Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 10:12

Existe-t-il un cadre plus usuel ? Une banlieue embourgeoisée, proprette, tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Les adultes y font leur footing au petit matin, les enfants s'amusent dans de vastes jardins fleuris et les chiens se promènent sur des trottoirs dallés sans déchets. Richard et Priscilla Parker y mènent une vie de couple heureuse et paisible, effleurant du bout des doigts ce rêve américain encore inentamé, prenant corps dans d'élégantes propriétés protégées du tumulte urbain. Un havre de paix avec lequel s'accordent parfaitement Eddy et Kay Otis, de nouveaux voisins fraîchement installés. Ils se montrent d'emblée avenants, courtois, bienveillants. Amicaux sans paraître trop envahissants ou indiscrets. Des gens appréciables, obligeants, avec lesquels des liens d'amitié se nouent prestement, presque sans crier gare. Pourtant, une forme de doute va s'infuser peu à peu, d'abord à la faveur d'une surprenante arnaque aux assurances, ensuite en raison d'une proposition sexuelle assez... inappropriée.

 

Et si on échangeait nos femmes ?

 

Il en faut parfois peu pour ronger un homme. Ainsi, de rencontre en conversation, Eddy se met à exercer un étrange pouvoir de nuisance sur Richard, éminemment sensible à son audace et sa prospérité. Il le confronte à ses aléas financiers, à son incapacité à aller au bout de ses idées, aux limites mouvantes d'un mariage indolent. Il sait que le pâle compositeur de jingles publicitaires rêverait de réaliser des albums, que le mari aimant peine à masquer sa fascination pour la beauté de sa nouvelle voisine, qu'il observe en cachette, tapi dans l'obscurité d'un bureau sans âme. C'est ainsi qu'Eddy, le flamboyant conseiller financier, prépare un terrain bientôt propice aux idées les plus extrêmes et saugrenues. Une entreprise de manipulation qui débouche sur un drôle de marché : le temps de quelques heures, en pleine nuit, favorisés par l'état de somnolence de leurs épouses, les deux voisins se glisseront chacun dans les draps de l'autre, dans l'espoir de satisfaire leurs fantasmes échangistes. Richard finit par accepter la proposition, ignorant tout de l'opération machiavélique dans laquelle il s'apprête à s'embourber. S'ensuivra une inculpation pour meurtre, un divorce et une descente aux enfers qui n'est pas sans rappeler L'Inconnu du Nord-Express ou Harry, un ami qui vous veut du bien. À l'instar de Jeux d'adultes, ces deux métrages mettent en scène, eux aussi, cette figure de l'inconnu qui s'immisce dans votre existence, jusqu'à la corrompre ou l'annihiler, comme si elle portait en son sein les conditions de votre propre déchéance. Une mauvaise rencontre et tout peut soudainement basculer. Sans prévenir. Sans espoir de rémission.

 

Quand les mythes se dissipent

 

Si elles en constituent l'élément central, Jeux d'adultes ne saurait néanmoins se résumer à quelques manoeuvres sournoises, ni même à l'enquête qui en découle, reléguée au second plan. Alan J. Pakula entend avant tout déconstruire les apparences fallacieuses, dissiper les illusions et faux-semblants. D'abord à l'endroit d'un cadre résidentiel fortuné et aseptisé, ensuite vis-à-vis d'un homme, Eddy Otis, chez qui tout n'est qu'artifices et prétextes à assouvir une cupidité et une mégalomanie sans bornes. Sa machination lui permet ainsi de prétendre à une prime de 1,5 million de dollars, pour laquelle il ira jusqu'à simuler le meurtre de sa femme, et consentir à s'en débarrasser comme d'un vulgaire virus automnal, sans le moindre scrupule. L'institution du mariage à l'épreuve de l'argent, en somme. Acerbe et cruel, Jeux d'adultes se joue en outre des codes sociaux et de la vanité des hommes, que Pakula prend plaisir à enferrer dans leurs propres errements et contradictions. Le désir, tant charnel que financier, est alors appelé à sonner le glas de conditions – conjugales, judiciaires, sociétales, existentielles – considérées à tort comme acquises et inaltérables.

 

Bien ficelé, sombre comme un éclat de carbone, bénéficiant d'un casting idoine – Kevin Kline, Mary Elizabeth Mastrantonio, Kevin Spacey –, Jeux d'adultes pâtit malheureusement d'une seconde partie moins incisive et maîtrisée, qui tend parfois à tourner quelque peu à vide, quand les éléments posés se mettent à produire des effets mimétiques, la détresse appelant la détresse, la cruauté appelant la cruauté. Une fois les mythes évacués et les symboles déconstruits, Pakula semble avoir dévoilé l'essentiel de son jeu – et de son propos. Jusqu'à un dénouement chargé d'une ironie... tout indiquée.

 

 

Lire aussi :

Belfort le Magnifique

"Shining" : la folie des éléments

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 17:28

« Crocodile » n'a pas de bol. Après quelques gorgeons trop capiteux, pris d'ivresse, il se met à clamer fièrement des propos séditieux, anarchistes, qui le conduisent directement au cachot. À peine sa liberté recouvrée, son ancien employeur lui claque la porte au museau, tandis que des « compagnons » libertaires de circonstance prennent la décision, apparemment irrévocable, de le prendre sous leurs ailes trop protectrices. Ces nouveaux acolytes ont beau se montrer bedonnants de principes, ils se distinguent avant tout par des vols en série, des tirades scatologiques contre les capitalistes et une sorte de contrôle prudentiel sur leurs recrues les plus récentes, chose pourtant peu en phase avec leur soif inentamée de liberté. Trop lâche pour prendre la tangente, aussi dévitalisé qu'un vieux canasson, « Crocodile », jeune ouvrier parisien de son état, participe malgré lui à un braquage de banque qui tourne mal. À nouveau contraint de ronger l'os pénitentiaire, il profite d'une mutinerie pour se soustraire à la vigilance des gardes et prendre la mer. En fuite, le sourire fané et l'esprit en maraude, il échoue finalement sur une île indéterminée, prisonnier de son passé, néo-esclave d'un « hangar plein d’outils et de ferraille », c'est-à-dire mécanicien sur un petit vapeur, sans salaire ni perspectives, avec l'impossibilité de décamper en raison d'une réputation peu flatteuse, tenace, d'« anarchiste de Barcelone » exotique et légèrement fêlé.

