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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 20:44

Le terroriste n'est pas toujours cet être assoiffé de sang que les médias jettent volontiers en pâture à la vindicte populaire. Sa cause recèle parfois une justesse indiscutable, même si ses méthodes prêtent, par leur nature, à débat. Jusqu'où est-on en droit d'aller pour défendre des principes nobles, démocratiques et/ou humanistes ? Quels enjeux sous-tendent les attentats et leurs dommages collatéraux ?

 

En cinq actes, Albert Camus nous envoie dans le Moscou de 1905, au coeur même d'une cellule terroriste composée de socialistes révolutionnaires opposés à la tyrannie d'un pouvoir qui asservit et opprime le peuple. Réunis dans un appartement aux allures de quartier général, les cinq séditieux projettent d'assassiner le grand-duc Serge, coupable de gouverner la ville en despote. Après des semaines de filature et une planification méticuleuse, le groupe est persuadé de parvenir à ses fins : faire parler la poudre et attenter à la servitude des masses, quitte à périr sur l'échafaud.

 

Comme dans toute entreprise, des déficits relationnels et des divergences de vues plus ou moins affirmées vont se faire jour, de même que des questions d'ordre moral. Le doute va s'immiscer parmi les révolutionnaires, l'esprit de camaraderie s'étioler, et les idéaux se trouver en butte aux dures réalités. Le sacrifice d'enfants innocents est-il concevable au nom de « la cause » ? Faut-il s'embarrasser de scrupules quand il s'agit de lutter pied à pied contre l'oppresseur ? Les échanges sont vifs, enfiévrés, et mettent à nu les caractères des différents protagonistes.

 

Albert Camus greffe une remarquable histoire d'amour à son intrigue principale, et prend soin de peindre ses personnages à traits fins, préférant les interroger plutôt que les laisser figés dans des postures prédéterminées, créant entre eux des tensions parasitaires et une relative défiance. Chaque confrontation, habilement scénarisée, livre ses enseignements et ajoute de l'ampleur au récit, dont on ne peut qu'apprécier les nuances et l'humanisme contrarié. Car ces Justes nous rappellent que le monde n'a rien de binaire ni de schématique, mais qu'il projette sur toute chose une multiplicité d'états.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 09:32

Depuis les années 1950, dans un mouvement continu, la télévision s'est massivement implantée dans les foyers européens. D'aucuns lui prêtent aujourd'hui des vertus informatives, ludiques, sociales ou unificatrices. Elle contribuerait à faciliter la communication dans les familles, à éveiller, instruire et distraire les enfants, à dégager des plages horaires, durant les dessins animés ou les reportages animaliers, pour permettre aux parents de bricoler, cuisiner ou s'adonner aux tâches administratives et ménagères. Cette vision idyllique du petit écran, véhiculée de concert par les annonceurs et les dirigeants de chaîne, est largement battue en brèche par une vaste matrice d'études scientifiques, unanimes quant à ses effets pervers, à la fois sanitaires, cognitifs et comportementaux. Bien moins inoffensif qu'il n'y paraît, à mille lieues des discours lénifiants d'un Serge Tisseron ou d'un Michael Stora, le tube cathodique donnerait lieu à une inépuisable série de facteurs favorisant l'obésité, la consommation d'alcool et de tabac, l'acte sexuel précoce et les violences de toutes sortes, un inventaire inquiétant auquel viennent encore se greffer des risques liés aux maladies cardiovasculaires, respiratoires et artérielles, ainsi que des phénomènes d'altération du sommeil. Des effets indésirables, et souvent irréversibles, généralement tenus pour quantité négligeable par des parents mal informés, permissifs ou démissionnaires, qui encouragent parfois eux-mêmes la téléphagie de leur progéniture. Comme Michel Desmurget le rappelle très justement, l'enfant n'est initialement demandeur de rien ; c'est son entourage qui le soumet délibérément aux stimuli télévisuels.

 

De TF1 à l'acculturation et la désensibilisation

 

Chercheur spécialisé en neurosciences cognitives, l'auteur met à nu l'extrême hypocrisie de l'institution télévisuelle. Les enquêtes d'opinion ont beau jeu de couvrir Arte de lauriers, il n'empêche que la petite chaîne culturelle franco-allemande ne pèse pas bien lourd face au mastodonte qu'est TF1 en des termes strictement médiamétriques. De la même manière, les documentaires et magazines d'information, encensés par les sondages, apparaissent en rupture de ban quand il s'agit de mesurer leur audimat, se trouvant tristement relégués à l'arrière-plan par toute une cohorte de programmes abrutissants tels que les émissions de téléréalité. On ne s'étonnera pas, dès lors, du déclin alarmant du niveau scolaire, précisément concomitant à la colonisation cathodique des foyers. Plus inquiétant encore, quel que soit la nature du programme regardé, segmentant ou fédérateur, analytique ou divertissant, et même s'il se revendique clairement comme « pédagogique » ou « didactique », on observe chez le téléspectateur des processus perturbateurs : d'acculturation – l'immersion de la télévision dans l'appréhension du réel –, d'anxiété – la grande peur de 1994 liée à l'affaire O.J. Simpson –, d'asociabilité – comportements inadéquats et/ou extrêmes désinhibés –, de troubles alimentaires – anorexie comme boulimie –, de moindre habileté sensori-motrice ou encore de désensibilisation à la violence, induite par le phénomène d'habituation – une diminution graduelle de l'intensité d'une réponse cérébrale donnée à un stimulus quelconque. Même sur le plan morphologique, la petite lucarne agit en sous-main ; certaines zones du cerveau canalisatrices se trouveraient hypertrophiées en raison d'une exposition accrue à la télévision, et singulièrement aux spectacles violents.

