un lot d’enseignements non négligeable. Ainsi, on remarque d’une part la prépondérance des dépenses incompressibles (logement, santé, transports, alimentaire) et, d’autre part, l’ampleur de certains postes pourtant traditionnellement jugés anecdotiques. Parmi eux, citons pêle-mêle : 129 € consacrés aux vêtements et chaussures, 82 € pour les repas et consommations hors domicile, 55,2 € dévolus aux voyages, 37 € alloués aux produits cosmétiques, 30,5 € de frais de coiffeur et de barbier, 28,9 € pour l’achat de fromage ou encore 85,1 € pour les seuls fruits et légumes (!). Soit autant de dépenses (largement) supérieures à celles liées à l’éducation ou à la culture. Ou quand l’huile d’olive importe davantage que les manuels scolaires, les livres et la presse…

 

 

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 20:33
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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 15:45

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : eXistenZ (1999). Créer de toutes pièces des univers singuliers, mettre en œuvre une mécanique narrative imparable, se jouer des fascinations humaines pour mieux porter son message. David Cronenberg est davantage qu’un simple film director : par son cinéma allégorique et sa vision constructive, il s’impose comme un auteur-virtuose de premier plan, toujours prêt à se jeter à corps perdu dans des projets casse-gueules. De Stereo (1969) à Cosmopolis (2012), le Canadien a alterné le meilleur et le pire, embrassant tous les genres sans jamais sacrifier son identité propre. Avec eXistenZ, véritable condensé de sa filmographie, sorti en 1999, il transpose à l’écran toutes ses obsessions : gadgets organiques, orifices déroutants, point de confluence du réel et du virtuel. « Connectez-vous et devenez Dieu » : et si cette citation, que l’on doit à l’un des personnages, résumait tout ce que Cronenberg entend dénoncer ?  Car il est ici avant tout question de quête identitaire, de négation du concret et de besoins émotionnels insatisfaits, des thématiques résolument modernes, déclinées au travers d’une nouvelle génération de jeux, directement connectés au système nerveux. eXistenZ finit d’ailleurs par confiner au miroir déformant, amplifiant névroses et mal de sensations, nous renvoyant froidement aux paradoxes du corps et de la technologie. Mieux : sans avoir l’air d’y toucher, par son propos, le cinéaste canadien expose une certaine vision de l’avenir, érigeant l’artificiel en antidote du déprimé. Et si son long métrage reste assurément arrimé à la science-fiction, il puise également dans le registre comique, comme en témoignent ses emprunts au burlesque et ses scènes équivoques. Mais, malgré ces quelques traits d’humour, eXistenZ demeure largement hermétique en raison de sa duplicité et de ses amphigourismes. Un brouillage – volontaire ? – qui ne manquera pas de laisser les non-initiés au bord du chemin. Confus, violent, drôle, ce film bicéphale (au moins) tourne rapidement à l’orgie scénaristique et ressuscite toutes les lubies de son maître d’œuvre. Un plaisir malheureusement tempéré par de vaines complications de lecture et une gadgétisation à l’excès. (7/10)

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Le Moins : Des hommes d’influence (1997). Barry Levinson a beau se faire rare, les cinéphiles ne l’oublient pas pour autant. Logique quand on sait qu’on lui doit des monuments de la trempe de Rain Man (1988) et de Sleepers (1996) – excusez du peu –, auxquels il convient encore d’ajouter des morceaux de choix comme Harcèlement (1994) ou Bugsy (1991). Et ce n’est pas tout : déjà réalisateur et scénariste confirmé, il se distingue également en tant que producteur avisé, notamment avec Oz, la mythique série de Tom Fontana, à la fois pionnière et inégalable. Dans Des hommes d’influence, ce cinéaste américain aux multiples casquettes bat en brèche la respectabilité du Landerneau politique et inscrit son propos à la lisière de la satire comique. Comme pour mieux porter son projet, le casting réunit deux monstres sacrés du septième art, à savoir Dustin Hoffman et Robert De Niro, campant respectivement un producteur de cinéma vaniteux, doublé d’un opportuniste peu scrupuleux, et un spin doctor ne reculant devant rien. Ces deux personnages hauts en couleur vont s’adonner aux pires manipulations politiques, n’hésitant pas à simuler une guerre pour détourner l’attention de l’opinion publique à la veille d’un scrutin crucial. L’objectif de la manœuvre ?  Passer sous silence un scandale sexuel impliquant leur candidat. Barry Levinson en profite pour dessiner une savoureuse galerie de personnages, tous plus improbables les uns que les autres. Et il décline par ailleurs, jusqu’à plus soif, les notions de mensonge et de storytelling, notamment via la genèse d’une flopée d’outils de communication – musique et images circonstancielles, mythe du héros, geste emblématique, etc. Le hic, c’est que cette caricature, même revendiquée, pèche par outrance et présente des vices de crédibilité. Cela sans compter que Des hommes d’influence manque assurément d’épaisseur et finit par tourner en rond, voire à vide. La faute à une écriture trop plate et à une mise en scène pas forcément plus pétillante. (6/10)