 

Ce que Joseph Conrad dévoile par flashbacks, quelque part entre le Crainquebille d'Anatole France et L'Île du docteur Moreau d'Herbert George Wells, c'est la désintégration progressive d'un individu socialement intégré, un ouvrier français transformé au gré des circonstances en anarchiste de pacotille, juste bon à singer et ventriloquer, sans le début de la plus petite des convictions, mais avec la peur au ventre. Pris dans la mare boueuse des mouvements libertaires, là où les problèmes se présentent en foule, il doit tuer pour survivre, accepter la servitude pour échapper aux barreaux, consentir et imiter sous peine de disparaître. Des années après les théories socialo-anarchistes de Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine, Joseph Conrad se livre à une vision cruelle et désenchantée de ces mouvements révolutionnaires promouvant souvent le désordre plutôt que la liberté, les maux plus que les solutions. Pour lever le lièvre libertaire, l'auteur britannique tire parti des mésaventures d'un ouvrier ayant « le coeur chaud et la tête faible », portant « en lui les contradictions les plus amères et les conflits les plus meurtriers ». Un « Crocodile » qui finit entre les crocs putrides et incisifs d'un vil exploitant, dépourvu de scrupules et d'humanité, pire encore que ceux qu'il vilipendait jadis. Quand le sort s'acharne...

 

 

Lire aussi :

« Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

« Eureka Street » : Belfast la corrompue, Belfast l’incandescente

« La Ferme des animaux » : à fleur de groin

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Culture
commenter cet article
1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 12:38

Quelle offrande plus précieuse que celle que fit Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis ? Assistant, las et impuissant, au morcellement de l'Italie à la Renaissance, craignant de voir son pays démantelé sous le feu de puissances rivales, le théoricien transmit au duc d'Urbino le fruit de ses réflexions sur la manière de s'emparer du pouvoir, et sur les moyens à mettre en usage pour le conserver. Ce traité politique, publié plus tard sous le titre générique du Prince, a la particularité de conjuguer une clairvoyance rare à une sorte de cynisme résigné, qui fit rapidement la renommée de son auteur.

 

Inépuisable sève réflexive, le Prince machiavélien arbore simultanément les traits du Lion et du Renard, se montre rusé, puissant et opportuniste, mais jamais ni « odieux » ni « méprisé » ; pour se maintenir en poste, il ne peut paraître « irrésolu » ou « lâche », ni même « changeant », et doit manier les vertus morales au seul gré des circonstances ; il lui appartient de pondérer clémence et cruauté selon les événements ; il lui est permis, au besoin, de rompre sa parole et de simuler des qualités sans jamais avoir à les mettre en pratique ; surtout, même en temps de paix, il lui revient la charge impérative de se préparer à la guerre, érigée en état permanent et inéluctable.

 

Un horizon indépassable ?

 

Sous ses dehors d'observation quelque peu surannée, la pensée machiavélienne fait pourtant chambre commune avec nombre de concepts modernes : l'homogénéité des aires géoculturelles (mieux vaudrait s'allier entre « semblables ») ; l'incrémentalisme et le conservatisme des sociétés (faire bouger les lignes reviendrait à se créer de nouveaux ennemis) ; les coalitions et alliances régionales (la nécessité de s'accorder entre voisins, surtout face à un ennemi puissant) ; les actions et déploiements militaires (colonies et garnisons ici étudiées en fonction de leurs coûts respectifs, financiers et politiques). « Un Prince qui en élève un autre se ruine lui-même », annonce par ailleurs, prophétique, Nicolas Machiavel, citant à titre de démonstration l'exemple de Louis XII, défait après avoir renforcé les pouvoirs de l’Église en cédant la Romagne au pape, mais aussi introduit les Espagnols en Italie, par le truchement du Royaume de Naples.

 

Si, comme le dit l'adage, comparaison ne vaut certainement pas raison, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure la politique américaine à l'égard des moudjahidines afghans, en cours dans les années 1980, ne contribua pas à élever un « autre Prince », à savoir Oussama ben Laden. D'une manière plus implicite encore, ceux qui encouragèrent au Chili le coup d'État du général Pinochet ont institué, sans même le savoir, les conditions de l'avènement du narcotrafiquant colombien Pablo Escobar. Les exemples de ce type ne manquent pas, en particulier sur le continent africain, où des généraux plus ou moins parachutés s'approprient régulièrement l'appareil militaire à des fins personnelles.

 

De la nature des États

 

Considérant les différentes formes dont peuvent se pourvoir les États, Nicolas Machiavel établit une distinction nette entre l'Empire du Turc et celui du Roi de France : le premier, exclusivement composé d'esclaves, ne reconnaît qu'un unique maître, ce qui le rend certes difficile à prendre, mais relativement aisé à gouverner, puisqu'une fois le Chef destitué, personne n'apparaît en mesure de s'y substituer ; le second, contenant quantité de petits seigneurs et de princes, avec autant de vassaux leur étant obéissants, s'inscrit en revanche aux antipodes, puisque les notables mécontents peuvent éventuellement vous y introduire, mais aussi retourner, sans grande peine, les armes à votre encontre. Prolongeant sa réflexion, Machiavel soulève une autre distinction : selon qu'un Prince soit porté au pouvoir par les Grands ou par le peuple, ses agissements devront prendre tel ou tel tour. Ainsi, les notables nourrissent parfois des ambitions en contradiction franche avec celles du Chef, tandis que les foules anonymes n'aspirent qu'à n'être point opprimées, leur fidélité exigeant par conséquent assez peu d'efforts.

