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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 20:33

Les zombies sont nus, en lambeaux, tenaces, mus par un réflexe alimentaire animal. Une seule de leurs morsures suffit à vous infecter, à vous transformer en bête immonde assoiffée de sang. Pour en venir à bout, il vous faudra impérativement viser la tête, la réduire en miettes, la fendre ou la perforer. C'est dans un petit coin de Pennsylvanie que George Romero codifie le mort-vivant cannibale appelé à devenir le parangon du cinéma d'épouvante. Du haut de ses vingt-huit ans, et avec quelque 114 000 modestes dollars, le cinéaste new-yorkais charpente une oeuvre fondatrice, qui prolonge et réinitialise l'héritage de Victor Halperin, Jacques Tourneur, John Gilling ou encore Sidney J. Furie. Désormais, le zombie, en piteux état, se nourrit de chair humaine, se traîne péniblement jusqu'à sa proie et se voit dépourvu de mémoire comme de fonction cognitive.

 

Par économie de moyens, l'image est d'un noir et blanc rudimentaire, l'action se déroule presque entièrement en huis clos dans un décor unique, et le cadrage reste souvent serré, d'un style documentaire, clinique et dépouillé. Une marque visuelle fauchée et crasseuse, mais précisément au diapason des ambitions de Romero. La caméra, portée à l'épaule, sculpte l'espace, satirise la famille et sonde une communauté humaine désunie, sommairement barricadée, menacée de mort, et plongée dans le plus grand désarroi. Une vision apocalyptique grandement inspirée de Richard Matheson, et renforcée par la radio et la télévision, qui évoquent à tour de rôle la « démarche singulière » des zombies, les travailleurs coincés loin de leur famille, les routes bloquées, une possible mobilisation de la Garde nationale et les causes potentielles du chaos qui règne désormais sur le pays, à savoir une mutation causée par les radiations d'un satellite.

 

Réalisateur, monteur, chef opérateur et scénariste, George Romero a une emprise absolue sur La Nuit des morts-vivants, qu'il exploitera en osant quelques habiles transgressions. Ainsi, la première attaque du film possède un relief comique certain, le héros épouse les traits d'un jeune routier afro-américain, une fillette zombifiée attaque sauvagement ses parents démunis, et la conclusion revêt un nihilisme assez radical – et passablement jouissif. Comme toute première tentative, celle-ci comprend néanmoins son lot de maladresses, dont une photographie grossière et un rythme inégalement géré. Mais il n'empêche que ce volet inaugural de la « saga des zombies » fera immanquablement date, ensemençant un sillon horrifique qui mènera plus tard à Halloween, Massacre à la tronçonneuse et Le Projet Blair Witch.

 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 06:15

Et si l'homme n'était finalement que la somme de ses traumatismes ? Prenez Marcello Clerici. Il ne vient gonfler les rangs du fascisme qu'en réponse à des démons intérieurs inexpiables. Il ne construit son identité que par opposition à des figures parentales dont il cherche à s'affranchir – son père souffre de démence, sa mère mène une vie scandaleuse. Sous le coup d'une culpabilité tenace, ce bourgeois romain aspire avant tout à se fondre dans la masse, à ériger la norme en état permanent. Peu importe si l'Italie mussolinienne fait la part belle aux sentiers battus exhalant le soufre et aux archétypes gorgés d'intolérance. Incapable de se soustraire au regard des autres, cherchant l'accomplissement dans la normalité, il se compromet volontiers avec les services secrets, comme si leur simple attention avait valeur de consécration. « Je fais partie d'un groupement qui fait la chasse aux subversifs », assènera-t-il avec la conviction d'un laquais rectiligne au service de l'idéologie fasciste. Marcello ne voit par ailleurs aucun inconvénient à passer une visite médicale avant de signer son contrat de mariage, témoignant ainsi de la primauté des intérêts personnels sur l'engagement matrimonial. « Une maison normale » pour « des gens normaux », la voilà la délicieuse ritournelle des croquenotes de la fanfare mussolinienne. De quoi diluer son identité, personnelle et collective, dans l'eau trouble du totalitarisme.

 

Transposant à l’écran le roman d’Alberto Moravia, soignant la profondeur de champ comme celle de ses personnages, Bernardo Bertolucci dépeint une Italie sclérosée, qui « prendrait l'ombre pour la réalité », portraiturant une société assujettie au fascisme, écrasée par les discours de grandeur comme par cette architecture totalitaire aux lignes droites géométriques. Marcello Clerici n'est finalement que le symptôme d'une représentation tyrannique et obsessionnelle de l'image, l'excroissance naturelle du diktat des règles et des apparences. Sa fragilité morale, notamment exprimée au moyen de plans inclinés, se perçoit comme un moteur commun aux « espions » et « mouchards » fascistes, tous prompts à se jeter à corps perdu dans la matrice politique, sans doute dans l'espoir d'y trouver un sens à leur vie. Ainsi, c'est parce qu'il se croit meurtrier que Marcello intègre le régime et accepte d'espionner un professeur de philosophie exilé, antifasciste notoire aux idées présumées dévoyées. Sa fiancée, bourgeoise ingénue et « idiote », participe à cette même quête de conformité sociale : elle se prétendra longtemps vierge, alors même qu'elle coucha six années durant avec un vieux pervers qui fit d'elle ce qu'il désirait.

 

Comme souvent, Jean-Louis Trintignant livre une composition intériorisée ne souffrant d'aucune maladresse. Le comédien français incarne à merveille ce Marcello Clerici à la psychologie trouble, dont la fuite en avant consiste à se projeter en un parangon de vertu fasciste. Si le doute s'immiscera en lui furtivement, la trahison sonnerait néanmoins comme une négation de sa propre personne, inconciliable avec une construction identitaire pourtant habituée à prendre des accommodements avec la réalité. Bernardo Bertolucci démontre ainsi qu'une honte intégrée peut être fondatrice d'une assimilation inconditionnelle au groupe, quand bien même celui-ci serait politiquement fâcheux, voire ostracisant ou criminel. Tableau édifiant de l'Italie mussolinienne, doté d'un charme enivrant, Le Conformiste verra ses quelques traits oniriques se renforcer des éclairages expressionnistes et des filtres bleus de Vittorio Storaro, le chef opérateur d'Apocalypse Now, tandis que la musique de Georges Delerue se déploiera en parallèle pour napper les séquences d'une extrême variété d'émotions. S'il n'apparaît finalement ni brillant ni haletant, ce drame italien méconnu peut toutefois se prévaloir d'une justesse et d'une consistance appréciables.

 

 

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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 22:12

Si le cinéma wellesien arbore le relief d'un massif montagneux, La Soif du mal pourrait en être le point culminant. Adaptée d'un roman de Whit Masterson et traversée de part en part par trois thématiques chères à Orson Welles, l'« épitaphe du film noir » entremêle une amitié doublement contrariée, une révélation graduelle de la nature humaine et une confiscation arbitraire de la loi, pervertie par un vieux commissaire véreux. Shakespeare n'étant jamais loin du réalisateur d'Othello, on perçoit des nuances de Macbeth en Hank Quinlan, le personnage principal, un gradé américain boursouflé et corrompu, chargé d'enquêter sur un attentat à la bombe ayant coûté la vie à un compatriote fortuné. La Soif du mal opère par ailleurs nombre de liaisons visuelles avec des pans entiers de l'oeuvre wellesienne. On y retrouve par exemple les plans inclinés et un traitement de l'espace déjà observés dans le Troisième Homme de Carol Reed, ou un usage de grands angles à courte focale de nature à amplifier la profondeur de champ et distordre l'image, procédé auparavant employé dans le mythique Citizen Kane. Le grand montage parallèle (trois personnages centraux, deux histoires croisées) et les variations exprimées dans la valeur des plans (longs/courts) conditionnent quant à eux des ruptures attentionnelles déjà largement répandues chez Orson Welles depuis 1941.

 

À ces attributs très typés s'ajoutent des tensions raciales et une double confrontation entre le peu scrupuleux Hank Quinlan (Orson Welles) et le haut fonctionnaire mexicain Mike Vargas (Charlton Heston), sur les terrains humain et professionnel. Les performances des deux comédiens, et en particulier celle, outrée, d'Orson Welles, confèrent au métrage une saveur particulière, quelque part entre le cynisme et la perdition. Tandis qu'il mène son enquête d'une main de fer, le commissaire Quinlan va voir, peu à peu, son sinistre passé remonter à la surface : mû par une conception privée et passionnelle de la justice, il entend (une fois encore) condamner le coupable présumé – un jeune Mexicain qui se serait vengé de l'inconsidération relative de son beau-père – au mépris des règles et procédures, personnifiant ainsi un système fascisant sur lequel trébuchent les principes les plus élémentaires. La fin ne devrait pourtant jamais justifier les moyens, et c'est bien en cela que réside la contradiction fondamentale entre Mike Vargas et son homologue américain. Deux manières d'exécuter un même ouvrage, l'une vertueuse, l'autre avilissante. Une dichotomie également à l'oeuvre dans l'opposition, symbolique cette fois, entre la pureté d'un jeune couple – Mike et son épouse Susan, campée par Janet Leigh – et les travers du milieu dans lequel ils doivent désormais évoluer – les turpitudes de quelques caïds locaux ; une ville-frontière sordide, peuplée de motels miteux et de boîtes de strip-tease, aux déchets balayés par le vent et aux bâtiments en voie de décrépitude.

 

Confinant parfois à l'hyperréalisme, La Soif du mal s'ouvre par un plan-séquence vertigineux, parfaitement synchronisé, où les mouvements de grue portent la caméra au coeur de l'action, changeant de sujet comme de point de vue, captant le caractère sinistre des lieux avec le même aplomb que les agissements sournois qui débouchent sur l'attentat à la dynamite. Après huit années d'errance européenne, Orson Welles revient donc à Hollywood pour y façonner un polar noir d'envergure, techniquement brillant et dominé par un monstre qu'il choisit de camper lui-même, maquillage et rembourrage à l'appui : Hank Quinlan, commissaire boiteux et ventripotent, porté tant sur la boisson que le mensonge, hanté par la mort de sa femme jusqu'à se laisser submerger par un mal inexpiable. Si le vieux policier dispose d'un flair sans commune mesure, il ne s'embarrasse en revanche d'aucun scrupule : il invente des pièces à conviction, se scandalise hypocritement des soupçons qui pèsent sur lui et laisse sur son passage, au besoin, des cadavres aux yeux affreusement exorbités – plan iconique s'il en est. C'est peut-être finalement Marlene Dietrich, grimée en gitane diseuse de bonne aventure, qui porte à son endroit le jugement le plus lucide, dévoilant toute l'ambivalence du personnage au travers de quelques phrases (« C’était un flic pourri, mais c’était un homme ! »).

 

Avec La Soif du mal, Orson Welles aura inspiré des cinéastes de la trempe de Stanley Kubrick, Francis Ford Coppola, Lars von Trier, Brian De Palma ou David Fincher. On peut même se demander dans quelle mesure la présence de Janet Leigh dans le fameux motel de Psychose n'intervient pas comme un lointain écho à ses mésaventures vécues dans le bouge dépeuplé de La Soif du mal. Il y a là, au moins, quelques similitudes troublantes. Quoi qu'il en soit, au-delà des questions de filiation cinématographique, l'« épitaphe du film noir » possède un lot de fulgurances copieusement garni : reflets et sons sculptant l'espace, cadrages tatillons, plongées et contre-plongées saisissantes, clairs-obscurs conçus en orfèvre par Russell Metty, effets sonores expérimentaux lors de la poursuite finale, perquisition filmée sous forme de plan-séquence dédaléen... Dessaisi par les studios Universal du montage alors même qu'il était titulaire d'à peu près toutes les fonctions sur le tournage – le drame se répètera d'ailleurs durant toute sa carrière –, Orson Welles s'insurgera dans un long mémo de cinquante-huit pages (!) tout en laissant des instructions qui seront à l'origine d'une quatrième version du film (!) plus conforme à ses attentes. Ainsi, intense et prodigieux, La Soif du mal démontre une énième fois l'immense talent d'un metteur en scène hors du commun, mais aussi – ne le négligeons pas – l'extrême clairvoyance de Charlton Heston, qui insista afin qu'Orson Welles prenne les commandes du polar et puisse immortaliser à jamais tant le pourrissement des sociétés que les frontières, désespérément poreuses, entre (in)juste, (il)légal et (im)moral.

 

 

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 11:48

Saul n'est qu'un de ces rouages interchangeables, mal graissés, placés au service de l'industrie génocidaire nazie. En cette année 1944, il n'a plus que les charniers pour horizon, et des cadavres en sursis comme compagnons de route. Il arpente Auschwitz-Birkenau frappé de désillusion, accueille les passagers asservis des trains, les traîne jusqu'aux chambres à gaz, puis emporte leurs cadavres vers les fours crématoires, avant d'oeuvrer à la dispersion des cendres ou au nettoyage des sols maculés de secrétions humaines. C'est cet homme éteint, presque muet, que choisit de filmer le néo-réalisateur hongrois László Nemes, avec un regard clinique et en plan serré. Il prend le parti, invariable, de braquer un objectif 40 mm dans le sillage de ce détenu hongrois en peine, campé par un Géza Röhrig à la composition intériorisée, confondant de justesse.

