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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 17:09

Un super-héros peut parfois en cacher un autre. Alors qu’il incarnait en 1989 le Batman de Tim Burton, Michael Keaton endosse aujourd’hui le costume mal taillé de Riggan Thomson/Birdman, un comédien vieillissant évoluant dans l’ombre de ses succès passés, en proie à des troubles identitaires s’objectivant par une dualité névrotique et des divagations hallucinées. Après quatre années d’absence remarquée, Alejandro González Iñárritu retrouve les écrans dans un exercice de style sémillant, reluquant du coin de l’œil La Corde d’Alfred Hitchcock. Criblé de références culturelles, son dernier essai en date déconstruit les bastions de la créativité dans un illusoire plan-séquence unique, caractérisé par une synchronisation parfaite et des numéros d’acteurs passablement enfiévrés. À l’instar d’un Alfonso Cuarón, Iñárritu épate par son savoir-faire, promenant sa caméra dans les coulisses d’un théâtre avec une virtuosité confondante.

 

Mais Birdman ne saurait se réduire à quelques traits formels ; s’en dégage une réflexion sur l’accomplissement personnel striée de mécompte, tenant toute entière dans un milieu geignard où les crises d’égo et les outrances champignonnent piteusement. Pendant que Riggan Thomson joue son va-tout à l’occasion d’une représentation, Mike Shiner (Edward Norton), acteur aussi talentueux qu’incontrôlable, cherche à surmonter ses troubles de l’érection sur scène, devant des centaines de paires d’yeux complaisantes. Tireur embusqué, Iñárritu décoche des flèches empoisonnées à l’industrie du spectacle, microcosme malade où l’on confond volontiers « l’amour et l’admiration », où règne une inanité vaniteuse n’appelant qu’une sorte de gausserie. Par ricochet, le réalisateur mexicain égratigne les médias, les critiques, le public et même les réseaux sociaux, sabordant le navire hollywoodien dans toute sa plénitude. Un regard grinçant, teinté d’ironie, jamais novateur, mais toutefois singularisé par des dialogues velus et une impression d’urgence due aux mécanismes de mise en scène.

 

Par sa galerie de personnages foisonnante, par les prestations outrées d’Emma Stone, Zach Galifianakis ou Naomi Watts, Birdman s’abandonne à une forme de surenchère déjà aperçue dans le Maps to the Stars de David Cronenberg. Une violence sourde dans un cadre ouaté. Un ruban d’images fanées, garnies de désillusion et de malaise. Tirée d’une nouvelle de Raymond Carver, l’œuvre d’Iñárritu désacralise le (super-)héros hollywoodien, se fend d’ellipses amères, et renvoie le misérable Riggan Thomson à ses errements, par le biais de sa propre fille, jeune toxicomane paumée à l’horizon bouché. Acerbe et enlevée, l’entreprise a néanmoins ses limites : au voisinage immédiat de la prouesse technique se nichent des moments de flottement, des partis pris fantasmagoriques discutables, quelques chapelets de fariboles. Le revers de la médaille.

 

 

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 19:41

Un quelconque sentiment d’appartenance à une classe supérieure peut-il justifier l’assassinat méthodique d’un être jugé moindre ?  En revisitant le concept du « surhomme », Hitchcock s’inscrit à la remorque de Nietzsche et pénètre par allusion le temple rompu du nazisme. Caractérisé par le nihilisme de ses deux antihéros, La Corde tient avant tout du défi technique, puisque s’y succèdent onze séquences filmées au cordeau, raccordées avec discrétion, sans changement apparent de plan. Adapté d’une pièce de Patrick Hamilton, ce drame psychologique se déploie en huis clos dans un vaste appartement new-yorkais, où une caméra mouvante capture et immortalise les incidences fâcheuses d’un enseignement perverti, celui de Rupert Cadell, professeur iconoclaste dont les théories sur le meurtre ont pour effet pernicieux de désinhiber Brandon Shaw et Phillip Morgan, deux figures machiavéliques frayant de conserve avec l’amoralité.

 

Sans éteignoir, chargé de cynisme, Alfred Hitchcock transforme une modeste réception en récréation malsaine, où deux assassins enorgueillis trompent crânement les proches de leur victime, recourant volontiers aux non-dits et trompe-l’œil dans un éloge ambigu du meurtre gratuit. Une parade de paon qui, à force d’arrogance, finira par éveiller des soupçons légitimes. Théâtral dans son architecture, amarré aux trois unités, La Corde met tous ses composants au service du récit : les échelles de plan variables, les numéros d’acteurs enlevés, la tension croissante, les tirades bondissantes, et même les reflets saillants des enseignes lumineuses. De cette première collaboration entre James Stewart et le maître du suspense découle une interrogation glacée des conventions sociales, doublée d’une représentation subjacente de l’homosexualité, suggérée dans le texte, mais aussi par une chambre à coucher commune. Ces deux mêmes mamelles nourriront d’ailleurs L'Inconnu du Nord-Express, réalisé trois années plus tard. Si Robert Walker s’y substitue avec succès à l’impérial John Dall, Farley Granger y occupe à nouveau le haut de l’affiche. Comme un ultime écho au cœur du versant le plus fétide du cinéma hitchcockien.