 

Machiavel le martèle : s'arroger un territoire n'a rien d'une sinécure. L'entreprise doit être murement réfléchie, confrontée à une grille de lecture qui mêle les singularités régionales aux généralités de l'Histoire. Ainsi, pour exercer un contrôle prudentiel sur un État nouvellement acquis, il faudra parfois s'y établir ou, à la manière des Romains, consentir à en détruire de larges pans. S'il se trouvait sous la coupe d'un Prince, il faudra veiller à éteindre sa lignée afin d'écarter toute tentative de récupération. Si l'autoritarisme y avait voix, c'est de bon augure, car le peuple n'aura alors nul besoin de se familiariser avec la servitude. Pour Machiavel, il ne fait guère de doute que les prophètes s’en sortent mieux les armes à la main. Persuader, c’est une chose ; conserver le pouvoir, c’en est une autre, parfois tachée de sang.

 

Le théoricien range les nouveaux Princes en deux classes selon qu'ils manifestent de la Fortune ou du mérite. Il oppose ainsi Francesco Sforza et ses qualités de dirigeant à César Borgia et son destin rendu glorieux par le seul fait du pape. S'intéressant à Agathoclès, qui s'empara du pouvoir en usant de la perfidie et du crime, il en tire la conclusion suivante : si les maux s'avèrent nécessaires à la conquête d'un territoire, il faut les accomplir d’un seul coup, d'une traite, puis choyer ses nouveaux administrés jusqu'à l'oubli ou le pardon. On y perçoit à nouveau ce savant mélange de lucidité et de cynisme. Mais après tout, ne dit-on pas que « la fin justifie les moyens » ?

 

Manuel de survie à l'usage du Prince

 

Une fois le territoire conquis, le Prince doit s'employer à le défendre. Pour ce faire, Machiavel avance plusieurs pistes : fortifier la capitale, la militariser et l'approvisionner en conséquence ; se faire aimer de son peuple, en ne le désarmant pas (ce qui serait synonyme de défiance), et en lui garantissant la pleine jouissance de ses richesses (« On oublie beaucoup plus aisément la mort de son père que la perte de sa succession ») ; privilégier les troupes nationales, ou mixtes, plutôt que des mercenaires avides et peu courageux ou des auxiliaires sous la coupe d'une puissance étrangère (c'est ainsi que Francesco Sforza se rebella contre ses maîtres pour occuper la Lombardie, ou que Charles VIII arriva au pouvoir en Italie).

 

Concernant les mécanismes de redistribution sociale, c'est le libéralisme qui triomphe, haut la main, de la libéralité. Plutôt que de prélever chez les uns de quoi agrémenter les autres, ce qui peut se révéler source d'impopularité, Machiavel préconise la non-intervention des autorités, quitte à se voir taxé d'avarice. Selon lui, les largesses du pouvoir ne peuvent découler que du pillage d'un ennemi défait, en aucun cas d'un système réglé d'imposition. Enfin, en cas de conflit, la neutralité serait de nature à nuire au Prince. Machiavel juge préférable de toujours prendre parti, sous peine d’être écrasé par le vainqueur sans ne plus jamais être écouté du vaincu. Une recommandation qui apparaît aujourd'hui des plus discutables...

 

 

Lire aussi :

« Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

« Eureka Street » : Belfast la corrompue, Belfast l’incandescente

« La Ferme des animaux » : à fleur de groin

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Culture International
commenter cet article
29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 08:44

C'est d'une voix vibrante que Manuel Valls, Nathalie Kosciusko-Morizet et Marine Le Pen ont exprimé des doléances semblables, en des termes presque identiques. Selon eux, étudier les phénomènes incubateurs du djihadisme tiendrait en quelque sorte de la forfaiture. Du PS au FN, encore affectés par les attentats de Paris, on a cru bon de délégitimer par anticipation la parole des chercheurs en sciences sociales, ceux qui précisément s'emploient à identifier les déterminismes pouvant aboutir au terrorisme. Les explications objectives, ils n'en ont cure. Ils préfèrent ventriloquer, rétorquer que la société n'est en aucun cas responsable des drames et des radicalisations, ce que personne n'a jamais songé à contester. Ils craignent que la recherche ne finisse par exonérer l'individu de ses actes, de ses crimes, de ses abominations, comme si elle avait vocation à empiéter sur le terrain judiciaire et pénal. Comme si expliquer revenait in fine à excuser. Ils se trompent, leurrent leurs partisans et défendent, de surcroît, une position des plus hasardeuses. Parce que se prémunir face aux risques nécessite impérativement d'être en mesure de les appréhender, donc de s'en donner les moyens. Et c'est justement là que la science doit faire son oeuvre. Encore récemment sur France Culture, le journaliste Brice Couturier cherchait à confondre les sociologues en usant de sophismes désormais amplement rebattus : pourquoi alléguer tel ou tel déterminisme alors même que rien ne peut disculper les terroristes ? Sous ses dehors rationnels, l'interrogation sonne pourtant comme un non-sens. Car il ne s'agit aucunement de transférer la faute – morale, criminelle, politique – d'une structure – l'individu – à une superstructure – la société –, mais bien de mettre en lumière des processus, sociaux ou psychiques, de nature à favoriser les phénomènes d'endoctrinement et de radicalisation. Pour tenter de les prévenir et de les combattre. Qui osera prétendre que c'est accessoire, stupide ou inutile ?

 

 

Lire aussi :

Les législatives, témoins du mariage des droites ?

Présidentielle : le FN brouille les cartes

À droite, les vieux démons ont la peau dure

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Édito Société
commenter cet article
26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 09:21

Cinq entretiens d'une vingtaine de pages pour révéler Winston Churchill, c'est un peu comme éclairer une montagne à la lampe torche. On ne saisit ses aspérités que par bribes, par morceaux épars, tandis que ses flancs robustes se colorent par endroits d'une ombre épaisse. Le recueil de Pierre Assouline constitue pourtant une randonnée apéritive tout ce qu'il y a de plus louable. Des historiens français et britanniques y convoquent ensemble le « Vieux Lion » britannique, conservateur opiniâtre qui accéda à la magistrature suprême en 1940, quand Neville Chamberlain se résigna à passer la main après l'échec de la campagne de Norvège. Même s'il faisait l'objet d'une certaine défiance dans son propre camp, Churchill forma rapidement un gouvernement d'union nationale afin de contrer les velléités hégémoniques nazies, lesquelles aboutirent au Blitz de la Luftwaffe, une succession de bombardements qui touchèrent Londres, Liverpool, Birmingham ou encore Coventry, faisant entre 40 et 50 000 morts, ainsi que des millions de déplacés.