 

Filmé caméra à l'épaule, Le Fils de Saul répond à des partis pris de mise en scène immuables, participant d'un sentiment claustrophobique accablant. La sensation d'étouffement induite par les prises de vues fait précisément écho aux conditions concentrationnaires douloureuses, saisies par bribes, par le truchement du point de vue partiel et subjectif de Saul, qui en vient à se confondre avec l'objectif. Ancien assistant de Béla Tarr, grand défenseur de la pellicule, le jeune László Nemes (38 ans) s'inspire beaucoup d'Elem Klimov (Requiem pour un massacre) dans son traitement sensitif des faits et des mouvements. Privilégiant les plans longs et un format standard unique, cinéaste d'une exigence et d'une radicalité appréciables, il s'échine à inciser l'espace, avec maestria, par le recours au flou et des choix de cadrage faisant sens. Sans omettre de circonscrire l'appréhension du camp, de ses inexpiables folies et de ses petits trafics aux exigences d'une mise en scène très typée, prépotente, et potentiellement agaçante.

 

En raison d'un cadre fermé et d'une très faible profondeur de champ, c'est le son, travaillé en orfèvre, qui est appelé à témoigner des atrocités ambiantes. Il informe le spectateur, de manière abrupte et fragmentée, le guide dans une immersion sensorielle éprouvante, lui cède les clefs de compréhension et de décryptage d'un hors-champ érigé en entité à part entière. Cris, sommations, explosions, tirs et privations accompagnent le récit sans jamais ouvrir l'image ni à la complaisance ni au pathos. En soi, il s'agit déjà là d'un tour de force voué à faire date. László Nemes démontre, s'il le fallait, qu'en renonçant à toute forme d'esthétisation, on parvient très judicieusement à restituer l'horreur dans son essence même.

 

Grand prix au Festival de Cannes, Le Fils de Saul tient tout entier en 48 heures, un cadre temporel suffisant pour que se croisent deux intrigues dont l'unique trait d'union relève du personnage principal : d'une part, la fomentation d'une mutinerie suivie d'une évasion ; d'autre part, la quête obstinée d'un rabbin susceptible d'enterrer dignement le corps sans vie d'un enfant, présenté comme celui de Saul. « Tu t’occupes des morts au lieu de t’occuper des vivants », glissera d'ailleurs l'un des protagonistes, aux yeux duquel Saul semble accorder la primauté à cette seconde mission, plus personnelle mais non moins épineuse. Derrière ces deux lignes directrices, c'est Auschwitz et sa mécanique barbare qui se mettent à nu, de la ronde sinistre des chefs kapo au quotidien malaisé des sonderkommandos. On y exploite, maltraite ou élimine les prisonniers, réduits dans tous les cas de figure à de vulgaires et éphémères parasites. À cela, y a-t-il vraiment une échappatoire ? László Nemes y apporte une réponse définitive.

 

 

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 12:34

Réalisateur émérite, maître d'oeuvre des prodigieux Taxi Driver et Raging Bull, principal instigateur de l'avènement de Robert De Niro, Martin Scorsese n'embrassa pas par hasard la carrière de cinéaste. Son amour pour le septième art, tout entier condensé dans le féérique et personnel Hugo Cabret, naquit dans l'obscurité des salles, qu'il fréquentait avidement durant sa jeunesse, à défaut de pouvoir pratiquer des activités sportives, proscrites en raison de son asthme et d'une piètre condition physique. John Cassavetes et Francis Ford Coppola furent tous deux ses parrains à Hollywood, contribuant tant à la définition de son style qu'à son intégration dans le milieu, où il officie désormais en maître, flanqué de l'acteur Leonardo DiCaprio et de la monteuse Thelma Schoonmaker.

 

Le cinéma de Martin Scorsese s'est de tous temps nourri des films d'Elia Kazan, d'Orson Welles ou d'Alfred Hitchcock, avec qui il partagea d'ailleurs le compositeur Bernard Herrmann et le graphiste Saul Bass. Au-delà de « Marty », le maître du suspense a inspiré toutes les générations de metteurs en scène qui lui succédèrent, de François Truffaut à Brian De Palma, en passant par Roman Polanski, François Ozon, Park Chan-wook ou Gus Van Sant, qui réalisa un remake en couleurs de Psychose. La griffe hitchcockienne, articulée autour du faux coupable, du MacGuffin, de l'altérité ou du désordre mental, tiendra lieu de curseur chez tous ses héritiers, qu'ils se revendiquent comme tels ou non. Ainsi, on perçoit clairement en Body Double (De Palma, 1984) des échos à Sueurs froides et Fenêtre sur cour, qui irriguent également Obsession (De Palma, 1976), de même d'ailleurs que Psychose, lui-même en première ligne quant à la teneur de Soeurs de sang (De Palma, 1973).

 

Au cinéma, les autoréférences et mises en abyme demeurent légion. Elles contribuent aux symboles et sens cachés qui constituent parfois la matrice première des oeuvres d'aujourd'hui. Il est par exemple difficile d'appréhender pleinement le Kill Bill de Quentin Tarantino, d'en saisir les tenants et aboutissants, sans en revenir à La mariée était en noir de François Truffaut, métrage mimétique lui-même inspiré de... Psychose. Dans le même ordre d'idées, il n'est pas un réalisateur majeur qui ne se réclame aujourd'hui, quelque part, de Stanley Kubrick, figure tutélaire ayant exercé son ascendance sur Ridley Scott, Terry Gilliam, Steven Spielberg, Martin Scorsese ou encore Woody Allen, dont les sources d'inspiration comprennent également Ingmar Bergman et... Alfred Hitchcock. Les évocations, emprises et fascinations se croisent, s'enchevêtrent et se diluent dans des filmographies entières, celles des frères Coen, de David Fincher ou de Christopher Nolan devant tellement, à titre d'illustration, à Charles Laughton, George Roy Hill ou Fritz Lang.

 

Si l'on ne peut vraiment décrypter Hugo Cabret sans en appeler à Georges Méliès, ou Kill Bill sans invoquer François Truffaut, d'autres accointances méritent certainement attention. N'y a-t-il une forme de citation à l'endroit de La Corde (encore Hitchcock) dans l'oscarisé Birdman d'Alejandro González Iñárritu ? Tout film de monstre et tout huis clos claustrophobique ne relève-t-il pas, ne fût-ce que partiellement, du Alien de Ridley Scott, lui-même issu d'un croisement entre It! The Terror from Beyond Space et Dix petits nègres ? Ne trouve-t-on pas un peu, voire beaucoup, de 2001 dans la plupart des films se déroulant dans l'espace ? Les vues aériennes de Shining n'ont-elles pas sous-tendu celles de Harry, un ami qui vous veut du bien ? Et que penser alors de l'influence, inexorable et protéiforme, d'un Jurassic Park, d'un Douze hommes en colère, d'un Blade Runner, d'un Halloween ou d'un Apocalypse Now ? N'exercent-ils pas leur autorité, aujourd'hui encore, sur tout film de dinosaures, de prétoire, de science-fiction, d'horreur et de guerre ?

 

Les cycles d'influence du cinéma semblent potentiellement sans bornes ni rivages. John Ford influença Sergio Leone, qui lui-même préfigura le Django Unchained de Quentin Tarantino, qui se révélera un jour ou l'autre à l'origine d'un projet encore inexploré. Ce schéma pourrait être reproduit à l'identique avec le cinéma expressionniste allemand, les séries B horrifiques anglo-américaines et la filmographie d'esthétique gothique de Tim Burton, matérialisée par les deux épisodes de Batman ou Sleepy Hollow : La Légende du cavalier sans tête. Il en va de même avec la narration déconstruite, non linéaire, promue par le Citizen Kane d'Orson Welles, répétée ou reformatée dans Rashōmon, Pulp Fiction, Usual Suspects, Memento ou Mulholland Drive. Ce dernier, authentique chef-d'oeuvre sensoriel, a été charpenté par l'inventif et inénarrable David Lynch, l'un des cinéastes contemporains les plus influents, dont on devine les réminiscences dans l'Insidious de James Wan, l'Under the Skin de Jonathan Glazer ou le Lost River de Ryan Gosling.

 

Si le septième art s'avère bel et bien en réinvention perpétuelle, il puise sans cesse en son essence ce qui participe de son renouveau. Quelquefois pour altérer ou préciser son propos, à l'image de Jean-Luc Godard citant Charlie Chaplin dans Bande à part ; à d'autres moments pour produire une sorte de méta-discours réservé aux initiés, comme c'est le cas avec les autoréférences du Frankenweenie de Tim Burton ou les private jokes des Expendables ou de 22 Jump Street. Recyclage, allusion, citation, emprunt ou mise en abyme, quel que soit le substantif qu'on lui attribue, ce procédé revêt une importance telle qu'il en vient à projeter l'ombre du passé sur le cinéma d'aujourd'hui, les deux se conjuguant alors dans une même structure et attestant, s'il le fallait, d'une extension constante des idées d'hier dans l'art filmique présent.

 

 

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 15:49

Comme tant d'autres, la France se montre parfois oublieuse de son passé, prompte à se jeter dans les bras réconfortants de populistes au verbe haut et au front bas. Au regard de l'immigration, d'aucuns paraissent sourds aux arguments économiques, démographiques, humanistes, mais croient en revanche dur comme fer aux oriflammes réductrices de l'extrême droite. Alors que l'Europe traverse sa plus grave crise migratoire depuis la Seconde guerre mondiale, Marine Le Pen et le Front national, désormais dédiabolisés, prennent rang parmi les favoris au premier tour des prochaines élections présidentielles. Chez les frontistes, il n'est pas un discours public qui ne stigmatise les immigrés, qui ne les rende responsables du chômage et de l'insécurité, qui ne les renvoie aux théories complotistes de grand remplacement ou de vassalisation, chères à Renaud Camus et Bat Ye'or. C'est en réalité toute l'Europe qui voit ses digues céder sous la puissance des eaux xénophobes et essentialistes, sur lesquelles voguent le FPÖ autrichien, la Ligue du Nord italienne, le PVV hollandais, le Vlaams Belang flamand, l'Aube dorée grecque ou le Jobbik hongrois. Ultime témoin d'une dégénérescence morale et politique qui ne dit pas son nom, la Pologne vient de consacrer aux dernières élections législatives le parti catholique et conservateur Droit et Justice, une formation eurosceptique et anti-immigration qui a pris grand soin, durant la campagne électorale, de capitaliser sur la peur des réfugiés et un hypothétique fardeau migratoire, alors même que Varsovie demeure tout à fait dépourvue d'étrangers ! Si elle n'était à ce point révélatrice d'une Europe en peine, l'affaire prêterait peut-être à sourire. « Voulez-vous qu’on ne soit plus les maîtres dans notre propre pays ? », a même osé Jarosław Kaczyński, le chef de file de Droit et Justice, dans la plus pure tradition nationaliste, tandis que le président Andrzej Duda, issu du même sérail, évoquait très sérieusement les « risques épidémiologiques » supportés par les Polonais au contact des migrants. Si l'histoire ne se répète (heureusement) pas à l'identique, on perçoit néanmoins ses lointains échos, quelque peu distordus.

 

On se remémore alors certains événements tragiques, tels que le massacre (jamais condamné) des travailleurs italiens d'Aigues-Mortes, survenu en 1893, perpétré par des villageois et des ouvriers, et précédé par l'avénement des ligues d'extrême droite, elles-mêmes vivifiées par la montée progressive d'un sentiment nationaliste exacerbé. Les Français de la seconde moitié du XIXème siècle voyaient d'un mauvais oeil la première vague d'immigration occasionnée par la révolution industrielle, et matérialisée par l'arrivée en nombre des Belges et des « Ritals ». Une hostilité de plus en plus farouche qui débouchera sur des ratonnades à la sortie des usines, des lynchages en public, des noyades, des coups de bâtons ou de fusils. Le sort des centaines de milliers d'Irlandais fuyant la « Grande famine » (1845-1852) ne fut guère plus enviable. Aux États-Unis, beaucoup d'entre eux furent contraints de vivre dans des caves sans lumière, des sous-sols mal ventilés ou des appartements d'une pièce, quantité souffrirent du choléra, de la fièvre jaune, du typhus, de la tuberculose ou de la pneumonie, tandis que d'autres sombrèrent dans l'alcoolisme ou la maladie mentale, ou allèrent remplir les prisons par contingents entiers. Aux yeux des populations locales, ces Irlandais constituaient un prolétariat permanent, non qualifié, porteur de maladies et de misère, inféodé à la curie romaine. Très vite, les émeutiers nativistes lancèrent des actions et commirent des attentats à l'encontre de ces migrants malchanceux qu'ils prirent en horreur. Un siècle plus tard, comme un pied de nez à l'histoire, John Fitzgerald Kennedy, descendant d'immigrés irlandais, accéda à la magistrature suprême. Sans soumission à l'Église ni agenda caché. Ainsi, alors que l'extrême droite européenne a plus que jamais le coeur à la gaudriole, il est bon de s'arracher quelques instants aux idées préconçues, aux peurs primaires et aux discours schématiques, que l'exercice scientifique s'évertue, pour l'heure en vain, de démonétiser. Que dit l'histoire ? Que racontent les faits ?