 

 

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:03

Portant ombrage aux keynésiens, les « austériens » font plus que jamais recette sur le vieux continent. La crise de la dette leur lègue une tribune de premier plan, à partir de laquelle ils s’efforcent d’accréditer les thèses néoclassiques et de battre en brèche toute politique expansionniste. Quitte à hypothéquer l’avenir des Européens.

 

L’expérience des crises économiques, par nature codées et multiformes, devrait porter chefs d’État et de gouvernement à la prudence. Pourtant, la zone euro s’en remet depuis trop longtemps aux théoriciens de l’austérité, fermement arrimés à leurs dogmes. L’analyse clinique a de quoi laisser pantois : le cercle vicieux budgétaire dans lequel les vingt-huit se sont engagés se traduit par une confiance en voie d’érosion, la récession, le chômage et, in fine, les déficits publics. Il ne fait aucun doute que les politiques actuellement menées se révèlent contre-productives. Tandis que les marchés souffrent de dysfonctionnements conjoncturels, que le secteur privé limite considérablement ses investissements et que les ménages enregistrent une nette baisse de consommation, les Européens rament contre le courant et appliquent une rigueur qui, au lieu de la stimuler, réfrène la demande. En rabotant les aides sociales et en contractant les dépenses publiques. Si diminuer la dette est un objectif louable – et nécessaire –, l’effondrement des recettes fiscales induit par l’austérité rend l’entreprise particulièrement vaine, voire franchement hasardeuse. Les États peinent toujours à soigner leur comptabilité ; le chômage croît sans coup férir, surtout chez les jeunes ; et la dépression s’installe dans la durée.

 

Les signes flagrants d’irrationalité actés, les « austériens » se maintiennent néanmoins en position de force. Leurs préconisations, bien qu’à contretemps, font immanquablement tache d’huile. Autoflagellés, ou presque, les Méridionaux paient aujourd’hui le (lourd) tribut de leur laxisme d’hier. Devenus le laboratoire des résolutions de crises, ils avalent sans broncher toutes les couleuvres, se réfugiant au besoin derrière le vœu – malheureusement pieux – de redressement budgétaire structurel. Pis, même les bons élèves de la zone euroAllemagne, Finlande, Pays-Bas, etc. – s’infligent la potion amère de la rigueur. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent tenir le rôle, pourtant essentiel, de moteur de la croissance européenne. Les États-Unis, sans doute plus pragmatiques en la matière, échappent pour l’heure à ce diktat néoclassique qui étouffe dans l’œuf le moindre appel au keynésianisme. Et qui hypothèque d’une certaine façon, dans la foulée, l’avenir du vieux continent.

 

Quid des ressources humaines ?

 

Tandis que les records de chômage tombent les uns après les autres, les Européens vont se trouver, à terme, face à un défi de taille : que faire de ces travailleurs devenus inemployables parce que restés trop longtemps sur la touche ?  Pour ceux-là, la bataille de la réinsertion sociale est loin d’être gagnée. Car les employeurs voient d’un mauvais œil le désœuvrement prolongé, synonyme pour eux au mieux d’oisiveté, au pire d’inaptitude. Et c’est tout juste si les autres salariés s’en sortent mieux. Que penser en effet de ces marées humaines contraintes d’accepter un job inadapté à leurs qualifications sous peine de s’en mordre les doigts, de venir grossir les rangs des inactifs ?  Pour les uns comme pour les autres, le chômage de masse tend à rendre stérile la formation initiale, souvent généreusement subventionnée par les pouvoirs publics. Un gaspillage financier doublé du sacrifice, économiquement et moralement assassin, d’une main-d’œuvre qualifiée. En somme, c’est toute l’efficience du marché de l’emploi qui se voit remise en cause : la gestion des ressources humaines souffrent d’imperfections durables et les travailleurs font, bien malgré eux, l’expérience des compétences inemployées, donc galvaudées et improductives.