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 08:15

Vous trouverez ci-dessous les quatre parties d’un débat, auquel j’ai participé, portant sur les clivages politiques. Bonne lecture !

 

Partie 1

 

Partie 2

 

Partie 3

 

Partie 4

 

 

Lire aussi :

Quelques liens


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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 20:14

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Le mouvement contestataire tient son égérie

 

 

Depuis vendredi dernier, tous les regards se braquent sur la Turquie. La République laïque, sise aux portes de l’Europe, connaît un mouvement de contestation de grande ampleur. En cause : la politique conservatrice menée par Recep Tayyip Erdogan, accusé de porter sur les fonts baptismaux l’islamisation de la société. Le projet immobilier défigurant le parc Gezi aura été l’allumette jetée dans le baril de poudre.

 

Place Taksim : l’histoire d’un mouvement arc-en-ciel. Vendredi dernier, alors que des manifestants s’élèvent pacifiquement contre la construction d’un complexe immobilier transformant le parc Gezi, les forces de police, visiblement irritées, réagissent de manière disproportionnée, usant notamment de gaz lacrymogène, de canons à eau et de matraques. Une répression brutale, au mieux inconsidérée, s’abat alors sur la place Taksim et met le feu aux poudres. Ces dérives, rapidement qualifiées d’« autoritaires », mobilisent un peu plus les Stambouliotes, qui réclament désormais un aggiornamento politique au sommet de l’État. C’est la réponse du berger à la bergère : devant la violence des autorités, les contestataires se doivent de jeter les griffes. La main tendue se mue en poing serré. Et plusieurs débordements viendront encore radicaliser les positions, tuant ainsi dans l’œuf toute tentative d’arrondir les angles. La police décide alors de se retirer de la place, tandis qu’Erdogan reconnaît à mots couverts la brutalité excessive des forces de l’ordre. Depuis lors, le calme (relatif) a repris ses droits et les deux camps semblent miser sur la résignation pour sortir de l’impasse. Un coup d’arrêt momentané qui permet en tout cas à la presse internationale de se pencher sur la sociologie du mouvement. Et c’est peu dire qu’il ratisse large, puisqu’il transcende tant les générations que les convictions religieuses et les sensibilités politiques. L’AKP a beau pointer du doigt une minorité active, volontiers assimilée au terrorisme, tout défenseur de la laïcité, de la liberté, du pluralisme et de la démocratie pourrait en réalité venir gonfler les rangs de cette vague contestataire qui embrase le pays. Contrairement aux révolutions arabes, nourries par une jeunesse désœuvrée, les rassemblements qui se font jour dans des dizaines de villes turques réunissent des universitaires, des militants du CHP – le parti d’Atatürk –, des artistes, des professeurs, des travailleurs ou encore des syndicalistes. Mais revenons à Taksim, l’épicentre du mouvement. Au menu : une bibliothèque improvisée, des concerts spontanés, la distribution (gratuite) de denrées alimentaires, des séances de lecture publique ponctuées de débats acharnés. Et le cadre n’a sans doute pas été choisi au hasard : la place revêt un caractère symbolique prééminent. Étroitement lié à l’avènement de la République, cet espace public fait office de marque de prestige pour l’ensemble de la nation turque, un lieu de liberté à la fois récréatif et culturel, entouré d’établissements de tout genre. Plusieurs gouvernements ont été embarrassés par les manifestations y étant organisées à l’occasion du 1er mai. Enfin, last but not least, à la fin des années 1990, alors qu’il était encore maire d’Istanbul, Erdogan a dû faire face à une vaste polémique découlant de rumeurs lui imputant la volonté d’édifier une mosquée au cœur même de la place. Ironie de l’histoire ?