 

Subvertir la pensée

 

Rien, dans la télévision, ne trouve grâce aux yeux de Michel Desmurget. Osez évoquer l'hypothétique effet cathartique des programmes violents, il objectera avec conviction au moyen d'une batterie d'études scientifiques, toutes concordantes. Tentez d'invoquer la bonne foi des chaînes, il vous renverra fissa à la célèbre déclaration de Patrick Le Lay, l'ancien dirigeant de TF1, admettant volontiers que son métier consiste avant tout à vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible. Dans la grande foire à bestiaux télévisuelle, le spectateur n'est rien de plus qu'un « bovin amorphe et apathique » que l'on brade à des annonceurs devenus tout-puissants. Vous pensez prendre vos décisions en toute liberté et conscience ? N'oubliez pas que les marques dépensent chaque année des millions en études et neuromarketing pour mieux s'implanter dans votre esprit. Elles ne le font certainement pas en pure perte. De manière subliminale, elles s'impriment au fer rouge et parviennent à coloniser vos points cérébraux mnésiques et affectifs, allant jusqu'à marginaliser le goût et la raison dans leur volonté d'abattre toutes les digues. À coups d'archétypes idéalisés, de héros positifs et de stars immaculées, le tube cathodique se met tout entier au service des industries agroalimentaire, du tabac et de l'alcool, peuplant notre inconscient de stimuli à finalité commerciale. Succès garanti et favorisé par des émissions bidon(née)s, confectionnées à la sauvette, et un zapping intempestif causant un détriment considérable aux programmes se risquant à proposer ne serait-ce que le début d'une once de subtilité.

 

Une machine à abrutir ?

 

Les faits sont têtus. Les données scientifiques, tout autant. Non contente de rouler pour l'industrie et d'insulter régulièrement l'intelligence de son public, la petite lucarne se plaît à étioler votre niveau d'écriture, de lecture, de sociabilité et de structuration de la pensée. Chez les enfants, quel que soit le milieu social observé, on note une moindre appétence de l'écrit, pourtant éminemment formateur, un moindre temps dévolu aux devoirs et une résistance certaine à se projeter dans des schémas cognitifs complexes. Le champ lexical, déterminant quant à l'appréhension juste et détaillée du monde, tend à s'assécher sous l'effet conjugué de la télévision et du manque de communication interpersonnelle. Le phénomène s'observe même chez les bébés et les jeunes enfants soumis à des programmes soi-disant adaptés ; en les privant d'interactions parentales et en chargeant leur esprit de stimuli inutiles, le petit écran les dépossède du meilleur outil d'apprentissage et de développement qui soit.

 

Suspecté de partir en croisade contre le tube cathodique, Michel Desmurget a essuyé durant ses recherches une vaste gamme de réactions outrées et consternées. Hâtivement taxé de vieux dinosaure incapable de se fondre dans l'air du temps, ou de réactionnaire insensible aux charmes et bienfaits supposés de la télévision, il narre, tantôt avec amusement, tantôt avec stupéfaction, les réticences et incompréhensions auxquelles il dut faire face. Des centaines d'études abondent pourtant en son sens, corroborent ses dires et légitiment ses inquiétudes. Sera-ce suffisant pour décrocher les enfants du poste devant lequel on les a lâchement installés ? Quand on sait l'importance des expériences formatrices et initiatiques, on ne peut que déplorer ce temps galvaudé devant des programmes culturellement exsangues et, parfois, moralement douteux. Bien conscient de l'énorme chemin à parcourir, l'auteur s'attend à voir encore longtemps les enfants passer davantage d'heures face à un écran abêtissant que face à leur instituteur...

 

 

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19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 19:04

Rarement la carte postale aura été si trompeuse : le Limbourg, ses tableaux champêtres, ses plaines sans relief, ses chemins terreux et sa sérénité agreste. Derrière les vastes étendues verdâtres, harmonieuses et inviolées, se cachent un juteux trafic d’hormones, une corruption endémique, des dialectes rugueux et des fêlures insoupçonnées. Une description panoptique du monde paysan, accueillant en son sein les frustrations et meurtrissures d’un éleveur de bétail émasculé à l’adolescence, devenu esclave des anabolisants qui préservent artificiellement sa virilité. Au carrefour des genres, quelque part entre le polar noir et le drame intimiste, Bullhead déploie un récit à enchâssements nourri de flashbacks douloureux, phylogénèse de l’animal blessé qui assaillit son imagerie, campé par un Matthias Schoenaerts massif et fascinant. Une figure tourmentée, instable, poursuivie par un amour hypothétique, plus à l’aise dans des étables vétustes et fétides qu’au sein d’une discothèque grouillante ou une parfumerie aseptisée.

 

Dominé par les couleurs sombres et les plans léchés, Bullhead restera de bout en bout chevillé à Jacky Vanmarsenille, antihéros écorché et violent, reléguant à la marge la dimension policière du récit, articulée autour de l’assassinat d’un agent fédéral. Scénariste et réalisateur, Michaël R. Roskam érige le monde rural, très conservateur, en abîme moral, où l’homosexualité est battue en brèche, alors que des méfaits de toutes sortes se dessinent dans la clandestinité. Atmosphère pesante, caméra mouvante, carrure robuste isolée, ce thriller en milieu bovin contrebalance une implacable noirceur par des parenthèses humoristiques ingénieusement introduites – les petites frappes liégeoises décérébrées –, tandis que sa réalisation fait sens à la faveur de jeux de lumière, de plans inclinés, ou de mouvements de caméra spiralés. Une plongée vertigineuse là où l’espoir se brise et l’humanité s’érode, sans concession ni pruderie moralisatrice.