 

Défaut d’investissements publics

 

Les Européens, enfermés dans la logique de la rigueur, s’efforcent de contenir leurs dépenses, quand ils ne sabrent pas hardiment dedans. Les investissements publics connaissent un recul aussi brutal que regrettable. L’atonie économique ne peut évidemment qu’en sortir renforcée, puisque l’État ne tient pas son rôle de relais au moment où les autres agents interrompent leur course. Non seulement la demande globale s’en trouve impactée, mais les effets indésirables, à long terme, pullulent. Qui paiera en effet pour ces postes lâchement supprimés dans l’éducation nationale ?  Pour ces brevets abandonnés à la concurrence ?  Pour ces infrastructures devenues inadaptées aux évolutions socioéconomiques ?  Pour ces hôpitaux en manque de personnel et où la modernité fait cruellement défaut ?  Pour ces forces de l’ordre désorganisées, mal équipées et en pénurie ?  Pour cette justice engorgée et défaillante ?  Surtout, une fois la croissance recouvrée, les sociétés européennes se heurteront aux insuffisances induites par les années creuses, où l’investissement public a été indûment sacrifié sur l’autel de l’austérité. La machine tardera alors à se remettre en branle.

 

Les entreprises et leurs moyens de production

 

Les entreprises européennes vivent comme un drame la conjoncture actuelle. La crise de la dette et l’austérité corollaire mettent à mal leurs modèles économiques. Certaines craignent de devoir, dans un avenir proche, mettre la clé sous la porte. D’autres manquent cruellement de liquidités et subissent de plein fouet le credit crunch. Tous les secteurs d’activités, ou presque, sont logés à la même enseigne : la clientèle se raréfie, ou éprouve les pires difficultés à tenir ses engagements, tandis que les pouvoirs publics réduisent comme peau de chagrin leurs subventions et, parfois, majorent de quelques points les prélèvements fiscaux. Un cocktail d’autant plus explosif que l’on voit poindre le spectre de l’allongement des cycles et, par ricochet, la menace d’une récession durable. Cela sans même compter que l’interpénétration des économies a des allures de château de cartes et que le climat des affaires ne parvient pas à s’extirper d’une morosité inexpiable. Pour toutes ces raisons, les entreprises européennes rechignent, plus encore que les autres, à investir. Un contexte maussade, qui donne lieu à la stagnation, voire à l’effritement, des capacités de production. Les machines se dégradent et les procédés techniques, au lieu de se moderniser, font au mieux du surplace. Pendant ce temps, la concurrence glane, le couteau aux lèvres, des parts de marché très disputées. Au plus fort de la reprise, quand la demande reprendra du poil de la bête, nos entreprises ne pourront même pas donner leur pleine mesure, faute de capacités de production suffisantes. Puisque le temps perdu ne peut se rattraper, cela se soldera forcément par des pertes cumulées de plusieurs billions d’euros. Qui dit mieux ?

 

Les leçons de l’histoire

 

Si la Grande Dépression a pris fin dans la seconde moitié des années 1930, notamment grâce à la mise en œuvre du New Deal, c’est l’économie de guerre, par les dépenses qu’elle a induites, qui a définitivement tiré l’Amérique du marasme dans lequel elle était plongée. Le conservatisme budgétaire a alors dû s’incliner devant la nécessité de se protéger face aux menaces totalitaires. Et les travailleurs inoccupés, prématurément jugés « inaptes » par certains économistes, ont repris le chemin des usines, enclenchant par là un cercle vertueux encourageant tant la consommation que les investissements. Aujourd’hui, alors que la trappe à liquidité s’impose à nos esprits – la BCE a abusé, en vain, des leviers monétaires contracycliques – et que l’économie demeure lourdement handicapée par une demande indolente, l’État se doit d’injecter des liquidités dans le circuit afin de redresser, par la distribution de revenus, un paquebot qui n’en finit plus de prendre l’eau. Une idée, vous l’aurez compris, farouchement honnie par tout « austérien » qui se respecte.

 

 

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 16:29

Paul Krugman a le sens de la formule. Dans un essai intitulé Sortez-nous de cette crise… maintenant !, il succombe délibérément à une forme de caricature et met aux prises deux catégories d’économistes : ceux « d’eau de mer », néokeynésiens, travaillant dans les universités américaines du littoral (MIT, Harvard, Princeton), et ceux « d’eau douce », néoclassiques, issus des établissements sis à l’intérieur des États-Unis, université de Chicago en tête. Une opposition ancrée dans l’air du temps, alors même que différents courants de pensée s’affrontent aujourd’hui à coups de concepts alambiqués et d’idées avortées, se mettant sans détour mutuellement à l’index. Une lutte acharnée, par ouvrages, conférences et interviews interposés, consistant grosso modo à rejeter sur l’autre la responsabilité de la crise économique. Comme l’on pouvait s’en douter, Paul Krugman ne se fait pas prier pour arbitrer la partie. Compte-rendu.