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Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/

 

Une islamisation rampante de la société. En Turquie, une idée s’obstine : l’AKP aspirerait à l’islamisation progressive de la société. Il faut dire que l’analyse factuelle apporte de l’eau au moulin de ses adversaires. Ainsi, le gouvernement islamo-conservateur tient le pays en lisières et met en œuvre une politique au mieux équivoque, aidé en cela par des médias vassaux et une opposition réduite au silence. Mais peut-on pour autant parler de vieilles lunes islamistes ?  Les manifestants ont-ils raison d’agiter le chiffon rouge de la théocratisation des institutions ?  Outre les restrictions portant sur l’alcool et les polémiques soulevées à l’encontre de Turkish Airlines, le pouvoir en place a effectivement multiplié les dérapages. Pourquoi donner au troisième pont du Bosphore le nom d’un sultan ottoman – Sélim 1er – qui a massacré plus de 40 000 alévis (des musulmans libéraux issus du chiisme, fortement implantés en Turquie) ?  Comment expliquer cette mise au pas de l’armée, de la presse et de la justice, notamment via les affaires Ergenekon et Bayloz ?  Peut-on y déceler autre chose que le signe d’un pouvoir qui aspire à l’hégémonie, qui n’hésite en aucun cas à mettre sous les verrous ses détracteurs ?  Pourquoi autoriser – donc légitimer – le port du voile islamique dans certaines universités ?  Comment tolérer la condamnation pour blasphème du pianiste Fazil Say ?  Quid alors de la liberté d’expression ?  Que signifie vraiment cette interdiction de vendre des boissons alcoolisées durant la nuit ou à proximité des écoles et des lieux de culte ?  Et comment ne pas crier au scandale devant ces sournoises tentatives de limiter le droit à l’avortement ou de prohiber l’adultère ?  Pourquoi ces injonctions répétées portant sur la nécessité de faire au moins trois enfants ?  Et la suppression de la pilule du lendemain ?  Les contestataires de la place Taksim, à l’aune de ces éléments, ne pouvaient mésestimer la menace d’islamisation de la Turquie. C’est la raison pour laquelle ils tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. D’autant plus que l’AKP ne s’arrête pas là : à l’école, en plus du cours de religion obligatoire, le nouveau programme prévoit l’enseignement optionnel du Coran. Le Premier ministre Erdogan ne cache d’ailleurs pas son ambition de former une « jeunesse religieuse ». De quoi rebuter laïcs et libéraux. Et ce ne sont certainement pas les centaines de journalistes, avocats, étudiants, militants politiques ou Kurdes qui croupissent en prison, accusés de « terrorisme », qui vont les rassurer. Petite piqûre de rappel forcément salutaire : avant même d’endosser le costume de Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan avait promis de construire des minarets dans tout Istanbul. Et on lui doit en outre cette citation à tout le moins déroutante : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats» Et si l’homme porté au pouvoir par la crise financière et l‘instabilité politique, celui qui est parvenu à multiplier par trois le revenu par habitant, celui qui a généralisé l’accès à l’éducation et à la santé, cherchait en fait à piétiner l’héritage kémaliste ?  Une question qui doit tarauder plus d’un républicain…

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Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/