 

 

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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 08:45

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Alien, le huitième passager (1979). Le calme avant la tempête. Quand la caméra s’engage posément dans les couloirs dédaléens du Nostromo, rien ne laisse présumer l’hécatombe à venir. Titan de métal et de technologies de pointe, à peine éclairé par quelques lumières artificielles, le remorqueur interstellaire abrite en son sein un équipage de gueules cassées, parmi lequel se singularise le lieutenant Ellen Ripley, forte tête campée avec talent par Sigourney Weaver. Contraint d’interrompre son expédition à la suite de signaux de détresse indéterminés, le vaisseau change de cap et s’oriente alors vers un planétoïde crépusculaire, où s’est échoué un mystérieux engin en forme de demi-cercle. Les sept missionnaires du Nostromo y découvrent des œufs étranges, colonisés par des parasites particulièrement agressifs… Sorte de croisement entre It! The Terror from Beyond Space et Dix petits nègres, Alien prend appui sur des décors étourdissants assaillis de créatures cauchemardesques, le tout épatamment conçu par le plasticien suisse Hans Ruedi Giger, oscarisé à la faveur d’effets visuels renversants. Flanqué d’un ton aussi envoûtant qu’asphyxiant, Ridley Scott met nos nerfs à rude épreuve, vouant aux conduits d’aération et aux zones d’ombre un monstre extraterrestre singulièrement vorace, guettant la moindre opportunité de tailler en pièces, voire en lambeaux, un équipage promis à l’agonie. Une mise à mort cosmique, méthodique et dantesque, fruit vicié de longs mois de tournage et de postproduction. Mue par un sens graphique saisissant, l’épopée macabre fait succéder aux plans iconiques une représentation pharaonesque de l’horreur, mise en scène au cordeau et avec fulgurance. Non content de galvaniser le genre fantastique, Ridley Scott met les petits plats dans les grands, incise l’espace, esquisse une mythologie complexe et codifie un effroi porté à des hauteurs insoupçonnées, faisant d’Alien un premier acte tétanisant et visionnaire, matérialisé à jamais par une double mâchoire dégoulinante, un sang acidifié et une interminable queue tourbillonnante. (9/10)

 

Le Moins : Interstellar (2014). Elle est loin l’époque où Christopher Nolan suait sang et eau pour boucler la distribution de Memento, mindfuck kaléidoscopique et ténébreux, soucieux de rendre aléatoires les concepts du temps et de la réalité, devenus taillables et corvéables à la faveur d’un montage sophistiqué. Auréolé d’une réputation flatteuse, le cinéaste britannique a su appâter les studios sans se compromettre, en pilotant des blockbusters cérébraux, très personnels et hantés par des obsessions tenaces – les distorsions temporelles, les illusions et faux-semblants, la culpabilité, la perte d’un être cher… Chez lui, le déferlement des moyens s’inféode à l’exigence du résultat, parfait compromis entre l’auteur et le faiseur, deux figures qui cohabitent sans se parasiter. Ardent défenseur de la pellicule, au même titre que Paul Thomas Anderson ou Quentin Tarantino, Christopher Nolan se refuse obstinément à recourir aux effets numériques, préférant anéantir un hôpital désaffecté ou faire virevolter un trois-tonnes plutôt que se plier aux fonds verts. Même Inception ne les emploie qu’à dose homéopathique, malgré une vaste mosaïque de plans renversants. Interstellar n’en aura été que plus attendu. Affublée de tous les superlatifs, comparée tour à tour à du Tarkovski, du Kubrick ou du Zemeckis, l’odyssée spatiale des frères Nolan, coscénaristes, a été l’objet de toutes les prophéties, souvent hasardeuses et, partant, rarement autoréalisatrices. Le métrage nous entraîne dans un futur privé de gadgets et de mirages, au cœur d’un monde en état de déliquescence, balayé par les tempêtes de poussières autant qu’il se voit menacé par la faim. Ancien ingénieur reconverti en exploitant agricole, Cooper y observe d’un œil médusé les crises écologique et alimentaire pousser l’humanité dans ses derniers retranchements, tandis que les ressources naturelles se raréfient dangereusement et que les troubles respiratoires foisonnent. Confronté à une existence désormais en sursis, il consent à contrecœur à s’engager dans une mission commanditée par la NASA, consistant à explorer des planètes potentiellement habitables, que les hommes pourraient à terme coloniser dans l’espoir de sauvegarder leur espèce. Une expédition qui implique une rupture familiale irréversible, douloureusement objectivée à coups de transmissions vidéo bouleversantes. Et puisque nous sommes chez Christopher Nolan, les deux cadres – le monde et l’espace – se verront joyeusement entremêlés par effet de montage, amplifiant le caractère feuilletonesque du récit, partagé entre des tableaux terrestres apocalyptiques, opérants mais relativement sommaires, et un accès aux univers nouveaux où l’hostilité physico-climatique fournit un prétexte commode aux plans iconiques, saisissants et mémorables. Plongeant ses racines dans les œuvres-clefs de la science-fiction, Interstellar alterne les longs tunnels explicatifs (avalisés par certains scientifiques, vilipendés par d’autres) et les money shots percutants, le tout dilué dans une trame à deux axes embrassant des thématiques aussi variées que le déchirement, la famille, la résilience, la perdition, l’espace-temps ou encore la déloyauté. Bordés de renversements de perspective et d’une composition à l’épure, les plans y font étalage de qualités esthétiques flagrantes, dont les meilleurs ambassadeurs se logent parmi les représentations expansives des tempêtes de sable, du monde glacé, des trous noirs ou encore des murs aquatiques, le tout magnifié par la photographie seyante d’Hoyte van Hoytema et par l’expertise du directeur artistique Nathan Crowley, fidèle lieutenant déjà en service sur la trilogie du Dark Knight. Avec un graphisme et une mise en scène au diapason de ses appétences, l’ambitieux Interstellar semble bien plus qu’une tambouille racoleuse archi-référencée : c’est une odyssée exigeante, au seuil de la désagrégation terrestre, hors de toute proportion humaine, portée par les compositions inspirées d’un Hans Zimmer en quête de renouveau, et appuyée par une distribution proprement rutilante – Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Matt Damon, Michael Caine, Jessica Chastain, Casey Affleck, etc. Ses quelques (relatives) faiblesses se nichent quant à elles dans un script verbeux et parfois trop attendu, mis à mal par les limites du fameux fusil de Tchekhov, mais aussi par une propension à sacrifier les personnages secondaires, illustrée à merveille par la relation non explicitée entre le professeur John Brand et sa fille Amelia. Des bémols auxquels il convient d’annexer un dénouement bâclé et un crêpage de chignon superflu dans le monde glacé. Surtout, une fois réagencées et mises bout à bout, les deux arches narratives – la terre et l’espace – pèchent par défaut de substance, la pléiade de sujets traités ne l’étant trop souvent qu’à la surface. (7/10)