 

Des politiques publiques évolutives (et cyniques)

 

La France a souvent fait montre d'une doctrine utilitariste à l'endroit des immigrés, réduits à une simple variable d'ajustement par Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac dès 1974. Il y eut pourtant, dans un premier temps, une authentique tradition d'accueil, entre 1917 et 1939, lors des différents soubresauts observés en Russie, en Espagne, en Italie, en Arménie ou en Allemagne. L'immigration politique fonctionnait alors à plein régime, et l'État français fut en première ligne au moment de la « Retirada », accompagnant l'exode de quelque 450 000 républicains espagnols. En 1945, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Paris entreprit de favoriser l'immigration familiale, dans une optique essentiellement démographique cette fois. Une politique qui entre singulièrement en résonance avec celle aujourd'hui menée par Angela Merkel en Allemagne. Entre 1956 et 1972, les flux migratoires se renforcèrent à la faveur de la décolonisation et du Traité de Rome, qui instaura la libre circulation des personnes. Peu à peu, les arrivées en provenance du Portugal, de l'Espagne, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie s'intensifièrent, tandis que les flots italiens se tarirent. En 1972, par la voie de circulaires, les pouvoirs publics entendirent subordonner l'octroi de la carte de séjour au maintien des étrangers sur le marché du travail, juste avant que Valéry Giscard d'Estaing n'opère son fameux tournant migratoire en 1974. Le gouvernement de Jacques Chirac ferma alors les frontières en arguant de la montée du chômage, mettant ainsi fin aux mesures favorisant la venue d'une main-d'oeuvre étrangère. En 1977 sera mise en place une « aide au retour » destinée à ceux qui rejoignent définitivement leur pays d'origine, puis, en 1980, seront accrues les possibilités d'expulsion et de refoulement. On gère désormais le capital humain comme le capital productif, même si des vies, et non du matériel, se trouvent ici en jeu. L'avènement de la gauche mitterrandienne en 1981 marqua une rupture et vint infléchir les politiques de restriction, notamment via la régularisation de quelque 130 000 personnes en situation irrégulière. Le regroupement familial fut par ailleurs facilité, tandis que l'expulsion des étrangers nés en France ou arrivés avant l'âge de dix ans se vit frappée d'interdiction. Dès 1983, on en revint toutefois à la répression, aux contrôles d'identité et aux « aides à la réinsertion », au moment même où les revendications des travailleurs immigrés se firent jour à l'occasion des grèves dans les usines automobiles de Citroën à Aulnay-sous-Bois, puis de Talbot à Poissy. L'embellie socialiste aura été de courte durée. Trois lois Pasqua-Debré plus tard, toutes appelées à durcir les conditions de migration, on en arriva, un peu honteusement, à l'occupation des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard, en 1996, et au mouvement des sans-papiers, puis à la jungle de Calais et au centre de Sangatte, démantelé par Nicolas Sarkozy en 2002, avec un amateurisme coupable. En matière d'immigration, il n'y a désormais plus qu'une constante en France : l'intérêt présumé de l'État, de moins en moins généreux, de plus en plus regardant. Quitte à paraître aujourd'hui, sous un gouvernement pourtant étiqueté à gauche, à la remorque de la CDU conservatrice allemande. Un comble et une ineptie qu'il convient de mettre en lumière, après un détour salutaire par les sciences sociales.

 

Accepter l'immigré : un peu de psychologie, de sociologie, d'anthropologie

 

La psychologie sociale a beaucoup à nous apprendre sur le racisme, la xénophobie, l'ethnocentrisme et les discriminations. On sait depuis longtemps que la non-acceptation de l'autre relève essentiellement d'un sentiment de peur et d'une décharge émotionnelle primaire. Rejeter, c'est une manière commode, à peu de frais, d'évacuer ses propres frustrations. L'être humain conceptualise sans cesse les comportements d'autrui et tend à catégoriser ses pairs pour simplifier ses schémas mentaux et fluidifier ses activités cognitives. Des mécanismes psychiques qui, à force de répétition, amenuisent l'intelligence et la créativité. La « stéréotypisation » des délinquants nous montre par exemple que les Anglais craignent avant tout les hooligans, les Jamaïcains et les Bangladeshis, tandis que les Américains ostracisent plus volontiers les Noirs et les Latinos. En France et en Belgique, il s'agirait plutôt des Africains et des Arabes. À chacun son logiciel mental et ses monomanies cachées. La recherche scientifique a par ailleurs apporté la preuve d'une préférence spontanée pour le groupe duquel on se réclame : sa famille, ses amis, son voisinage, son entreprise, son équipe sportive, son pays, sa religion. L'ethnologue Claude Lévi-Strauss évoque ainsi un désir de « rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit ». On est à mille lieues du relativisme culturel, qui propose d'accepter l'autre, de le respecter en tant que personne humaine, sans chercher ni à se l'approprier, ni à l'assimiler. Tendre la main sans prétendre à gommer les différences. L'anthropologue américain Franz Boas envisageait chaque culture comme une synthèse unique et originale, ni supérieure ni inférieure aux autres, seulement dissemblable. De son côté, la sociologie a consacré la prééminence du milieu social pour expliquer et rendre compte des comportements individuels. L'habitus de Pierre Bourdieu, ce « système de dispositions réglées » qui permet de se mouvoir dans la société, suffit à battre en brèche la plupart des théories essentialistes et racialistes. Plutôt que de mettre l'accent sur des facteurs héréditaires et génétiques, il est question d'étudier la matrice sociale et le conditionnement des actes de chacun, par l'éducation, l'expérience ou les perceptions. À cet égard, on ne dira jamais assez l'importance de l'argent, qui huile ou grippe les rouages, qui introduit ou exclut les personnes, qui permet ou empêche les actions. L'inégalité économique, telle que décrite par Thomas Piketty et Joseph Stiglitz, n'est-elle pas la mère de toutes les violences ?

 

Deux ou trois choses à savoir sur les réfugiés

 

Pendant que la Hongrie érige des murs de barbelés et que les réfugiés se massent aux frontières de l'Union européenne, les arguments moraux le disputent aux craintes économiques. Il reste en tout cas de bon ton de rappeler qu'il est de notre devoir d'accueillir ceux qui fuient la guerre et les persécutions, qu'ils viennent de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan ou d'Érythrée. Il fut un temps, pas si lointain, où c'étaient les Espagnols, les Hongrois, les Russes, les Polonais, les Italiens et les Tchèques qui migraient à travers l'Europe. Entre 1914 et 1918, les Pays-Bas accueillirent plus d'un million de Belges chassés de leurs terres par les troupes allemandes, un contingent notable en regard d'une population hollandaise qui avoisinait alors les six millions d'habitants. Durant la Seconde guerre mondiale, un nombre similaire de Belges trouvèrent refuge en France, où ils furent parfois accueillis par les poings et les armes, car perçus comme une charge considérable pour la société. Des événements qui font tristement écho aux centres de réfugiés incendiés çà et là, en Suède ou en Allemagne. Comme si l'on ne retenait rien, ou si peu, des leçons du passé. Mais pourquoi, finalement, les Européens se montrent-ils si hostiles, voire épouvantés, devant ces vagues migratoires ? Ont-ils peur de l'islam comme les Américains protestants eurent autrefois peur des Irlandais catholiques ? Imaginent-ils que l'organisation terroriste Daech cache ses nervis parmi les réfugiés, alors même qu'elle dispose déjà de relais importants en Europe et que les circuits de l'exil font l'objet de contrôles stricts ? Ou redoutent-ils, plus pragmatiquement, comme les Français naguère, un fiasco économique et une nouvelle envolée du chômage ?

 

D'après un récent rapport de l'OCDE, l'immigration engendrerait, en Belgique, près de 3500 euros de rentrées fiscales par individu et par an, une moyenne qui de surcroît exclut les pensions. Les observateurs regrettent toutefois un faisceau de conduites discriminantes qui contribuent à entraver la bonne insertion des étrangers et représentent in fine un gâchis économique difficile à chiffrer. En France, l'ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg a quant à lui déclaré que « l'immigration coûte 47,5 milliards et (...) rapporte 60 milliards » à son pays. Le solde positif – 12,5 milliards d'euros – est d'une importance telle qu'il excède, par exemple, le budget de la Justice, qui franchit à peine la barre des 8 milliards d’euros. Un bilan flatteur, renforcé par de nombreux rapports, dont une étude de l'université de Lille datant de 2009 et un audit de l'Assemblée nationale française réalisé en 2011. Professeur d'économie à l'UCL, Frédéric Docquier confiait par ailleurs à La Libre d'autres intérêts économiques relatifs à l'immigration, qui génèrerait « des effets légèrement positifs sur les salaires, tout en affectant très peu le taux de chômage ». Une déclaration corroborée par les statistiques de l'OCDE, attestant d'un impact positif de 0,27% sur les salaires.

 

Rappelons aussi que les demandeurs d'asile Syriens, majoritaires parmi ceux qui se présentent aujourd'hui aux portes de l'Union, s'avèrent essentiellement issus des classes moyenne et supérieure. Ils bénéficient généralement d'une formation de qualité subventionnée par leur pays d'origine, et aspirent désormais à exercer leurs compétences sur le vieux continent, qui subit justement un déclin démographique inexorable et connaît nombre de métiers en pénurie. Les attentes mutuelles semblent donc pouvoir se rencontrer. Cela paraît en tout cas en bonne voie en Belgique. Une récente étude réalisée par des économistes de l'Université Catholique de Louvain estime que l'impact budgétaire de l'immigration en cours se situe à hauteur de 0,5% du PIB, soit environ deux milliards d'euros. Le rapport préconise par ailleurs d'accorder sans tarder le droit de travail aux demandeurs d'asile. De quoi réfuter les arguments électoralistes fallacieux d'une certaine droite. D'autant plus que d'autres facteurs jouent également en faveur de l'accueil. Dans une société où le vieillissement de la population déséquilibre fortement le ratio entre actifs et inactifs, le recours à l'immigration ne pourrait-il pas contribuer à préserver le financement des retraites ?* Ces étrangers qualifiés et courageux – ils ont parcouru des milliers de kilomètres et enduré les pires atrocités de la guerre – ne constituent-ils pas une aubaine pour nos économies indolentes ? Ils sont appelés à travailler, consommer, payer des taxes et des impôts, contribuer à la richesse nationale, comme n'importe quel citoyen européen. En Allemagne par exemple, le coût annuel par réfugié a été évalué entre 12 000 et 13 000 euros, somme comprenant l'hébergement, la nourriture, le suivi médical, les cours de langue, ainsi que 143 euros mensuels. Des chiffres à mettre en parallèle avec les quelque quatre millions de travailleurs dont Berlin aura besoin d'ici à 2040, et alors même que 46% des employeurs déclarent déjà éprouver des difficultés à recruter. « Nous sommes prêts » à permettre « un accès rapide » à la formation et aux emplois, a d'ailleurs affirmé, début septembre, Ulrich Grillo, le président du patronat allemand. Les principales centrales syndicales sont sur la même ligne et ont clamé leur solidarité vis-à-vis des migrants. Il est donc permis de penser que les retombées économiques à long terme justifient un effort (qui plus est modéré) de dépenses à court terme.

 

Surtout, il faut savoir raison garder. Les réfugiés ne représentent aujourd'hui qu'un infime 0,11% de la population européenne et ils ne peuvent généralement prétendre qu'à une part résiduelle des droits sociaux. Soit une goutte d'eau dans un océan de prospérité – l'UE demeurant la première économie mondiale. En guise de comparaison, les réfugiés représentent tout de même 25% (!) de la population du Liban qui, avec la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, accueillent ensemble 98% (!) du total des populations syriennes en exil. Ainsi, l'Europe prise dans son ensemble se trouve environ quatre fois moins sollicitée que le seul minuscule État libanais. Mais on le sait, en matière d'immigration, le ressenti se révèle souvent trompeur et les phénomènes tendent à être gravement exagérés. Au grand dam de ceux qui abandonnent leurs terres et leur vie en quête de paix et de dignité.

 

* En guise d'illustration, voici ce que j'écrivais en septembre 2013 : « D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050. Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe. »

 

 

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 20:34

Quand le professeur Humbert découvre la maisonnée qu'il s'apprête à rejoindre, le trouble l'assaillit doublement. La maîtresse des lieux est une veuve infortunée et entreprenante, manifestement pressée de vérifier si son appareil biologique fonctionne aussi bien qu'autrefois. Sa fille Lolita est une nymphette âgée de quatorze ans, qu'il observe, abasourdi, allongée sur l'herbe dans une posture lascive, en bikini et chapeau de plumes. De cette première rencontre naît un désir inexpiable : l'honorable universitaire emménage, puis conclut un mariage de façade, dans le seul espoir de côtoyer librement l'ingénue perverse qui lui servira désormais de belle-fille. Une quête érotique et obsessionnelle qui ne manquera pas d'armer le courroux des milieux puritains, à une époque où le code Hays poursuit un déclin inexorable.

 

La modeste demeure de la famille Haze, sise dans le New Hampshire, devient alors peu à peu le théâtre des non-dits, des suggestions et des fantasmes. « Vous allez prendre ma reine », y affirme-t-on dans une allusion à double sens qui préfigure l'ensemble des enjeux à venir. Le regard chargé de lubricité et de paranoïa, James Mason prête ses traits les plus inquiétants au professeur Humbert, quinquagénaire dévitalisé aux bras bien trop affectueux. Sa passion interdite, scrupuleusement notifiée dans un journal intime, se révélera au grand jour à la faveur d'une crise de jalousie incontrôlée. De bout en bout, Stanley Kubrick et Vladimir Nabokov malmènent ainsi leur héros, manipulé, écorné, esseulé et bientôt sans rivages.

 

Au moment de tourner Lolita, Stanley Kubrick n'a pas le quart de l'aura qu'il possède aujourd'hui. C'est une sorte de paria à Hollywood, qui se remet à peine d'un douloureux sentiment de dépossession, éprouvé à l'occasion de la superproduction Spartacus. Il choisit de s'exiler en Angleterre pour s'affranchir des ligues puritaines et contourner la censure. Malgré ces précautions, il ne peut traiter qu'à la marge son sujet principal – la pédophilie. En conséquence, son adaptation de Vladimir Nabokov s'appréhende avant tout comme un témoignage, tragicomique, des nombreuses ambivalences de la société américaine, personnifiées par le personnage de Charlotte Haze (Shelley Winters), piètre mère, femme naïve et cynique, implicitement érigée en ambassadrice d'une classe moyenne aux repères brouillés.