Vers une révolution de palais ?  En l’absence du Premier ministre, en tournée au Maghreb, le président Abdullah Gül et le vice-Premier ministre Bülent Arinç ont tenu les rênes du pays. L’occasion pour eux de s’inscrire en faux contre Recep Tayyip Erdogan et de faire montre d’ouverture. Une manière aussi, peut-être, de se positionner en vue des futures échéances électorales. Les dissonances ont en tout cas foisonné au sommet de l’État, le président turc se permettant même de jouer des épaules pour mieux se poser en concurrent naturel de l’ancien maire d’Istanbul. Et quand on sait, en outre, qu’Abdullah Gül et Bülent Arinç sont réputés proches de la confrérie religieuse de Fethullah Gülen, un intellectuel et imam turc installé aux États-Unis, principale force d’opposition à Erdogan dans la mouvance politique musulmane, on peut légitimement se questionner quant à la stabilité du pouvoir en place. Pourtant, Gül et Erdogan ont longtemps été des compagnons de route inséparables, les deux étoiles montantes du parti Refah dans les années 1990. Ensemble, ils ont réinventé l’islamisme en fondant l’AKP, le Parti pour la justice et le développement. Mieux encore : en 2002, alors qu’Erdogan est toujours frappé d’une peine d’inéligibilité, Abdullah Gül occupe la fonction de Premier ministre. Mais, en 2007, quand ce dernier accède à la présidence en dépit des réticences de son « ami », la machine se grippe, la tension monte et l’hostilité se fait jour. Qu’on se le dise : les prochaines échéances électorales risquent encore d’exacerber un peu plus la rivalité qui oppose les deux hommes forts de l’AKP. Car, au terme de son troisième mandat, en 2015, Erdogan ne pourra plus prétendre au poste de Premier ministre. Il pourrait dès lors se rabattre sur une présidence revalorisée : en effet, pour la première fois, l’année prochaine, le titulaire du fauteuil résultera directement du suffrage universel. Le Premier ministre rêve de saisir l’occasion pour réécrire la charge, aujourd’hui essentiellement honorifique. Car si Ankara venait à adopter un régime à la française ou à l’américaine, voire un mélange des deux, il pourrait, en cas de victoire, conserver les commandes du pays. Un scénario que l’on croirait tout droit sorti de l’imagination d’un certain Vladimir Poutine. C’est dire…

 

 

Lire aussi :

Turquie : Erdogan s’attaque (encore) à l’alcool – LSV #8

Révolution en Syrie : deux tableaux parallèles

Tiananmen, 1989 : la Chine ébranlée


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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 19:05

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C’était il y a vingt-quatre ans précisément. Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’Armée populaire de Chine ouvre le feu sur les jeunes manifestants qui occupent depuis plusieurs semaines la place Tiananmen. Cet événement sonne le glas du « printemps de Pékin ».

 

Dès 1979, Deng Xiaoping lance des réformes d’envergure afin de libérer l’économie chinoise de ses carcans. La communauté internationale ne se prive pas d’applaudir cet aggiornamento politique à tout le moins inattendu. Très vite, les entreprises occidentales, notamment américaines, vont affluer et investir en masse dans l’Empire du Milieu. L’exode rural commence alors à poindre : des milliers de paysans quittent chaque jour leur province d’origine pour s’installer là où les emplois se créent. Ce phénomène de migration, inenvisageable sous Mao, qui contrôlait strictement les mouvements de population, conduit de nombreux travailleurs à rejoindre les usines, qui poussent comme des champignons. Sans crier gare, un essor économique sans précédent s’amorce.

 

C’est pourtant dans ce contexte prometteur que le sang va couler à Pékin. En 1989, un mouvement de contestation prend de vitesse le pouvoir en place et le camp pro-démocratie. Tant le PCC que Deng Xiaoping y laisseront des plumes. De cette révolte populaire, le monde retiendra un symbole : l’image d’un manifestant esseulé faisant front aux chars de l’armée.

 

Hommage ou mouvement de contestation ?

 

Le 15 avril 1989 est annoncée officiellement la mort de Hu Yaobang. Depuis son limogeage deux ans plus tôt, la popularité de cet ancien secrétaire général du PCC demeurait à son zénith. Un mouvement de sympathie s’empare alors de Pékin, qui lui rend un hommage appuyé, saluant notamment ses aspirations réformatrices. Déjà, certains profitent de l’occasion pour demander au Parti unique d’accélérer la refonte du paysage socioéconomique national. Alors que les revendications foisonnent, les étudiants chinois montent en première ligne et font entendre leur voix. Ils se rendent en nombre devant le monument aux héros, place Tiananmen, pour célébrer la mémoire de Hu Yaobang.