 

 

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 10:12

Ainsi, trente années plus tard, le vieillissant George Miller enrichit son Mad Max d'un choeur enjoué de tôles froissées, et le réinterprète en usant des touches les plus biscornues de son clavier cinématographique. Si les invariants l'emportent sur les changements, son désert post-apocalyptique se confondant toujours avec un coupe-gorge faisandé, il porte cette fois le spectacle à incandescence, engageant sa caméra dans des courses folles, à la remorque d'engins motorisés indéterminés et à travers des confins sablonneux aux ressources épuisées. Pas de discours artificieux et un unique principe unificateur : des poursuites furieuses et effrénées en terrain hostile, bercées par des balles sifflantes, des déflagrations subites et des guitares hurlantes. Une constellation de gueules cassées peuple cet horizon menaçant et contrarié, réceptacle d'une perdition érigée en état permanent, immortalisée dans ses ruptures et outrances par des plans vertigineux qui décrassent les yeux et renversent les perspectives.

 

Pendant que le désert se plie à une fanfare de bolides tonitruants, ses collines pierreuses servent de refuge à une dictature spoliatrice dont les arrière-cuisines fleurent bon le soufre et la privation. Le corps enkysté et meurtri, sous respiration artificielle, Immortan Joe foule aux pieds la dignité humaine et laisse son emprise, inflexible, fleurir sur le terreau fertile de l'indigence. Dépositaire d'importantes réserves d'eau dans un milieu aride et perclus de chaleur, il organise les pénuries et le dénuement avec la volonté obstinée d'asseoir une mainmise sur des tourbes plongées dans la détresse et le besoin. Deux personnages charismatiques et éprouvés s'apprêtent néanmoins à lui mettre des bâtons ferrés dans les roues : Max, un « globulard » marginal et solitaire, et Furiosa, une impératrice insubordonnée bien résolue à prendre la tangente avec ses cinq épouses, désormais émancipées. Soit un écorché vif au cuir épais et une horde de femmes aussi sculpturales qu'ivres de liberté. De quoi joindre au sous-texte écologique et politique quelques allusions franches au combat féministe.

 

La révolte des sept affranchis ne sera évidemment pas sans effet. L'affreux Joe ne tardera pas à lancer ses nervis sanguinaires et survoltés aux trousses des impudents, point de départ d'une course-poursuite inénarrable, palpitante, d'une grandeur étourdissante. Action esthétisée et sublimée par le travail de John Seale, clairs-obscurs et teintes contrastées en plein coeur de la nuit, tempête de sable iconique restituée au cordeau, frénésie parfaitement cadrée, caméra ultra-mobile dénuée de tout carcan, construction scénique ingénieuse et perpétuellement lisible : ce Mad Max n'a sans doute pas le relief dramatique d'un thriller hitchcockien, mais son pedigree cinématographique n'en demeure pas moins fascinant et jouissif. À l'image d'ailleurs des performances de Tom Hardy et Charlize Theron, unanimement saluées, d'égale teneur et en parfaite symbiose.

 

 

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 05:18

Au début des années 2000, l’expansion des journaux gratuits s’accompagne de cris d’orfraie et de prévisions apocalyptiques. Les patrons et cadres de la presse écrite craignent de voir leur audience s’effriter et, par ricochet, leurs recettes publicitaires fondre comme neige au soleil. À l’inverse, les défenseurs des gratuits ne manquent pas de mettre l’accent sur le profil de leur lectorat : essentiellement des jeunes citadins actifs et mobiles, soit des personnes qui demeureraient largement étrangères aux quotidiens et périodiques traditionnels. Le message sous-jacent ne saurait faire l’ombre d’un doute : gratuits et payants, en aucun cas concurrents, se révèleraient au contraire complémentaires. Une coexistence paisible au service de l’information.

 

À peine l’épisode des « gratuits » digéré par un secteur en crise que le Web fait une entrée fracassante sur la scène médiatique. Abondance de contenus, multiplicité des supports, hybridation, démocratisation du prix de l’information, la Toile met la presse écrite sur la sellette et bouleverse son mode de consommation. De quoi engager une vaste réflexion sur une profession désormais en lente perdition. Mais le grand remue-méninges qui aurait alors dû s’amorcer ne verra jamais le jour. Pourtant, les évolutions induites par le délitement du lectorat et les contraintes de l’instantanéité, auxquels il faut encore ajouter les mutations d’un secteur publicitaire en plein ressac, auraient en toute logique dû ouvrir la voie à une refonte intégrale des prestations, ainsi qu’à la révision des modèles économiques attenants. Que faire alors pour éradiquer le déclin de ces titres de presse devenus structurellement déficitaires, et néanmoins incapables de se réinventer ?