 

Itinéraire d'un cancre

 

Issu de la haute société britannique, descendant du premier duc de Marlborough, Winston Churchill eut la malchance de naître cadet dans une société qui ne choie que les aînés, ce qui d'une part le priva d'héritage, mais aussi l'empêcha de prétendre à un siège à la Chambre des Lords. Pour intégrer la vie politique de son pays, il dut alors se présenter comme candidat à la Chambre des Communes et courtiser les suffrages. Ancien écolier indiscipliné devenu soldat non-conformiste, il fut néanmoins diplômé de la prestigieuse Académie royale militaire de Sandhurst, avant de devenir parlementaire contestataire, d'obédience conservatrice, puis ministre de l'Intérieur et des Finances. En tant que notable, il baigna très tôt dans une francophilie qui le rapprochera de Léon Blum, Paul Reynaud et Georges Mandel. Il se passionna de bonne heure pour Georges Clemenceau et Napoléon, dont il appréciait la lucidité stratégique et les campagnes armées. En tant que militaire, brave et aventureux, il prit part à toutes les grandes batailles, à Cuba, en Inde ou au Soudan. Il fut nommé Premier Lord de l’Amirauté en 1911, puis regagna les tranchées après son baptême du feu parlementaire.

 

Alcoolo-tabagique, hypermnésique, champion de polo et escrimeur de qualité avant de se muer en antisportif primaire (son fameux « No sport »), Winston Churchill fut tout à la fois : homme d'État, écrivain, reporter, peintre, soldat et même prix Nobel de littérature*. Il nourrit de tout temps un goût prononcé pour les formules incisives, les facéties verbales et avait le don d'électriser n'importe quel public, de le rallier à sa cause, par un sens peu commun du discours, d'autant plus étonnant qu'il souffrit au cours de son enfance de troubles de l'élocution. Intuitif, pragmatique, ni pacifiste ni belliqueux, bien plus parlementariste que son homologue Charles de Gaulle, le « Vieux Lion » fut méritoirement érigé en emblème de la résistance, lui qui eut la faculté, en tant que Premier ministre, de dresser tout un peuple contre la tyrannie et les totalitarismes qui avaient cours en Europe.

 

Du flair et de la pugnacité...

 

Entre deux lampées de whisky, Churchill pouvait avoir des dizaines de visions, certaines prophétiques, d'autres loufoques ou biscornues. Son cabinet et ses proches conseillers avaient alors la charge de recadrer sa pensée, de l'épurer de ses flottements et outrances. Le « Vieux Lion » fut l'un des principaux promoteurs du char de combat. Il croyait religieusement en la modernité technologique et appréhendait parfaitement la nécessité de briser les codes de cryptage allemands. Le physicien Frederick Alexander Lindemann lui rendait régulièrement visite afin de tester de nouvelles armes, parfois au coeur même de son propre jardin. Obstiné et résolument antinazi, il se dressait en première ligne contre les chantres de l'apaisement que furent Neville Chamberlain et Lord Halifax, prêts à frayer avec le régime hitlérien au nom d'une hypothétique sérénité insulaire. Il s'agissait, schématiquement, de fermer les yeux devant l'expansion orientale allemande en gageant que cela suffirait à assouvir l'appétit impérialiste du Troisième Reich. Mais Churchill n'était pas du genre à replier la voilure ; face aux apôtres de l'entente objective, il comprit très tôt la nécessité d'un réarmement de la Grande-Bretagne et d'un accommodement provisoire avec l'URSS, ancien ennemi appelé à se fondre dans une alliance de revers face au nazisme. Sans l'avènement de « Sir Winston » et de son extraordinaire capacité à saisir l'air du temps, d'aucuns ont prédit que Lloyd George, Lord Halifax et le fasciste Oswald Mosley auraient sans doute pris le pouvoir, pactisé avec Adolf Hitler et offert en gage l'Europe continentale aux Allemands. Une perspective dont l'effroi le dispute à la lâcheté.

 

... mais aussi quelques erreurs de jugement

 

Tandis que Neville Chamberlain subit avec fracas le contrecoup de la campagne de Norvège, à savoir la désaffection du Parlement britannique, Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, fut étonnamment épargné par les députés, malgré une fonction militaire de premier plan. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il se rendait coupable d'un certain manque de discernement. Il y eut des signes précoces d'errements stratégiques à Dunkerque, à Singapour, à Tobrouk, mais aussi dans le détroit des Dardanelles, dès 1915, quand il se heurta aux forces de l’empire ottoman. En tant que chancelier de l’Échiquier, il fit montre d'une profonde méconnaissance des matières économiques ; il prit la décision de revenir à l’étalon-or à un taux tellement élevé qu'il étouffa dans l'oeuf toute reprise de l'activité ; il observa la seconde moitié des années 1920 avec des lunettes datant, au mieux, de la Première guerre mondiale ; il ne tint aucun compte des recommandations de John Maynard Keynes, sans doute l'économiste le plus clairvoyant de l'empire ; surtout, l'homme de lettres qu'il était abhorrait l'aridité des chiffres, dont il peinait réellement à saisir la pleine mesure.

 

Un homme se défiait ouvertement de son suivisme à l'endroit des Américains : Charles de Gaulle, son protégé, avec qui il entretenait une sorte de relation douce-amère, faite de fascination et de détestation. En retour, Winston Churchill redoutait depuis longtemps la réhabilitation matérielle et organique de l'armée française. Il y objectait un équilibre des forces qui aurait été de nature à annihiler toute velléité expansionniste sur le continent. Le général De Gaulle lui donna en revanche quitus à l'occasion de la bataille de Mers el-Kébir, quand il fut décidé de couler une escadre de la flotte française pour éviter que les nazis ne s’en emparent inopportunément. Les Britanniques craignaient d'autant plus un débarquement allemand que les Français avaient d'ores et déjà signé l’armistice. Cela étant, d'autres failles, de différents ordres, se firent jour dans la réflexion du « Vieux Lion ». Ainsi, sa germanophobie et sa méfiance vis-à-vis du militarisme prussien furent contrebalancées par une admiration trouble à l'égard de Benito Mussolini et du général Franco, dont il ne comprit que tardivement les ambitions mortifères. Sur le plan intérieur, il fut considérablement affaibli par la crise d'abdication du monarque Édouard VIII, qu'il soutenait presque inconditionnellement, tandis qu'un vif débat sur son anticipation présumée des bombardements de Coventry donna lieu à toutes sortes de supputations. Avait-il abandonné la ville au feu des Allemands ?