 

Les économistes « d’eau douce », aveuglés par la rupture idéologique intervenue au début des années 1980, se posent volontiers en fondamentalistes du « laissez-faire ». Parmi eux, d’aucuns adhèrent avec une foi de charbonnier à l’hypothèse des cycles réels, selon laquelle la récession constituerait tout au plus une réponse rationnelle aux chocs macroéconomiques. Et d’autres, pour ne pas dire tous, rejoignent la pensée d’Eugene Fama, héraut de l’efficience des marchés. Enfin, le gros des bataillons néoclassiques n’hésite pas à invoquer, au besoin, la loi de Say, qui stipule que tout revenu est forcément dépensé et que l’offre crée – comme par enchantement – sa propre demande. Les économistes « d’eau de mer » défendent quant à eux à peu près l’antithèse absolue. Ils en appellent à cor et à cri à l’interventionnisme et aux dépenses publiques contracycliques. Deux positions conceptuelles inconciliables, qui ne cessent de nourrir et agiter les débats.

 

Quand les néoclassiques font cavalier seul

 

Un peu d’histoire. Depuis l’accession à la présidence de Ronald Reagan, au début des années 1980, les oracles du landerneau économique ont fait montre d’une cécité déconcertante, tournant le dos au keynésianisme et à la régulation qui avaient pourtant engendré trois décennies de prospérité sans précédent. Pris dans une euphorie commune – une exubérance irrationnelle ? –, financiers, industriels et politiques ont alors marché main dans la main, vantant en chœur les vertus d’un libéralisme débridé et faisant tomber une à une toutes les barrières réglementaires établies au lendemain de la « Grande Dépression » et de la Seconde Guerre mondiale. Converties à la religion néoclassique, les sphères dirigeantes n’ont jamais plus hésité à moquer et déconsidérer toute pensée jugée iconoclaste – c’est-à-dire expansionniste ou, plus simplement, régulatrice.

 

L’époque est alors à l’endettement. Les banques ouvrent grand les vannes du crédit et tous les agents économiques cherchent à en tirer profit. L’aveuglement atteint des sommets : tout signe avant-coureur du cataclysme à venir (le crash de 1987, la bulle Internet, la faillite du fonds alternatif LTCM) est purement et simplement ignoré, tandis que les milieux autorisés se lancent dans l’apologie, dogmatique et parfois surréaliste, des marchés efficients et autosuffisants. Il faudra attendre la crise de confiance de 2007 pour ébranler l’édifice financier et intellectuel bâti par trois décennies de dérégulation et de « laissez-faire ». Pour les plus doctrinaires, la pilule a du mal à passer : la débâcle survenue à l’occasion de l’éclatement de la bulle immobilière les invite à revoir de toute urgence les modèles qu’ils emploient depuis la fin des années 1970 !  Un authentique aggiornamento. Mieux – ou pis, c’est selon –, la spirale baissière autoalimentée, en œuvre depuis 2007, tend à réfuter les thèses fondamentales avancées par les économistes « d’eau douce ». Jugez plutôt : à mille lieues du postulat de la « main invisible », la demande a amorcé une chute vertigineuse, avec pour corollaire le chômage de masse et la contraction abrupte des investissements. Voilà de quoi faire grincer les dents.

 

Nouvelle donne ?

 

Il suffisait pourtant de lire Hyman Minsky, longtemps mis au ban par la pensée dominante, pour appréhender avec justesse les perturbations induites par un endettement massif. Ou Irving Fisher, un contemporain de John Maynard Keynes, pour s’initier à la causalité dette-déflation. Mais leurs théories ont immanquablement été marginalisées et brocardées par des figures de premier ordre qui, à l’instar d’un Alan Greenspan ou d’un Robert Lucas, ont fait peu de cas de la régulation et ont avant tout cherché à porter au pinacle l’ultralibéralisme – avec, au passage, les produits dérivés et d’autres trouvailles du même acabit, issues de l’ingénierie financière.

 

Mais l’actuelle troisième génération d’économistes keynésiens n’a pas dit son dernier mot. Elle reprend peu à peu voix. Ces théoriciens « d’eau de mer » en reviennent aux bons vieux principes qui ont régenté le monde avancé pendant plus de trente années. Face à une situation jugée sans espoir, l’interventionnisme et l’expansionnisme recueillent à nouveau les éloges. Que faire alors dans un premier temps ?  Combattre, avec la même intensité, à la fois les inégalités et la récession. Comment ?  En réinventant le rôle de l'État, seul acteur à même de tenir à l’œil la dépense globale, notamment via le jeu de la redistribution de revenus, que ce soit par les impôts ou par l’orientation des dépenses publiques. Quoi qu’il en soit, le levier monétaire ayant débouché sur une trappe à liquidité, les néokeynésiens tiennent une chance unique de reprendre la main et de prouver, une fois pour toutes, la pertinence de leur vision.