 

Teinté d'ironie, parfois à la lisière de l'absurde, Lolita a tout d'une farce cruelle se nourrissant des multiples névroses de ses protagonistes – paranoïa, hystérie, luxure, égocentrisme, monomanie, imposture... On y mêle le raffinement et les bas instincts, la possessivité et le meurtre, les équivoques et les moments troubles, dans de longs plans ininterrompus. En introduisant son oeuvre par un lendemain d'orgie sanglant, Stanley Kubrick donne le la et se love, avec le métier qu'on lui connaît, dans une folie à décantation lente. Le tout se voit en outre agrémenté d'un duel à distance qui ne dit pas son nom, permettant à Peter Sellers d'exprimer la pleine mesure de son talent – et, mine de rien, de s'imposer au casting de Docteur Folamour.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 08:17

Incendie criminel coûtant la vie à un bébé palestinien, colonisation continue, radicalisation des ultraorthodoxes, attentat au couteau lors de la Gay Pride à Jérusalem, menaces planant sur le président Reuven Rivlin, dont le seul tort a été de condamner le « terrorisme juif ». Israël se trouve à nouveau sous le feu des projecteurs, sans honneur ni probité. L'occasion de revenir, en quelques questions, sur son histoire mouvementée, intimement liée au conflit proche-oriental.

 

Comment expliquer l'attachement des Juifs à la côte orientale de la Méditerranée ?

Cette terre, aujourd'hui occupée par l'État d'Israël, a toujours peuplé l'imaginaire collectif juif. Ce peuple voit dans les textes sacrés les plus anciens la justification de sa présence au Proche-Orient, sur le territoire historique de la Palestine. Il y aurait, selon les croyances judaïques, une « Terre promise » et un « peuple élu ». Tout, des Tables de la loi remises par Dieu à Moïse aux grands ancêtres que sont David, Abraham, Isaac, Salomon, Jacob ou Josué, contribue à désigner cette région comme la « Terre sainte » conférée bibliquement aux Juifs. David se fit nommer « roi d’Israël » et prit Jérusalem pour capitale. Plus tard, son fils, le roi Salomon, structura la société, favorisa l’émergence d’une classe de fonctionnaires et l'essor de la littérature hébraïque. Les Juifs seront néanmoins poussés à l'exil en l'an 70, pour presque 2000 ans, par les conquêtes romaines de César et Titus. À Massada en l'an 73, puis à Bar Kokhba soixante années plus tard, la résistance judéenne se verra battue en brèche par les Romains. Sous leur joug sera détruit le second Temple des Juifs, qui deviendra le mur des Lamentations. Jérusalem subira un sort similaire et finira rasée par l'empereur Hadrien. La « Terre sainte » passera ensuite entre les mains des musulmans, des croisés catholiques ou encore des Perses.

 

Comment s'intègrent les Juifs dans l'Europe du XIXème siècle ?

Les Juifs y subissent la défiance et le racisme. En 1850, le compositeur allemand Richard Wagner publie anonymement un essai à charge intitulé Judaïsme dans la musique. En 1879, le publiciste Wilhelm Marr démocratise le terme qui fâche – « antisémitisme » – dans un opuscule anti-juif. D'aucuns se nourrissent alors des théories racialistes du comte Arthur de Gobineau, ainsi que des recherches linguistiques opposant les langues aryennes aux autres langues. En 1886, le polémiste Édouard Drumont publie le pamphlet La France juive, qui demeure aujourd'hui encore l'un des plus grands succès hexagonaux de librairie de tous les temps ! Dès 1867, l'émancipation des Juifs dans l'empire austro-hongrois entraîne une immigration massive : malgré un antisémitisme latent, les Israélites y affluent par dizaine de milliers, surtout à Vienne, contribuant à faire de la ville la capitale culturelle européenne de la fin du XIXème siècle. Le bouillonnement artistique et intellectuel du milieu juif est alors à son apogée, et des personnalités éminentes comme Mahler, Freud ou Klimt s'y distinguent. Les cartes seront cependant rebattues en 1897, au moment où Karl Lueger s'empare de la mairie grâce à un programme antisémite... Adolf Hitler le tiendra plus tard en très haute estime.

 

Dans ces conditions, comment s'étonner de l'écho rencontré par Theodor Herzl ?

Ce journaliste hongrois sera sans conteste le grand théoricien du sionisme, qu’il défendit en réaction aux pogroms de Russie et d'Europe centrale, mais aussi à la tristement célèbre affaire Dreyfus, lorsqu'un capitaine juif fut accusé en France de haute trahison, dans un contexte propice à l'antisémitisme – le best-seller d'Édouard Drumont, au même titre que le scandale de Panama, n'y étant évidemment pas étranger. Les idées de Theodor Herzl furent toutefois longtemps mésestimées en France et en Allemagne, où les populations juives se sentaient bien intégrées et en sécurité. En Europe centrale, en revanche, on prête au journaliste sioniste une oreille bien plus attentive. En 1896, le théoricien publie L’État des juifs et tient lieu de président, un an plus tard, lors du premier Congrès sioniste mondial. En ressort le « programme de Bâle », qui consiste à coloniser la Palestine, obtenir le consentement de la communauté internationale et organiser le judaïsme en corps constitués. L’Église s’y oppose, les grandes puissances hésitent, et Herzl avance alors d’autres pistes d’implantation (l’Ouganda, Chypre, le Sinaï, l’Argentine) déjà évoquées dans son ouvrage, mais doit reculer devant le refus catégorique des Juifs de Russie, les plus menacés d'entre tous, qui n'aspirent qu'à un seul territoire, celui des ancêtres, la Palestine.

 

Que sait-on de la Palestine du XIXème siècle ?

Pendant que Theodor Herzl avance ses pions, des processus d'enracinement s'enclenchent déjà en Palestine. Ainsi, en 1890, on y compte plus de 40 000 Juifs, alors qu'ils n'étaient encore que 7000 au début du siècle (+ 571%). Dans le même temps, la population totale n'aura quant à elle même pas doublé, croissant modestement de 275 000 à 532 000. La Palestine n’est alors qu’une province arabe inféodée à l’Empire ottoman, dont le développement dépend en grande partie des capitaux extérieurs et des réformes institutionnelles promues par le gouverneur d’Égypte, Méhémet Ali. C'est une société rurale aux mains de notables locaux, dont l'économie s'articule essentiellement autour de l’agriculture – huile d’olive et agrumes. Jérusalem, le berceau des trois monothéismes, y fait déjà l'objet de toutes les convoitises. Une lutte d'influence y met ainsi aux prises les Russes et les Européens occidentaux. Ces derniers, avant même 1860, investissent la ville dans l'espoir d'y contrôler les Lieux saints chrétiens. Ils y ouvrent des écoles de missionnaires, développent le commerce, les plantations agricoles, mais aussi le secteur bancaire et les infrastructures. Sur un plan strictement démographique, dès 1880, les 17 000 Juifs de Jérusalem deviennent majoritaires.

 

Comment s'est structuré le conflit israélo-palestinien ?

Un élément va venir bousculer toutes les certitudes et profondément ébranler la région : la Déclaration Balfour, datée de 1917, par laquelle les Britanniques s'engagent ouvertement en faveur des sionistes. Secrétaire d'État aux Affaires étrangères et ancien Premier ministre, Arthur Balfour adresse un courrier au banquier Lionel Walter Rothschild, lui assurant que le gouvernement de Sa Majesté « envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif ». Cette lettre, qui fait bien peu de cas des droits des populations arabes locales, intervient alors que les Britanniques ne disposent encore d'aucun mandat pour administrer la région. Durant les trente années qui suivent, celles précédant la création de l’État d’Israël, la Palestine vivra dans instabilité permanente, en proie aux manifestations, aux émeutes, aux conflits et aux grèves. Les Arabes s'insurgent contre l'immigration juive et le mandat britannique. Les troubles débouchent sur un véritable soulèvement entre 1936 et 1939, faîte de la cause nationaliste, aboutissant au démantèlement des forces paramilitaires arabes et à l'emprisonnement ou l'exil des principaux dirigeants locaux. À titre d'illustration, rappelons que le rapport Juifs-Arabes, qui fut de un pour quarante (2,5%) au début du XIXème siècle, atteindra les 50% en 1947. Le rattrapage démographique est, disons-le, tout bonnement fulgurant.

 

D'où viennent les premiers immigrés juifs ?

La première vague migratoire sioniste (aliyah) a lieu dès 1880, en provenance de la Russie tsariste. Les émigrants rejoignent massivement la bande côtière pour y constituer des colonies agricoles. La Palestine est alors sous pavillon ottoman. Ces colons bénéficient du soutien de la Banque coloniale juive et du Fonds national juif, respectivement pour l’achat de terres arabes et pour collecter l’argent issu de la diaspora. Le baron Edmond de Rothschild apporte également une aide financière à ces migrants. Le Yichouv – l’implantation judaïque en Palestine, qui deviendra plus tard un État dans l’État – se constitue alors peu à peu. Au tournant du siècle, une deuxième aliyah pousse 35 000 Juifs à fuir les pogroms de Russie. Le Premier dirigeant d’Israël, David Ben Gourion, se trouve parmi eux. Les aliyah se succèderont ensuite à un rythme soutenu, notamment en raison de l'appel d'air imputable à la Déclaration Balfour, et surtout à cause de la montée progressive et irrépressible de l'antisémitisme en Europe, et singulièrement en Allemagne et en Autriche. Le nazisme et la Shoah entraîneront ainsi une très importante vague d’immigration, au volume inédit : environ 300 000 Juifs quittent le vieux continent pour rejoindre la Palestine, alors même que la communauté des nations se montre de plus en plus favorable à un « Foyer » servant de refuge à un peuple opprimé et décimé par le régime hitlérien. Plus tard, vers 1990-1992, 500 000 Juifs originaires d’ex-URSS arriveront à leur tour. Entretemps, la société judaïque s'est grandement structurée, notamment autour de la puissante centrale syndicale Histadrout, créée en 1920 et regroupant bientôt jusqu'à 80% de la population juive. Cette fédération de travailleurs deviendra rapidement tentaculaire, puisqu'active aussi bien dans la défense des syndiqués que dans la formation technique, les services bancaires, le sport, les loisirs, les arts, les coopératives de production et de consommation, l'industrie ou encore la santé, avec à son compte un vaste réseau d'hôpitaux et de dispensaires.

 

Que peut-on dire du double jeu mené par les Britanniques ?

En 1916, des accords secrets ont lieu entre les vainqueurs de la Première guerre mondiale. François Georges-Picot et Mark Sykes, représentant respectivement la France et la Grande-Bretagne, se partagent le Proche-Orient en traçant des courbes sur une carte, confortablement installés dans un hôtel parisien. Il faudra attendre 1923 pour que la Société des Nations confie à la Grande-Bretagne de manière officielle un mandat sur la Palestine. Les Britanniques commettent alors ce qui ressemble fort à une forfaiture. Ils promettent un foyer juif aux uns et une grande nation arabe aux autres, à condition toutefois que ces derniers s’opposent à l’Empire ottoman. Bien conscients des réserves de leurs partenaires maghrébins et moyen-orientaux, les Britanniques publient plus tard un Livre blanc programmant la réduction drastique des quotas d’immigration, et restreignant donc les arrivées juives à 75 0000 en cinq ans, au moment même où les processus d’extermination se mettent en place en Europe, en 1939 et 1940. En agissant de la sorte, les Britanniques s'aliènent tout ce que la Palestine compte d'extrémistes juifs. Des attentats sont d'ailleurs perpétrés à l’encontre de leurs soldats, tandis que des drames humanitaires ne manquent pas de se produire. En 1942, le cargo Struma sombre au large de la Turquie avec presque 800 passagers à bord ; on lui a interdit d’accoster en Palestine. En 1947, alors qu'il fait route vers la « Terre promise », le cargo Exodus, peuplé de rescapés de la Shoah, doit rebrousser chemin, menacé par la Royal Navy, et trouver refuge en France, après une longue période d’errance en Méditerranée, particulièrement éprouvante en raison des conditions climatiques, sanitaires et alimentaires. C'est dans ce contexte tendu que les mouvements paramilitaires israéliens se multiplient, parmi lesquels la Haganah, l'Irgoun et le Lehi (groupe Stern). Ils ne tarderont pas à opérer et à répandre le sang. Exécuté en 1946 à Jérusalem, l'attentat à la bombe de l'hôtel King David fait 91 victimes, dont un tiers de Britanniques, sacrifiées au nom de la cause sioniste par l'organisation extrémiste de Menahem Begin, l'Irgoun. Et ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines. Ce massacre n'empêchera cependant pas la Grande-Bretagne de persister à souffler le chaud et le froid. Ainsi, en 1948, peu avant la guerre israélo-arabe, les Britanniques semblent une nouvelle fois céder à un double jeu : ils prêteront une oreille attentive aux revendications et doléances arabes tout en favorisant en sous-main une entente entre la Transjordanie, qui souhaite annexer une partie substantielle de la Palestine, et les organisations sionistes, dont l'Agence juive.

 

Quid des plans de partage ?

Deux célèbres plans de partage voient le jour : celui des Britanniques, sous la conduite de Lord Peel, en 1937, et celui de l’ONU dix années plus tard, qui consiste à créer deux États selon un découpage complexe en trois entités, et qui est soutenu à la fois par les Américains et les Soviétiques. Aux yeux des sionistes, cela ne doit pas faire un pli : il est naturel qu'ils récupèrent la terre de leurs ancêtres et, au besoin, qu'ils chassent les Palestiniens, qui n’auraient de toute façon jamais dû se trouver là. D'une manière prévisible et assez logique, le plan de l’ONU est rejeté par les Palestiniens, qui vivent l'éventuel partage de leur terre comme une immense injustice. Les Israéliens réclament quant à eux une division plus avantageuse : une superficie plus étendue et une réelle continuité territoriale. Le fiasco diplomatique est total. Comme susmentionné, en tant que représentante de l’Agence juive, Golda Meir négociera en 1947 un plan de partage alternatif avec le roi Abdallah, selon lequel la Cisjordanie doit revenir à la Transjordanie... Ces discussions mettent à mal l’hypothèse d'un soutien arabe unanime et inconditionnel aux Palestiniens, puisqu'Abdallah rêvait alors avant tout d’une « Grande Jordanie », sans égard aucun pour les populations locales.

