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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 15:54

Citizen Welles, c'est le portrait documenté d'un visionnaire débarquant à Hollywood dans les années 1940, auréolé d'une réputation flatteuse, mû par l'espoir d'y exprimer ses talents et de mettre la profession sens dessus dessous. C'est aussi la genèse d'un jalon du septième art, une œuvre fondatrice débordant d'ambition et d'imagination, sautant les obstacles à la Hans Günter Winkler. C'est surtout la satire impitoyable d'un magnat de la presse, William Randolph Hearst, mégalomane vivant dans l'opulence et la démesure, substituant volontiers aux émotions l'évidence de l'argent. Un nabab renvoyant dos à dos la réalité et la fiction.

 

Pilote timoré attaché à une certaine forme d’académisme, le réalisateur Benjamin Ross dévoile les coulisses d'un chef-d'œuvre, narre les pressions exercées en sous-main sur la RKO, dépeint l'arrogance et le génie d’Orson Welles. Se contentant d'une mise en scène sans surprises, maîtrisée comme peuvent l’être les recettes de grand-mère, il peine clairement à élever son biopic au-delà des standards du genre, misant avant tout sur la portée historique de son récit. Soucieux des enjeux narratifs, il entend mêler aux caprices du créateur une sensibilité sans pareille, une adversité redoutable et la tentation permanente de l’issue de secours – l’abandon du tournage, le compromis financier, la complaisance actionnariale, la promesse d’un projet davantage porteur.

 

Pour espérer dépasser le cadre du décorticage informatif aride, il manquera malgré tout à Benjamin Ross la passion et l'audace qui caractérisent son héros. Car si l'aspect documentaire éveille notre intérêt, il en arrive vite à phagocyter une œuvre intrinsèquement peu exaltante. La faute à des personnages archétypaux, un Liev Schreiber peu convaincant et une intrigue parfois atone. La preuve, s'il en fallait une, qu'une belle reconstitution ne génère pas forcément un grand film.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 07:48

Hillary Clinton n’en espérait pas tant. Les sondages placent désormais en tête des candidats républicains à l’élection présidentielle l’inénarrable Donald Trump, milliardaire de l’immobilier dont la fortune est estimée à quelque quatre milliards de dollars par le magazine Forbes. Malgré un tweet malheureux impliquant des soldats nazis, une exubérance digne de Silvio Berlusconi et des déclarations révoltantes sur les immigrés mexicains, l’ancien partisan de Ronald Reagan s’installe tranquillement au coeur de la campagne du GOP, obligeant les autres prétendants à revoir leur copie et se positionner par rapport à lui. Ni son Boeing 757 aux allures de palace volant ni ses jugements à l’emporte-pièce sur les hispaniques, assimilés à des « trafiquants de drogue, des violeurs et des criminels », ne viennent écorner son image ou freiner sa course. Au contraire, ses provocations en cascades semblent produire leur petit effet et le doper dans les sondages. Si d’aucuns imaginent déjà sa candidature se dégonfler comme un ballon de baudruche, il en restera néanmoins quelques traces dommageables pour les républicains, notamment auprès de l’électorat latino, dont l’importance ne cesse de croître scrutin après scrutin. On ne peut promettre de faire construire un mur de 3 000 kilomètres sur la frontière mexicaine impunément. De la même manière, on ne stigmatise pas le grand voisin hispanique, ouvertement désigné comme un ennemi, sans causer quelques remous parmi ses ressortissants. Il ne s’agit plus de fronder quelques menus tabous ou de se piquer d’idéologie. On entre dans une dimension nouvelle. Donald Trump enserre aujourd’hui la destinée du GOP, condamné à réagir en ordre dispersé à son extrémisme sans rivages. Ce n’est pas seulement ridicule, c’est aussi indigne d’un parti qui a produit pas moins de dix-neuf présidents américains. Et, pendant ce temps, Jeb Bush joue les chargés de clientèle pour la compagnie Uber, adulée par les tenants du désengagement de l’État. Allez comprendre.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans International
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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 21:44

