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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 20:01

Michel Bôle-Richard a décidé de raconter Israël au présent. Son histoire mouvementée, traversée de crises et de conflits, est reléguée aux arrière-plans d'une nouvelle forme d'apartheid, dont l'ancien correspondant du Monde a fait son objet d'étude. Produisant une réflexion comparative mue par des années de journalisme en Afrique du Sud et en Israël, l'essayiste radiographie un système ségrégatif d'une actualité brûlante, dont les dispositifs réglés paraissent de nature à annihiler les faibles espoirs d'indépendance palestinienne. L'état des lieux a quelque chose de profondément alarmant, particulièrement en raison de mimétismes flagrants avec la politique de « développement séparé » longtemps en vigueur en Afrique du Sud. Les effets de miroir foisonnent en effet comme les bactéries en eaux usées : la Cisjordanie morcelée renvoie aux bantoustans réservés aux Noirs ; les rapports entre communautés se réduisent à leur portion congrue, comme peuvent en témoigner les 64 % des Juifs qui ne s’aventurent jamais en secteur arabe ; la ville d'Hébron est désormais coupée en trois et en voie de désertion dans ses parties non juives ; le grignotage territorial s'applique à quelque 78 % de la Palestine historique ; les 1,6 millions d'Israéliens arabes se contentent péniblement d'un statut de citoyens de seconde zone ; à l'instar des Afrikaners, les sionistes se considèrent comme « un peuple élu de Dieu » et « missionnaire », « qui a trouvé la terre promise » ; depuis la création de l’Autorité palestinienne en 1994, la population arabe n'a cessé de croître, allant jusqu'à doubler, sans que les allocations en eau progressent ou que les exigences nécessaires à l'ouverture de nouveaux puits soient assouplies ; même l’Assemblée générale de l’ONU définit l’apartheid de telle sorte qu’Israël semble s'en rendre coupable au quotidien : entrave à la circulation, obstacle à la libre résidence, liberté d’expression limitée... Si les systèmes de marginalisation, de discrimination et d'oppression restent peu institutionnalisés, la ségrégation raciale demeure néanmoins la norme, comme l'a confirmé le Tribunal (d'opinion) Russell : « Les autorités israéliennes mènent des politiques concertées de colonisation et d’appropriation de territoires palestiniens. »

 

Les populations non juives subissent chaque jour un faisceau de mesures discriminatoires occasionnant leur déclassement graduel. « En 2009, 53,5 % des familles arabes sont classifiées comme pauvres – contre une moyenne de 20,5 % pour l’ensemble des Israéliens. Le revenu moyen des Palestiniens est de 32 % inférieur en 2008 (685 $ contre 1 465 $). Le taux de chômage arabe est de presque quatre points supérieur. Une priorité à l’embauche dans la fonction publique est accordée aux Juifs, qui effectuent leur service militaire alors que les Arabes en sont dispensés pour des raisons politiques et historiques. » Si ces éléments portent en leur sein un profond désarroi, ils ne constituent pourtant qu'un clou de plus enfoncé dans le cercueil des Territoires. C'est ainsi que Michel Bôle-Richard explique comment le blocus de Gaza enferre une enclave surpeuplée dans la misère, l'indigence et la déshérence. Il revient sur le caractère non démocratique de la déchéance de nationalité et de la révocation des permis de résidence, qui se décident souvent de manière coercitive et frappent avant tout les populations arabes. Quant à savoir quel regard portent les Israéliens sur leurs homologues palestiniens, un sondage de l’université de Haïfa, publié en mai 2011, atteste que 32,5 % des Juifs se prononcent en faveur de la suppression du droit de vote des Arabes. Un chiffre étourdissant, qui grimpe même à plus de 50 % chez les jeunes. Dans le même ordre d'idées, près de la moitié des Israéliens ne voudraient pas d'un Arabe comme voisin ou dans la classe de leur enfant (42 % dans les deux cas). La multiplication des checkpoints, les contrôles militaires zélés ou le mur de séparation entravent quant à eux largement la circulation des travailleurs palestiniens : « Quatorze check-points contrôlent l’accès à Jérusalem et quatre-vingts autres barrent les paysans de leurs champs coupés en deux ou séparés de leur habitation. Pour les franchir, ils doivent obtenir des permis. » Ces dérives sécuritaires finissent par lasser et décourager les forces vives d'une communauté toujours plus paupérisée, enfermée dans des bantoustans qui ne disent pas leur nom. L'accès aux ressources (énergie, eau) est un autre élément porté au crédit d'une politique discriminatoire. Non seulement les Juifs peuvent se prévaloir d'une priorité absolue en la matière, mais en outre les 450 000 colons israéliens de Cisjordanie utilisent davantage d’eau que les 2,3 millions de Palestiniens, dont les réserves se voient parfois prises pour cible pendant les innombrables opérations militaires.

 