 

Quelle descendance politique ?

 

Comme tout héritage, celui de Winston Churchill prête à discussions. Parmi les historiens interrogés par Pierre Assouline, certains évoquent, de près ou de loin, l'expédition menée par Anthony Eden au canal de Suez, celle de Tony Blair en Irak, ou encore la pugnacité de Margaret Thatcher face aux mineurs grévistes ou durant la guerre des Malouines. Dans tous ces cas de figure, c'est l'opiniâtreté des acteurs, et non la philosophie politique, qui fait réellement sens. Même les néoconservateurs de George W. Bush se réclamèrent d'une certaine filiation churchillienne, comme si cela suffisait à les disculper de tout amateurisme, à légitimer leurs guerres « préventives » en totale contraction avec la législation onusienne. Sans doute peut-on usurper une ascendance pour flatter l'opinion.

 

Concernant l'avenir européen de la Grande-Bretagne, Churchill développa une vision apaisée que l'on ne perçoit ni dans le « I want my money back » de la baronne Thatcher, ni dans l'improvisation référendaire permanente de David Cameron. Mais peut-être devrait-on avant tout retenir du « Vieux Lion » son sens affûté de l'Histoire, sa foi obstinée en la démocratie, sa combativité jamais démentie. Il veilla au respect des opinions même en temps de guerre ; il mena des politiques sociales financées par l'imposition des nantis, quitte à froisser un peu plus les Tories ; il s'opposa avec une verve inépuisable au nazisme et au communisme. Enfin, Winston Churchill nous administra une ultime leçon de démocratie bien malgré lui : tout seigneur de guerre qu'il fut, l'opinion le rejeta néanmoins sans coup férir, quelques mois à peine après la victoire des alliés sur les troupes du pacte tripartite. C'est le terne et désormais oublié Clement Attlee, cadre travailliste, qui présida alors à la destinée et reconstruction de la Grande-Bretagne.

 

 

* Contrairement à Charles de Gaulle, qui ne fut jamais récompensé par l'Académie Nobel, Winston Churchill n'écrivait pas seul : un contingent bien garni de nègres et de spécialistes lui apportaient une matière brute qu'il retravaillait ensuite en orfèvre, prose châtiée et formules pénétrantes à l'appui. Ses mémoires de guerre lui procurèrent une fortune qu'aucune carrière politique, en Grande-Bretagne ou ailleurs, n'aurait permise.

 

 

Lire aussi :

« Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

« Eureka Street » : Belfast la corrompue, Belfast l’incandescente

« La Ferme des animaux » : à fleur de groin

 

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Culture International
commenter cet article
21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 18:15

C’est l’une des principales marottes de la vie politique moderne. Le taux de croissance du PIB - la production de richesse réalisée à l’intérieur d’un pays donné - fait depuis longtemps la sève de tout programme économique, parfois même en des termes tautologiques. La doxa productiviste est censée apporter aux populations l’emploi et l’épanouissement personnel, une rhétorique huilée comme le barillet d’un vieux revolver de cinéma. Mais la croissance ne se décrète pas d’un coup de baguette magique et se heurte souvent à des résistances telles que la productivité et la hausse de la population active quand il s’agit d’amenuiser le taux de chômage.

 

Croissance, productivité et emploi

 

Si, d’une année à l’autre, les salariés d’une même entreprise produisent plus parce qu’ils ont gagné en efficacité, leur employeur sera amené à engager moins, même si son carnet de commandes affiche complet. Une hausse de productivité annuelle à hauteur de 2% nécessitera en effet une croissance du PIB au moins égale à 2% pour que l'économie se mette à créer des emplois. Mais ce n’est pas pour autant qu’un modèle à faible productivité soit de nature à éroder le chômage. Il contiendrait en germe sa propre destitution : à long terme, les entreprises nationales verraient leur compétitivité s’effriter, et elles perdraient alors de précieuses marges pour investir et innover. Par ailleurs, dans le cas d’une économie sans croissance, les contrats aidés et à temps partiel peuvent impacter positivement le taux de chômage et mettre à mal le sacro-saint couple croissance-emploi. Sans compter que les mécanismes de subvention favorisant l’engagement de travailleurs non qualifiés donnent lieu à une baisse relative de la productivité, ce qui a pour effet de réduire le taux de croissance à partir duquel des postes commencent à se créer.

 

Population active et chômage

 

Au moment d’établir des paradigmes socioéconomiques, la population active s’impose naturellement comme un facteur déterminant. Ainsi, dans une économie absorbant annuellement 200 000 nouveaux actifs, il faudrait générer plus de 200 000 postes pour espérer voir le chômage commencer à s’atrophier. Selon l’extrême majorité des prévisions, à terme et à immigration constante, le nombre d’actifs sans emploi devrait cependant considérablement décroître dans les grandes sociétés occidentales, sous l’effet conjugué du « papy-boom » et d’entrées réduites sur le marché du travail, contrecoup direct d’une faible natalité. En revanche se poseront, de manière bien plus franche encore, des questions liées au financement des retraites, fragilisées et menacées par les évolutions démographiques actuellement en cours.

 

Quelques éléments connexes

 

Prenez un pays quelconque en état de crise conjoncturelle. Une entreprise y étant établie ne licenciera pas son personnel au moindre retournement de marché. Aussi, lorsque les commandes se tarissent, la productivité des travailleurs tend, dans un premier temps, à suivre la même courbe déclinante. Et une fois la croissance retrouvée, on en revient mécaniquement à une productivité plus élevée, en phase avec ce qu’elle était avant le déclenchement de ladite crise. Ce phénomène d’élasticité a pour conséquence de retarder l’embauche de nouveaux salariés à la sortie d'un choc conjoncturel.