Chemin faisant, le dossier hellénique aura ravivé les plaies les plus tuméfiées d'une Europe en voie de désunion. Depuis 2010, le déficit démocratique le dispute à l'aveuglement austéritaire, tandis qu'un peuple tout entier essuie un flot ininterrompu de mesures vexatoires et se voit plongé dans un sinistre dénuement – chômage à 26 %, revenus des ménages amputés de plus de 30 %, pensions rabotées à hauteur de 40 %, pauvreté en hausse exponentielle, productivité en berne, taux de dépression, de suicide et de mortalité infantile portés à leur zénith. Jetés en pâture par des chefs d'État et des journalistes n'y voyant souvent qu'assistés, fainéants et profiteurs, les Grecs paient aujourd'hui le lourd tribut d'une administration défaillante, réputée corrompue, clientéliste et incapable de lever l'impôt, coupable d'avoir truqué ses comptes avec la complicité intéressée de Goldman Sachs – et celle, plus discrète, d'une Union soudain prise de cécité car trop ravie de s'élargir ad nauseam. À l'endroit du berceau de la démocratie, on ne compte plus les déclarations au ton sermonneur, les clichés à la lisière du racisme, les contre-vérités culpabilisantes. La troïka (FMI, Commission européenne, BCE) reste scotchée à Athènes comme une moule à son rocher ; refusant toute politique expansionniste, elle prétend lutter contre la récession par des mesures récessives, amenuiser la dette en asphyxiant l'économie, réformer l'État en privatisant, congédiant les fonctionnaires et détruisant la sécurité sociale. C'est un peu comme si Friedrich Hayek, le chantre du libéralisme, l'emportait sur John Maynard Keynes par K.O. et sans combattre. Il n'y a pourtant guère que l'extrême gauche, les altermondialistes, les atterrés, Le Monde Diplomatique, Alternatives économiques et quelques économistes parmi lesquels Thomas Piketty, Jean Gadrey, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman pour s'émouvoir devant l'inanité d'une austérité contre-productive et humainement désastreuse. Le SPD allemand applaudit des deux mains, de concert avec Nicolas Sarkozy, Mariano Rajoy, Jeroen Dijsselbloem, Toomas Hendrik Ilves, Bernard-Henri Lévy ou Robert Fico. Tous ces gens se moquent de facto du référendum grec comme de leur première culotte ; ils perçoivent le troisième plan d'aide et le reprofilage de la dette, accouchés dans la douleur et au mépris de la démocratie hellène, comme un élan d'extrême générosité. D'Allemagne, de Slovaquie, d'Estonie, du Portugal ou d'Espagne, on vole au secours d'un unique avatar commun : la rigueur budgétaire, manifestement portée à bout de bras même en cas de vertige existentiel. Dans ces pays comme dans d'autres, on oublie un peu vite que les revendications d'Aléxis Tsípras se trouvent plus que jamais adoubées par ses administrés, que le parti Syriza, présenté comme radical et obstiné, tremble sur ses assises à force de compromission, que les efforts jusque-là consentis par la Grèce restent sans commune mesure, qu'Athènes souffre d'une monnaie forte peu en phase avec ses fondamentaux économiques et d'un ratio dette/PIB qui s'envole à mesure que les richesses créées s'amenuisent sous le coup de l'austérité. Combien de temps encore les « institutions » resteront-elles sourdes au malheur du peuple grec ? Convient-il de poursuivre des objectifs d'excédent budgétaire intenables pour espérer, naïvement, étioler une dette insoutenable ? Doit-on rappeler aux Européens la jurisprudence héritée de l'histoire en matière de défaut, de restructuration et d'effacement de dette ? Le CADTM s'y emploie quotidiennement, mais prêche dans un désert idéologique. Après tout, l'Argentine, l'Allemagne, Cuba, le Mexique, le Venezuela, le Costa Rica, la Pologne ou, plus récemment, l'Équateur y sont tous allés de leurs petits arrangements, souvent à raison, quand il s'agissait de solder leurs comptes. Ni l'ordolibéralisme né de la division allemande ni le chantage exercé par une certaine extrême droite (les Vrais Finlandais en porte-étendard) ne peuvent résoudre à eux seuls l'équation grecque, en ignorant les braillants sanglots du quidam voué à l'indigence. Ce serait faire place nette aux eurosceptiques de toutes sortes, aux pourfendeurs de l'union des peuples, et à Aube dorée, parti néonazi parmi les pires du vieux continent, habitué aux ratonnades comme aux vomissures langagières. On se dit finalement que l'économiste belge Bruno Colmant a peut-être trouvé la formule juste : la Grèce semble être le canari de la zone euro, l'oiseau que l'on jette froidement dans la fosse minière pour s'assurer qu'il ne s'en échappe pas des émanations de méthane.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Édito International Économie
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12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 18:32

Une bienveillance amicale qui tourne à la folie criminelle. Ou comment de banales retrouvailles dans des toilettes publiques peuvent se parer d’atours hitchcockiens, insinuant un malaise immédiat, tout entier au service d’une atmosphère cinglée au cordeau. À l’occasion d’une ouverture inspirée du Shining (1980) de Stanley Kubrick, Dominik Moll capture en vue aérienne les mouvements serpentins d’une guimbarde fatiguée, engagée sur des voies sinueuses. En son sein : une famille au seuil de l’implosion, lasse et échauffée, soumise aux râles d’enfants et aux humeurs bilieuses. Pour Claire et Michel, campés par Mathilde Seigner et Laurent Lucas, la route des vacances a définitivement des airs de chemin de croix, avec une résidence branlante et délabrée au bout du chemin. Le fatalisme semble alors composer l’une des dominantes du métrage, qui s’amorce comme une peinture dénonciatrice et désespérée de la cellule familiale moderne. Mais c’était sans compter Harry, cet « ami qui vous veut du bien », ancien compagnon de route depuis longtemps oublié, auquel Sergi López prête ses traits les plus affables et inquiétants. Une ambivalence moins paradoxale qu’il n’y paraît.