 

 

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5 avril 2015 7 05 /04 /avril /2015 11:03

Tout Jean-Marie Le Pen est là : provocateur, outrancier, pernicieux. En qualifiant à nouveau les chambres à gaz de « détail de l’histoire », le président d’honneur du Front national a tenté un coup médiatique dont lui seul a le secret. Cataclysmique et désolant. Que sa fille s’échine à gommer les aspérités à la tête du mouvement frontiste, il n’en a cure. Lui préfère enfoncer la dague, le verbe haut et la sentence trouble. Ses assertions, excessives et fallacieuses, effeuillent le lepénisme comme une couronne de chêne, révélant en plein jour sa substance première, sulfureuse et xénophobe, amarrée au choc des civilisations et à l’essentialisme.

 

L’homme a beau être à son couchant, ses déclarations intempestives sonnent comme un travail de sape. Elles mettent à mal la stratégie de dédiabolisation amorcée en haut lieu, brouillent l’image du FN et court-circuitent son message électoral. Fier comme Artaban, fidèle à ses habitudes, Jean-Marie Le Pen réveille des démons endormis et réouvre des plaies en voie de cautérisation. À chaque déclaration son sens profond : inégalité des races, négation de la Shoah, stigmatisation des Roms et des musulmans… Nombreuses et inénarrables sont les dérives du patriarche, débitées avec l’autorité de la suffisance.

 

Les luttes intestines en cours au FN feraient presque passer le duel Balladur-Chirac pour une promenade de santé. On prend ses distances, on ostracise, on désavoue. Les injures que s’échangent sur Twitter le père Le Pen et le député frontiste Gilbert Collard n’auraient pas voix au sein d’un mouvement apaisé. Le président d’honneur méprise et abhorre le nouveau Front national, édulcoré et présidentiable. C’est un peu comme si l’on avait cassé son jouet, réfréné son élan raciste et mal-pensant. Pourtant, n’en déplaise au très médiatique Florian Philippot, l’extrême droite française demeure infréquentable, calculatrice, populiste et à courte vue. La popularité de Marion Maréchal-Le Pen est un premier indicateur quant aux dogmes y ayant force de loi.

 

Si elle veut poursuivre la réhabilitation spécieuse de son parti, Marine Le Pen devra impérativement tuer le père et cacher la frange la plus radicale de son mouvement sous le tapis de la respectabilité républicaine. Pour l’heure, des vents contraires soufflent sur le Front national, qui vacille sur ses bases comme une girouette, laissant les masques craquer et les apparences se dérober. Il n’y aura sans doute pas de reddition sans condition, et certains grincheux risquent d’éructer encore longtemps à l’ombre des postures lénifiantes et des figures sédatives. Quitte à jeter un voile de lumière dans la pénombre du marketing politique.

 

 

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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 09:10

Vous êtes Charles Foster Kane. Issu d'un milieu modeste, voué à une existence en jachère, vous n’entrevoyez la grandeur et la fortune qu’à la lumière d’un héritage opportun. Indomptable, coutumier des exclusions scolaires, vous atteignez l’âge adulte encore secoué par les soubresauts et tressaillements d’une insouciance sélective. Désormais marié à la nièce du président, comblé d’opulence et arrimé au pouvoir, vous vous attachez à fonder un empire médiatique, un porte-voix propre à relayer vos opinions de seuil en seuil. Se lancer à corps perdu dans une guerre des idées, pour mieux consacrer son hégémonie. Non content d’avoir opéré un aggiornamento au New York Inquirer, quotidien récemment tombé dans votre escarcelle, vous mettez le feu aux poudres, avec un appétit insatiable, amorçant une escalade de dénonciations fleurant bon le parfum de scandale. Mû par un orgueil sans bornes, vous cherchez alors obstinément à décrocher un siège de gouverneur, catalyseur de lumière et de puissance. Mais plus hautes sont les ambitions, plus vertigineux est l’échec. Devenu morne et froid à l’image d’une sépulture marmoréenne, vous succombez au cynisme, aux relations accidentées, à la suffisance. Vous finirez conséquemment seul, fantôme d’un palais inachevé, pleurant les souvenirs d’une enfance perdue. Comme un ogre qui aurait gardé l’âme d’un petit poucet.