 

Quelques jours plus tard, le 20 avril, plusieurs milliers de personnes se présentent devant l’entrée de Zhongnanhai, la « nouvelle cité interdite », afin de réclamer une réévaluation de l’action de l’ancien patron du PCC. Et ce n’est pas tout : figurent parmi les doléances des appels à la liberté d’expression et à la lutte contre la corruption. Le gouvernement, malavisé, choisit de répondre aux revendications par la violence. À défaut de communiquer, les autorités publiques agitent les matraques. Il n’en faut pas davantage pour pousser le mouvement pro-démocratie à se structurer. C’est ainsi que les étudiants se mettent à créer des associations autonomes pour remplacer les unions officielles liées au Parti.

 

Les manifestants investissent Tiananmen

 

Le 13 mai, certains manifestants commencent à observer une grève de la faim. Les Pékinois investissent peu à peu la place Tiananmen, rejoignant ainsi des étudiants déjà largement mobilisés. Les pommes de discorde se font jour : les Chinois se plaignent tour à tour du coût de la vie, d’une justice jugée défaillante, d’une liberté considérablement entravée et de la corruption des cadres du régime. Peu après, le 17 mai précisément, une réunion tenue chez Deng Xiaoping tourne au pugilat : le patron du PCC, Zhao Ziyang, et son lieutenant, Bao Tong, sont accusés de soutenir le mouvement étudiant. La tension grimpe parmi les officiels. Le président évoque une anarchie naissante et un risque de contagion pouvant mener, à terme, à une perte de contrôle totale. Il va même jusqu’à suggérer l’instauration de la loi martiale. On sent le souffle du Premier ministre, le conservateur Li Peng, dans sa nuque.

 

Le 18 mai au matin, Zhao Ziyang, secrétaire général du PCC, décide de jeter l’éponge. Le prédécesseur de Li Peng refuse de marcher dans les pas d’un pouvoir qui s’apprête à brutaliser son peuple. Dès le lendemain, il part à la rencontre des manifestants, accompagné du futur Premier ministre Wen Jiabao. Sentant la menace de l’affrontement poindre, il demande aux contestataires de regagner leur foyer. Les événements vont lui donner raison : la loi martiale est promulguée le 20 mai.

 

L’armée entre en jeu

 

Des murs humains se dressent en vue de freiner l’avancée des soldats. Les manifestants s’opposent pacifiquement à l’armée, au risque d’en subir les (lourdes) conséquences. Du 20 mai au 3 juin, l’APL apparaît comme paralysée dans une capitale qui entre en ébullition. Les troupes qui circulent à Pékin ont l’ordre de ne pas menacer la foule. Jusqu’ici, les chargeurs demeurent vides…

 

Alors que les étudiants se raréfient, les chômeurs investissent à leur tour la rue. On observe, à cet instant, des signaux contradictoires de résignation et de radicalisation. Mais l’évolution de la contestation laisse penser au pouvoir que la maison brûle. Car la loi martiale, au lieu de calmer les ardeurs populaires, a eu pour seul effet d’irriter un peu plus les foules mobilisées. Alors que tout porte à croire que la violence est évitable, voire inutile, l’inexpérience des deux camps va les amener à prendre les mauvaises décisions, mettant progressivement le feu aux poudres. Les manifestants refusent de faire marche arrière par crainte de présenter un visage docile, tandis que le PCC, obsédé par sa crédibilité, ne bouge pas d’un pouce en vue de parvenir à un compromis acceptable. On assiste par conséquent à un vulgaire jeu de postures. Il va s’avérer destructeur.

 

« Nettoyer » la place

 

Après des semaines de tergiversations, l’armée reçoit, le 3 juin, l’ordre de « nettoyer » la place. Mais les consignes officielles exigent que le sang ne coule pas à Tiananmen. La plupart des scènes de violence seront donc à déplorer dans les avenues adjacentes et dans les quartiers voisins. Pékin devient le théâtre de lynchages de soldats, de tirs contre des barrages humains et d’exécutions sommaires. Une barbarie immodérée y sème la mort et le chaos. Le bilan se révélera extrêmement lourd : des centaines, voire des milliers, de vies injustement sacrifiées. Quant aux blessés, ils se comptent en légions. Certains suspecteront même les autorités chinoises d’avoir calciné des corps pour effacer toutes traces des événements. Ce massacre, que le pouvoir cherche aujourd’hui à passer sous silence, impactera considérablement l’Empire du Milieu. Il isolera temporairement le pays et écornera durablement l’image du réformateur Deng Xiaoping.