 

Les ponts entre Harry, un ami qui vous veut du bien et L’Inconnu du Nord-Express ne manquent pas. Une rencontre fortuite, une sorte de chaos psychologique et cette même amabilité mâtinée de machiavélisme. Comme Bruno Anthony avant lui, Harry se greffe à votre existence, la phagocyte et la gangrène. Jusqu’à y jeter le trouble et y semer le vice. Arrimé à cette figure amphibie, Dominik Moll fait de l’amoralité son crédo, et de la quête existentielle son affirmation artistique. Michel a-t-il sacrifié sa vie sur l’autel de la famille, étouffant dans l’œuf la moindre aspiration et s’échinant à toujours « garder le sens des proportions » ?  L’interrogation sous-tend un propos qui échappe à toute échelle de valeurs, teinté d’humour noir, habillé de cordes angoissantes, cristallisé à la faveur d’une réalisation faisant sens, accordant un soin particulier au cadrage et à la lumière. La valse s’exécute à deux temps, et implique un romancier raté, s’ignorant presque, bientôt flanqué d’un nanti nihiliste prompt à déjouer n’importe quelle contrariété par l’argent et… le crime. Derrière eux : une nuée de fêlures, matérialisées par des silences gênés, des comportements déviants, ou des séances d’écriture nocturnes, accomplies dans une salle de bain d’un rose tapant.

 

 

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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 20:44

Le terroriste n'est pas toujours cet être assoiffé de sang que les médias jettent volontiers en pâture à la vindicte populaire. Sa cause recèle parfois une justesse indiscutable, même si ses méthodes prêtent, par leur nature, à débat. Jusqu'où est-on en droit d'aller pour défendre des principes nobles, démocratiques et/ou humanistes ? Quels enjeux sous-tendent les attentats et leurs dommages collatéraux ?

 

En cinq actes, Albert Camus nous envoie dans le Moscou de 1905, au coeur même d'une cellule terroriste composée de socialistes révolutionnaires opposés à la tyrannie d'un pouvoir qui asservit et opprime le peuple. Réunis dans un appartement aux allures de quartier général, les cinq séditieux projettent d'assassiner le grand-duc Serge, coupable de gouverner la ville en despote. Après des semaines de filature et une planification méticuleuse, le groupe est persuadé de parvenir à ses fins : faire parler la poudre et attenter à la servitude des masses, quitte à périr sur l'échafaud.

 

Comme dans toute entreprise, des déficits relationnels et des divergences de vues plus ou moins affirmées vont se faire jour, de même que des questions d'ordre moral. Le doute va s'immiscer parmi les révolutionnaires, l'esprit de camaraderie s'étioler, et les idéaux se trouver en butte aux dures réalités. Le sacrifice d'enfants innocents est-il concevable au nom de « la cause » ? Faut-il s'embarrasser de scrupules quand il s'agit de lutter pied à pied contre l'oppresseur ? Les échanges sont vifs, enfiévrés, et mettent à nu les caractères des différents protagonistes.

 

Albert Camus greffe une remarquable histoire d'amour à son intrigue principale, et prend soin de peindre ses personnages à traits fins, préférant les interroger plutôt que les laisser figés dans des postures prédéterminées, créant entre eux des tensions parasitaires et une relative défiance. Chaque confrontation, habilement scénarisée, livre ses enseignements et ajoute de l'ampleur au récit, dont on ne peut qu'apprécier les nuances et l'humanisme contrarié. Car ces Justes nous rappellent que le monde n'a rien de binaire ni de schématique, mais qu'il projette sur toute chose une multiplicité d'états.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 09:32

Depuis les années 1950, dans un mouvement continu, la télévision s'est massivement implantée dans les foyers européens. D'aucuns lui prêtent aujourd'hui des vertus informatives, ludiques, sociales ou unificatrices. Elle contribuerait à faciliter la communication dans les familles, à éveiller, instruire et distraire les enfants, à dégager des plages horaires, durant les dessins animés ou les reportages animaliers, pour permettre aux parents de bricoler, cuisiner ou s'adonner aux tâches administratives et ménagères. Cette vision idyllique du petit écran, véhiculée de concert par les annonceurs et les dirigeants de chaîne, est largement battue en brèche par une vaste matrice d'études scientifiques, unanimes quant à ses effets pervers, à la fois sanitaires, cognitifs et comportementaux. Bien moins inoffensif qu'il n'y paraît, à mille lieues des discours lénifiants d'un Serge Tisseron ou d'un Michael Stora, le tube cathodique donnerait lieu à une inépuisable série de facteurs favorisant l'obésité, la consommation d'alcool et de tabac, l'acte sexuel précoce et les violences de toutes sortes, un inventaire inquiétant auquel viennent encore se greffer des risques liés aux maladies cardiovasculaires, respiratoires et artérielles, ainsi que des phénomènes d'altération du sommeil. Des effets indésirables, et souvent irréversibles, généralement tenus pour quantité négligeable par des parents mal informés, permissifs ou démissionnaires, qui encouragent parfois eux-mêmes la téléphagie de leur progéniture. Comme Michel Desmurget le rappelle très justement, l'enfant n'est initialement demandeur de rien ; c'est son entourage qui le soumet délibérément aux stimuli télévisuels.