Dès 1948, dans la foulée des combats pour l'indépendance, « près de 750 000 Palestiniens sont contraints de quitter leur domicile par la force », tandis que « cinq cent trente et un villages disparaissent ». Les villes mixtes sont vidées de leurs habitants arabes, lesquels « sont aujourd’hui près de 5 millions installés dans 59 camps, dont 8 à Gaza et 19 en Cisjordanie ». Ce que l'historien israélien Shabtai Teveth qualifie de « péché originel » a trouvé un prolongement naturel dans les politiques menées ces cinquante dernières années par l'État hébreux : Jérusalem fut progressivement judaïsée, agrandie et encerclée par des implantations juives phagocytant les terres environnantes ; les maisons des Arabes ayant fui les conflits ont été accaparées et redistribuées à des Juifs ; la vieille ville a été peu à peu purgée de ses populations non judaïques ; 40 % des habitants de Cisjordanie n’ont plus la moindre possibilité d'effectuer leur prière à la mosquée Al-Aqsa ou au dôme du Rocher ; le statut de résident des Palestiniens de la capitale s'avère non seulement difficile d'accès, mais répond en outre à des considérations raciales, puisque les Arabes y sont soumis à d'autres règles, bien plus strictes, que les Juifs. Concernant ce dernier point, il faut encore souligner que la loi israélienne permet de surcroît de révoquer le droit de résidence à toute personne s’absentant trop longtemps de chez elle, des étudiants partis à l’étranger par exemple. Ces mesures restrictives s'appliquent presque exclusivement aux Palestiniens. L'objectif inavoué d'un basculement démographique tient désormais lieu de secret de Polichinelle. Comment justifier d'ailleurs que le retour soit permis pour les membres d’une diaspora juive datant d’il y a quelque deux mille ans, tandis qu'il reste formellement interdit pour une diaspora arabe encore présente il y a... 65 ans ? Alors qu'il dessine peu à peu les contours d'une détresse diffuse et protéiforme, Michel Bôle-Richard continue de sonner le tocsin : « Pourquoi un Israélien peut-il quitter son pays pour le restant de ses jours sans que personne ne suggère que sa citoyenneté soit révoquée alors qu’un Palestinien, né sur place, n’est pas autorisé à le faire ? Pourquoi un Israélien peut-il épouser une étrangère et obtenir un permis de résidence pour sa femme alors qu’un Palestinien ne peut épouser sa voisine qui vit en Jordanie ? Cela n’est-il pas de l’apartheid ? ». Il poursuit un peu plus loin : « Doit-on ne pas dénoncer le fait que depuis la guerre des six jours en 1967, plus de 700 000 Palestiniens sont passés par les prisons militaires, soit 20 % de la population des territoires occupés ? Sait-on que, depuis le début de la première Intifada en décembre 1987, près de 8 400 Palestiniens ont péri dans le conflit ainsi que plus de 1 500 Israéliens ? » Encore faudrait-il évoquer le sort des détenus administratifs, ces Palestiniens privés de liberté pendant six mois – renouvelables jusqu’à plusieurs années ! – sans l'ombre d'une inculpation ou d'un jugement. De là à penser que l'on se trouve en présence d'une forme « apaisée » d'apartheid, inquiétante mais non institutionnalisée, il n'y a qu'un pas... que l'auteur franchit sans ménagement aucun.

 

Que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, les visages sont couverts d'un voile de lassitude et de tragédie. L'ombre israélienne recouvre les rues et assombrit les perspectives. Les plaintes exprimées à l'encontre Tsahal demeurent non traitées, classées sans suite, ou soldées par des sanctions symboliques. Les donations et aides internationales servent avant tout à reconstruire ce que l'armée israélienne bombarde, pilonne et détruit, l'aéroport, le port et les infrastructures gazaouis formant en cela des exemples édifiants. Les poussées électorales du Hamas se font sur le terreau fertile du désespoir et des privations. Comme le note très justement Michel Bôle-Richard : « après l’enlèvement du soldat Gilad Shalit, un nouvel engrenage se met en marche. Israël bombarde la centrale électrique et les ponts de Gaza puis déclenche une opération militaire qui fera près de 300 morts. De la zone industrielle d’Erez, au nord, ne reste qu’un tas de gravats. Gaza la sulfureuse, totalement cadenassée, se transforme en un vase clos où les passions s’exacerbent. » Mais que répondre au juste aux discriminations et oppressions de toutes sortes ? Peut-être ce « BDS » sur lequel revient l'auteur, un savant alliage de boycott, de désinvestissement et de sanctions, que beaucoup appellent de leurs voeux pour infléchir les positions israéliennes. En attendant, les populations arabes continuent de souffrir, dans un désintérêt quasi général...

 

 

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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 06:13

Avec ses longs travellings exécutés caméra à l'épaule, Darren Aronofsky se cramponne et s'ajuste à son personnage principal, le vieillissant catcheur Randy Robinson. Il l'immortalise de dos, avec le souci du réalisme, faisant déambuler sa silhouette imposante aux quatre coins d'un New Jersey sale et grisant, devenu le prolongement naturel des nombreux astres morts qu'il abrite. Coutumier de l'exercice, le réalisateur de Black Swan met en scène un corps meurtri, balafré, bientôt ensanglanté, dans des combats tant truqués que vampirisés par l'exaltation publique. « The Ram » a beau être une ancienne star, posséder des figurines à son effigie et s'afficher sur des posters dans des chambres d'ado, il sait que la magie n'opère plus depuis longtemps. Au moment où s'amorcent les premières images de The Wrestler, il n'est déjà plus qu'un has-been de plus, fauché et fragile du coeur, gorgé d'anabolisants et de contrariétés, en situation de rupture avec sa fille, amoureux d'une strip-teaseuse qui feint l'indifférence à son égard...

 

C'est dans ce climat de fin de règne que Darren Aronofsky dévoile l'envers du décor : à l'endroit du monde du catch d'abord, habitué aux petits arrangements et essentiellement fondé sur les apparences ; à l'égard de cette Amérique des laissés-pour-compte ensuite, qui repose tout entière sur les mêmes mécanismes fallacieux. Moins radical que Requiem for a Dream, The Wrestler n'en est pas pour autant moins impitoyable dans ses observations : incapacité manifeste à quitter le monde du spectacle ; anciennes gloires déchues, dévitalisées et vivotant de petits boulots ; jeunisme permanent, dans le strip-tease comme au catch... Sur ces quelques points, il se rapproche volontiers du Fedora de Billy Wilder ou du The Artist de Michel Hazanavicius, deux métrages sondant la déchéance inexorable et douloureuse des stars de cinéma.

 

La jonction a quelque chose de touchant. Entre Mickey Rourke et Randy Robinson, il y a comme un écho, une résonance singulière, un lien inaltérable. Tous deux s'enferrent dans un anonymat contraint, de sombres histoires de drogues et l'espoir inavoué d'un reborn inattendu. Ils portent en eux l'alliance explosive de la rédemption et de l'autodestruction, les deux se poursuivant sans cesse dans une course effrénée à somme nulle. Darren Aronofsky dépeint cette ambivalence avec finesse et à-propos, dans un portrait âpre et compassionnel, résumé en un plan-séquence des plus inspirés : Randy traverse des couloirs dédaléens pour rejoindre les arrière-salles de la boucherie qui l'emploie, le tout sur fond d'acclamations plurielles et hystériques, comme s'il s'apprêtait à monter sur le ring. C'est le choc incontrôlé de deux mondes, celui du passé et du présent, deux états se télescopant dans un mouvement continu d'errance existentielle. Cette même justesse de traitement est réservée à Pam, la vieillissante strip-teaseuse, par ailleurs mère esseulée et désargentée, campée par la trop rare Marisa Tomei. Un peu comme si le ciel de The Wrestler n'était peuplé que d'étoiles qui se meurent...