 

 

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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 16:44

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Funny Games (1997). Déjà auréolé de deux Palmes d’or, respectivement pour Le Ruban blanc (2009) et Amour (2012), Michael Haneke compte sans conteste parmi les plus grands cinéastes contemporains. Et s’il a pris les commandes d’une grosse dizaine de longs métrages depuis ses débuts, Funny Games restera à jamais son premier coup d’éclat cinématographique. Thriller horrifique doublé d’un drame psychologique, ce film coup-de-poing s’inscrit dans un cadre au mieux oppressant, mettant en scène deux jeunes bourreaux impitoyables que rien n’arrête. Symbole de leur barbarie : l’enfer vécu par cette famille sans histoire, prise au piège, harcelée, séquestrée, brutalisée et froidement assassinée. Creusant au cœur même de la démence, le cinéaste autrichien filme – au cordeau – ces déviances qui jamais ne lâchent la bride. Atroce par les supplices qu’il exhume, clinique par l’examen de conscience qui affleure en filigrane, Funny Games a tout du jeu sordide de manipulation, dopé pour le coup au désespoir et à la cruauté. Côté technique, Michael Haneke parvient sans mal à se jouer des faibles moyens disponibles : si la photographie pèche souvent, la mise en scène se révèle en revanche percutante et la narration, imparable. Le script, quant à lui, brille de mille feux : le réalisateur n’hésite pas à intégrer des éléments fantaisistes, à briser le quatrième mur et à faire valoir l’« aspect ludique » de la torture si cher à ses personnages. Aidé en cela par un casting irréprochable, il confère une dimension inédite aux obsessions humaines et interroge avec brio les frontières morales régissant les sociétés modernes. Les plus attentifs décèleront même dans Funny Games les prémices de la grammaire « hanekienne » : plans contemplatifs, longueurs revendiquées, ponts entre les genres et métaphores indicibles. Un cinéma singulier, qui confine souvent à la poésie visuelle. (8/10)


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Le Moins : Funny Games U.S. (2007). Quand Gus Van Sant décide de revisiter le mythique Psychose d’Alfred Hitchcock, cela a pour conséquence de faire froncer plus d’un sourcil. Pourtant, la démarche du pape du cinéma indépendant se veut à tout le moins digne d’intérêt : il y transpose non seulement ses propres vision et sensibilité, mais confère également à l’indémodable classique du suspense des couleurs opportunes. Tous les remakes, pour autant, ne parviennent pas à donner un second souffle aux œuvres qu’ils entendent réinventer. Ainsi, Funny Games U.S., signé Michael Haneke, se contente de singer bêtement son modèle, Funny Games version autrichienne, frappé du même sceau. Jamais il ne parvient à le surpasser, et encore moins à surprendre qui que ce soit. Après dix minutes à peine, une question nous taraude déjà : quand chaque plan, chaque ligne de dialogue et chaque décor renvoie péniblement à l’œuvre originale, faisant tout juste figure de copie conforme – voire de contrefaçon –, le tout sous la coupe du même cinéaste, n’est-on pas en présence d’un exercice de style aussi vain que lassant ?  Certains rétorqueront, à raison, que les deux longs métrages partagent strictement les mêmes qualités et insuffisances. Mais ce serait nous faire prendre des vessies pour des lanternes ; ce pâle remake n’en reste pas moins tout bonnement superflu. Pis, le mimétisme confondant, souvent indigeste, ne nous épargne rien, ou presque. On notera tout au plus deux ruptures manifestes, résidant d’une part dans la distribution des rôles – impeccable – et, d’autre part, dans le rehaussement des moyens techniques mis à la disposition de Michael Haneke – ce qui n’est pas pour nous déplaire. Vraiment pas de quoi récuser l’accusation de vulgaire opération marketing, exclusivement destinée à séduire le public américain. Quoi qu’il en soit, si Funny Games U.S. fait immanquablement pschitt (selon la formule consacrée), c’est parce qu’un simple lifting n’a jamais suffi à faire un grand film. Un cinéaste de cette trempe pouvait-il l’ignorer ?  (6/10)