 

De TF1 à l'acculturation et la désensibilisation

 

Chercheur spécialisé en neurosciences cognitives, l'auteur met à nu l'extrême hypocrisie de l'institution télévisuelle. Les enquêtes d'opinion ont beau jeu de couvrir Arte de lauriers, il n'empêche que la petite chaîne culturelle franco-allemande ne pèse pas bien lourd face au mastodonte qu'est TF1 en des termes strictement médiamétriques. De la même manière, les documentaires et magazines d'information, encensés par les sondages, apparaissent en rupture de ban quand il s'agit de mesurer leur audimat, se trouvant tristement relégués à l'arrière-plan par toute une cohorte de programmes abrutissants tels que les émissions de téléréalité. On ne s'étonnera pas, dès lors, du déclin alarmant du niveau scolaire, précisément concomitant à la colonisation cathodique des foyers. Plus inquiétant encore, quel que soit la nature du programme regardé, segmentant ou fédérateur, analytique ou divertissant, et même s'il se revendique clairement comme « pédagogique » ou « didactique », on observe chez le téléspectateur des processus perturbateurs : d'acculturation – l'immersion de la télévision dans l'appréhension du réel –, d'anxiété – la grande peur de 1994 liée à l'affaire O.J. Simpson –, d'asociabilité – comportements inadéquats et/ou extrêmes désinhibés –, de troubles alimentaires – anorexie comme boulimie –, de moindre habileté sensori-motrice ou encore de désensibilisation à la violence, induite par le phénomène d'habituation – une diminution graduelle de l'intensité d'une réponse cérébrale donnée à un stimulus quelconque. Même sur le plan morphologique, la petite lucarne agit en sous-main ; certaines zones du cerveau canalisatrices se trouveraient hypertrophiées en raison d'une exposition accrue à la télévision, et singulièrement aux spectacles violents.

 

Subvertir la pensée

 

Rien, dans la télévision, ne trouve grâce aux yeux de Michel Desmurget. Osez évoquer l'hypothétique effet cathartique des programmes violents, il objectera avec conviction au moyen d'une batterie d'études scientifiques, toutes concordantes. Tentez d'invoquer la bonne foi des chaînes, il vous renverra fissa à la célèbre déclaration de Patrick Le Lay, l'ancien dirigeant de TF1, admettant volontiers que son métier consiste avant tout à vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible. Dans la grande foire à bestiaux télévisuelle, le spectateur n'est rien de plus qu'un « bovin amorphe et apathique » que l'on brade à des annonceurs devenus tout-puissants. Vous pensez prendre vos décisions en toute liberté et conscience ? N'oubliez pas que les marques dépensent chaque année des millions en études et neuromarketing pour mieux s'implanter dans votre esprit. Elles ne le font certainement pas en pure perte. De manière subliminale, elles s'impriment au fer rouge et parviennent à coloniser vos points cérébraux mnésiques et affectifs, allant jusqu'à marginaliser le goût et la raison dans leur volonté d'abattre toutes les digues. À coups d'archétypes idéalisés, de héros positifs et de stars immaculées, le tube cathodique se met tout entier au service des industries agroalimentaire, du tabac et de l'alcool, peuplant notre inconscient de stimuli à finalité commerciale. Succès garanti et favorisé par des émissions bidon(née)s, confectionnées à la sauvette, et un zapping intempestif causant un détriment considérable aux programmes se risquant à proposer ne serait-ce que le début d'une once de subtilité.

 

Une machine à abrutir ?

 

Les faits sont têtus. Les données scientifiques, tout autant. Non contente de rouler pour l'industrie et d'insulter régulièrement l'intelligence de son public, la petite lucarne se plaît à étioler votre niveau d'écriture, de lecture, de sociabilité et de structuration de la pensée. Chez les enfants, quel que soit le milieu social observé, on note une moindre appétence de l'écrit, pourtant éminemment formateur, un moindre temps dévolu aux devoirs et une résistance certaine à se projeter dans des schémas cognitifs complexes. Le champ lexical, déterminant quant à l'appréhension juste et détaillée du monde, tend à s'assécher sous l'effet conjugué de la télévision et du manque de communication interpersonnelle. Le phénomène s'observe même chez les bébés et les jeunes enfants soumis à des programmes soi-disant adaptés ; en les privant d'interactions parentales et en chargeant leur esprit de stimuli inutiles, le petit écran les dépossède du meilleur outil d'apprentissage et de développement qui soit.