 

Concernant l’emploi, il nous faut également tenir compte du poids relatif des différents secteurs économiques dans le PIB. Si les hausses de productivité peuvent se révéler importantes dans l’industrie, c’est moins le cas dans les services, malgré l'avènement massif de l'informatisation. La désindustrialisation d’un pays comme la France signifie donc, derrière les enjeux politiques qu’elle implique, qu’il faut moins de croissance aujourd’hui pour combattre le chômage qu’au cours des années 1980, quand la valse des machines augmentait sans cesse les capacités globales de production.

 

Le poids des charges patronales exerce également une influence directe sur la création d’emplois. Si les cotisations sociales contribuent souvent à la dignité, l’équité et la cohésion d'une société donnée, il reste qu’en baissant le coût du travail, on permet aux entreprises d’embaucher davantage sans pour autant voir affluer les clients, en limitant les dépenses induites par les nouveaux postes. Mais à la manière des contrats aidés, des politiques exclusivement orientées vers la réduction de charges pourraient occasionner des effets d’aubaine de telle sorte que les contreparties attendues - créations d’emplois - ne seraient pas automatiquement suivies d’effets. Les sommes ainsi dégagées pourraient par exemple venir rémunérer le capital ou alimenter les fonds propres de l'entreprise.

 

 

Lire aussi :

Chômage : l’Europe en quête de remèdes – LSV #5

Dijsselbloem, l’encombrant compromis franco-allemand

UE : l’austérité, un épouvantail contre-productif

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Économie
commenter cet article
20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 20:33

Les zombies sont nus, en lambeaux, tenaces, mus par un réflexe alimentaire animal. Une seule de leurs morsures suffit à vous infecter, à vous transformer en bête immonde assoiffée de sang. Pour en venir à bout, il vous faudra impérativement viser la tête, la réduire en miettes, la fendre ou la perforer. C'est dans un petit coin de Pennsylvanie que George Romero codifie le mort-vivant cannibale appelé à devenir le parangon du cinéma d'épouvante. Du haut de ses vingt-huit ans, et avec quelque 114 000 modestes dollars, le cinéaste new-yorkais charpente une oeuvre fondatrice, qui prolonge et réinitialise l'héritage de Victor Halperin, Jacques Tourneur, John Gilling ou encore Sidney J. Furie. Désormais, le zombie, en piteux état, se nourrit de chair humaine, se traîne péniblement jusqu'à sa proie et se voit dépourvu de mémoire comme de fonction cognitive.

 

Par économie de moyens, l'image est d'un noir et blanc rudimentaire, l'action se déroule presque entièrement en huis clos dans un décor unique, et le cadrage reste souvent serré, d'un style documentaire, clinique et dépouillé. Une marque visuelle fauchée et crasseuse, mais précisément au diapason des ambitions de Romero. La caméra, portée à l'épaule, sculpte l'espace, satirise la famille et sonde une communauté humaine désunie, sommairement barricadée, menacée de mort, et plongée dans le plus grand désarroi. Une vision apocalyptique grandement inspirée de Richard Matheson, et renforcée par la radio et la télévision, qui évoquent à tour de rôle la « démarche singulière » des zombies, les travailleurs coincés loin de leur famille, les routes bloquées, une possible mobilisation de la Garde nationale et les causes potentielles du chaos qui règne désormais sur le pays, à savoir une mutation causée par les radiations d'un satellite.

 

Réalisateur, monteur, chef opérateur et scénariste, George Romero a une emprise absolue sur La Nuit des morts-vivants, qu'il exploitera en osant quelques habiles transgressions. Ainsi, la première attaque du film possède un relief comique certain, le héros épouse les traits d'un jeune routier afro-américain, une fillette zombifiée attaque sauvagement ses parents démunis, et la conclusion revêt un nihilisme assez radical – et passablement jouissif. Comme toute première tentative, celle-ci comprend néanmoins son lot de maladresses, dont une photographie grossière et un rythme inégalement géré. Mais il n'empêche que ce volet inaugural de la « saga des zombies » fera immanquablement date, ensemençant un sillon horrifique qui mènera plus tard à Halloween, Massacre à la tronçonneuse et Le Projet Blair Witch.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

« Douze hommes en colère » : le procès dont vous êtes le juré

Le Plus : "Suspiria" / Le Moins : "La Troisième Mère" (#45)

 

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 06:15

Et si l'homme n'était finalement que la somme de ses traumatismes ? Prenez Marcello Clerici. Il ne vient gonfler les rangs du fascisme qu'en réponse à des démons intérieurs inexpiables. Il ne construit son identité que par opposition à des figures parentales dont il cherche à s'affranchir – son père souffre de démence, sa mère mène une vie scandaleuse. Sous le coup d'une culpabilité tenace, ce bourgeois romain aspire avant tout à se fondre dans la masse, à ériger la norme en état permanent. Peu importe si l'Italie mussolinienne fait la part belle aux sentiers battus exhalant le soufre et aux archétypes gorgés d'intolérance. Incapable de se soustraire au regard des autres, cherchant l'accomplissement dans la normalité, il se compromet volontiers avec les services secrets, comme si leur simple attention avait valeur de consécration. « Je fais partie d'un groupement qui fait la chasse aux subversifs », assènera-t-il avec la conviction d'un laquais rectiligne au service de l'idéologie fasciste. Marcello ne voit par ailleurs aucun inconvénient à passer une visite médicale avant de signer son contrat de mariage, témoignant ainsi de la primauté des intérêts personnels sur l'engagement matrimonial. « Une maison normale » pour « des gens normaux », la voilà la délicieuse ritournelle des croquenotes de la fanfare mussolinienne. De quoi diluer son identité, personnelle et collective, dans l'eau trouble du totalitarisme.