 

 

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 06:12

Quelques mois à peine avant la disparition tragique de Martin Luther King, en plein mouvement des droits civiques, Norman Jewison prit le parti de porter sur grand écran un roman de John Ball plongeant ses racines dans le racisme ordinaire et la discrimination encore à l'oeuvre dans les anciens États esclavagistes du sud des États-Unis. Bercé par les partitions inspirées de Quincy Jones, échafaudé selon un montage remarquable – et remarqué – de Hal Ashby, Dans la chaleur de la nuit prend effet dans une petite ville ségrégationniste du Mississippi, où le racisme apparaît de manière institutionnalisée, comme peuvent en témoigner les agissements vitupérables d'un shérif tout sauf scrupuleux, le cynique et peu affable Bill Gillespie, campé par l'oscarisé Rod Steiger. C'est dans ces contrées inhospitalières, au fort potentiel de sidération, que le policier noir Virgil Tibbs, en poste à Philadelphie, va subir une injustice apparemment des plus courantes : il est arrêté sans ménagement dans un hall de gare, alors qu'il attend tranquillement une correspondance, et se trouve accusé, sans le début d'une preuve, d'un meurtre qui vient d'être commis à quelques encablures de là. Relâché après quelques heures sans l'expression du moindre regret, il se voit néanmoins contraint de coopérer avec les forces de l'ordre locales afin de démasquer le vrai coupable...

 

Entre Le Kid de Cincinnati et L'Affaire Thomas Crown, quelques années avant la dystopie glaçante Rollerball, Norman Jewison radiographie avec talent le quotidien d'une petite ville américaine vampirisée par un racisme endémique et une agrégation d'idées préconçues, menant des combats d'arrière-garde avec une volonté inébranlable. Respectant à la lettre les codes classiques du polar – faux suspects, enquête à cloche-pied –, Dans la chaleur de la nuit prend appui sur des sujets plus que jamais en prise avec l'actualité, confrontant des policiers mesquins, suants et peu regardants à un agent noir soucieux de débusquer une vérité qui ne cesse de se dérober. Classique antiraciste, le film de Norman Jewison ne se contente pas de sonder une police dysfonctionnelle, mue par les préjugés, incapable d'évaluer correctement l'heure d'un homicide, ou de déterminer le déplacement d'un cadavre ; il permet surtout, par une reconstitution probante, une plongée vertigineuse là où les plaques minéralogiques côtoient le drapeau confédéré, où les champs de coton s'étendent à perte de vue, où le petit personnel des maisons bourgeoises arbore la même teinte de peau que les faux coupables que des bandes ensauvagées pourchassent jusque dans des entrepôts désaffectés. Interprété par l'excellent Sidney Poitier, le premier acteur noir à s'être imposé à Hollywood, le flegmatique et rusé Virgil Tibbs, loin de toute posture victimaire, finira par reformater le jugement du shérif Gillespie et dévoiler les tenants et aboutissants d'un crime crapuleux. Sans se montrer ni revendicatif ni trop démonstratif, Norman Jewison parvient habilement à une forme de cinéma mature et engagée, très éloignée des potions sédatives servies tous les quatre matins.

 

 

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 13:30

Entamé au tout début des années 1940, le cycle originel des films noirs américains entonne peut-être, dès 1959, son chant du cygne. Pour beaucoup en effet, Le Coup de l’escalier se pose en ultime battement de cœur d’un genre qui influence aujourd’hui encore des générations entières de cinéastes. Chef-d’œuvre viscéral aux airs de caper movie, pétri par les mains expertes de Robert Wise, réalisateur de West Side Story (1961) et de La Maison du diable (1963), ce thriller désenchanté pose un regard froid et distant sur un triangle humain sous haute tension, composé d’un policier injustement évincé, d’un ancien soldat vieillissant aux penchants racistes affirmés et d’un chanteur noir désabusé, tiraillé entre son rôle de père et celui de joueur maladif, aussi criblé de dettes que dépourvu de perspectives.

 

Reprenons dans l'ordre. Le premier cherche à fomenter un braquage de banque dans l'espoir de s'extirper d'un « grenier » où il se sent à l'étroit ; le second, un militaire peinant à se réinsérer dans la société, essaie de (se) prouver qu'il est « encore trop jeune pour être jeté à la ferraille » ; le dernier subit des pressions financières multiples, tente de régler une lourde ardoise contractée auprès de voyous sans pour autant négliger la pension due à son ex-femme, qui s'avère tout à fait prompte à la réclamer, avocats à l'appui si nécessaire. Scénarisé avec malice et une minutie d’orfèvre, Le Coup de l’escalier fait écho à la faiblesse et aux contradictions des hommes, installe ses intrigues dans un climat de violence émotionnelle permanente, décline la condition humaine sous toutes ses formes, même les plus cyniques et intolérables. « On n’est plus au temps de la guerre de Sécession », lancera ainsi le vieux policier au soldat réactionnaire, lequel taxe sans sourciller de « négrillonne » une gamine croisée dans la rue, et affirme un peu plus tard n'accorder aucune confiance « à un type de couleur ». Un racisme ordinaire très en phase avec l'époque, qui conduira à des altercations aux conséquences variables.

 

Dès son ouverture, Le Coup de l’escalier trace les lignes cardinales d'un monde clos entièrement privé d'espoir. On y filme d'abord une flaque d’eau sur laquelle flottent toutes sortes de déchets, puis des avenues peu avenantes, presque sordides, avant de surexposer un visage marqué par le temps, las et contrarié. Les plans s'attardant ensuite sur des autoroutes dédaléennes et désincarnées, comme les séquences de tension galopante dans les bistrots, participent eux aussi de cette mécanique appuyée du désenchantement. Jean-Pierre Melville, qui tenait en haute estime l'oeuvre de Robert Wise, y puisa sans doute de quoi conforter ses propres obsessions, peut-être dans l'usuel « dernier coup » qui vire au désastre ou dans les effets de symétrie confrontant précisément les différents protagonistes. Filmé au cordeau et remarquablement distribué – Shelley Winters et Robert Ryan sont deux monstres sacrés du film noir –, Le Coup de l’escalier apparaît aujourd'hui encore indémodable et magistralement exécuté de bout en bout : reflets faisant sens, plongées vertigineuses, plans saisis à travers des stores, mouvements d'ombres sur un manège, caméra papillonnant tout en capturant l'horizon, zooms étourdissants, prises de vue normatives à même le sol... Nul doute qu'il y a du génie, et autant de désespoir, dans ce cinéma-là.