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 05:46

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Source : LeFigaro.Fr

 

À l’instar du Liban, son turbulent voisin, la Syrie a tout de l’irréductible mosaïque confessionnelle. Gouverné par la minorité alaouite, dont est issu l’implacable président Bachar al-Assad, le pays compte presque 70 % de sunnites et environ 10 % de chrétiens. Ces derniers, depuis mars 2011, amorce de la guerre civile, laissent apparaître de profondes divisions quant à l’attitude à adopter face au pouvoir en place. Certains d’entre eux restent loyaux envers Bachar al-Assad, tandis que d’autres rejoignent la lutte armée ou optent pour l’émigration, notamment en Turquie. Les alaouites étant relativement proches des chiites, l’Iran et le Hezbollah libanais – qui a laissé des plumes dans les combats – demeurent en toute logique les principaux soutiens d’un régime désormais aux abois. L’Arabie saoudite, la Turquie et les petites monarchies du Golfe, redoutant la formation d’un « croissant chiite » (Liban, Syrie, Irak, Iran) hostile à leurs intérêts, s’inscrivent en première ligne, aux côtés d’une rébellion largement sunnite, contre le gouvernement syrien. Enfin, au nord du pays, on constate l’émergence d’une vaste zone kurde quasi auto-administrée, potentiellement déstabilisatrice pour toute la région.

 

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Source : CourrierInternational.Com

 

La Turquie n’a pas tardé à tirer la sonnette d’alarme. Voyant les réfugiés s’entasser dans des camps de fortune inadaptés, elle a multiplié les mises en garde : tôt ou tard, l’exode massif induit par la guerre civile syrienne débouchera sur des problèmes majeurs, tant sanitaires et logistiques que démographiques. Aujourd’hui, la situation intenable à laquelle font face les pays limitrophes lui donne mille fois raison. Si la Jordanie et le Liban sont les premiers à en subir les (lourdes) conséquences, Ankara et Bagdad ne sont pas en reste. Les camps y prolifèrent, accueillant de plus en plus de réfugiés fuyant le massacre syrien. Et cela occasionne souvent, au passage, une confusion inqualifiable, notamment sur le plan du recensement. À l’heure actuelle, le nombre de Syriens ayant quitté leur pays dépasse allégrement les 1 400 000. Pis encore : le Liban se met à importer le conflit, comme le prouvent les violences récemment déplorées à Tripoli. De quoi réveiller de vieux démons sur lesquels tout pacifiste souhaiterait pourtant tirer un trait.

 

 

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Le monde en 100 personnes


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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 05:45

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Production estampillée HBO, Girls raconte le quotidien d’un groupe d’amies dans la jungle urbaine américaine. Jamais à court d’idées, Lena Dunham, créatrice et principale interprète, y décline son vécu, ses doutes et ses espoirs déchus. La main au collet, le pied au plancher, la jeune réalisatrice s’attelle à la mise en scène des corps et au désamorçage de clichés. Jubilatoire.

 

Entre l’aguerri Larry David et le virtuose Terence Winter, la gouaille de Lena Dunham contraste quelque peu. Pourtant, la révolutionnaire HBO n’a pas hésité à lui confier les rênes d’une production désormais phare : la bien nommée Girls, téléfiction à la fois iconoclaste et résolument ancrée dans son époque. Signe irréfutable d’une industrie qui lui tend les bras, la série peut se prévaloir du soutien de l’inoxydable Judd Apatow, pape de la comédie américaine, crédité ici en tant que producteur. Qu’on se le dise : Lena Dunham polarise désormais toutes les attentions et ne compte certainement pas s’arrêter à quelques Golden Globes méritoirement glanés.