 

Vous êtes Orson Welles. Vous venez à peine de souffler vos vingt-six bougies et, déjà, la RKO Pictures vous accorde une liberté artistique absolue. En élève surdoué, vous avez percé les mystères du langage filmique en un temps record, avant de convoquer une horde de techniciens chevronnés dans l’espoir de mettre sur les rails un Citizen Kane pour le moins ambitieux. Après plusieurs mois d’écriture, un trimestre de tournage et neuf mois de montage en compagnie du très prometteur Robert Wise, vous tenez – enfin ! – votre première incursion au cinéma. Mais vous n’êtes pas pour autant au bout de vos peines : le magnat de la presse William Randolph Hearst, conscient d’avoir inspiré votre script, organise minutieusement le boycott, orchestrant votre échec commercial avec une rare ténacité, remuant ciel et terre pour aboutir à ses fins. Il vous en coûtera plusieurs milliers de dollars, mais certainement pas votre place dans l’Histoire. Car Citizen Kane est un tour de force appelé à faire date. Audacieux, vous avez prétexté une banale enquête journalistique pour déconstruire le récit, pour fractionner votre trame en cinq témoignages éclairants, promesse de flashbacks et de points de vue méticuleusement imbriqués, en faisant fi de toute convention narrative. Vos sauts temporels s’enchevêtrent alors comme les pièces d’un puzzle éclaté. Vous venez non seulement d’initier le film-enquête et le cinéma noir, mais vous préfigurez de surcroît des œuvres telles que Rashômon ou Usual Suspects. Aiguillé par l’indispensable Herman J. Mankiewicz, vous ne faîtes pas que portraiturer un mégalomane reclus dans un château extravagant, mais aussi une Amérique cynique et désabusée, aux repères aussi brouillés que dissonants. C’est ainsi que la Grande Dépression, les parvenus de la haute société, les fusions de capitaux, la faillite morale ou encore les scandales sexuels se verront prisonniers de votre toile, tissée avec gourmandise et maestria. Inspiré d’un poème de Samuel Taylor Coleridge, calquant la destinée de William Randolph Hearst, voire de Samuel Insull, votre Citizen Kane, faustien et affranchi, enfile les trouvailles visuelles comme des perles, faisant montre d’une puissance expressive jamais vue jusque-là.

 

Vous êtes un cinéphile du 21ème siècle. Vous ne tardez pas à remarquer que Citizen Kane truste les premières places de tous les classements cinématographiques. Ni une ni deux, vous vous procurez le film d’Orson Welles par des moyens plus ou moins légaux. D’emblée, vous vous montrez sensible au travail sensoriel, imputable tant à Bernard Herrmann qu’à Gregg Toland, maîtres de la musique et de l’image. En creusant le sillon, vous appréhendez une certaine contradiction chez Kane, parabole d’une Amérique qui mesure la réussite de ses citoyens à la taille de leur portefeuille. Déployant les plans et les intrigues à une vitesse folle, Citizen Kane vous envoûte à coups de dialogues velus, de segments en accolade (l’implosion progressive du couple), de déformations de perspective et de plans-séquences somptueux. La réalisation, résolument moderne, colle l’objectif au sol, capture les plafonds comme les regards face caméra, offre à l’image une netteté absolue, employant de grands angulaires et de courtes focales en vue d’exploiter au mieux la profondeur de champ, de saisir à la fois les gros et les arrière-plans. Très vite, une certitude émerge : longtemps encore vous vous souviendrez de cette chronique humaine fiévreuse, visuellement innovante, et à l’actualité jamais démentie.

 

 

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 17:55

Il faudra plus qu’une échoppe évanouie derrière des colonnes de fumée pour que Dante Hicks et Randal Graves enterrent le passé. Pour que ces deux irréductibles branleurs se décident enfin à prendre le contrôle de leur existence, jusque-là lâchement laissée en jachère. Pour que l’insouciance oisive qui rythme leur quotidien s’éteigne sous le feu d’un renouveau inespéré.

 

Si le décor change, les errements restent. Clerks II a beau se parer de couleurs et migrer vers le milieu de la restauration rapide, il ne se départit pas pour autant de ses deux adulescents dédaigneux, aujourd’hui trentenaires et toujours amarrés à l’inachèvement. Leurs pérégrinations donnent le la : décrochages burlesques, tirades bien grasses et personnages hauts en couleurs, auprès desquels le non-sens et l’obscénité trouvent une résonance toute particulière.

 

Moins statique que son prédécesseur, mais identiquement irrévérencieux, Clerks II mêle ses deux antihéros à des collègues incongrus pétris de fêlures, faisant de leur espace commun le théâtre de toutes les absurdités, d’une indicible chienlit constituée de causeries incommodes et de corps grossièrement travestis. On y conchie les clients, brocarde Anne Frank, la Bible ou l’institution du mariage, et questionne l’existence au détour de joutes verbales animées, de badinage amoureux, d’une paternité inattendue, de l’opulence ostentatoire d’un « cornichon brun » ou encore d’obscures déviances sexuelles (l’anus à bouche, la fellation dispensée à un âne).