 

 

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 10:12

Existe-t-il un cadre plus usuel ? Une banlieue embourgeoisée, proprette, tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Les adultes y font leur footing au petit matin, les enfants s'amusent dans de vastes jardins fleuris et les chiens se promènent sur des trottoirs dallés sans déchets. Richard et Priscilla Parker y mènent une vie de couple heureuse et paisible, effleurant du bout des doigts ce rêve américain encore inentamé, prenant corps dans d'élégantes propriétés protégées du tumulte urbain. Un havre de paix avec lequel s'accordent parfaitement Eddy et Kay Otis, de nouveaux voisins fraîchement installés. Ils se montrent d'emblée avenants, courtois, bienveillants. Amicaux sans paraître trop envahissants ou indiscrets. Des gens appréciables, obligeants, avec lesquels des liens d'amitié se nouent prestement, presque sans crier gare. Pourtant, une forme de doute va s'infuser peu à peu, d'abord à la faveur d'une surprenante arnaque aux assurances, ensuite en raison d'une proposition sexuelle assez... inappropriée.

 

Et si on échangeait nos femmes ?

 

Il en faut parfois peu pour ronger un homme. Ainsi, de rencontre en conversation, Eddy se met à exercer un étrange pouvoir de nuisance sur Richard, éminemment sensible à son audace et sa prospérité. Il le confronte à ses aléas financiers, à son incapacité à aller au bout de ses idées, aux limites mouvantes d'un mariage indolent. Il sait que le pâle compositeur de jingles publicitaires rêverait de réaliser des albums, que le mari aimant peine à masquer sa fascination pour la beauté de sa nouvelle voisine, qu'il observe en cachette, tapi dans l'obscurité d'un bureau sans âme. C'est ainsi qu'Eddy, le flamboyant conseiller financier, prépare un terrain bientôt propice aux idées les plus extrêmes et saugrenues. Une entreprise de manipulation qui débouche sur un drôle de marché : le temps de quelques heures, en pleine nuit, favorisés par l'état de somnolence de leurs épouses, les deux voisins se glisseront chacun dans les draps de l'autre, dans l'espoir de satisfaire leurs fantasmes échangistes. Richard finit par accepter la proposition, ignorant tout de l'opération machiavélique dans laquelle il s'apprête à s'embourber. S'ensuivra une inculpation pour meurtre, un divorce et une descente aux enfers qui n'est pas sans rappeler L'Inconnu du Nord-Express ou Harry, un ami qui vous veut du bien. À l'instar de Jeux d'adultes, ces deux métrages mettent en scène, eux aussi, cette figure de l'inconnu qui s'immisce dans votre existence, jusqu'à la corrompre ou l'annihiler, comme si elle portait en son sein les conditions de votre propre déchéance. Une mauvaise rencontre et tout peut soudainement basculer. Sans prévenir. Sans espoir de rémission.

 

Quand les mythes se dissipent

 

Si elles en constituent l'élément central, Jeux d'adultes ne saurait néanmoins se résumer à quelques manoeuvres sournoises, ni même à l'enquête qui en découle, reléguée au second plan. Alan J. Pakula entend avant tout déconstruire les apparences fallacieuses, dissiper les illusions et faux-semblants. D'abord à l'endroit d'un cadre résidentiel fortuné et aseptisé, ensuite vis-à-vis d'un homme, Eddy Otis, chez qui tout n'est qu'artifices et prétextes à assouvir une cupidité et une mégalomanie sans bornes. Sa machination lui permet ainsi de prétendre à une prime de 1,5 million de dollars, pour laquelle il ira jusqu'à simuler le meurtre de sa femme, et consentir à s'en débarrasser comme d'un vulgaire virus automnal, sans le moindre scrupule. L'institution du mariage à l'épreuve de l'argent, en somme. Acerbe et cruel, Jeux d'adultes se joue en outre des codes sociaux et de la vanité des hommes, que Pakula prend plaisir à enferrer dans leurs propres errements et contradictions. Le désir, tant charnel que financier, est alors appelé à sonner le glas de conditions – conjugales, judiciaires, sociétales, existentielles – considérées à tort comme acquises et inaltérables.

 

Bien ficelé, sombre comme un éclat de carbone, bénéficiant d'un casting idoine – Kevin Kline, Mary Elizabeth Mastrantonio, Kevin Spacey –, Jeux d'adultes pâtit malheureusement d'une seconde partie moins incisive et maîtrisée, qui tend parfois à tourner quelque peu à vide, quand les éléments posés se mettent à produire des effets mimétiques, la détresse appelant la détresse, la cruauté appelant la cruauté. Une fois les mythes évacués et les symboles déconstruits, Pakula semble avoir dévoilé l'essentiel de son jeu – et de son propos. Jusqu'à un dénouement chargé d'une ironie... tout indiquée.

 

 

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 17:28

« Crocodile » n'a pas de bol. Après quelques gorgeons trop capiteux, pris d'ivresse, il se met à clamer fièrement des propos séditieux, anarchistes, qui le conduisent directement au cachot. À peine sa liberté recouvrée, son ancien employeur lui claque la porte au museau, tandis que des « compagnons » libertaires de circonstance prennent la décision, apparemment irrévocable, de le prendre sous leurs ailes trop protectrices. Ces nouveaux acolytes ont beau se montrer bedonnants de principes, ils se distinguent avant tout par des vols en série, des tirades scatologiques contre les capitalistes et une sorte de contrôle prudentiel sur leurs recrues les plus récentes, chose pourtant peu en phase avec leur soif inentamée de liberté. Trop lâche pour prendre la tangente, aussi dévitalisé qu'un vieux canasson, « Crocodile », jeune ouvrier parisien de son état, participe malgré lui à un braquage de banque qui tourne mal. À nouveau contraint de ronger l'os pénitentiaire, il profite d'une mutinerie pour se soustraire à la vigilance des gardes et prendre la mer. En fuite, le sourire fané et l'esprit en maraude, il échoue finalement sur une île indéterminée, prisonnier de son passé, néo-esclave d'un « hangar plein d’outils et de ferraille », c'est-à-dire mécanicien sur un petit vapeur, sans salaire ni perspectives, avec l'impossibilité de décamper en raison d'une réputation peu flatteuse, tenace, d'« anarchiste de Barcelone » exotique et légèrement fêlé.