 

Transposant à l’écran le roman d’Alberto Moravia, soignant la profondeur de champ comme celle de ses personnages, Bernardo Bertolucci dépeint une Italie sclérosée, qui « prendrait l'ombre pour la réalité », portraiturant une société assujettie au fascisme, écrasée par les discours de grandeur comme par cette architecture totalitaire aux lignes droites géométriques. Marcello Clerici n'est finalement que le symptôme d'une représentation tyrannique et obsessionnelle de l'image, l'excroissance naturelle du diktat des règles et des apparences. Sa fragilité morale, notamment exprimée au moyen de plans inclinés, se perçoit comme un moteur commun aux « espions » et « mouchards » fascistes, tous prompts à se jeter à corps perdu dans la matrice politique, sans doute dans l'espoir d'y trouver un sens à leur vie. Ainsi, c'est parce qu'il se croit meurtrier que Marcello intègre le régime et accepte d'espionner un professeur de philosophie exilé, antifasciste notoire aux idées présumées dévoyées. Sa fiancée, bourgeoise ingénue et « idiote », participe à cette même quête de conformité sociale : elle se prétendra longtemps vierge, alors même qu'elle coucha six années durant avec un vieux pervers qui fit d'elle ce qu'il désirait.

 

Comme souvent, Jean-Louis Trintignant livre une composition intériorisée ne souffrant d'aucune maladresse. Le comédien français incarne à merveille ce Marcello Clerici à la psychologie trouble, dont la fuite en avant consiste à se projeter en un parangon de vertu fasciste. Si le doute s'immiscera en lui furtivement, la trahison sonnerait néanmoins comme une négation de sa propre personne, inconciliable avec une construction identitaire pourtant habituée à prendre des accommodements avec la réalité. Bernardo Bertolucci démontre ainsi qu'une honte intégrée peut être fondatrice d'une assimilation inconditionnelle au groupe, quand bien même celui-ci serait politiquement fâcheux, voire ostracisant ou criminel. Tableau édifiant de l'Italie mussolinienne, doté d'un charme enivrant, Le Conformiste verra ses quelques traits oniriques se renforcer des éclairages expressionnistes et des filtres bleus de Vittorio Storaro, le chef opérateur d'Apocalypse Now, tandis que la musique de Georges Delerue se déploiera en parallèle pour napper les séquences d'une extrême variété d'émotions. S'il n'apparaît finalement ni brillant ni haletant, ce drame italien méconnu peut toutefois se prévaloir d'une justesse et d'une consistance appréciables.

 

 

Lire aussi :

Et la Lumière fut

« Psychose » : corbillard à deux conducteurs

Pour une poignée de dollars…

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 22:12

Si le cinéma wellesien arbore le relief d'un massif montagneux, La Soif du mal pourrait en être le point culminant. Adaptée d'un roman de Whit Masterson et traversée de part en part par trois thématiques chères à Orson Welles, l'« épitaphe du film noir » entremêle une amitié doublement contrariée, une révélation graduelle de la nature humaine et une confiscation arbitraire de la loi, pervertie par un vieux commissaire véreux. Shakespeare n'étant jamais loin du réalisateur d'Othello, on perçoit des nuances de Macbeth en Hank Quinlan, le personnage principal, un gradé américain boursouflé et corrompu, chargé d'enquêter sur un attentat à la bombe ayant coûté la vie à un compatriote fortuné. La Soif du mal opère par ailleurs nombre de liaisons visuelles avec des pans entiers de l'oeuvre wellesienne. On y retrouve par exemple les plans inclinés et un traitement de l'espace déjà observés dans le Troisième Homme de Carol Reed, ou un usage de grands angles à courte focale de nature à amplifier la profondeur de champ et distordre l'image, procédé auparavant employé dans le mythique Citizen Kane. Le grand montage parallèle (trois personnages centraux, deux histoires croisées) et les variations exprimées dans la valeur des plans (longs/courts) conditionnent quant à eux des ruptures attentionnelles déjà largement répandues chez Orson Welles depuis 1941.

 

À ces attributs très typés s'ajoutent des tensions raciales et une double confrontation entre le peu scrupuleux Hank Quinlan (Orson Welles) et le haut fonctionnaire mexicain Mike Vargas (Charlton Heston), sur les terrains humain et professionnel. Les performances des deux comédiens, et en particulier celle, outrée, d'Orson Welles, confèrent au métrage une saveur particulière, quelque part entre le cynisme et la perdition. Tandis qu'il mène son enquête d'une main de fer, le commissaire Quinlan va voir, peu à peu, son sinistre passé remonter à la surface : mû par une conception privée et passionnelle de la justice, il entend (une fois encore) condamner le coupable présumé – un jeune Mexicain qui se serait vengé de l'inconsidération relative de son beau-père – au mépris des règles et procédures, personnifiant ainsi un système fascisant sur lequel trébuchent les principes les plus élémentaires. La fin ne devrait pourtant jamais justifier les moyens, et c'est bien en cela que réside la contradiction fondamentale entre Mike Vargas et son homologue américain. Deux manières d'exécuter un même ouvrage, l'une vertueuse, l'autre avilissante. Une dichotomie également à l'oeuvre dans l'opposition, symbolique cette fois, entre la pureté d'un jeune couple – Mike et son épouse Susan, campée par Janet Leigh – et les travers du milieu dans lequel ils doivent désormais évoluer – les turpitudes de quelques caïds locaux ; une ville-frontière sordide, peuplée de motels miteux et de boîtes de strip-tease, aux déchets balayés par le vent et aux bâtiments en voie de décrépitude.

 

Confinant parfois à l'hyperréalisme, La Soif du mal s'ouvre par un plan-séquence vertigineux, parfaitement synchronisé, où les mouvements de grue portent la caméra au coeur de l'action, changeant de sujet comme de point de vue, captant le caractère sinistre des lieux avec le même aplomb que les agissements sournois qui débouchent sur l'attentat à la dynamite. Après huit années d'errance européenne, Orson Welles revient donc à Hollywood pour y façonner un polar noir d'envergure, techniquement brillant et dominé par un monstre qu'il choisit de camper lui-même, maquillage et rembourrage à l'appui : Hank Quinlan, commissaire boiteux et ventripotent, porté tant sur la boisson que le mensonge, hanté par la mort de sa femme jusqu'à se laisser submerger par un mal inexpiable. Si le vieux policier dispose d'un flair sans commune mesure, il ne s'embarrasse en revanche d'aucun scrupule : il invente des pièces à conviction, se scandalise hypocritement des soupçons qui pèsent sur lui et laisse sur son passage, au besoin, des cadavres aux yeux affreusement exorbités – plan iconique s'il en est. C'est peut-être finalement Marlene Dietrich, grimée en gitane diseuse de bonne aventure, qui porte à son endroit le jugement le plus lucide, dévoilant toute l'ambivalence du personnage au travers de quelques phrases (« C’était un flic pourri, mais c’était un homme ! »).