 

Loin d’exorciser ses démons, Kevin Smith travaille les immatures et les marginaux à la truelle. Sa satire exhibe des dealers clownesques et une faune locale saugrenue, souvent névrosée, occasionnellement hystérique. Dante Hicks y cocufie une fiancée à poigne, figure autoritaire caractérisée par un clitoris démesuré. Les deux comédiens Brian O'Halloran et Jeff Anderson s’y épanchent à perte de vue en laïus divagants, aboutissant tant à la culture populaire (Transformers, Le Seigneur des anneaux) qu’à la zoophilie, l’homophobie, l’urinophobie ou encore le racisme. Le tout avant d’opérer un étonnant retour vers le passé, recouvrant le noir et blanc à la faveur d’un long travelling arrière, renvoyant aux Employés modèles, et nous rappelant que rien n’a vraiment changé. Ni l’insolence ambiante, ni le refus de grandir.

 

 

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 16:25

Décors uniques, plans fixes, noir et blanc cheap : on ne singe pas George Lucas avec 27 500 malheureux dollars. Après avoir liquidé sa collection de comic books et rançonné ses proches, le réalisateur et scénariste Kevin Smith put enfin échafauder Clerks, farce à la fois grivoise et grisante, se tenant presque tout entière dans l’épicerie où il officiait alors. Gage d’éminence, aucune disette d’idées ne vient se joindre aux économies d’effets, et les tournures impersonnelles se perchent sur d’autres branches, moins fleuries.

 

Bien rôdé, le numéro de duettistes crève d’emblée la baudruche des conventions sociales. Tire-au-flanc coincés entre deux âges, Dante Hicks et Randal Graves alignent les dialogues fusants et s’adonnent volontiers à une poésie logorrhéique renvoyant tour à tour aux comics, au hockey ou à Star Wars, quand elle ne se résume pas aux propos machistes et aux discours orduriers. Par ses deux têtes de gondole, Clerks se donne des airs de fossoyeur des illusions américaines, de nid à rats où l’on périt d’ennui et de lassitude. Hicks s’y présente sous les traits d’un employé de supérette modèle, en crise existentielle et relationnelle ; Graves s’y érige en gérant de vidéoclub résolument baroque, qui conchie les clients et tue le temps comme il peut, parfois par une hyperphagie pornographique. Tous deux traversent une transition douloureuse, chapitrée, drapée dans la dérision : celle les menant, péniblement, à la vie d’adulte.

 

Si cantonner l’action à une épicerie du New Jersey avait tout d’une lame à double tranchant, Kevin Smith et ses deux principaux interprètes, Brian O'Halloran et Jeff Anderson, parviennent néanmoins à donner corps à une insolente dynamique satirique, habitée par une faune locale incongrue parmi laquelle se distinguent : un représentant en chewing-gum cherchant opportunément à raisonner les fumeurs ; un client sollicitant une revue pornographique avant de s’enfermer dans les toilettes ; un maniaque déballant tous les paquets d’œufs afin d’en vérifier la teneur ; une petite amie au passé sexuel trouble et insoupçonné. Un spectacle fermement décomplexé, enrobé de nécrophilie et d’autofellation, sous-tendu par deux branleurs élevés à la pop culture, raillant par fines phrases et bombonnes d’ironie ces clients « au QI inférieur à la pointure d’une chaussure ».

 

Situé quelque part entre le Slacker de Richard Linklater – dont il s’inspire – et le Breakfast Club de John Hughes, Clerks s’est très vite octroyé une place de choix dans le paysage filmique américain, à l’heure où le cinéma indépendant, la Miramax et Quentin Tarantino bouleversaient sans lésiner les codes en vigueur à Hollywood. Définitivement culte, tenant davantage du bris de vitres que de l’ouate de soie, la comédie sardonique de Kevin Smith brave les interdits et les conventions, enfermant la société tout entière dans une banale épicerie, un cadre morose dénué de charme et de fantaisie, réceptacle de toutes les obsessions et de tous les ébranlements.

 

 

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22 mars 2015 7 22 /03 /mars /2015 20:33

Clint Eastwood et Brian G. Hutton remettent le couvert. Deux années à peine après leur première collaboration sur le tournage de Quand les aigles attaquent, ils prennent le parti de railler et démythifier l’interventionnisme armé, faisant de l’hypocrisie et de l’héroïsme usurpé leur lame de fond, farceuse et persiflante. Sous leur coupe, les soldats américains venus libérer la France du joug nazi ne répondent plus qu’à l’appât du gain, les lingots d’or l’emportant sans décence sur des valeurs morales et humanistes largement battues en brèche. Sourires en coulisse, les militaires mandatés par Washington rivalisent de lâcheté, d’incompétence et d’oisiveté, assignant le cœur et l’esprit à une chasse au trésor plutôt qu’à un quelconque intérêt supérieur, et s’alliant même, au besoin, avec un gradé nazi.