 

Ce que Joseph Conrad dévoile par flashbacks, quelque part entre le Crainquebille d'Anatole France et L'Île du docteur Moreau d'Herbert George Wells, c'est la désintégration progressive d'un individu socialement intégré, un ouvrier français transformé au gré des circonstances en anarchiste de pacotille, juste bon à singer et ventriloquer, sans le début de la plus petite des convictions, mais avec la peur au ventre. Pris dans la mare boueuse des mouvements libertaires, là où les problèmes se présentent en foule, il doit tuer pour survivre, accepter la servitude pour échapper aux barreaux, consentir et imiter sous peine de disparaître. Des années après les théories socialo-anarchistes de Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine, Joseph Conrad se livre à une vision cruelle et désenchantée de ces mouvements révolutionnaires promouvant souvent le désordre plutôt que la liberté, les maux plus que les solutions. Pour lever le lièvre libertaire, l'auteur britannique tire parti des mésaventures d'un ouvrier ayant « le coeur chaud et la tête faible », portant « en lui les contradictions les plus amères et les conflits les plus meurtriers ». Un « Crocodile » qui finit entre les crocs putrides et incisifs d'un vil exploitant, dépourvu de scrupules et d'humanité, pire encore que ceux qu'il vilipendait jadis. Quand le sort s'acharne...

 

 

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 12:38

Quelle offrande plus précieuse que celle que fit Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis ? Assistant, las et impuissant, au morcellement de l'Italie à la Renaissance, craignant de voir son pays démantelé sous le feu de puissances rivales, le théoricien transmit au duc d'Urbino le fruit de ses réflexions sur la manière de s'emparer du pouvoir, et sur les moyens à mettre en usage pour le conserver. Ce traité politique, publié plus tard sous le titre générique du Prince, a la particularité de conjuguer une clairvoyance rare à une sorte de cynisme résigné, qui fit rapidement la renommée de son auteur.

 

Inépuisable sève réflexive, le Prince machiavélien arbore simultanément les traits du Lion et du Renard, se montre rusé, puissant et opportuniste, mais jamais ni « odieux » ni « méprisé » ; pour se maintenir en poste, il ne peut paraître « irrésolu » ou « lâche », ni même « changeant », et doit manier les vertus morales au seul gré des circonstances ; il lui appartient de pondérer clémence et cruauté selon les événements ; il lui est permis, au besoin, de rompre sa parole et de simuler des qualités sans jamais avoir à les mettre en pratique ; surtout, même en temps de paix, il lui revient la charge impérative de se préparer à la guerre, érigée en état permanent et inéluctable.

 

Un horizon indépassable ?

 

Sous ses dehors d'observation quelque peu surannée, la pensée machiavélienne fait pourtant chambre commune avec nombre de concepts modernes : l'homogénéité des aires géoculturelles (mieux vaudrait s'allier entre « semblables ») ; l'incrémentalisme et le conservatisme des sociétés (faire bouger les lignes reviendrait à se créer de nouveaux ennemis) ; les coalitions et alliances régionales (la nécessité de s'accorder entre voisins, surtout face à un ennemi puissant) ; les actions et déploiements militaires (colonies et garnisons ici étudiées en fonction de leurs coûts respectifs, financiers et politiques). « Un Prince qui en élève un autre se ruine lui-même », annonce par ailleurs, prophétique, Nicolas Machiavel, citant à titre de démonstration l'exemple de Louis XII, défait après avoir renforcé les pouvoirs de l’Église en cédant la Romagne au pape, mais aussi introduit les Espagnols en Italie, par le truchement du Royaume de Naples.

 

Si, comme le dit l'adage, comparaison ne vaut certainement pas raison, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure la politique américaine à l'égard des moudjahidines afghans, en cours dans les années 1980, ne contribua pas à élever un « autre Prince », à savoir Oussama ben Laden. D'une manière plus implicite encore, ceux qui encouragèrent au Chili le coup d'État du général Pinochet ont institué, sans même le savoir, les conditions de l'avènement du narcotrafiquant colombien Pablo Escobar. Les exemples de ce type ne manquent pas, en particulier sur le continent africain, où des généraux plus ou moins parachutés s'approprient régulièrement l'appareil militaire à des fins personnelles.

 

De la nature des États

 

Considérant les différentes formes dont peuvent se pourvoir les États, Nicolas Machiavel établit une distinction nette entre l'Empire du Turc et celui du Roi de France : le premier, exclusivement composé d'esclaves, ne reconnaît qu'un unique maître, ce qui le rend certes difficile à prendre, mais relativement aisé à gouverner, puisqu'une fois le Chef destitué, personne n'apparaît en mesure de s'y substituer ; le second, contenant quantité de petits seigneurs et de princes, avec autant de vassaux leur étant obéissants, s'inscrit en revanche aux antipodes, puisque les notables mécontents peuvent éventuellement vous y introduire, mais aussi retourner, sans grande peine, les armes à votre encontre. Prolongeant sa réflexion, Machiavel soulève une autre distinction : selon qu'un Prince soit porté au pouvoir par les Grands ou par le peuple, ses agissements devront prendre tel ou tel tour. Ainsi, les notables nourrissent parfois des ambitions en contradiction franche avec celles du Chef, tandis que les foules anonymes n'aspirent qu'à n'être point opprimées, leur fidélité exigeant par conséquent assez peu d'efforts.

 

Machiavel le martèle : s'arroger un territoire n'a rien d'une sinécure. L'entreprise doit être murement réfléchie, confrontée à une grille de lecture qui mêle les singularités régionales aux généralités de l'Histoire. Ainsi, pour exercer un contrôle prudentiel sur un État nouvellement acquis, il faudra parfois s'y établir ou, à la manière des Romains, consentir à en détruire de larges pans. S'il se trouvait sous la coupe d'un Prince, il faudra veiller à éteindre sa lignée afin d'écarter toute tentative de récupération. Si l'autoritarisme y avait voix, c'est de bon augure, car le peuple n'aura alors nul besoin de se familiariser avec la servitude. Pour Machiavel, il ne fait guère de doute que les prophètes s’en sortent mieux les armes à la main. Persuader, c’est une chose ; conserver le pouvoir, c’en est une autre, parfois tachée de sang.