 

Suspecté de partir en croisade contre le tube cathodique, Michel Desmurget a essuyé durant ses recherches une vaste gamme de réactions outrées et consternées. Hâtivement taxé de vieux dinosaure incapable de se fondre dans l'air du temps, ou de réactionnaire insensible aux charmes et bienfaits supposés de la télévision, il narre, tantôt avec amusement, tantôt avec stupéfaction, les réticences et incompréhensions auxquelles il dut faire face. Des centaines d'études abondent pourtant en son sens, corroborent ses dires et légitiment ses inquiétudes. Sera-ce suffisant pour décrocher les enfants du poste devant lequel on les a lâchement installés ? Quand on sait l'importance des expériences formatrices et initiatiques, on ne peut que déplorer ce temps galvaudé devant des programmes culturellement exsangues et, parfois, moralement douteux. Bien conscient de l'énorme chemin à parcourir, l'auteur s'attend à voir encore longtemps les enfants passer davantage d'heures face à un écran abêtissant que face à leur instituteur...

 

 

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19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 19:04

Rarement la carte postale aura été si trompeuse : le Limbourg, ses tableaux champêtres, ses plaines sans relief, ses chemins terreux et sa sérénité agreste. Derrière les vastes étendues verdâtres, harmonieuses et inviolées, se cachent un juteux trafic d’hormones, une corruption endémique, des dialectes rugueux et des fêlures insoupçonnées. Une description panoptique du monde paysan, accueillant en son sein les frustrations et meurtrissures d’un éleveur de bétail émasculé à l’adolescence, devenu esclave des anabolisants qui préservent artificiellement sa virilité. Au carrefour des genres, quelque part entre le polar noir et le drame intimiste, Bullhead déploie un récit à enchâssements nourri de flashbacks douloureux, phylogénèse de l’animal blessé qui assaillit son imagerie, campé par un Matthias Schoenaerts massif et fascinant. Une figure tourmentée, instable, poursuivie par un amour hypothétique, plus à l’aise dans des étables vétustes et fétides qu’au sein d’une discothèque grouillante ou une parfumerie aseptisée.

 

Dominé par les couleurs sombres et les plans léchés, Bullhead restera de bout en bout chevillé à Jacky Vanmarsenille, antihéros écorché et violent, reléguant à la marge la dimension policière du récit, articulée autour de l’assassinat d’un agent fédéral. Scénariste et réalisateur, Michaël R. Roskam érige le monde rural, très conservateur, en abîme moral, où l’homosexualité est battue en brèche, alors que des méfaits de toutes sortes se dessinent dans la clandestinité. Atmosphère pesante, caméra mouvante, carrure robuste isolée, ce thriller en milieu bovin contrebalance une implacable noirceur par des parenthèses humoristiques ingénieusement introduites – les petites frappes liégeoises décérébrées –, tandis que sa réalisation fait sens à la faveur de jeux de lumière, de plans inclinés, ou de mouvements de caméra spiralés. Une plongée vertigineuse là où l’espoir se brise et l’humanité s’érode, sans concession ni pruderie moralisatrice.

 

 

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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 08:45

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Alien, le huitième passager (1979). Le calme avant la tempête. Quand la caméra s’engage posément dans les couloirs dédaléens du Nostromo, rien ne laisse présumer l’hécatombe à venir. Titan de métal et de technologies de pointe, à peine éclairé par quelques lumières artificielles, le remorqueur interstellaire abrite en son sein un équipage de gueules cassées, parmi lequel se singularise le lieutenant Ellen Ripley, forte tête campée avec talent par Sigourney Weaver. Contraint d’interrompre son expédition à la suite de signaux de détresse indéterminés, le vaisseau change de cap et s’oriente alors vers un planétoïde crépusculaire, où s’est échoué un mystérieux engin en forme de demi-cercle. Les sept missionnaires du Nostromo y découvrent des œufs étranges, colonisés par des parasites particulièrement agressifs… Sorte de croisement entre It! The Terror from Beyond Space et Dix petits nègres, Alien prend appui sur des décors étourdissants assaillis de créatures cauchemardesques, le tout épatamment conçu par le plasticien suisse Hans Ruedi Giger, oscarisé à la faveur d’effets visuels renversants. Flanqué d’un ton aussi envoûtant qu’asphyxiant, Ridley Scott met nos nerfs à rude épreuve, vouant aux conduits d’aération et aux zones d’ombre un monstre extraterrestre singulièrement vorace, guettant la moindre opportunité de tailler en pièces, voire en lambeaux, un équipage promis à l’agonie. Une mise à mort cosmique, méthodique et dantesque, fruit vicié de longs mois de tournage et de postproduction. Mue par un sens graphique saisissant, l’épopée macabre fait succéder aux plans iconiques une représentation pharaonesque de l’horreur, mise en scène au cordeau et avec fulgurance. Non content de galvaniser le genre fantastique, Ridley Scott met les petits plats dans les grands, incise l’espace, esquisse une mythologie complexe et codifie un effroi porté à des hauteurs insoupçonnées, faisant d’Alien un premier acte tétanisant et visionnaire, matérialisé à jamais par une double mâchoire dégoulinante, un sang acidifié et une interminable queue tourbillonnante. (9/10)