 

1) Renouer avec l’investigation. La pauvreté relative des papiers publiés ces dernières années renvoie dos à dos, ou presque, les dépêches d’agences et les articles (re)travaillés par les rédactions. Il est parfois difficile, en effet, de déceler une quelconque valeur ajoutée alors même que les principaux titres de la presse écrite – tant belge que française – compriment drastiquement leurs effectifs et cherchent à tout prix à rogner sur leurs frais de fonctionnement. Les publications doivent se serrer la ceinture et n’hésitent plus, au besoin, à sacrifier la qualité des contenus sur l’autel d’une comptabilité désormais toute-puissante. Ce faisant, elles scient la branche sur laquelle un secteur tout entier est assis et se contentent souvent de naviguer à vue en eaux troubles. Combien, aujourd’hui, d’entretiens exclusivement téléphoniques afin de limiter perte de temps et frais de déplacement ? Combien de journalistes de desk, ces rédacteurs ne quittant leur bureau qu’au terme de la journée, pour un enquêteur sur le terrain ? Enfin, comment renouer avec l’investigation quand les budgets alloués aux salariés intégrés sont largement amputés et que les pigistes, pour contrer la déflation du feuillet, se voient contraints d’accélérer encore et encore leur rythme de travail ? Ces mêmes journalistes indépendants en sont d’ailleurs souvent réduits à implorer leur hiérarchie pour de vulgaires défraiements et se trouvent considérablement précarisés, ce qui ne favorise assurément pas l’enquête de longue haleine. Par souci de concision, nous n’évoquerons même pas le sort réservé aux correspondants locaux, ces petites mains mésestimées au statut à géométrie variable. Pour se réinventer et reconquérir le lectorat, la presse écrite, dans son ensemble, doit stopper l’hémorragie – le simple traitement d’une matière brute fournie par les grandes agences – et revenir aux fondamentaux, à savoir l’investigation et l’exploitation de tous ces sujets porteurs aujourd’hui injustement négligés.

 

2) Mettre fin à l’instantanéité. Déjà malmenée par les journaux d’information abondamment diffusés par la radio et la télévision, la presse écrite doit en outre désormais composer avec le Web et sa réactivité quasi instantanée. Cette rivalité purement chronométrique entraîne une course effrénée à la publication, qui se réalise largement aux dépens des quotidiens, poussés à se fourvoyer, c’est-à-dire à bâcler leur travail, pour suivre la cadence infernale imprimée par les autres médias. Le verdict est sans appel : le secteur se tire une nouvelle fois une balle dans le pied, son empressement à « sortir l’info » rebutant encore un peu plus des lecteurs qui, à qualité comparable, décident en toute logique de se tourner massivement vers le moins onéreux, à savoir la Toile. Disons-le sans détour : patrons de journaux, directeurs de publication et rédacteurs en chef se doivent de repenser les contenus et de mettre fin tant à l’instantanéité de l’information qu’au raccourcissement perpétuel des papiers. Car, si beaucoup ont tendance à l’oublier, il reste que, pour se vendre, un titre doit pouvoir se prévaloir d’une réelle valeur ajoutée, dont la traduction effective suppose le dépassement du simple stade factuel, un croisement accru des sources et une mise en perspective pertinente des faits relatés.

 

3) Revoir le modèle économique. Au sein des rédactions, la crise n’a échappé à personne. Les annonceurs revoient leurs investissements à la baisse, ce qui tend à fragiliser des éditeurs fortement tributaires des revenus qu’ils parviennent à tirer de la publicité. À titre d’exemple, rappelons que les grands quotidiens de Belgique francophone, à l’instar du Soir ou de La Libre, enregistrent jusqu’à 50 % de leurs recettes par la seule vente des espaces promotionnels. Mieux, dans les périodes fastes, des titres comme L’Express ou Le Nouvel Observateur montent à des ratios de l’ordre de 80 % ! Une dépendance qui rend d’autant plus indispensable la révision complète du modèle économique de la presse écrite, alors même que s’effondrent les investissements publicitaires. À cela, il convient encore d’ajouter le virage historique amorcé dans la consommation des contenus, appelant tous les responsables à revoir leurs services en y intégrant le numérique, qu’il faut sans tarder rendre rentable. Alors que d’aucuns rêvent publiquement de s’en remettre à un aggiornamento refondateur, tant la composition des remèdes adéquats que leur posologie demeurent encore largement inconnues. Il est pourtant grand temps d’organiser de vrais états généraux de la presse écrite afin de dégager des solutions applicables dans les plus brefs délais. Le redressement du secteur passera forcément par la définition d’un juste prix propre à chaque titre – le journalisme professionnel se paie ! –, par la refonte du volet publicitaire, par l’ajustement des formats et maquettes ou encore par un développement approprié du numérique – actuellement, c’est tout juste si la publicité sur le Web génère des queues de cerises. Qu’on se le dise : si un titre peut renaître de ses cendres par son contenu, sa commercialisation et ses finances devront montrer patte blanche pour espérer pérenniser l’activité.

 

 

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 17:09

Un super-héros peut parfois en cacher un autre. Alors qu’il incarnait en 1989 le Batman de Tim Burton, Michael Keaton endosse aujourd’hui le costume mal taillé de Riggan Thomson/Birdman, un comédien vieillissant évoluant dans l’ombre de ses succès passés, en proie à des troubles identitaires s’objectivant par une dualité névrotique et des divagations hallucinées. Après quatre années d’absence remarquée, Alejandro González Iñárritu retrouve les écrans dans un exercice de style sémillant, reluquant du coin de l’œil La Corde d’Alfred Hitchcock. Criblé de références culturelles, son dernier essai en date déconstruit les bastions de la créativité dans un illusoire plan-séquence unique, caractérisé par une synchronisation parfaite et des numéros d’acteurs passablement enfiévrés. À l’instar d’un Alfonso Cuarón, Iñárritu épate par son savoir-faire, promenant sa caméra dans les coulisses d’un théâtre avec une virtuosité confondante.