 

Le théoricien range les nouveaux Princes en deux classes selon qu'ils manifestent de la Fortune ou du mérite. Il oppose ainsi Francesco Sforza et ses qualités de dirigeant à César Borgia et son destin rendu glorieux par le seul fait du pape. S'intéressant à Agathoclès, qui s'empara du pouvoir en usant de la perfidie et du crime, il en tire la conclusion suivante : si les maux s'avèrent nécessaires à la conquête d'un territoire, il faut les accomplir d’un seul coup, d'une traite, puis choyer ses nouveaux administrés jusqu'à l'oubli ou le pardon. On y perçoit à nouveau ce savant mélange de lucidité et de cynisme. Mais après tout, ne dit-on pas que « la fin justifie les moyens » ?

 

Manuel de survie à l'usage du Prince

 

Une fois le territoire conquis, le Prince doit s'employer à le défendre. Pour ce faire, Machiavel avance plusieurs pistes : fortifier la capitale, la militariser et l'approvisionner en conséquence ; se faire aimer de son peuple, en ne le désarmant pas (ce qui serait synonyme de défiance), et en lui garantissant la pleine jouissance de ses richesses (« On oublie beaucoup plus aisément la mort de son père que la perte de sa succession ») ; privilégier les troupes nationales, ou mixtes, plutôt que des mercenaires avides et peu courageux ou des auxiliaires sous la coupe d'une puissance étrangère (c'est ainsi que Francesco Sforza se rebella contre ses maîtres pour occuper la Lombardie, ou que Charles VIII arriva au pouvoir en Italie).

 

Concernant les mécanismes de redistribution sociale, c'est le libéralisme qui triomphe, haut la main, de la libéralité. Plutôt que de prélever chez les uns de quoi agrémenter les autres, ce qui peut se révéler source d'impopularité, Machiavel préconise la non-intervention des autorités, quitte à se voir taxé d'avarice. Selon lui, les largesses du pouvoir ne peuvent découler que du pillage d'un ennemi défait, en aucun cas d'un système réglé d'imposition. Enfin, en cas de conflit, la neutralité serait de nature à nuire au Prince. Machiavel juge préférable de toujours prendre parti, sous peine d’être écrasé par le vainqueur sans ne plus jamais être écouté du vaincu. Une recommandation qui apparaît aujourd'hui des plus discutables...

 

 

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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 08:44

C'est d'une voix vibrante que Manuel Valls, Nathalie Kosciusko-Morizet et Marine Le Pen ont exprimé des doléances semblables, en des termes presque identiques. Selon eux, étudier les phénomènes incubateurs du djihadisme tiendrait en quelque sorte de la forfaiture. Du PS au FN, encore affectés par les attentats de Paris, on a cru bon de délégitimer par anticipation la parole des chercheurs en sciences sociales, ceux qui précisément s'emploient à identifier les déterminismes pouvant aboutir au terrorisme. Les explications objectives, ils n'en ont cure. Ils préfèrent ventriloquer, rétorquer que la société n'est en aucun cas responsable des drames et des radicalisations, ce que personne n'a jamais songé à contester. Ils craignent que la recherche ne finisse par exonérer l'individu de ses actes, de ses crimes, de ses abominations, comme si elle avait vocation à empiéter sur le terrain judiciaire et pénal. Comme si expliquer revenait in fine à excuser. Ils se trompent, leurrent leurs partisans et défendent, de surcroît, une position des plus hasardeuses. Parce que se prémunir face aux risques nécessite impérativement d'être en mesure de les appréhender, donc de s'en donner les moyens. Et c'est justement là que la science doit faire son oeuvre. Encore récemment sur France Culture, le journaliste Brice Couturier cherchait à confondre les sociologues en usant de sophismes désormais amplement rebattus : pourquoi alléguer tel ou tel déterminisme alors même que rien ne peut disculper les terroristes ? Sous ses dehors rationnels, l'interrogation sonne pourtant comme un non-sens. Car il ne s'agit aucunement de transférer la faute – morale, criminelle, politique – d'une structure – l'individu – à une superstructure – la société –, mais bien de mettre en lumière des processus, sociaux ou psychiques, de nature à favoriser les phénomènes d'endoctrinement et de radicalisation. Pour tenter de les prévenir et de les combattre. Qui osera prétendre que c'est accessoire, stupide ou inutile ?

 

 

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 09:21

Cinq entretiens d'une vingtaine de pages pour révéler Winston Churchill, c'est un peu comme éclairer une montagne à la lampe torche. On ne saisit ses aspérités que par bribes, par morceaux épars, tandis que ses flancs robustes se colorent par endroits d'une ombre épaisse. Le recueil de Pierre Assouline constitue pourtant une randonnée apéritive tout ce qu'il y a de plus louable. Des historiens français et britanniques y convoquent ensemble le « Vieux Lion » britannique, conservateur opiniâtre qui accéda à la magistrature suprême en 1940, quand Neville Chamberlain se résigna à passer la main après l'échec de la campagne de Norvège. Même s'il faisait l'objet d'une certaine défiance dans son propre camp, Churchill forma rapidement un gouvernement d'union nationale afin de contrer les velléités hégémoniques nazies, lesquelles aboutirent au Blitz de la Luftwaffe, une succession de bombardements qui touchèrent Londres, Liverpool, Birmingham ou encore Coventry, faisant entre 40 et 50 000 morts, ainsi que des millions de déplacés.

 

Itinéraire d'un cancre

 

Issu de la haute société britannique, descendant du premier duc de Marlborough, Winston Churchill eut la malchance de naître cadet dans une société qui ne choie que les aînés, ce qui d'une part le priva d'héritage, mais aussi l'empêcha de prétendre à un siège à la Chambre des Lords. Pour intégrer la vie politique de son pays, il dut alors se présenter comme candidat à la Chambre des Communes et courtiser les suffrages. Ancien écolier indiscipliné devenu soldat non-conformiste, il fut néanmoins diplômé de la prestigieuse Académie royale militaire de Sandhurst, avant de devenir parlementaire contestataire, d'obédience conservatrice, puis ministre de l'Intérieur et des Finances. En tant que notable, il baigna très tôt dans une francophilie qui le rapprochera de Léon Blum, Paul Reynaud et Georges Mandel. Il se passionna de bonne heure pour Georges Clemenceau et Napoléon, dont il appréciait la lucidité stratégique et les campagnes armées. En tant que militaire, brave et aventureux, il prit part à toutes les grandes batailles, à Cuba, en Inde ou au Soudan. Il fut nommé Premier Lord de l’Amirauté en 1911, puis regagna les tranchées après son baptême du feu parlementaire.