 

Avec La Soif du mal, Orson Welles aura inspiré des cinéastes de la trempe de Stanley Kubrick, Francis Ford Coppola, Lars von Trier, Brian De Palma ou David Fincher. On peut même se demander dans quelle mesure la présence de Janet Leigh dans le fameux motel de Psychose n'intervient pas comme un lointain écho à ses mésaventures vécues dans le bouge dépeuplé de La Soif du mal. Il y a là, au moins, quelques similitudes troublantes. Quoi qu'il en soit, au-delà des questions de filiation cinématographique, l'« épitaphe du film noir » possède un lot de fulgurances copieusement garni : reflets et sons sculptant l'espace, cadrages tatillons, plongées et contre-plongées saisissantes, clairs-obscurs conçus en orfèvre par Russell Metty, effets sonores expérimentaux lors de la poursuite finale, perquisition filmée sous forme de plan-séquence dédaléen... Dessaisi par les studios Universal du montage alors même qu'il était titulaire d'à peu près toutes les fonctions sur le tournage – le drame se répètera d'ailleurs durant toute sa carrière –, Orson Welles s'insurgera dans un long mémo de cinquante-huit pages (!) tout en laissant des instructions qui seront à l'origine d'une quatrième version du film (!) plus conforme à ses attentes. Ainsi, intense et prodigieux, La Soif du mal démontre une énième fois l'immense talent d'un metteur en scène hors du commun, mais aussi – ne le négligeons pas – l'extrême clairvoyance de Charlton Heston, qui insista afin qu'Orson Welles prenne les commandes du polar et puisse immortaliser à jamais tant le pourrissement des sociétés que les frontières, désespérément poreuses, entre (in)juste, (il)légal et (im)moral.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Le Plus : "Sang pour sang" / Le Moins : "Last Days" (#19)

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 11:48

Saul n'est qu'un de ces rouages interchangeables, mal graissés, placés au service de l'industrie génocidaire nazie. En cette année 1944, il n'a plus que les charniers pour horizon, et des cadavres en sursis comme compagnons de route. Il arpente Auschwitz-Birkenau frappé de désillusion, accueille les passagers asservis des trains, les traîne jusqu'aux chambres à gaz, puis emporte leurs cadavres vers les fours crématoires, avant d'oeuvrer à la dispersion des cendres ou au nettoyage des sols maculés de secrétions humaines. C'est cet homme éteint, presque muet, que choisit de filmer le néo-réalisateur hongrois László Nemes, avec un regard clinique et en plan serré. Il prend le parti, invariable, de braquer un objectif 40 mm dans le sillage de ce détenu hongrois en peine, campé par un Géza Röhrig à la composition intériorisée, confondant de justesse.

 

Filmé caméra à l'épaule, Le Fils de Saul répond à des partis pris de mise en scène immuables, participant d'un sentiment claustrophobique accablant. La sensation d'étouffement induite par les prises de vues fait précisément écho aux conditions concentrationnaires douloureuses, saisies par bribes, par le truchement du point de vue partiel et subjectif de Saul, qui en vient à se confondre avec l'objectif. Ancien assistant de Béla Tarr, grand défenseur de la pellicule, le jeune László Nemes (38 ans) s'inspire beaucoup d'Elem Klimov (Requiem pour un massacre) dans son traitement sensitif des faits et des mouvements. Privilégiant les plans longs et un format standard unique, cinéaste d'une exigence et d'une radicalité appréciables, il s'échine à inciser l'espace, avec maestria, par le recours au flou et des choix de cadrage faisant sens. Sans omettre de circonscrire l'appréhension du camp, de ses inexpiables folies et de ses petits trafics aux exigences d'une mise en scène très typée, prépotente, et potentiellement agaçante.

 

En raison d'un cadre fermé et d'une très faible profondeur de champ, c'est le son, travaillé en orfèvre, qui est appelé à témoigner des atrocités ambiantes. Il informe le spectateur, de manière abrupte et fragmentée, le guide dans une immersion sensorielle éprouvante, lui cède les clefs de compréhension et de décryptage d'un hors-champ érigé en entité à part entière. Cris, sommations, explosions, tirs et privations accompagnent le récit sans jamais ouvrir l'image ni à la complaisance ni au pathos. En soi, il s'agit déjà là d'un tour de force voué à faire date. László Nemes démontre, s'il le fallait, qu'en renonçant à toute forme d'esthétisation, on parvient très judicieusement à restituer l'horreur dans son essence même.

 

Grand prix au Festival de Cannes, Le Fils de Saul tient tout entier en 48 heures, un cadre temporel suffisant pour que se croisent deux intrigues dont l'unique trait d'union relève du personnage principal : d'une part, la fomentation d'une mutinerie suivie d'une évasion ; d'autre part, la quête obstinée d'un rabbin susceptible d'enterrer dignement le corps sans vie d'un enfant, présenté comme celui de Saul. « Tu t’occupes des morts au lieu de t’occuper des vivants », glissera d'ailleurs l'un des protagonistes, aux yeux duquel Saul semble accorder la primauté à cette seconde mission, plus personnelle mais non moins épineuse. Derrière ces deux lignes directrices, c'est Auschwitz et sa mécanique barbare qui se mettent à nu, de la ronde sinistre des chefs kapo au quotidien malaisé des sonderkommandos. On y exploite, maltraite ou élimine les prisonniers, réduits dans tous les cas de figure à de vulgaires et éphémères parasites. À cela, y a-t-il vraiment une échappatoire ? László Nemes y apporte une réponse définitive.

 

 

Lire aussi :

Cadrer l’infini

« Alice dans les villes » : le vertige des abîmes

Le Plus : "La Garçonnière" / Le Moins : "Nos pires voisins" (#51)

Repost 0
Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

Recherche