 

Le Moins : Interstellar (2014). Elle est loin l’époque où Christopher Nolan suait sang et eau pour boucler la distribution de Memento, mindfuck kaléidoscopique et ténébreux, soucieux de rendre aléatoires les concepts du temps et de la réalité, devenus taillables et corvéables à la faveur d’un montage sophistiqué. Auréolé d’une réputation flatteuse, le cinéaste britannique a su appâter les studios sans se compromettre, en pilotant des blockbusters cérébraux, très personnels et hantés par des obsessions tenaces – les distorsions temporelles, les illusions et faux-semblants, la culpabilité, la perte d’un être cher… Chez lui, le déferlement des moyens s’inféode à l’exigence du résultat, parfait compromis entre l’auteur et le faiseur, deux figures qui cohabitent sans se parasiter. Ardent défenseur de la pellicule, au même titre que Paul Thomas Anderson ou Quentin Tarantino, Christopher Nolan se refuse obstinément à recourir aux effets numériques, préférant anéantir un hôpital désaffecté ou faire virevolter un trois-tonnes plutôt que se plier aux fonds verts. Même Inception ne les emploie qu’à dose homéopathique, malgré une vaste mosaïque de plans renversants. Interstellar n’en aura été que plus attendu. Affublée de tous les superlatifs, comparée tour à tour à du Tarkovski, du Kubrick ou du Zemeckis, l’odyssée spatiale des frères Nolan, coscénaristes, a été l’objet de toutes les prophéties, souvent hasardeuses et, partant, rarement autoréalisatrices. Le métrage nous entraîne dans un futur privé de gadgets et de mirages, au cœur d’un monde en état de déliquescence, balayé par les tempêtes de poussières autant qu’il se voit menacé par la faim. Ancien ingénieur reconverti en exploitant agricole, Cooper y observe d’un œil médusé les crises écologique et alimentaire pousser l’humanité dans ses derniers retranchements, tandis que les ressources naturelles se raréfient dangereusement et que les troubles respiratoires foisonnent. Confronté à une existence désormais en sursis, il consent à contrecœur à s’engager dans une mission commanditée par la NASA, consistant à explorer des planètes potentiellement habitables, que les hommes pourraient à terme coloniser dans l’espoir de sauvegarder leur espèce. Une expédition qui implique une rupture familiale irréversible, douloureusement objectivée à coups de transmissions vidéo bouleversantes. Et puisque nous sommes chez Christopher Nolan, les deux cadres – le monde et l’espace – se verront joyeusement entremêlés par effet de montage, amplifiant le caractère feuilletonesque du récit, partagé entre des tableaux terrestres apocalyptiques, opérants mais relativement sommaires, et un accès aux univers nouveaux où l’hostilité physico-climatique fournit un prétexte commode aux plans iconiques, saisissants et mémorables. Plongeant ses racines dans les œuvres-clefs de la science-fiction, Interstellar alterne les longs tunnels explicatifs (avalisés par certains scientifiques, vilipendés par d’autres) et les money shots percutants, le tout dilué dans une trame à deux axes embrassant des thématiques aussi variées que le déchirement, la famille, la résilience, la perdition, l’espace-temps ou encore la déloyauté. Bordés de renversements de perspective et d’une composition à l’épure, les plans y font étalage de qualités esthétiques flagrantes, dont les meilleurs ambassadeurs se logent parmi les représentations expansives des tempêtes de sable, du monde glacé, des trous noirs ou encore des murs aquatiques, le tout magnifié par la photographie seyante d’Hoyte van Hoytema et par l’expertise du directeur artistique Nathan Crowley, fidèle lieutenant déjà en service sur la trilogie du Dark Knight. Avec un graphisme et une mise en scène au diapason de ses appétences, l’ambitieux Interstellar semble bien plus qu’une tambouille racoleuse archi-référencée : c’est une odyssée exigeante, au seuil de la désagrégation terrestre, hors de toute proportion humaine, portée par les compositions inspirées d’un Hans Zimmer en quête de renouveau, et appuyée par une distribution proprement rutilante – Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Matt Damon, Michael Caine, Jessica Chastain, Casey Affleck, etc. Ses quelques (relatives) faiblesses se nichent quant à elles dans un script verbeux et parfois trop attendu, mis à mal par les limites du fameux fusil de Tchekhov, mais aussi par une propension à sacrifier les personnages secondaires, illustrée à merveille par la relation non explicitée entre le professeur John Brand et sa fille Amelia. Des bémols auxquels il convient d’annexer un dénouement bâclé et un crêpage de chignon superflu dans le monde glacé. Surtout, une fois réagencées et mises bout à bout, les deux arches narratives – la terre et l’espace – pèchent par défaut de substance, la pléiade de sujets traités ne l’étant trop souvent qu’à la surface. (7/10)