 

Alcoolo-tabagique, hypermnésique, champion de polo et escrimeur de qualité avant de se muer en antisportif primaire (son fameux « No sport »), Winston Churchill fut tout à la fois : homme d'État, écrivain, reporter, peintre, soldat et même prix Nobel de littérature*. Il nourrit de tout temps un goût prononcé pour les formules incisives, les facéties verbales et avait le don d'électriser n'importe quel public, de le rallier à sa cause, par un sens peu commun du discours, d'autant plus étonnant qu'il souffrit au cours de son enfance de troubles de l'élocution. Intuitif, pragmatique, ni pacifiste ni belliqueux, bien plus parlementariste que son homologue Charles de Gaulle, le « Vieux Lion » fut méritoirement érigé en emblème de la résistance, lui qui eut la faculté, en tant que Premier ministre, de dresser tout un peuple contre la tyrannie et les totalitarismes qui avaient cours en Europe.

 

Du flair et de la pugnacité...

 

Entre deux lampées de whisky, Churchill pouvait avoir des dizaines de visions, certaines prophétiques, d'autres loufoques ou biscornues. Son cabinet et ses proches conseillers avaient alors la charge de recadrer sa pensée, de l'épurer de ses flottements et outrances. Le « Vieux Lion » fut l'un des principaux promoteurs du char de combat. Il croyait religieusement en la modernité technologique et appréhendait parfaitement la nécessité de briser les codes de cryptage allemands. Le physicien Frederick Alexander Lindemann lui rendait régulièrement visite afin de tester de nouvelles armes, parfois au coeur même de son propre jardin. Obstiné et résolument antinazi, il se dressait en première ligne contre les chantres de l'apaisement que furent Neville Chamberlain et Lord Halifax, prêts à frayer avec le régime hitlérien au nom d'une hypothétique sérénité insulaire. Il s'agissait, schématiquement, de fermer les yeux devant l'expansion orientale allemande en gageant que cela suffirait à assouvir l'appétit impérialiste du Troisième Reich. Mais Churchill n'était pas du genre à replier la voilure ; face aux apôtres de l'entente objective, il comprit très tôt la nécessité d'un réarmement de la Grande-Bretagne et d'un accommodement provisoire avec l'URSS, ancien ennemi appelé à se fondre dans une alliance de revers face au nazisme. Sans l'avènement de « Sir Winston » et de son extraordinaire capacité à saisir l'air du temps, d'aucuns ont prédit que Lloyd George, Lord Halifax et le fasciste Oswald Mosley auraient sans doute pris le pouvoir, pactisé avec Adolf Hitler et offert en gage l'Europe continentale aux Allemands. Une perspective dont l'effroi le dispute à la lâcheté.

 

... mais aussi quelques erreurs de jugement

 

Tandis que Neville Chamberlain subit avec fracas le contrecoup de la campagne de Norvège, à savoir la désaffection du Parlement britannique, Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, fut étonnamment épargné par les députés, malgré une fonction militaire de premier plan. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il se rendait coupable d'un certain manque de discernement. Il y eut des signes précoces d'errements stratégiques à Dunkerque, à Singapour, à Tobrouk, mais aussi dans le détroit des Dardanelles, dès 1915, quand il se heurta aux forces de l’empire ottoman. En tant que chancelier de l’Échiquier, il fit montre d'une profonde méconnaissance des matières économiques ; il prit la décision de revenir à l’étalon-or à un taux tellement élevé qu'il étouffa dans l'oeuf toute reprise de l'activité ; il observa la seconde moitié des années 1920 avec des lunettes datant, au mieux, de la Première guerre mondiale ; il ne tint aucun compte des recommandations de John Maynard Keynes, sans doute l'économiste le plus clairvoyant de l'empire ; surtout, l'homme de lettres qu'il était abhorrait l'aridité des chiffres, dont il peinait réellement à saisir la pleine mesure.

 

Un homme se défiait ouvertement de son suivisme à l'endroit des Américains : Charles de Gaulle, son protégé, avec qui il entretenait une sorte de relation douce-amère, faite de fascination et de détestation. En retour, Winston Churchill redoutait depuis longtemps la réhabilitation matérielle et organique de l'armée française. Il y objectait un équilibre des forces qui aurait été de nature à annihiler toute velléité expansionniste sur le continent. Le général De Gaulle lui donna en revanche quitus à l'occasion de la bataille de Mers el-Kébir, quand il fut décidé de couler une escadre de la flotte française pour éviter que les nazis ne s’en emparent inopportunément. Les Britanniques craignaient d'autant plus un débarquement allemand que les Français avaient d'ores et déjà signé l’armistice. Cela étant, d'autres failles, de différents ordres, se firent jour dans la réflexion du « Vieux Lion ». Ainsi, sa germanophobie et sa méfiance vis-à-vis du militarisme prussien furent contrebalancées par une admiration trouble à l'égard de Benito Mussolini et du général Franco, dont il ne comprit que tardivement les ambitions mortifères. Sur le plan intérieur, il fut considérablement affaibli par la crise d'abdication du monarque Édouard VIII, qu'il soutenait presque inconditionnellement, tandis qu'un vif débat sur son anticipation présumée des bombardements de Coventry donna lieu à toutes sortes de supputations. Avait-il abandonné la ville au feu des Allemands ?

 

Quelle descendance politique ?

 

Comme tout héritage, celui de Winston Churchill prête à discussions. Parmi les historiens interrogés par Pierre Assouline, certains évoquent, de près ou de loin, l'expédition menée par Anthony Eden au canal de Suez, celle de Tony Blair en Irak, ou encore la pugnacité de Margaret Thatcher face aux mineurs grévistes ou durant la guerre des Malouines. Dans tous ces cas de figure, c'est l'opiniâtreté des acteurs, et non la philosophie politique, qui fait réellement sens. Même les néoconservateurs de George W. Bush se réclamèrent d'une certaine filiation churchillienne, comme si cela suffisait à les disculper de tout amateurisme, à légitimer leurs guerres « préventives » en totale contraction avec la législation onusienne. Sans doute peut-on usurper une ascendance pour flatter l'opinion.