 

Mais Birdman ne saurait se réduire à quelques traits formels ; s’en dégage une réflexion sur l’accomplissement personnel striée de mécompte, tenant toute entière dans un milieu geignard où les crises d’égo et les outrances champignonnent piteusement. Pendant que Riggan Thomson joue son va-tout à l’occasion d’une représentation, Mike Shiner (Edward Norton), acteur aussi talentueux qu’incontrôlable, cherche à surmonter ses troubles de l’érection sur scène, devant des centaines de paires d’yeux complaisantes. Tireur embusqué, Iñárritu décoche des flèches empoisonnées à l’industrie du spectacle, microcosme malade où l’on confond volontiers « l’amour et l’admiration », où règne une inanité vaniteuse n’appelant qu’une sorte de gausserie. Par ricochet, le réalisateur mexicain égratigne les médias, les critiques, le public et même les réseaux sociaux, sabordant le navire hollywoodien dans toute sa plénitude. Un regard grinçant, teinté d’ironie, jamais novateur, mais toutefois singularisé par des dialogues velus et une impression d’urgence due aux mécanismes de mise en scène.

 

Par sa galerie de personnages foisonnante, par les prestations outrées d’Emma Stone, Zach Galifianakis ou Naomi Watts, Birdman s’abandonne à une forme de surenchère déjà aperçue dans le Maps to the Stars de David Cronenberg. Une violence sourde dans un cadre ouaté. Un ruban d’images fanées, garnies de désillusion et de malaise. Tirée d’une nouvelle de Raymond Carver, l’œuvre d’Iñárritu désacralise le (super-)héros hollywoodien, se fend d’ellipses amères, et renvoie le misérable Riggan Thomson à ses errements, par le biais de sa propre fille, jeune toxicomane paumée à l’horizon bouché. Acerbe et enlevée, l’entreprise a néanmoins ses limites : au voisinage immédiat de la prouesse technique se nichent des moments de flottement, des partis pris fantasmagoriques discutables, quelques chapelets de fariboles. Le revers de la médaille.

 

 

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 19:41

Un quelconque sentiment d’appartenance à une classe supérieure peut-il justifier l’assassinat méthodique d’un être jugé moindre ?  En revisitant le concept du « surhomme », Hitchcock s’inscrit à la remorque de Nietzsche et pénètre par allusion le temple rompu du nazisme. Caractérisé par le nihilisme de ses deux antihéros, La Corde tient avant tout du défi technique, puisque s’y succèdent onze séquences filmées au cordeau, raccordées avec discrétion, sans changement apparent de plan. Adapté d’une pièce de Patrick Hamilton, ce drame psychologique se déploie en huis clos dans un vaste appartement new-yorkais, où une caméra mouvante capture et immortalise les incidences fâcheuses d’un enseignement perverti, celui de Rupert Cadell, professeur iconoclaste dont les théories sur le meurtre ont pour effet pernicieux de désinhiber Brandon Shaw et Phillip Morgan, deux figures machiavéliques frayant de conserve avec l’amoralité.

 

Sans éteignoir, chargé de cynisme, Alfred Hitchcock transforme une modeste réception en récréation malsaine, où deux assassins enorgueillis trompent crânement les proches de leur victime, recourant volontiers aux non-dits et trompe-l’œil dans un éloge ambigu du meurtre gratuit. Une parade de paon qui, à force d’arrogance, finira par éveiller des soupçons légitimes. Théâtral dans son architecture, amarré aux trois unités, La Corde met tous ses composants au service du récit : les échelles de plan variables, les numéros d’acteurs enlevés, la tension croissante, les tirades bondissantes, et même les reflets saillants des enseignes lumineuses. De cette première collaboration entre James Stewart et le maître du suspense découle une interrogation glacée des conventions sociales, doublée d’une représentation subjacente de l’homosexualité, suggérée dans le texte, mais aussi par une chambre à coucher commune. Ces deux mêmes mamelles nourriront d’ailleurs L'Inconnu du Nord-Express, réalisé trois années plus tard. Si Robert Walker s’y substitue avec succès à l’impérial John Dall, Farley Granger y occupe à nouveau le haut de l’affiche. Comme un ultime écho au cœur du versant le plus fétide du cinéma hitchcockien.

 

 

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:03

Portant ombrage aux keynésiens, les « austériens » font plus que jamais recette sur le vieux continent. La crise de la dette leur lègue une tribune de premier plan, à partir de laquelle ils s’efforcent d’accréditer les thèses néoclassiques et de battre en brèche toute politique expansionniste. Quitte à hypothéquer l’avenir des Européens.

 

L’expérience des crises économiques, par nature codées et multiformes, devrait porter chefs d’État et de gouvernement à la prudence. Pourtant, la zone euro s’en remet depuis trop longtemps aux théoriciens de l’austérité, fermement arrimés à leurs dogmes. L’analyse clinique a de quoi laisser pantois : le cercle vicieux budgétaire dans lequel les vingt-huit se sont engagés se traduit par une confiance en voie d’érosion, la récession, le chômage et, in fine, les déficits publics. Il ne fait aucun doute que les politiques actuellement menées se révèlent contre-productives. Tandis que les marchés souffrent de dysfonctionnements conjoncturels, que le secteur privé limite considérablement ses investissements et que les ménages enregistrent une nette baisse de consommation, les Européens rament contre le courant et appliquent une rigueur qui, au lieu de la stimuler, réfrène la demande. En rabotant les aides sociales et en contractant les dépenses publiques. Si diminuer la dette est un objectif louable – et nécessaire –, l’effondrement des recettes fiscales induit par l’austérité rend l’entreprise particulièrement vaine, voire franchement hasardeuse. Les États peinent toujours à soigner leur comptabilité ; le chômage croît sans coup férir, surtout chez les jeunes ; et la dépression s’installe dans la durée.