 

 

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 10:12

Ainsi, trente années plus tard, le vieillissant George Miller enrichit son Mad Max d'un choeur enjoué de tôles froissées, et le réinterprète en usant des touches les plus biscornues de son clavier cinématographique. Si les invariants l'emportent sur les changements, son désert post-apocalyptique se confondant toujours avec un coupe-gorge faisandé, il porte cette fois le spectacle à incandescence, engageant sa caméra dans des courses folles, à la remorque d'engins motorisés indéterminés et à travers des confins sablonneux aux ressources épuisées. Pas de discours artificieux et un unique principe unificateur : des poursuites furieuses et effrénées en terrain hostile, bercées par des balles sifflantes, des déflagrations subites et des guitares hurlantes. Une constellation de gueules cassées peuple cet horizon menaçant et contrarié, réceptacle d'une perdition érigée en état permanent, immortalisée dans ses ruptures et outrances par des plans vertigineux qui décrassent les yeux et renversent les perspectives.

 

Pendant que le désert se plie à une fanfare de bolides tonitruants, ses collines pierreuses servent de refuge à une dictature spoliatrice dont les arrière-cuisines fleurent bon le soufre et la privation. Le corps enkysté et meurtri, sous respiration artificielle, Immortan Joe foule aux pieds la dignité humaine et laisse son emprise, inflexible, fleurir sur le terreau fertile de l'indigence. Dépositaire d'importantes réserves d'eau dans un milieu aride et perclus de chaleur, il organise les pénuries et le dénuement avec la volonté obstinée d'asseoir une mainmise sur des tourbes plongées dans la détresse et le besoin. Deux personnages charismatiques et éprouvés s'apprêtent néanmoins à lui mettre des bâtons ferrés dans les roues : Max, un « globulard » marginal et solitaire, et Furiosa, une impératrice insubordonnée bien résolue à prendre la tangente avec ses cinq épouses, désormais émancipées. Soit un écorché vif au cuir épais et une horde de femmes aussi sculpturales qu'ivres de liberté. De quoi joindre au sous-texte écologique et politique quelques allusions franches au combat féministe.

 

La révolte des sept affranchis ne sera évidemment pas sans effet. L'affreux Joe ne tardera pas à lancer ses nervis sanguinaires et survoltés aux trousses des impudents, point de départ d'une course-poursuite inénarrable, palpitante, d'une grandeur étourdissante. Action esthétisée et sublimée par le travail de John Seale, clairs-obscurs et teintes contrastées en plein coeur de la nuit, tempête de sable iconique restituée au cordeau, frénésie parfaitement cadrée, caméra ultra-mobile dénuée de tout carcan, construction scénique ingénieuse et perpétuellement lisible : ce Mad Max n'a sans doute pas le relief dramatique d'un thriller hitchcockien, mais son pedigree cinématographique n'en demeure pas moins fascinant et jouissif. À l'image d'ailleurs des performances de Tom Hardy et Charlize Theron, unanimement saluées, d'égale teneur et en parfaite symbiose.

 

 

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 05:18

Au début des années 2000, l’expansion des journaux gratuits s’accompagne de cris d’orfraie et de prévisions apocalyptiques. Les patrons et cadres de la presse écrite craignent de voir leur audience s’effriter et, par ricochet, leurs recettes publicitaires fondre comme neige au soleil. À l’inverse, les défenseurs des gratuits ne manquent pas de mettre l’accent sur le profil de leur lectorat : essentiellement des jeunes citadins actifs et mobiles, soit des personnes qui demeureraient largement étrangères aux quotidiens et périodiques traditionnels. Le message sous-jacent ne saurait faire l’ombre d’un doute : gratuits et payants, en aucun cas concurrents, se révèleraient au contraire complémentaires. Une coexistence paisible au service de l’information.

 

À peine l’épisode des « gratuits » digéré par un secteur en crise que le Web fait une entrée fracassante sur la scène médiatique. Abondance de contenus, multiplicité des supports, hybridation, démocratisation du prix de l’information, la Toile met la presse écrite sur la sellette et bouleverse son mode de consommation. De quoi engager une vaste réflexion sur une profession désormais en lente perdition. Mais le grand remue-méninges qui aurait alors dû s’amorcer ne verra jamais le jour. Pourtant, les évolutions induites par le délitement du lectorat et les contraintes de l’instantanéité, auxquels il faut encore ajouter les mutations d’un secteur publicitaire en plein ressac, auraient en toute logique dû ouvrir la voie à une refonte intégrale des prestations, ainsi qu’à la révision des modèles économiques attenants. Que faire alors pour éradiquer le déclin de ces titres de presse devenus structurellement déficitaires, et néanmoins incapables de se réinventer ?