 

Concernant l'avenir européen de la Grande-Bretagne, Churchill développa une vision apaisée que l'on ne perçoit ni dans le « I want my money back » de la baronne Thatcher, ni dans l'improvisation référendaire permanente de David Cameron. Mais peut-être devrait-on avant tout retenir du « Vieux Lion » son sens affûté de l'Histoire, sa foi obstinée en la démocratie, sa combativité jamais démentie. Il veilla au respect des opinions même en temps de guerre ; il mena des politiques sociales financées par l'imposition des nantis, quitte à froisser un peu plus les Tories ; il s'opposa avec une verve inépuisable au nazisme et au communisme. Enfin, Winston Churchill nous administra une ultime leçon de démocratie bien malgré lui : tout seigneur de guerre qu'il fut, l'opinion le rejeta néanmoins sans coup férir, quelques mois à peine après la victoire des alliés sur les troupes du pacte tripartite. C'est le terne et désormais oublié Clement Attlee, cadre travailliste, qui présida alors à la destinée et reconstruction de la Grande-Bretagne.

 

 

* Contrairement à Charles de Gaulle, qui ne fut jamais récompensé par l'Académie Nobel, Winston Churchill n'écrivait pas seul : un contingent bien garni de nègres et de spécialistes lui apportaient une matière brute qu'il retravaillait ensuite en orfèvre, prose châtiée et formules pénétrantes à l'appui. Ses mémoires de guerre lui procurèrent une fortune qu'aucune carrière politique, en Grande-Bretagne ou ailleurs, n'aurait permise.

 

 

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 18:15

C’est l’une des principales marottes de la vie politique moderne. Le taux de croissance du PIB - la production de richesse réalisée à l’intérieur d’un pays donné - fait depuis longtemps la sève de tout programme économique, parfois même en des termes tautologiques. La doxa productiviste est censée apporter aux populations l’emploi et l’épanouissement personnel, une rhétorique huilée comme le barillet d’un vieux revolver de cinéma. Mais la croissance ne se décrète pas d’un coup de baguette magique et se heurte souvent à des résistances telles que la productivité et la hausse de la population active quand il s’agit d’amenuiser le taux de chômage.

 

Croissance, productivité et emploi

 

Si, d’une année à l’autre, les salariés d’une même entreprise produisent plus parce qu’ils ont gagné en efficacité, leur employeur sera amené à engager moins, même si son carnet de commandes affiche complet. Une hausse de productivité annuelle à hauteur de 2% nécessitera en effet une croissance du PIB au moins égale à 2% pour que l'économie se mette à créer des emplois. Mais ce n’est pas pour autant qu’un modèle à faible productivité soit de nature à éroder le chômage. Il contiendrait en germe sa propre destitution : à long terme, les entreprises nationales verraient leur compétitivité s’effriter, et elles perdraient alors de précieuses marges pour investir et innover. Par ailleurs, dans le cas d’une économie sans croissance, les contrats aidés et à temps partiel peuvent impacter positivement le taux de chômage et mettre à mal le sacro-saint couple croissance-emploi. Sans compter que les mécanismes de subvention favorisant l’engagement de travailleurs non qualifiés donnent lieu à une baisse relative de la productivité, ce qui a pour effet de réduire le taux de croissance à partir duquel des postes commencent à se créer.

 

Population active et chômage

 

Au moment d’établir des paradigmes socioéconomiques, la population active s’impose naturellement comme un facteur déterminant. Ainsi, dans une économie absorbant annuellement 200 000 nouveaux actifs, il faudrait générer plus de 200 000 postes pour espérer voir le chômage commencer à s’atrophier. Selon l’extrême majorité des prévisions, à terme et à immigration constante, le nombre d’actifs sans emploi devrait cependant considérablement décroître dans les grandes sociétés occidentales, sous l’effet conjugué du « papy-boom » et d’entrées réduites sur le marché du travail, contrecoup direct d’une faible natalité. En revanche se poseront, de manière bien plus franche encore, des questions liées au financement des retraites, fragilisées et menacées par les évolutions démographiques actuellement en cours.

 

Quelques éléments connexes

 

Prenez un pays quelconque en état de crise conjoncturelle. Une entreprise y étant établie ne licenciera pas son personnel au moindre retournement de marché. Aussi, lorsque les commandes se tarissent, la productivité des travailleurs tend, dans un premier temps, à suivre la même courbe déclinante. Et une fois la croissance retrouvée, on en revient mécaniquement à une productivité plus élevée, en phase avec ce qu’elle était avant le déclenchement de ladite crise. Ce phénomène d’élasticité a pour conséquence de retarder l’embauche de nouveaux salariés à la sortie d'un choc conjoncturel.

 

Concernant l’emploi, il nous faut également tenir compte du poids relatif des différents secteurs économiques dans le PIB. Si les hausses de productivité peuvent se révéler importantes dans l’industrie, c’est moins le cas dans les services, malgré l'avènement massif de l'informatisation. La désindustrialisation d’un pays comme la France signifie donc, derrière les enjeux politiques qu’elle implique, qu’il faut moins de croissance aujourd’hui pour combattre le chômage qu’au cours des années 1980, quand la valse des machines augmentait sans cesse les capacités globales de production.

 

Le poids des charges patronales exerce également une influence directe sur la création d’emplois. Si les cotisations sociales contribuent souvent à la dignité, l’équité et la cohésion d'une société donnée, il reste qu’en baissant le coût du travail, on permet aux entreprises d’embaucher davantage sans pour autant voir affluer les clients, en limitant les dépenses induites par les nouveaux postes. Mais à la manière des contrats aidés, des politiques exclusivement orientées vers la réduction de charges pourraient occasionner des effets d’aubaine de telle sorte que les contreparties attendues - créations d’emplois - ne seraient pas automatiquement suivies d’effets. Les sommes ainsi dégagées pourraient par exemple venir rémunérer le capital ou alimenter les fonds propres de l'entreprise.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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