 

Fresque antimilitariste

 

L’époque est à l’audace et au panache. Au début des années 1970, Hollywood est traversé par une somme d’influences subversives, au rang desquelles s’inscrivent Sergio Leone, Mike Nichols, Robert Altman, Arthur Penn ou encore Sydney Pollack. De l’or pour les braves leur emboîte le pas, résolu, et s’érige en satire caustique, ridiculisant l’état-major américain à mesure que des mercenaires corrompus et corrupteurs, agglomérés au sein d’une unité réduite, s’enfoncent derrière les lignes ennemies, dans l’ignorance générale. Il ne s’agit plus de transformer une banale ferme en night club de circonstance, mais bien de troquer une rétribution famélique contre un grand frisson rémunérateur, la besogne désolante contre la dérobade clandestine.

 

Portée par les partitions idoines de Lalo Schifrin, partagée entre duels d’artillerie et humour acerbe, la fresque antimilitariste de Brian G. Hutton dilue dans un drame historique une intrigue invraisemblable de soldats truands, exaltée par les compositions piquées de Clint Eastwood et Donald Sutherland, délicieux en hippie ubuesque tout en fêlures. Une charge retentissante, qui ne saurait trouver meilleur écho qu’à travers ces engins américains largués sur leurs propres troupes, lamentablement déficientes et en jachère.

 

 

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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 19:41

En pleine dérive, l’estomac léger et les poumons enfumés. Son errance est infinie, éternelle, crasseuse et pestilentielle. Marquée d’un maintien soldatesque, prête à en découdre avec toute joyeuseté fortuite, aussi éphémère et inconsistante soit-elle. Ripley Bogle a le visage livide et accablé de ceux qui ont raté la marche de l’ascension sociale et dévalé avec pertes et fracas l’escalier marbré de la dignité humaine. Issu des quartiers mornes et désœuvrés de Belfast, il grandit à Turf Lodge, cerné de pochards et de courtisanes, sans extase ni sérénité, avant d’investir le cœur de Londres, à deux pas de Buckingham Palace, affamé et accoutré comme un gueux de l’ostière.

 

Le pavé glacé pour seul horizon

 

Vagabond vivant d’aumônes et d’expédients, l’éphèbe Bogle porte ici la double casquette de narrateur et d’antihéros, lucide et attachant, prompt aux élucubrations digressives et aux observations acrimonieuses. D’aucuns, en pareil cas, se verraient aussitôt prêter une voix plombée de tristesse, un cœur incertain, un esprit en cours d’érosion. Mais le fantasque Irlandais portraituré par Robert McLiam Wilson a le verbe sémillant, la verve et l’aplomb d’un chansonnier populaire. Perclus de froid et de fatigue, assailli par la faim et la douleur, il tient néanmoins en état un lyrisme chargé d’hardiesse, filant la métaphore et le solipsisme à la faveur de pérégrinations ubuesques, greffées sur un fil continu de flashbacks.

 

Partiellement autobiographique, pensif et amer, Ripley Bogle ausculte le quotidien grisant et désillusionné d’un vagabond, rythmé par le jeûne, l’engourdissement et les saillies hivernales, convoquant des cavalcades nocturnes alcoolisées, des querelles de clochards et une représentation satirique de la bourgeoisie. Une chronique monophonique à hauteur de bohémien, avec pour seul horizon un pavé glacé aussi morose qu’intimidant, théâtre de toutes les outrances, nid infectieux où une détresse maculée le dispute aux illusions déchues, où toute dimension humaine s’estompe derrière les ricanements avinés, les asociabilités de circonstance et les bataillons endimanchés de la médiocratie.

 

Rubans d’images

 

Robert McLiam Wilson joint un sous-texte politique – la guerre civile irlandaise – à la brève et vacillante existence de son héros itinérant, exprimée au détour d’aptitudes contrariées, de conquêtes féminines bigarrées, d’échecs sentimentaux retentissants et d’un séjour à Cambridge ridiculement compromis. Brillant de maîtrise, confondant de virtuosité, l’auteur nord-irlandais tisse des rubans d’images à la texture rêche, insuffle de la poésie et de l’hilarité là où elles font cruellement défaut, laisse les mots se fondre en une masse mouvante, à la fois touchante, vive et ardente. À consommer sans modération d’aucune sorte.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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