 

Dans quelles conditions naquit l'État d'Israël ?

En 1947, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution 181, qui prévoit la création de deux États en Palestine. Cinq armées arabes se coalisent alors contre les Juifs. Il s'agit des forces syriennes, libanaises, irakiennes, transjordaniennes et égyptiennes. Équipés par les Tchèques, rejoints par des volontaires venus du monde entier, les Israéliens se jettent à corps perdu dans la bataille, et remportent des victoires majeures. Au lendemain de cette guerre, en 1949, ont lieu les premières élections de l'histoire d'Israël. Elles établissent une Assemblée constituante, bien que le pays ne se soit toujours pas doté de constitution à ce jour. L’Agence juive faisant déjà figure d'État embryonnaire avant 1948, Ben Gourion passa logiquement de sa présidence au poste de Premier ministre de la jeune nation judaïque. C'est également lui qui fonda, dès 1920, le grand syndicat unique aux multiples corporations, la Histadrout, qui demeurera longtemps un instrument de domination des travaillistes. Il faut bien comprendre que l’organisation civile des Juifs fut largement préexistante à leur État : avant 1948 et la proclamation d'indépendance, ils possédaient déjà des écoles, des hôpitaux, une sécurité sociale et des forces armées intégrées. Aussi, quand David Ben Gourion décréta la naissance d’Israël, il le fit avec l'appui conjoint des Soviétiques et des Américains. Les premiers espéraient alors affaiblir les Britanniques afin de pouvoir diffuser librement le communisme au Proche-Orient – dans un contexte de guerre froide naissante –, tandis que les seconds cherchaient à ménager les groupes de pression américains et à flatter une frange considérable de leur électorat. Notons enfin que c'est l’Organisation sioniste mondiale qui, dans le nouvel État juif, se voit chargée de gérer les relations extérieures. Chaim Weizmann, qui présida l’institution de 1935 à 1946, devint le premier Président d'Israël.

 

La guerre israélo-arabe de 1948 n'est-elle pas prétexte à un plan de conquête ?

Il existe une controverse à ce sujet. Selon certains historiens, le plan Daleth, conçu par la Haganah, préfigurerait une guerre de conquête, et ce avant même l’entrée en scène des armées arabes coalisées pour contrer les forces juives. Si le débat historiographique n’est pas tranché, il semblerait que les archives tendent à démontrer que les massacres, au même titre que les destructions ou incendies de villages et de maisons, tenaient lieu de sommations aux départs et relevaient d’une stratégie concertée en haut lieu. Ce n'est pas anodin. Les réfugiés, dont il est tant question au cours des négociations de paix, seraient par conséquent imputables aux Juifs. Pour accréditer cette thèse, d'aucuns évoquent le massacre de Deir Yassin, un village purgé pour l’exemple par 120 combattants de l’Irgoun et du Lehi. Les estimations les plus basses font état de cent morts à la suite de ces attaques. Les « nouveaux historiens », ceux qui défendent cette théorie de conquête planifiée, se trouvent néanmoins désavoués par une grande partie de la population juive, qui ne tolère aucune atteinte, fût-elle scientifique, au « narratif sioniste », aujourd'hui largement sacralisé. Non contents de mettre les pieds dans le plat, ces historiens aggravent pourtant leur cas en clamant partout que l’intransigeance des Israéliens a étouffé dans l'oeuf toute tentative d'accord, et ce dès la fin des années 1940. Dans le camp d'en face, on préfère les accuser de « haine de soi » et questionner leur méthodologie ou leur rigueur sous prétexte que les archives des pays arabes demeurent, elles, inaccessibles. Quelques éléments méritent en tout cas d'être soulevés. Cette guerre israélo-arabe, aussi appelée la « Nakba » (la « catastrophe »), a poussé à l’exil plus de 800 000 Palestiniens, sur une population totale, toutes confessions confondues, d'environ 1,4 million de personnes. Israël deviendra dès lors majoritairement juif. Au terme du conflit, les Palestiniens de Cisjordanie seront administrés par le royaume hachémite de Jordanie, tandis que ceux de Gaza relèveront de l’Égypte. En comparaison, l'État juif ne perdra « que » 1% de sa population, tuée dans les combats. En 1949, à la fin de la guerre, Israël s’étendra sur 78 à 80 % du territoire palestinien, alors même que 85% des populations arabes auront dû fuir leur pays. Les notables locaux, qui ont quitté le territoire dès 1947, se sont pour la plupart réfugiés dans les pays voisins.

 

Comment se positionnent les Américains à cette époque ?

David Ben Gourion s'est placé d'emblée sous la protection des États-Unis, superpuissance sortie victorieuse de la Seconde guerre mondiale, tandis que les empires européens vieillissants, meurtris par les conflits armés, commençaient à s'éteindre. La France doit se délester de la Syrie et du Liban. La Grande-Bretagne voit les monarchies qui lui sont fidèles tomber les unes après les autres : d'abord en Égypte avec Nasser (1952), puis en Irak avec Kassem (1958). Les Américains font valoir leurs intérêts et entendent faire d’Israël un allié de poids contre les Soviétiques. En outre, il y a comme un effet de miroir entre les États-Unis et la jeune nation juive : deux peuples autoproclamés « élus », ayant pris le dessus sur des populations préalablement installées, les Peaux-rouges (Amérindiens) et les Palestiniens arabes. D'une manière plus générale, la Shoah finira par convaincre le monde entier – à l'exclusion notable des Arabes – du bien-fondé d’un État juif. La « Nakba », les Palestiniens jetés à la mer dans des embarcations de fortune, les camps de réfugiés insalubres et exigus, ou même, plus tard, en 1969, la déclaration de Golda Meir selon laquelle « les Palestiniens n’ont jamais existé » : tout ça restera largement passé sous silence devant l'horreur de l'Holocauste et les malheurs vécus par le peuple hébraïque.

 

Sur quelle base au juste se fondent l'OLP et le Fatah ?

Jusqu’en 1967, les Arabes d’Israël sont soumis à un régime militaire : circulation entravée, couvre-feu, tribunaux d'exception. La situation devient vite insupportable à de nombreux régimes proche-orientaux. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser préconise l'unité arabe pour contraindre Israël à libérer la terre qu'il occupe prétendument à tort. Célébré à Gaza et en Cisjordanie pour ses positions fermes, il peine cependant à faire avancer la cause palestinienne. C'est précisément parce que cette convergence des forces arabes tarde à se faire jour que le Fatah émerge, clandestinement, en 1959. Yasser Arafat en est le principal dirigeant. Dans l'espoir d'endiguer et de contrôler les mouvements nationalistes palestiniens, le président Nasser et la Ligue arabe vont créer, en 1964, l’Organisation de libération de la Palestine, qui se distinguera plus tard en détournant des avions et en prenant part à des actions spectaculaires. Les positions des uns et des autres sont néanmoins appelées à s'infléchir. Le Fatah propose ainsi en 1969 une Palestine libérée où chacun aurait sa place, un « État commun, dans l’égalité des droits et des devoirs ». En 1974, après la guerre du Kippour, au Caire, lors du Conseil national palestinien, l’OLP accepte quant à elle de fonder une « autorité nationale indépendante » sur une partie seulement du territoire de la Palestine historique. Même si des factions politiques de gauche s’insurgent contre ce projet, la cohésion l'emporte toutefois au sein de la Résistance. Par ailleurs, la même année, le mouvement est reconnu par les États arabes comme « unique représentant légitime » des Palestiniens.

 

La guerre des Six Jours ne va-t-elle pas tout bouleverser ?

Rien ne sera plus jamais comme avant. En 1967, quelque peu échaudés par la nationalisation réussie du Canal de Suez, avalisée par les États-Unis et les Soviétiques dans l’espoir de mettre au pas les anciens empires coloniaux, les pays arabes - Égypte, Jordanie, Syrie - s’unissent contre Israël, avant de finir en déroute. Le Proche-Orient n'a d'autre choix que de se redessiner selon les territoires que Tsahal va s'approprier : le Golan, le Sinaï, la bande de Gaza, la Cisjordanie et la partie arabe de Jérusalem. Les Palestiniens, eux, sont à nouveau contraints de fuir. L'exode concernera environ 350 000 personnes. Le blocus du Détroit de Tiran aux navires israéliens est à l'origine des hostilités. Le gouvernement de Levi Eshkol et l'état-major des forces armées ont anticipé la guerre voulue par Nasser et détruit l’aviation arabe au sol, en quelques heures à peine, au cours d’une attaque préventive. Au terme du conflit, l'État d'Israël fit plus que quadrupler (!) sa superficie, passant de 21 000 à 102 000 km2, tandis qu'un million d'Arabes passèrent sous son administration. L’ONU réclamera ensuite, en vain, un redéploiement en deçà de la Ligne verte (la ligne d’armistice de 1949).

 

Que se passe-t-il ensuite ?

À partir de 1967, les bourgeoisies locales palestiniennes vont se fondre dans les syndicats, les associations et les municipalités. Les jeux d’influence y auront plus que jamais cours, d'abord entre le Fatah et les forces marxistes, puis entre le Fatah et le Hamas. Les territoires conquis en 1967 vont voir affluer les colons, les expropriations de terres s’intensifiant ensuite avec l’arrivée au pouvoir du Likoud en 1977, première victoire électorale de la droite, qui met ainsi fin à l'hégémonie politique des travaillistes. Les Arabes d’Israël, considérés comme des citoyens de seconde zone, se battent pour leurs droits. Ceux de Gaza et de Cisjordanie ne veulent pas quitter leur terre par crainte de ne jamais pouvoir revenir. Ceux exilés dans les pays limitrophes aspirent à regagner leur foyer. Trois formes de résistance coexistent alors.

 

Quelle est la situation dans les camps de réfugiés de Jordanie ?

La Résistance s’y organise. En 1968, à Karameh, les Palestiniens y obtiennent même une victoire symbolique. Moshe Dayan, le ministre israélien de la Défense, voulût sonner la charge contre les combattants du Fatah, mais Tsahal se heurta à la détermination et l'unité des Palestiniens, dont les morts furent d'ailleurs célébrés en héros. Si les sources historiques divergent considérablement, on sait au moins qu'il y eût plusieurs dizaines de morts parmi les soldats israéliens et que ceux-ci laissèrent derrière eux plusieurs chars et quantité de véhicules de combat. Yasser Arafat, qui prit la tête de l’OLP en 1969, voit ensuite son organisation chassée de Jordanie, en 1971. La monarchie hachémite du roi Hussein craignait pour sa stabilité et accusait les fedayins de chercher à renverser le pouvoir en place avec l'aide des Syriens. Les Palestiniens reprochaient quant à eux au régime de soutenir une résolution de l’ONU favorable à la reconnaissance d’Israël. C'est le fameux « Septembre noir », qui coûta la vie à de nombreux combattants, mais aussi à des milliers de civils palestiniens, et à la suite duquel l’OLP dut trouver refuge au Liban, petit État montagneux à l'équilibre fragile. Un an plus tard, aux Jeux olympiques de Munich, le fedayin masqué et opprimé devient, aux yeux du monde entier, le terroriste cagoulé prenant en otage des athlètes israéliens. C'est un coup de massue porté à la cause palestinienne.

 

Que va changer la guerre du Kippour ?

Dans un premier temps, l'état d'esprit des nations arabes. En attaquant soudainement Israël le jour du Yom Kippour, en 1973, la Syrie parvient à récupérer le Golan, tandis que l’Égypte reprend le canal de Suez. Même si Tsahal, une fois organisée, finira par l'emporter, la victoire psychologique se situe indéniablement dans l'autre camp. L'État d'Israël a été surpris et a reculé durant les premiers jours de l'offensive devant la supériorité numérique des combattants adverses. Cette guerre présente également un autre aspect, plus discret celui-là : les tensions américano-soviétiques s'y sont exprimées en creux, l'URSS ravitaillant ses alliés arabes, et les États-Unis faisant de même avec les Israéliens. Il faudra attendre 1979 pour que l’Égypte et l'État hébreu signent un accord de paix (l'accord de Camp David). Par leur entente, Menahem Begin et Anouar el-Sadate recevront ensemble le prix Nobel de la paix. Le désert du Sinaï revient finalement aux Égyptiens. Dans cette affaire, les Palestiniens perdent un soutien de poids, mais aussi leur principal entremetteur vis-à-vis des Américains. Le Caire subit alors l'ostracisme du monde arabe pour avoir négocié l’administration d’une Palestine résiduelle, tandis que le président el-Sadate paiera de sa vie les discussions entamées avec les Israéliens. Il sera en effet assassiné durant une parade militaire par des membres de l'armée appartenant au Jihad islamique égyptien.

 

Les années 1977-1983 n'apportent-elles pas la preuve d'une révolution quasi permanente au Proche-Orient ?