 

Les signes flagrants d’irrationalité actés, les « austériens » se maintiennent néanmoins en position de force. Leurs préconisations, bien qu’à contretemps, font immanquablement tache d’huile. Autoflagellés, ou presque, les Méridionaux paient aujourd’hui le (lourd) tribut de leur laxisme d’hier. Devenus le laboratoire des résolutions de crises, ils avalent sans broncher toutes les couleuvres, se réfugiant au besoin derrière le vœu – malheureusement pieux – de redressement budgétaire structurel. Pis, même les bons élèves de la zone euroAllemagne, Finlande, Pays-Bas, etc. – s’infligent la potion amère de la rigueur. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent tenir le rôle, pourtant essentiel, de moteur de la croissance européenne. Les États-Unis, sans doute plus pragmatiques en la matière, échappent pour l’heure à ce diktat néoclassique qui étouffe dans l’œuf le moindre appel au keynésianisme. Et qui hypothèque d’une certaine façon, dans la foulée, l’avenir du vieux continent.

 

Quid des ressources humaines ?

 

Tandis que les records de chômage tombent les uns après les autres, les Européens vont se trouver, à terme, face à un défi de taille : que faire de ces travailleurs devenus inemployables parce que restés trop longtemps sur la touche ?  Pour ceux-là, la bataille de la réinsertion sociale est loin d’être gagnée. Car les employeurs voient d’un mauvais œil le désœuvrement prolongé, synonyme pour eux au mieux d’oisiveté, au pire d’inaptitude. Et c’est tout juste si les autres salariés s’en sortent mieux. Que penser en effet de ces marées humaines contraintes d’accepter un job inadapté à leurs qualifications sous peine de s’en mordre les doigts, de venir grossir les rangs des inactifs ?  Pour les uns comme pour les autres, le chômage de masse tend à rendre stérile la formation initiale, souvent généreusement subventionnée par les pouvoirs publics. Un gaspillage financier doublé du sacrifice, économiquement et moralement assassin, d’une main-d’œuvre qualifiée. En somme, c’est toute l’efficience du marché de l’emploi qui se voit remise en cause : la gestion des ressources humaines souffrent d’imperfections durables et les travailleurs font, bien malgré eux, l’expérience des compétences inemployées, donc galvaudées et improductives.

 

Défaut d’investissements publics

 

Les Européens, enfermés dans la logique de la rigueur, s’efforcent de contenir leurs dépenses, quand ils ne sabrent pas hardiment dedans. Les investissements publics connaissent un recul aussi brutal que regrettable. L’atonie économique ne peut évidemment qu’en sortir renforcée, puisque l’État ne tient pas son rôle de relais au moment où les autres agents interrompent leur course. Non seulement la demande globale s’en trouve impactée, mais les effets indésirables, à long terme, pullulent. Qui paiera en effet pour ces postes lâchement supprimés dans l’éducation nationale ?  Pour ces brevets abandonnés à la concurrence ?  Pour ces infrastructures devenues inadaptées aux évolutions socioéconomiques ?  Pour ces hôpitaux en manque de personnel et où la modernité fait cruellement défaut ?  Pour ces forces de l’ordre désorganisées, mal équipées et en pénurie ?  Pour cette justice engorgée et défaillante ?  Surtout, une fois la croissance recouvrée, les sociétés européennes se heurteront aux insuffisances induites par les années creuses, où l’investissement public a été indûment sacrifié sur l’autel de l’austérité. La machine tardera alors à se remettre en branle.

 

Les entreprises et leurs moyens de production

 

Les entreprises européennes vivent comme un drame la conjoncture actuelle. La crise de la dette et l’austérité corollaire mettent à mal leurs modèles économiques. Certaines craignent de devoir, dans un avenir proche, mettre la clé sous la porte. D’autres manquent cruellement de liquidités et subissent de plein fouet le credit crunch. Tous les secteurs d’activités, ou presque, sont logés à la même enseigne : la clientèle se raréfie, ou éprouve les pires difficultés à tenir ses engagements, tandis que les pouvoirs publics réduisent comme peau de chagrin leurs subventions et, parfois, majorent de quelques points les prélèvements fiscaux. Un cocktail d’autant plus explosif que l’on voit poindre le spectre de l’allongement des cycles et, par ricochet, la menace d’une récession durable. Cela sans même compter que l’interpénétration des économies a des allures de château de cartes et que le climat des affaires ne parvient pas à s’extirper d’une morosité inexpiable. Pour toutes ces raisons, les entreprises européennes rechignent, plus encore que les autres, à investir. Un contexte maussade, qui donne lieu à la stagnation, voire à l’effritement, des capacités de production. Les machines se dégradent et les procédés techniques, au lieu de se moderniser, font au mieux du surplace. Pendant ce temps, la concurrence glane, le couteau aux lèvres, des parts de marché très disputées. Au plus fort de la reprise, quand la demande reprendra du poil de la bête, nos entreprises ne pourront même pas donner leur pleine mesure, faute de capacités de production suffisantes. Puisque le temps perdu ne peut se rattraper, cela se soldera forcément par des pertes cumulées de plusieurs billions d’euros. Qui dit mieux ?

 

Les leçons de l’histoire

 

Si la Grande Dépression a pris fin dans la seconde moitié des années 1930, notamment grâce à la mise en œuvre du New Deal, c’est l’économie de guerre, par les dépenses qu’elle a induites, qui a définitivement tiré l’Amérique du marasme dans lequel elle était plongée. Le conservatisme budgétaire a alors dû s’incliner devant la nécessité de se protéger face aux menaces totalitaires. Et les travailleurs inoccupés, prématurément jugés « inaptes » par certains économistes, ont repris le chemin des usines, enclenchant par là un cercle vertueux encourageant tant la consommation que les investissements. Aujourd’hui, alors que la trappe à liquidité s’impose à nos esprits – la BCE a abusé, en vain, des leviers monétaires contracycliques – et que l’économie demeure lourdement handicapée par une demande indolente, l’État se doit d’injecter des liquidités dans le circuit afin de redresser, par la distribution de revenus, un paquebot qui n’en finit plus de prendre l’eau. Une idée, vous l’aurez compris, farouchement honnie par tout « austérien » qui se respecte.