 

Le langage des corps

 

Le septième art nous a habitués à la mise en scène des corps. Dénudés ou meurtris, ils ont de tout temps contribué aux mécanismes émotionnels en œuvre dans le cinéma. Récemment encore, l’esthète Steve McQueen les employait comme moyen d’expression (dans Hunger) et comme prison charnelle (dans Shame). Avec Girls, Lena Dunham s’inscrit sans complexe dans cette logique. D’aucuns l’accusent d’ailleurs de saisir n’importe quel prétexte pour se déshabiller. C’est dire…

 

Pourtant, l’actrice américaine n’a rien de la nymphette aux boucles d’or. Son allure atypique et ses rondeurs disgracieuses prêteraient plutôt à la moquerie. Mais elle n’en a cure. Elle cherche avant tout à transgresser les genres, à véhiculer du sens, à déjouer les clichés sur la féminité, à témoigner d’une liberté revendiquée, à faire écho à son époque. Alors, comme Steve McQueen, elle fait du corps un vecteur central de communication, un sujet de pensée. Mieux encore : elle écrit et filme la nudité comme un facteur comique plutôt qu’un élément érotique. Un coup de force aussi rare qu’audacieux. Une réinvention des codes en vigueur.

 

New York, tombeau des illusions ?

 

Les apparences se révèlent parfois trompeuses. Malgré les embûches qui lui sont inhérentes, Lena Dunham ne cesse de crier sa fascination pour New York – à l’instar d’un Woody Allen. Jugez plutôt : Hannah, le personnage qu’elle incarne à l’écran, arpente les rues avec un air désenchanté, doit composer avec la précarité, flirte avec le néant professionnel et entretient une relation amoureuse mi-figue mi-raisin. Mais jamais elle ne quittera la mégapole ; elle s’y accroche fermement. Peut-être parce que c’est la terre de toutes les opportunités ?

 

Et que dire alors de cette trame hautement symbolique ?  Quatre jeunes femmes, qui s’acheminent avec peine vers l’âge adulte, choisissent New York pour théâtre de cette douloureuse transition. La ville apparaît dès lors comme un point de départ judicieux, une sorte de passage obligé, séduisant et surtout formateur. Ainsi, en dépit des espoirs déchus et des mines décrépites, la « Grosse Pomme » relève plus du bâtisseur de rêves que du tombeau des illusions.


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L’anti-Sex and the City

 

D’emblée présentée comme la Sex and the City des années post-crise financière, Girls s’inscrit pourtant en faux contre cette image d’Épinal. Si, effectivement, les deux séries officient sur HBO et dressent le portrait de quatre amies new-yorkaises, la filiation s’arrête toutefois là. Quand la première exulte, la seconde déprime. Darren Star jetait de la poudre aux yeux et vendait du rêve ; Lena Dunham a les pieds collés au sol et donne dans le terre à terre.

 

Tournant par là le dos à son aînée, Girls joue la carte de la sublimation du pire et porte la voix d’une génération incrédule. C’est ainsi que la désillusion s’y décline à l’infini, étouffant (presque) toute fantaisie. Même le sexe y semble ennuyeux et las. Un peu comme s’il fallait forcer le trait pour gagner en authenticité. Mais qu’importe : la formule fait mouche, et c’est bien l’essentiel.

 

Girls, la bande des quatre

 

Dans Girls, il y a l’écrivaine quelque peu déboussolée, l’introvertie par trop réfléchie, l’imprévisible bohème et la vierge candide. Quatre personnages féminins résolument dissemblables, qui se complètent et tentent ensemble de déjouer les écueils de la jungle new-yorkaise. Au menu : tracas professionnels, familiaux et sentimentaux, le tout contrebalancé par une amitié à tout crin.

 

Avec un certain sens du loufoque, Lena Dunham s’attaque aux images réductrices tenant lieu de dogmes irréfragables. Son écriture évite tout effet de manche pour mieux se concentrer sur l’essentiel : le portrait d’une bande d’amies en proie aux épreuves et aux doutes. Format oblige, Girls imprime un rythme soutenu et déploie ses dialogues chocs avec une minutie d’orfèvre. Loin des pompeuses téléfictions usées jusqu’à la corde, elle fait montre d’une authentique originalité et cultive un propos salvateur, tour à tour décalé, déprimé, jubilatoire et sarcastique. Se posant en subtile radiographie de la jeunesse urbaine états-unienne, elle peut en plus se targuer d’une justesse jamais récusée. Un fait suffisamment rare pour être souligné.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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