En 1977, pour la première fois, la droite israélienne remporte les élections et accède au pouvoir, emmenée par Menahem Begin, l'ancienne tête pensante de l'Irgoun. Le parti Likoud se positionne sur une ligne nationaliste très dure, faisant de cette première alternance politique une sorte d'aggiornamento. De tout temps, la droite israélienne s'est articulée autour de deux composantes, l'une libérale, l'autre nationaliste et populiste, calquée sur le mouvement révisionniste du journaliste Vladimir Jabotinsky, principal inspirateur de l'Irgoun et défenseur obstiné d'un « Grand Israël » incluant l'actuelle Jordanie. Les deux droites fusionnent en 1973 pour former le Likoud, qui absorba notamment la formation sioniste Herout, elle-même héritière du Parti révisionniste. Au sein de cette nouvelle droite agrégée, on estime que les Palestiniens possèdent déjà un État, dans lequel ils sont représentés en nombre, et qui comprend une partie des terres de la Palestine historique : la Jordanie, nation pourtant devenue indépendante en 1946, après le retrait des Britanniques. Le tour de passe-passe ne trompe personne : il s'agit uniquement de nier, par un raisonnement fallacieux, la nécessité de rétrocéder les territoires occupés depuis 1967 et la guerre des Six Jours. En 1982, Menahem Begin envahit le Liban en pleine guerre civile, dans l’espoir d’y déloger la Résistance palestinienne et de sécuriser une bande de quarante kilomètres à l’intérieur du pays, ce qui permettrait à Israël d’éviter les tirs de roquettes. Dans les camps de Sabra et de Chatila, entre 800 et 3000 civils palestiniens sont exterminés par des forces libanaises, les miliciens chrétiens des Phalanges maronites, avec la complicité des Israéliens. Quelque 2000 autres sont portés disparus. L’indignation gagne la société civile israélienne et la communauté internationale. Ariel Sharon, bouillonnant ministre de la Défense, doit démissionner. L'opération « Paix en Galilée » est un échec qui écorne profondément l'image de l'État juif et nourrit des ressentiments antisionistes chez les chiites libanais. Nouvelle convulsion en 1983 : une scission au sein des Frères musulmans donne naissance à un groupuscule, le Jihad islamique, dont la branche armée, les Brigades al-Qods, tissera des liens avec le Hezbollah. En six ans, le Proche-Orient aura vécu un lot de cataclysmes plutôt bien garni. Entretemps, au début des années 1980, l’économie israélienne entame un tournant critique : endettement record, déficits commerciaux vertigineux, inflation galopante (jusqu’à 250%), érosion des kibboutzim. Shimon Peres prend alors la tête d’un gouvernement d’union nationale et opère un contrôle sur les prix et les salaires. Une thérapie de choc se met en place et aboutit aux rétablissements des comptes publics, permettant à la nation d’investir dans la recherche et les techniques de pointe, nouveaux moteurs de la croissance israélienne.

 

Quels seront les tenants et aboutissants de la première Intifada ?

Fin 1987, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza lancent l’Intifada à la suite d’un banal accident de la circulation. L’image de l’enfant armé de cailloux face aux chars de Tsahal remplace progressivement celle du terroriste cagoulé des Jeux olympiques de Munich. Une agrégation de facteurs peut expliquer ce soulèvement spontané : la politique oppressive menée par l'État juif, les conditions de vie précaires des Palestiniens, le désintérêt croissant des nations arabes pour « la cause », l'occupation de Jérusalem, proclamée « capitale éternelle et indivisible », le détournement des sources d'eau de Gaza et de Cisjordanie... On dénombrera quelque 800 morts côté palestinien, souvent des jeunes désarmés, ainsi que des dizaines de milliers d’arrestations, les villes étant par ailleurs quadrillées par l’armée, tandis qu'un couvre-feu fut décrété. Cette « guerre des pierres » suscita l'indignation mondiale quand commencèrent à circuler des photographies de soldats israéliens molestant violemment les populations arabes. Le mouvement de contestation, qui dura plus de cinq ans, ne connût pourtant qu'un nombre restreint de débordements. Les contacts informels entre Palestiniens et Israéliens modérés, auxquels participa l'historien et essayiste Elias Sanbar, n'influèrent aucunement sur la révolte. C'est aussi l'époque où le Hamas, présent dans les Territoires occupés, gagne en influence en défendant les intérêts des Arabes selon un double prisme, nationaliste et islamiste.

 

En quoi consiste le « compromis historique » de 1988 ?

Alors que l’OLP est désormais terrée à Tunis, après avoir été chassée de Beyrouth en 1982 par les forces israéliennes, le Parlement palestinien en exil décide de se réunir à Alger. Est alors adoptée, dans la douleur, une proposition entérinant le renoncement à l’entièreté de la terre palestinienne. Ce « compromis historique » constitue à la fois une avancée majeure pour la paix et un déchirement pour tous les Palestiniens. La résolution 181 de l’ONU, sur laquelle s’appuie l’OLP, reconnaît par ailleurs l’État hébreu. Une solution à deux États s’esquissent donc dans les esprits arabes, Israël étant quant à lui appelé à se retirer des territoires conquis en 1967. Ces revendications émanent essentiellement des Palestiniens de l’intérieur, ceux qui cohabitent quotidiennement avec les Israéliens, et qui aspirent désormais à une forme de « normalité ».

 

Quels sont les deux événements majeurs survenus au début des années 1990 ?

En 1991, alors que la première guerre du Golfe bat son plein, Yasser Arafat opte pour un soutien inconditionnel à Saddam Hussein, qui lance des missiles sur Israël et envahit le Koweït, pays figurant pourtant parmi les appuis traditionnels des Palestiniens. L’OLP en ressort marginalisée et connaît dès lors une traversée du désert. Parmi les explications plausibles avancées, retenons celle-ci : l'objectif inavoué d'Arafat aurait été de se mettre en position d'intermédiaire vis-à-vis des belligérants pour ensuite pouvoir prétendre à la faveur des Américains. Mais les Palestiniens échouent sur toute la ligne : ils seront désormais privés des aides financières des monarchies arabes et chassés du Koweït par milliers. En 1993, l'histoire est fondamentalement différente. Les accords d’Oslo sont signés sur la pelouse de la Maison Blanche en présence de Bill Clinton, Yasser Arafat, Mahmoud Abbas, Yitzhak Rabin et Shimon Peres. Le rapport de force penche alors nettement en faveur des Israéliens, soutenus par les Américains, tandis que les Européens demeurent en retrait. Si l'accord est un gage (relatif) de paix, les deux parties se reconnaissant officiellement, les sujets brûlants sont cependant renvoyés aux calendes grecques : les frontières, les réfugiés, les colonies ou encore Jérusalem, annexée et réunifiée en 1967, désormais placée sous administration juive.

 

Sur le terrain, qu'est-ce que l'on constate après ces accords ?

Le pillage des ressources naturelles, l'expropriation de terres, les colonies et le déni des droits des Palestiniens persistent. La continuité territoriale est mise à mal par l'expansion urbaine israélienne, tant et si bien que tracer aujourd'hui les frontières de deux États distincts relèverait de la gageure. Le « Protocole de Paris », signé en avril 1994 par l'OLP et le gouvernement de Yitzhak Rabin, prévoit en outre une dépendance des Palestiniens pour toute activité commerciale, surtout si elle concerne l’import-export, puisqu'il revient à Israël de définir un régime douanier externe commun. Pendant ce temps, le Hamas, excroissance des Frères musulmans apparue en 1987, grandit sur le terreau fertile de l’incrédulité et de la déception des populations arabes. Les islamistes se montrent intransigeants, ne reconnaissent pas l'État d'Israël et refusent les accords d’Oslo, également battus en brèche par les mouvements de gauche FDLP et FPL ou encore le Jihad islamique. Dans ces organisations, les directions exilées s'avèrent souvent plus radicales que leurs partisans restés au pays. Sur le plan économique et diplomatique, les négociations de 1993 débouchèrent néanmoins sur une hausse des investissements étrangers et une relative détente au Moyen-Orient, des relations informelles étant notamment nouées entre l'État juif et le Maroc, la Tunisie ou les Émirats, tandis que les liens bilatéraux seront normalisés avec la Jordanie voisine. Ces négociations n'ont en revanche pas empêché les barrages militaires à l’entrée et à la sortie des villes, ces checkpoints humiliants, souvent chronophages et surpeuplés. Et si l’Autorité a désormais un pouvoir civil sur la population palestinienne, la gestion territoriale lui échappe toujours en grande partie. Selon la nature des zones géographiques (A, B ou C), l'exercice de la sécurité intérieure et l'administration des villes dépendent plus ou moins fortement des Israéliens. Il faut aussi rappeler qu'à la suite des accords d’Oslo, la branche armée du Hamas commît une série d’attentats de nature à tourmenter et exaspérer les populations juives. Le Hamas politique refusera par ailleurs de prendre part aux élections présidentielles et législatives de 1996, préférant consacrer son action civile au terrain social et caritatif. Le partage des pouvoirs pourrait dès lors se résumer ainsi : l'OLP dirige les négociations internationales, tandis que l’Autorité palestinienne gère les Territoires.

 

Qu'est-il advenu des autres négociations de paix ?

Elles ont toutes échoué, pour des raisons diverses. Les négociations de Camp David en 2000, le Sommet de Taba de 2001 ou les discussions récemment impulsées par John Kerry n'ont été qu'énergies dépensées en pure perte, parfois pour de sinistres raisons électorales. À Camp David, ce qui fut proposé aux Palestiniens était à milles lieues de leurs revendications : territoire réduit et morcelé, frontières maritimes, aériennes et terrestres aux mains des Israéliens, confiscation partielle de Jérusalem-Est, retour des réfugiés limité à une fourchette comprise entre 10 000 à 30 000 personnes sur dix ans... Par ailleurs, l'accession au pouvoir d'Ariel Sharon, en 2001, compliquera encore les choses : il accuse Arafat de soutenir le terrorisme, voire de le coordonner, et bombarde des postes de police palestiniens, des ports, des aéroports et même des chaînes télévisées. Les chars de Tsahal provoquent des dégâts auxquels l’Autorité palestinienne doit ensuite remédier en usant de ses fonds propres. Le gouvernement Sharon s'échine de toute évidence à démanteler l’Administration arabe. Les années 2002-2003 seront quant à elles marquées par un important blocus économique, la réoccupation par Israël des villes autonomes et une série de sanctions collectives liées à la seconde Intifada.

 

Comment se déroule cette seconde Intifada ?

On considère généralement que son déclenchement eût lieu le 28 septembre 2000, au moment où Ariel Sharon, alors simple parlementaire d'opposition, visite l'Esplanade des Mosquées, dans la vieille ville de Jérusalem. Les populations arabes y voient là une provocation intolérable, qui débouchera sur une insurrection populaire dans les Territoires occupés, à laquelle se joindra les Arabes d'Israël. Réprimé dans le sang par Tsahal, le soulèvement occasionne, en seulement deux semaines, plus de cent morts, essentiellement palestiniens. Fin octobre, le Hamas entame une campagne d'attentats-suicides, ce qui aura pour effet de radicaliser les positions juives. Après plus d'une quarantaine d'attaques terroristes, Tsahal et les services de sécurité lanceront, en 2002, une série d'éliminations ciblées, tandis que sera programmée la construction d'un mur de séparation en Cisjordanie. Ces deux événements se trouveront, parmi d'autres, à l'origine de la fin du conflit, au même titre d'ailleurs que la disparition de Yasser Arafat ou l'ouverture de pourparlers de paix. Le bilan humain ne peut en tout cas laisser indifférent : plus de 5500 morts, dont environ 4500 Palestiniens. Il est aussi à noter que la branche armée du Fatah, les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, commît plusieurs attentats-suicides durant ces événements.

 

Quelles seront les conséquences du conflit ?

Les contrecoups prennent des proportions désastreuses, notamment pour l'économie palestinienne. La seconde Intifada aboutit à une reprise des annexions, aux bouclages militaires, aux restrictions des libertés et à la radicalisation des politiques menées par l'État hébreu. Israël prend le parti de contrôler drastiquement la circulation des marchandises, des pratiques discriminatoires qui vont notablement entraver le commerce palestinien, notamment les exportations, et amenuiser en proportion les projets d'investissement destinés aux Territoires occupés. Il est également plus difficile d'obtenir des permis de travail pour les populations arabes, ce qui tend à accroître le taux de chômage, qui atteint un niveau critique. En raison des checkpoints, en voie de multiplication, le marché intérieur palestinien paraît plus morcelé que jamais. Toutes ces mesures occasionnent bien entendu des surcoûts pour les entreprises locales, ce qui fausse la concurrence et les prive artificiellement de précieuses parts de marché. Alors que les importations israéliennes subissent un risque de contrôles de sécurité de l’ordre de 15 à 20%, les importateurs palestiniens peuvent compter sur un contrôle systématique, toutes les livraisons vers la Cisjordanie ou la bande de Gaza demeurant sujettes à des procédures fastidieuses.

 

Dans quelles conditions émerge le Hamas ?

Les premiers signes d'une mouvance islamiste apparaissent dès les années 1970. Des écoles, des associations, des bibliothèques, des dispensaires ou encore des clubs de sport sont créés en filiation avec les mosquées. Dans l'enclave gazaouie, le réseau caritatif est appelé à prendre une dimension considérable, tant la précarisation et l'indigence se font écrasantes. Il arrive même qu'Israël apporte une aide financière aux mouvements islamistes. Le Hamas n'apparaît quant à lui qu'en 1987. Il va construire sa popularité sur une lutte acharnée avec l'occupant juif, mais aussi grâce à son implantation locale, favorisée par ses actions sociales auprès des populations paupérisées. Ses cadres et partisans emprisonnés lui permettent par ailleurs de se victimiser, d'obtenir à bon compte le soutien des Palestiniens et de se crédibiliser auprès d'eux. Parallèlement à ça, les soupçons de corruption et de mauvaise gestion pesant sur l’Autorité palestinienne contribuent encore à rehausser son audience.