 

 

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 16:29

Paul Krugman a le sens de la formule. Dans un essai intitulé Sortez-nous de cette crise… maintenant !, il succombe délibérément à une forme de caricature et met aux prises deux catégories d’économistes : ceux « d’eau de mer », néokeynésiens, travaillant dans les universités américaines du littoral (MIT, Harvard, Princeton), et ceux « d’eau douce », néoclassiques, issus des établissements sis à l’intérieur des États-Unis, université de Chicago en tête. Une opposition ancrée dans l’air du temps, alors même que différents courants de pensée s’affrontent aujourd’hui à coups de concepts alambiqués et d’idées avortées, se mettant sans détour mutuellement à l’index. Une lutte acharnée, par ouvrages, conférences et interviews interposés, consistant grosso modo à rejeter sur l’autre la responsabilité de la crise économique. Comme l’on pouvait s’en douter, Paul Krugman ne se fait pas prier pour arbitrer la partie. Compte-rendu.

 

Les économistes « d’eau douce », aveuglés par la rupture idéologique intervenue au début des années 1980, se posent volontiers en fondamentalistes du « laissez-faire ». Parmi eux, d’aucuns adhèrent avec une foi de charbonnier à l’hypothèse des cycles réels, selon laquelle la récession constituerait tout au plus une réponse rationnelle aux chocs macroéconomiques. Et d’autres, pour ne pas dire tous, rejoignent la pensée d’Eugene Fama, héraut de l’efficience des marchés. Enfin, le gros des bataillons néoclassiques n’hésite pas à invoquer, au besoin, la loi de Say, qui stipule que tout revenu est forcément dépensé et que l’offre crée – comme par enchantement – sa propre demande. Les économistes « d’eau de mer » défendent quant à eux à peu près l’antithèse absolue. Ils en appellent à cor et à cri à l’interventionnisme et aux dépenses publiques contracycliques. Deux positions conceptuelles inconciliables, qui ne cessent de nourrir et agiter les débats.

 

Quand les néoclassiques font cavalier seul

 

Un peu d’histoire. Depuis l’accession à la présidence de Ronald Reagan, au début des années 1980, les oracles du landerneau économique ont fait montre d’une cécité déconcertante, tournant le dos au keynésianisme et à la régulation qui avaient pourtant engendré trois décennies de prospérité sans précédent. Pris dans une euphorie commune – une exubérance irrationnelle ? –, financiers, industriels et politiques ont alors marché main dans la main, vantant en chœur les vertus d’un libéralisme débridé et faisant tomber une à une toutes les barrières réglementaires établies au lendemain de la « Grande Dépression » et de la Seconde Guerre mondiale. Converties à la religion néoclassique, les sphères dirigeantes n’ont jamais plus hésité à moquer et déconsidérer toute pensée jugée iconoclaste – c’est-à-dire expansionniste ou, plus simplement, régulatrice.

 

L’époque est alors à l’endettement. Les banques ouvrent grand les vannes du crédit et tous les agents économiques cherchent à en tirer profit. L’aveuglement atteint des sommets : tout signe avant-coureur du cataclysme à venir (le crash de 1987, la bulle Internet, la faillite du fonds alternatif LTCM) est purement et simplement ignoré, tandis que les milieux autorisés se lancent dans l’apologie, dogmatique et parfois surréaliste, des marchés efficients et autosuffisants. Il faudra attendre la crise de confiance de 2007 pour ébranler l’édifice financier et intellectuel bâti par trois décennies de dérégulation et de « laissez-faire ». Pour les plus doctrinaires, la pilule a du mal à passer : la débâcle survenue à l’occasion de l’éclatement de la bulle immobilière les invite à revoir de toute urgence les modèles qu’ils emploient depuis la fin des années 1970 !  Un authentique aggiornamento. Mieux – ou pis, c’est selon –, la spirale baissière autoalimentée, en œuvre depuis 2007, tend à réfuter les thèses fondamentales avancées par les économistes « d’eau douce ». Jugez plutôt : à mille lieues du postulat de la « main invisible », la demande a amorcé une chute vertigineuse, avec pour corollaire le chômage de masse et la contraction abrupte des investissements. Voilà de quoi faire grincer les dents.

 

Nouvelle donne ?

 

Il suffisait pourtant de lire Hyman Minsky, longtemps mis au ban par la pensée dominante, pour appréhender avec justesse les perturbations induites par un endettement massif. Ou Irving Fisher, un contemporain de John Maynard Keynes, pour s’initier à la causalité dette-déflation. Mais leurs théories ont immanquablement été marginalisées et brocardées par des figures de premier ordre qui, à l’instar d’un Alan Greenspan ou d’un Robert Lucas, ont fait peu de cas de la régulation et ont avant tout cherché à porter au pinacle l’ultralibéralisme – avec, au passage, les produits dérivés et d’autres trouvailles du même acabit, issues de l’ingénierie financière.

 

Mais l’actuelle troisième génération d’économistes keynésiens n’a pas dit son dernier mot. Elle reprend peu à peu voix. Ces théoriciens « d’eau de mer » en reviennent aux bons vieux principes qui ont régenté le monde avancé pendant plus de trente années. Face à une situation jugée sans espoir, l’interventionnisme et l’expansionnisme recueillent à nouveau les éloges. Que faire alors dans un premier temps ?  Combattre, avec la même intensité, à la fois les inégalités et la récession. Comment ?  En réinventant le rôle de l'État, seul acteur à même de tenir à l’œil la dépense globale, notamment via le jeu de la redistribution de revenus, que ce soit par les impôts ou par l’orientation des dépenses publiques. Quoi qu’il en soit, le levier monétaire ayant débouché sur une trappe à liquidité, les néokeynésiens tiennent une chance unique de reprendre la main et de prouver, une fois pour toutes, la pertinence de leur vision.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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