 

1) Renouer avec l’investigation. La pauvreté relative des papiers publiés ces dernières années renvoie dos à dos, ou presque, les dépêches d’agences et les articles (re)travaillés par les rédactions. Il est parfois difficile, en effet, de déceler une quelconque valeur ajoutée alors même que les principaux titres de la presse écrite – tant belge que française – compriment drastiquement leurs effectifs et cherchent à tout prix à rogner sur leurs frais de fonctionnement. Les publications doivent se serrer la ceinture et n’hésitent plus, au besoin, à sacrifier la qualité des contenus sur l’autel d’une comptabilité désormais toute-puissante. Ce faisant, elles scient la branche sur laquelle un secteur tout entier est assis et se contentent souvent de naviguer à vue en eaux troubles. Combien, aujourd’hui, d’entretiens exclusivement téléphoniques afin de limiter perte de temps et frais de déplacement ? Combien de journalistes de desk, ces rédacteurs ne quittant leur bureau qu’au terme de la journée, pour un enquêteur sur le terrain ? Enfin, comment renouer avec l’investigation quand les budgets alloués aux salariés intégrés sont largement amputés et que les pigistes, pour contrer la déflation du feuillet, se voient contraints d’accélérer encore et encore leur rythme de travail ? Ces mêmes journalistes indépendants en sont d’ailleurs souvent réduits à implorer leur hiérarchie pour de vulgaires défraiements et se trouvent considérablement précarisés, ce qui ne favorise assurément pas l’enquête de longue haleine. Par souci de concision, nous n’évoquerons même pas le sort réservé aux correspondants locaux, ces petites mains mésestimées au statut à géométrie variable. Pour se réinventer et reconquérir le lectorat, la presse écrite, dans son ensemble, doit stopper l’hémorragie – le simple traitement d’une matière brute fournie par les grandes agences – et revenir aux fondamentaux, à savoir l’investigation et l’exploitation de tous ces sujets porteurs aujourd’hui injustement négligés.

 

2) Mettre fin à l’instantanéité. Déjà malmenée par les journaux d’information abondamment diffusés par la radio et la télévision, la presse écrite doit en outre désormais composer avec le Web et sa réactivité quasi instantanée. Cette rivalité purement chronométrique entraîne une course effrénée à la publication, qui se réalise largement aux dépens des quotidiens, poussés à se fourvoyer, c’est-à-dire à bâcler leur travail, pour suivre la cadence infernale imprimée par les autres médias. Le verdict est sans appel : le secteur se tire une nouvelle fois une balle dans le pied, son empressement à « sortir l’info » rebutant encore un peu plus des lecteurs qui, à qualité comparable, décident en toute logique de se tourner massivement vers le moins onéreux, à savoir la Toile. Disons-le sans détour : patrons de journaux, directeurs de publication et rédacteurs en chef se doivent de repenser les contenus et de mettre fin tant à l’instantanéité de l’information qu’au raccourcissement perpétuel des papiers. Car, si beaucoup ont tendance à l’oublier, il reste que, pour se vendre, un titre doit pouvoir se prévaloir d’une réelle valeur ajoutée, dont la traduction effective suppose le dépassement du simple stade factuel, un croisement accru des sources et une mise en perspective pertinente des faits relatés.

 

3) Revoir le modèle économique. Au sein des rédactions, la crise n’a échappé à personne. Les annonceurs revoient leurs investissements à la baisse, ce qui tend à fragiliser des éditeurs fortement tributaires des revenus qu’ils parviennent à tirer de la publicité. À titre d’exemple, rappelons que les grands quotidiens de Belgique francophone, à l’instar du Soir ou de La Libre, enregistrent jusqu’à 50 % de leurs recettes par la seule vente des espaces promotionnels. Mieux, dans les périodes fastes, des titres comme L’Express ou Le Nouvel Observateur montent à des ratios de l’ordre de 80 % ! Une dépendance qui rend d’autant plus indispensable la révision complète du modèle économique de la presse écrite, alors même que s’effondrent les investissements publicitaires. À cela, il convient encore d’ajouter le virage historique amorcé dans la consommation des contenus, appelant tous les responsables à revoir leurs services en y intégrant le numérique, qu’il faut sans tarder rendre rentable. Alors que d’aucuns rêvent publiquement de s’en remettre à un aggiornamento refondateur, tant la composition des remèdes adéquats que leur posologie demeurent encore largement inconnues. Il est pourtant grand temps d’organiser de vrais états généraux de la presse écrite afin de dégager des solutions applicables dans les plus brefs délais. Le redressement du secteur passera forcément par la définition d’un juste prix propre à chaque titre – le journalisme professionnel se paie ! –, par la refonte du volet publicitaire, par l’ajustement des formats et maquettes ou encore par un développement approprié du numérique – actuellement, c’est tout juste si la publicité sur le Web génère des queues de cerises. Qu’on se le dise : si un titre peut renaître de ses cendres par son contenu, sa commercialisation et ses finances devront montrer patte blanche pour espérer pérenniser l’activité.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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