 

Les modes de résistance du Hamas ont-ils l'aval du peuple palestinien ?

Tout dépend des actions dont il est question. Pour les plus sanguinaires d'entre elles, les attentats notamment, il ne fait aucun doute que les Palestiniens modérés s'en détournent, contrairement à d'autres, plus radicaux, qui les soutiennent sans réserve. Mais il ne faut surtout pas faire l'erreur de penser que les actes spectaculaires seraient l'apanage du Hamas. Dans les années 1970, des groupes laïques d’inspiration marxiste détournaient des avions en guise de protestation. Vingt ans plus tard, des groupes de gauche et/ou d’obédience islamiste commettent des attentats-suicides dans l'espoir de marquer l’imaginaire collectif. Les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, attachées au Fatah, ont longtemps mené une guérilla contre les troupes israéliennes et les colons juifs, avant de se voir inscrites sur la liste américaine des organisations terroristes suite à un attentat-suicide perpétré en 2002, en pleine Intifada. En Palestine, les modes de résistance sont extrêmement évolutifs : la soumoud, la résistance passive, le dispute à la désobéissance civile, aux grèves, aux manifestations, aux émeutes et, enfin, à la lutte armée ou aux attentats. Notons enfin que la déclaration d’indépendance de la Palestine (1988) condamne explicitement « la menace de l’usage de la force, de la violence et du terrorisme ».

 

Tous les Israéliens sont-ils sur une même ligne sioniste et nationaliste ?

Comme les Palestiniens, les Israéliens sont animés par un large spectre de sensibilités, religieuses, philosophiques, humaines et politiques. Ahad Ha’am, l’un des pères de la littérature hébraïque moderne, réfute par exemple l’idée d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y oppose une simple interrogation : quid des Arabes ? A contrario, concernant les Territoires occupés, Golda Meir estimait en 1969 qu'il « n’y a personne à qui les rendre ». Non seulement l'argument tient du mensonge absolu, mais c'est surtout faire bien peu de cas des populations palestiniennes. D'autres avancent par ailleurs que le sionisme serait antireligieux, laïc et hérétique, qu'il faut attendre l’ère messianique, que ce n’est pas aux hommes qu'il revient d’organiser le grand retour. Puis, il existe certains mythes qui occupent une place plus ou moins prépondérante, comme ceux des kibboutzim ou du sabra. Revenons en quelques mots sur ce dernier cas, très intéressant. Né en Israël sur la Terre sainte, le sabra est assimilé à une figue de Barbarie : piquant à l’extérieur, doux à l’intérieur. Il est l'homme nouveau qui doit voir le jour sur le territoire des ancêtres juifs, loin de la « maladie de l’Exil » (le galoutisme) et de la honte de la Shoah. Aujourd’hui, selon des statistiques officielles, environ 70% du peuple juif serait constitué de sabras nés en Israël.

 

Vit-on la fin du mythe des kibboutzim ?

Le kibboutz ne quittera jamais tout à fait l'imaginaire juif. Pendant longtemps, surtout dans les années 1950-1960, ces communautés agricoles collectivistes ont été un élément constitutif de l'identité d'Israël et ont agrégé la communauté nationale. Des milliers d'immigrés y ont puisé de quoi vivre et s'intégrer, pendant que l'armée y recrutait ses officiers en nombre. Malgré son territoire aride, Israël est devenu une terre d’agriculture grâce ces sociétés collectives créées sous l’impulsion des travaillistes. La propriété privée n’y a pas voix. Tout y est régi par une Assemblée générale élue démocratiquement, et le travail s’organise en fonction des aptitudes de chacun. La communauté prend en charge le logement, l'éducation et même la santé de ses membres. Cela étant, c'est effectivement un modèle aujourd'hui en voie d'érosion, dont le poids économique – 40% de la production agricole, environ 6% du PIB, moins de 2% de la population – peine à masquer un déclin amorcé dès les années 1970, et renforcé durant la décennie suivante, période marquée par l'annulation des subventions sous les gouvernements de droite. C'est le capitalisme triomphant qui mettra fin à l’esprit égalitaire et socialiste des pionniers, dont les valeurs trouvaient une résonance particulière au sein des kibboutzim. Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater que, depuis les années 1970, les modes d'existence y ont sensiblement évolué : apparition d'un budget personnel pour consommer, revalorisation de la vie privée et familiale et même, dans certains cas, établissement de salaires différenciés.

 

Pourquoi dit-on parfois que la société israélienne se fracture ?

C'est une société éminemment plurielle et non réductible à quelques caractéristiques communes. Pour sonder ces fameuses « fractures », il faut cependant schématiser un peu. On trouve en Israël une centaine de nationalités, des dizaines de cultures et autant de langues. Entre Falachas (Juifs d'Éthiopie, très minoritaires), Séfarades (Juifs orientaux) et Ashkénazes (Juifs d'Europe centrale et occidentale, majoritaires), on se regarde parfois en chiens de faïence. Statistiquement, Falachas, Séfarades et Arabes demeurent défavorisés économiquement, tandis que les Ashkénazes s'en sortent bien mieux. Ces derniers marginalisent encore aujourd'hui les autres Juifs et tendent à accaparer toutes les formes de pouvoir – politique, économique, culturel. Les Séfarades votent majoritairement pour le Likoud, tandis que les Ashkénazes sont historiquement attachés aux travaillistes. Les Arabes d'Israël ont également tendance à confier leurs suffrages à la gauche. C'est la langue hébraïque, réhabilitée par le patron de presse Eliezer Ben-Yehuda, et le service militaire, dont les Arabes d’Israël sont exemptés, qui sont censés unifier le peuple juif. Mais les points de divergence paraissent parfois extrêmement profonds, et difficilement conciliables. Comparer Jérusalem la religieuse et Tel-Aviv la laïque reste à cet égard proprement édifiant : alors que les deux villes ne sont distantes que de soixante kilomètres, la première observe scrupuleusement les rites confessionnels et s’articule autour du mur des Lamentations et du mont des Oliviers, alors que la seconde, largement sécularisée, vit de manière parfaitement décomplexée et transgresse volontiers le shabbat (le jour de repos hebdomadaire). Il est à noter que la radicalisation religieuse juive, notamment encouragée par certaines écoles privées, peut engendrer des tensions sociétales basées sur l'intolérance ou des comportements illégaux.

 

Que sait-on des camps de réfugiés palestiniens ?

Il existe autant de réalités que de camps. On y est souvent passé des tentes aux petits baraquements en dur, avant d'opérer quelques aménagements pour rendre plus aisé le quotidien des populations. S'il fallait dresser un portrait général, ce serait celui d'entités exiguës, surpeuplées, précarisées, en manque d'infrastructures (eau, électricité) et en état de désespérance. Les Palestiniens y reforment les villages d’autrefois et tentent d'y préserver leur identité, en attendant des jours meilleurs.

 

Qu'en est-il aujourd'hui des Territoires occupés ?

L'ordre militaire continue d'y régner. Israël met en oeuvre une double stratégie à l’endroit de ces Territoires : une logique de colonisation doublée d’un contrôle rigoureux de l’eau, qui ensemble conduisent à une mainmise ordonnée. Le blocage des importations et des exportations empêche les Palestiniens de commercer avec les pays arabes et les place dans une situation d'extrême dépendance. Israël a aussi le pouvoir de bloquer le versement des taxes dues à l'Autorité, puisque qu’il prélève toutes sortes d'impôts pour elle, qui représentent ensemble plus des deux tiers de ses recettes propres, et qui contribuent au paiement de plus de 150 000 fonctionnaires. Au sein des Territoires, les Palestiniens vivent assez largement de l’aide extérieure, notamment celle de la diaspora, pour investir dans les infrastructures ou lutter contre une paupérisation qui tend à se généraliser depuis la seconde Intifada. Le chômage s'y est développé depuis 2000, et renforcé lors de la construction du mur de séparation et à l'occasion du bouclage militaire des villes, qui ont contribué à réduire le nombre de Palestiniens engagés en Israël, dans le bâtiment, l’agriculture ou l’industrie manufacturière. Les programmes d’aide alimentaire de l’UNRWA sont tout aussi précieux que l'argent de la diaspora, surtout à Gaza, où des dizaines de milliers de familles se trouvent plongées dans l'indigence. Sur l'exiguë bande gazaouie comme en Cisjordanie, les populations arabes consomment des produits israéliens, qu'ils paient naturellement au même prix que les populations juives, sauf qu'ils perçoivent des revenus jusqu’à trente fois inférieurs. Notons aussi qu'il fut une époque où les bars de Ramallah grouillaient d'Israéliens, tout comme les marchés des villes frontalières palestiniennes. Mais depuis le début des années 1990, et plus encore depuis la seconde Intifada, la défiance mutuelle et les crises en cascades ont eu raison de ces échanges réguliers. Aujourd’hui, les Territoires occupés semblent plus que jamais morcelés, en raison des colonies en voie d'expansion et placées sous administration israélienne selon un principe d'extraterritorialité. L’Autorité s'avère par ailleurs démunie en matière de sécurité et de Défense, puisque c’est à Israël qu'incombe la charge de contrôler les frontières.

 

Que gère alors l'Autorité palestinienne ?

Depuis 1994, elle administre une quarantaine de domaines d’activités : agriculture, éducation, santé, industrie, affaires sociales, environnement, banques, police, justice, organisation des scrutins...

 

Les soupçons de corruption qui pèsent sur elle sont-ils légitimes ?

Dans une certaine mesure. La corruption, les détournements d’argent public ou les dessous-de-table ont eu cours en haut lieu au sein de l’Autorité palestinienne. Salam Fayyad, un ancien représentant du FMI en Palestine, fut d'ailleurs parachuté aux Finances en 2007 pour y mettre de l’ordre. Mais ce n’est pas un problème massif, puisqu'il ne semble pas toucher les petits fonctionnaires. Surtout, sans chercher à excuser qui que ce soit, il nous faut néanmoins apporter quelques précisions contextuelles. L’argent a souvent permis de gommer les aspérités à la tête de la Résistance, de ménager les susceptibilités, de maintenir une certaine cohésion. Les liens claniques ont également beaucoup compté du temps d’Arafat, notamment pour les nominations relatives aux postes de maire, de conseillers municipaux, ou même de députés.

 

Qu'en est-il du processus de colonisation ?

En 2005, devant les caméras du monde entier, Ariel Sharon chasse quelque 7500 colons de Gaza. Cette décision ne fut finalement qu'un cache-misère de nature à tromper notre vigilance. Sur le plateau du Golan comme en Cisjordanie et à Jérusalem, les colonies se multiplient et s'agrandissent sans discontinuer. Certaines d'entre elles comptent désormais entre 30 000 et 70 000 habitants, et les projets de construction ne cessent d'affluer. On estime qu'il y aurait aujourd'hui plus de 500 000 colons répartis dans quelque 150 implantations (sur une population totale de plus de huit millions d'habitants). Sises sur un espace de plus en plus vaste, les colonies s’entourent de barbelés et emploient des infrastructures – routes de contournement, réseaux électriques ou téléphoniques, alimentation en eau – inaccessibles aux populations arabes. Dans la ville sainte d'Hébron, à trente kilomètres de Jérusalem, les colons ultraorthodoxes et les islamistes radicaux du Hamas se font face, ce qui occasionne des tensions religieuses et politiques, parfois des exodes, ainsi qu'une scission de fait du territoire. Les processus de colonisation et d'extraterritorialité, enclenchés en violation avec le droit international, ont suivi la guerre des Six Jours de 1967. Ces terres accaparées par les Juifs servent parfois d’avant-postes militaires et constituent une garantie d’approvisionnement en eau, puisque le Golan comme la Cisjordanie constituent des régions hydrauliques primordiales, le premier abritant les principaux affluents du Jourdain et du lac de Tibériade, la seconde étant significativement pourvue en ressources aquifères. L’eau des Territoires occupés a depuis longtemps été placée sous contrôle militaire israélien, les résidents arabes se voyant flanqués d'une interdiction de creuser de nouveaux puits, alors même que les colons forent librement. Si l'on en croit la Banque mondiale, près de 90% de l’eau de la Cisjordanie est employée au bénéfice d'Israël, les Palestiniens ne disposant que des maigres volumes résiduels. Cela sans compter que l'eau, comme l'électricité, se veut souvent plus chère et moins abondante pour les populations arabes que pour les colons juifs. Un comble. Sur le plan politique, le Likoud aspire au « Grand Israël » et rêve de reconstituer le royaume hébreu de l’Antiquité. Cela relèverait, selon eux et leurs alliés, de l’expression d’une volonté divine. Ce « camp national », composé du Likoud, des nationalistes et des ultraorthodoxes, tend à favoriser l’implantation de colonies et se montre généralement hostile aux accords de paix conclus par Yitzhak Rabin et Shimon Peres. C'est d'ailleurs ces formations politiques que Leah Rabin accusa d’avoir contribué à diaboliser son mari, assassiné en 1995 par un fanatique religieux opposé au protocole d'Oslo.

 

L'arme démographique relève-t-elle davantage de la fiction que de la réalité ?

L'argument démographique est employé tant par les Juifs que par les Arabes. Israël favorise une immigration massive et peut compter sur la grande fécondité des ultraorthodoxes. Les Palestiniens mirent en avant, du temps d'Arafat, un discours appelant les femmes à avoir douze enfants, dont dix pour « la cause ». Lors de la première Intifada, on battît d'ailleurs des records de natalité au sein des populations arabes. Ces dix dernières années, les taux de fertilité des uns et des autres ont tendance à converger, même s'il ne faut en aucun cas sous-estimer les effets cumulatifs d'une divergence mineure, ici en l'occurence en faveur des Palestiniens.

 

Quelle importance revêtent l'armée et le complexe militaro-industriel en Israël ?

Tsahal, mais aussi les groupes paramilitaires, ont produit un certain nombre d'hommes d'État : Menahem Begin, Yitzhak Shamir, Yitzhak Rabin, Ariel Sharon ou encore Ehud Barak. Souvent très engagés et pensionnés relativement jeunes, les officiers et cadres de l'armée se reconvertissent volontiers dans la politique, pour continuer la lutte sous une forme nouvelle. Le complexe militaro-industriel compte parmi les grands exportateurs nationaux, ses produits s'écoulant d'ailleurs en volumes de plus en plus importants. Puisqu'il tire profit des conflits, il demeure sur une position offensive, qui trouve généralement un écho favorable parmi les politiciens issus de Tsahal, surtout lorsqu'ils se situent à droite de l'échiquier (les fameux « faucons »). Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'industrie militaire israélienne développe des techniques de sécurité et de surveillance au cours de missions ou expéditions menées par les corps de la Défense. Il y a là de savantes imbrications. Le service militaire se veut particulièrement long en Israël, au moins trois ans pour les hommes et vingt-deux mois pour les femmes. Le civil est un réserviste susceptible de combattre avec l’armée de métier. Il n'existe pas d’académie militaire et, sujet fâcheux, les ultraorthodoxes demeurent exemptés de conscription. Une grande part du PIB est dévolue à la Défense – entre 5,2% et 7,6% ces dix dernières années, selon une courbe déclinante. Durant la guerre du Kippour, les dépenses de sécurité israéliennes ont même avoisiné le tiers du PIB.

 

Quelles sont les particularités du régime israélien ?

Il existe onze lois fondamentales, mais aucune constitution n'a été adoptée à ce jour. La Cour suprême, plus haute instance du système judiciaire israélien, exerce un contrôle sur les décisions du gouvernement et la constitutionnalité des lois, ce qui lui confère un rôle central parmi les institutions du pays. La Knesset, le Parlement national, est élue à la proportionnelle et choisit ensuite le Premier ministre, ce qui peut occasionner des coalitions contre-nature ou accordant un pouvoir décisif à des partis marginaux et/ou extrémistes. La presse demeure soumise à la censure militaire, les prisons regorgent de prisonniers politiques, tandis que la torture est tolérée sous couvert de lutte contre le terrorisme, avec tous les débordements que cela peut engendrer. Si Israël n'a rien d'une dictature, son obsession sécuritaire n'en fait pas non plus une démocratie apaisée. Enfin, soulignons que le droit y est d'inspiration religieuse, ce qui constitue une évidence d'un point de vue historique.

 

Peut-on raisonnablement imaginer une issue au conflit, à court ou moyen terme ?

Les probabilités sont quasi nulles. Entre la mouvance islamiste, la question iranienne, le poids croissant des ultraorthodoxes – entre 8 et 10% de la population juive actuelle –, le mur de séparation, les colonies qui ceinturent les territoires palestiniens, les entraves à la libre circulation, le statut de Jérusalem, l'expansion urbaine juive y ayant cours, les barrages y étant établis, c'est tout un faisceau de facteurs entremêlés qui contribue à complexifier la situation et rendre les positions inconciliables. Ensuite restera encore la question du droit au retour des réfugiés palestiniens. Combien ? Selon quels critères ? Sur quelles terres ? Avec quelles garanties d'emploi et de logement ? Devra-t-on donner la priorité aux réfugiés du Liban, qui vivent en situation de précarité extrême, ou traiter tous les cas sans données discriminantes ? Encore faudra-t-il trouver des bonnes volontés pour répondre avec humanité et mesure à toutes ces interrogations...

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans International
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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 20:51

Un chauffeur de limousine, un généreux pourboire, une fascination intarissable à l’endroit des célébrités, des relents d’opportunisme confessionnel, une allusion à double sens sur Jupiter : féroce et sans concession, David Cronenberg empaquette la moitié de ses ressorts narratifs au démarrage. Froidement, frontalement, au pas de charge. Un assaut satirique singulièrement corrosif, qui se poursuit rondement avec l’introduction d’une starlette vaniteuse d’à peine treize ans (Evan Bird, convaincant), figure hérétique dont le cynisme n’aura d’égal que l’insensibilité. À peine esquissée, la démonstration se révèle déjà trop appuyée, expressément dénuée de lyrisme et d’émotions.

 

Œuvre chorale, Maps to the Stars prend le parfait contre-pied des sacro-saintes usines à rêves hollywoodiennes. Cronenberg y sonde une collection d’hypocrites et de parvenus, incapables de stabilité et de compassion. Une étrange équipée au royaume dépravé des apparences, où d’aucuns carburent aux stupéfiants et aux antidépresseurs, où les excréments de vedettes se mercantilisent clandestinement et où une perversion généralisée, devenue toute-puissante, se peuple d’inconsolables tristesses. Un énième bûcher des vanités, se doublant d’une fresque hargneuse où névroses et refoulements marchent main dans la main d’un pas accablé.

 

S’employant à dynamiter un microcosme vénéneux, joliment photographié par Peter Suschitzky, David Cronenberg érige ses protagonistes en nuées d’indices révélateurs, témoins privilégiés d’un circuit cadenassé à double tour et accablé de tourments. Benjie, starlette envieuse et coutumière des cures de désintoxication, sacrifie son enfance sur l’autel fumeux du vedettariat. Havana, comédienne sur le retour, aussi immature que capricieuse, croupit malgré elle dans l’ombre de son illustre mère, et ira jusqu’à fanfaronner lâchement à la mort tragique d’un gamin. Se met ainsi en branle un catalogue tout entier des déviances humaines, suffisamment vague pour que chacun puisse y déceler quelque chose.

 

À certains égards, Maps to the Stars vient prolonger Antiviral, la dystopie esthétisée et glaciale charpentée par… Brandon Cronenberg. On y devine une même boulimie de gloire et d’argent, une même démence collective, à la différence près qu’elle s’exprime ici en plein cœur d’Hollywood, et non plus à la marge. Des cinéastes de la trempe de Billy Wilder, Abel Ferrara, David Lynch, Jean-Luc Godard ou encore Robert Altman s’y étaient déjà frottés par le passé, ce qui a pour effet de condamner à de gauches retours les performances outrées de Julianne Moore et Mia Wasikowska (la frangine schizophrène et pyromane). Les arguments scénaristiques, de faible teneur et souvent dépourvus de subtilité, ne seront pas plus à même de renverser la vapeur.

 

Car Cronenberg a beau protester bruyamment et mettre en scène avec une élégance épurée d’esbroufes, cela ne l’empêche pas d’enfiler les faiblesses conceptuelles comme des perles. Le Canadien en appelle ainsi à une impulsion fantastique, multipliant les apparitions fantomatiques comme autant de sentiments refoulés, mais sans jamais prendre la peine de creuser le sillon, ni même de l’expliciter. Bruce Wagner, son scénariste, confond quant à lui la superficialité des dialogues avec celle du milieu portraituré, comme si la première constituait la condition sine qua non de la seconde. Son trait sardonique, boursouflé à force d’insistance, s’abstient en outre de toute précision ou finesse.

 

On regrettera par ailleurs la froideur clinique de ce Maps to the Stars tout juste aéré par un unique point de vue « extérieur », celui du chauffeur-apprenti scénariste incarné par Robert Pattinson, alors même que les figures nocives s’amoncellent et que les schémas incestueux se répètent à l’envi, fertilisant les songes, Hollywood, la famille nucléaire classique et même l’imaginaire collectif.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 15:48

Si le sujet n'était à ce point préoccupant, faire chorus avec l'opéra-rock Starmania pourrait prêter à sourire. Il serait pourtant inapproprié d'ironiser tant le diorama mondial actuel rompt avec toute tentative de cohésion sociale, d'élévation morale, de tempérance humaniste. Ce n'est pas un hasard si les compteurs intellectuels se mettent brusquement à disjoncter : nos sociétés ne se traduisent plus qu'en égoïsmes économiques, stéréotypes raciaux et outrances mouvantes, lesquels débouchent tout naturellement sur les menées récupératrices des extrêmes.

 

L'Everest de l'irresponsabilité a pour base tellurique la logique exclusivement comptable aujourd'hui en oeuvre dans toute l'Europe. Le politique s'est effacé derrière l'économique et le financier, eux-mêmes mis au ban par des bilans déshumanisés d'actifs et de passifs, faisant bien peu de cas des peuples grecs, espagnols ou portugais. Ces mêmes mécanismes avaient auparavant présidé au Caracazo de 1989, quand des émeutes mortifères secouèrent le Venezuela de Carlos Andrés Pérez, asphyxié par une cure d'austérité visant à flatter le FMI. En Grèce, la potion est d'autant plus amère que les « institutions » en appellent ouvertement à la préservation des intérêts des plus riches... au nom d'une énième variation de la courbe de Laffer. La pensée orthodoxe, unique et sclérosée, hier ultralibérale, aujourd'hui austéritaire, a également voix en France, dans un « cercle de la raison » cher à Alain Minc, devenu le prolongement naturel d'un recrutement déficient des professeurs d'université. Dans les cursus, les économistes hétérodoxes se trouvent en effet en voie de disparition, sous-représentés et masqués par les brumes épaisses d'une orthodoxie désespérément unidimensionnelle. Oeuvre salutaire, dans un ouvrage pertinemment intitulé Les imposteurs de l'économie, le journaliste Laurent Mauduit démonte pièce par pièce un système faisandé, marinant dans une doxa néolibérale, fait de compromissions et de collusions d'intérêts.

 

Mais le drame ne s'arrête pas aux portes du Berlaymont ou de Bercy. Le monde culturel ne sort pas indemne d'une actualité agitée. Aux budgets en voie de désagrégation s'ajoute une intolérance qui se rappelle régulièrement à notre bon souvenir. Ainsi, les catholiques intégristes de Civitas ont ces dernières années pris à partie les artistes Andres Serrano, Rodrigo García et Romeo Castellucci, coupables de blasphèmes, tandis que les islamistes radicaux opèrent, dans le sang, en Syrie, au Mali, en Irak et ailleurs. L'attentat du cinéma Saint-Michel à peine oublié que des quidams à l'esprit étriqué reproduisent l'intolérance, plus modestement certes, à l'endroit de Paul McCarthy (« Tree », sur la place Vendôme) ou Anish Kapoor (« Dirty Corner », dans les jardins de Versailles). Pour peu, on croirait revenir au temps de l'abbé Louis Bethléem, « père Fouettard de la littérature », ou à celui de l'album Aux armes et cætera, de Serge Gainsbourg, qui essuya les tirs croisés du journaliste Michel Droit et des associations d'anciens combattants.

 

Au seuil de tous les excès, la parole se cuirasse et se libère. On subvertit les faits, on porte le fer partout, on répand sans discontinuer des boniments de camelot. Combien de discussions de comptoir où l'on piétine la présomption d'innocence comme si l'affaire Richard Roman n'avait jamais eu lieu ? Combien, au cours de ces mêmes saillies, occultent l'héritage anti-peine de mort de Robert Badinter ? Plus généralement, dans ce contexte de dépolitisation et du « tous pourris », que vaut encore le pacte social de Jean-Jacques Rousseau ? Plus grand-chose. « Ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise », peut-on lire dans son Contrat Social. En laissant s'accroître les inégalités, mais aussi en confisquant trop souvent la démocratie, c'est tout l'héritage des Lumières que l'on finit par corrompre et réduire en charpie.

 

Faut-il dès lors s'étonner qu'un intellectuel comme Thomas Piketty rencontre un tel écho ? S'il fait l'objet de critiques, l'économiste français a néanmoins l'immense mérite de questionner avec rigueur un modèle capitaliste aux limites désormais éprouvées. Dans une société à faible croissance et à natalité contenue, nous dit-il, le patrimoine tend à se concentrer entre les mains de quelques rentiers profitant d'un rendement du capital élevé pour s'enrichir toujours plus. Si l'Américain Simon Kuznets a cru en une convergence socioéconomique naturelle, les archives successorales et les sources patrimoniales tendent au contraire à démontrer des phénomènes inégalitaires allant crescendo. D'où viendra le salut ? Voilà le point par lequel devraient confluer tous les débats publics. Certainement pas, en tout cas, de l'ISDS et de ses tribunaux d'arbitrage internationaux, désignés pour régler les différends entre investisseurs et États, avec la jurisprudence que l'on sait...

 

Pendant ce temps, par commodité, beaucoup se complaisent à taxer l'étranger de tous les maux. L'immigré sert de bouc émissaire à tous ceux qui refusent d'appréhender l'extrême complexité du monde, dont les ramifications politiques, sociales et économiques s'enchevêtrent jusqu'à former des noeuds impossibles à dénouer. Il est vrai qu'il est tentant de succomber aux sirènes d'un discours lénifiant, schématique et populiste quand, en face, on nous propose d'étudier les problèmes démographiques, les questions liées aux métiers en pénurie et aux postes vacants ou les bienfaits supposés du multiculturalisme (oserait-on encore les évoquer ?). C'est ainsi que certains en arrivent à marcher sur les brisées de l'extrême droite. À ceux-là, il conviendrait de rappeler que le lieu de naissance ne saurait enserrer les hommes à jamais, que chacun doit pouvoir prétendre à la liberté et à la sécurité, que les Érythréens et les Syriens demeureront de tout temps nos égaux, et que le monde ne se résument pas à quelques courbes en cloche et statistiques biaisées. N'en déplaise à ce cher Alain Destexhe, qui n'a décidément de libéral que l'étiquette politique, l'immigration tient aujourd'hui sans doute plus de la solution que du problème.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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