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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 13:24
Ce que Robert Badinter nous enseigne sur la peine de mort

Relire Contre la peine de mort ne saurait être qu'entreprise salutaire. D'abord parce que ce recueil d'articles et de discours reprécise les grandes questions liées à la peine capitale, à l'heure où elle est défendue par le Front national en France ou le président Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. Ensuite parce qu'il nous renvoie au coeur de deux affaires significatives, abominables et retentissantes, celles impliquant Roger Bontems (1972) et Patrick Henry (1977). Robert Badinter, ancien garde des sceaux de François Mitterrand et abolitionniste de la première heure, fait valoir tout au long de l'ouvrage les arguments moraux et utilitaristes qui tendent à disqualifier, hier comme aujourd'hui, le châtiment suprême, toujours abondamment appliqué dans des pays aussi divers que la Chine, l'Iran ou les États-Unis.

 

1° Disposer de la peine capitale revient à institutionnaliser la mort et la loi du talion. L'État en arrive alors à cette situation paradoxale consistant à interdire à ses citoyens ce qu'il se réserve par ailleurs le droit de faire, c'est-à-dire attenter au premier des droits de l'homme et tuer. La justice s'en trouve doublement compromise : elle réprime le crime de sang par là où il pèche, en lui faisant écho, et fait fi des nombreux arguments moraux soulevés en leur temps par Victor Hugo, Jean Jaurès, Albert Camus, Lamartine ou Robespierre. Est-il vraiment concevable que dans la démocratie américaine bicentenaire, le Texas de George W. Bush consente à exécuter des mineurs ou des handicapés mentaux ?

 

2° Il s'agit certes d'un argument utilitariste, mais il permet néanmoins de retirer une arme particulièrement fourbe aux partisans de la guillotine et de la chaise électrique : la peine de mort a toujours échoué dans son rôle de dissuasion. Elle se montre inapte à lutter efficacement contre le crime. Elle n'a jamais arrêté aucun meurtrier ni aucun terroriste (au contraire, elle les valorise en les érigeant en martyrs). Les chiffres sont là pour en attester. Quand les pays d'Europe occidentale ont décidé d'abroger la peine capitale, ils n'ont enregistré aucune hausse significative de la criminalité. Quand la France l'a suspendue en 1906, sous Armand Fallières, cela n'a occasionné aucun effet négatif observable. Au nom de quoi faudrait-il défendre le châtiment suprême, vestige des temps anciens, alors même qu'il est établi qu'il ne prévient pas le crime ? S'il s'agit de protéger la société, la peine de sûreté peut très bien s'y substituer. S'il s'agit de venger les victimes, on bafoue alors la justice plus qu'on ne la sert.

 

3° Dans le cas d'une exécution, l'erreur judiciaire est naturellement irréversible. En théorie, cela devrait suffire à rendre intolérable la peine capitale, à la discréditer en vertu du simple et raisonnable principe de précaution. Peut-être est-il bon de rappeler à cet égard que l'adolescent noir George Stinney Jr, exécuté à 14 ans, fut innocenté 70 années plus tard. D'autres fois, ce sont des condamnés à mort qu'on libère (si) tardivement, à l'instar de Ricky Jackson, victime, comme tant d'autres, d'un témoignage mensonger – celui d'un enfant de douze ans en l'occurence. En abolitionniste convaincu, Robert Badinter rappelle quant à lui que les statistiques témoignent d'un nombre incalculable de procès entachés d'irrégularités, notamment aux États-Unis, où il sont essentiellement le fait d'avocats commis d'office sous-payés, souvent inexpérimentés et parfois incompétents.

 

4° Dans les pays où elle est appliquée, la peine de mort fait parfois figure de prétexte commode. Préserver la vie d'un condamné qui risquait l'exécution, c'est se montrer charitable à peu de frais, alors que les peines longues ou incompressibles prêtent, elles aussi, le flanc à la critique, notamment en raison d'une absence de perspectives réellement accablante pour le détenu. Dans le même ordre d'idées, il paraît évident que la peine capitale tend à occulter d'autres préoccupations tout aussi légitimes, telles que les erreurs judiciaires, la surpopulation carcérale ou les prisons vétustes et parfois insalubres. Robert Badinter ne se trompe pas quand il dénonce une justice dont l'humanité se résumerait à jeter (provisoirement) la mort dans un coin d'ombre.

 

5° C'est une réalité que les partisans de la peine capitale préfèrent évidemment passer sous silence : les jurés demeurent des êtres humains sujets à la subjectivité et à la partialité, sensibles à l'horreur, empathiques envers les victimes, parfois affectés par l'état de l'opinion et laissant à l'occasion l'émotion prendre le pas sur leur raison. On a vu des jurés prononcer la mort là où d'autres la refusaient. La justice ne saurait tolérer l'arbitraire, devenu avec la peine capitale d'autant plus regrettable que la vie d'un inculpé est en jeu. On constate d'ailleurs une nette propension à condamner des individus issus des minorités : les Arabes en France, les Noirs aux États-Unis. Et Robert Badinter de se questionner légitimement : leurs crimes sont-ils vraiment plus graves ou choquants ou est-ce seulement la couleur de leur peau qui les rend plus horribles ?

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Culture Politique
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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 15:49

Comme tant d'autres, la France se montre parfois oublieuse de son passé, prompte à se jeter dans les bras réconfortants de populistes au verbe haut et au front bas. Au regard de l'immigration, d'aucuns paraissent sourds aux arguments économiques, démographiques, humanistes, mais croient en revanche dur comme fer aux oriflammes réductrices de l'extrême droite. Alors que l'Europe traverse sa plus grave crise migratoire depuis la Seconde guerre mondiale, Marine Le Pen et le Front national, désormais dédiabolisés, prennent rang parmi les favoris au premier tour des prochaines élections présidentielles. Chez les frontistes, il n'est pas un discours public qui ne stigmatise les immigrés, qui ne les rende responsables du chômage et de l'insécurité, qui ne les renvoie aux théories complotistes de grand remplacement ou de vassalisation, chères à Renaud Camus et Bat Ye'or. C'est en réalité toute l'Europe qui voit ses digues céder sous la puissance des eaux xénophobes et essentialistes, sur lesquelles voguent le FPÖ autrichien, la Ligue du Nord italienne, le PVV hollandais, le Vlaams Belang flamand, l'Aube dorée grecque ou le Jobbik hongrois. Ultime témoin d'une dégénérescence morale et politique qui ne dit pas son nom, la Pologne vient de consacrer aux dernières élections législatives le parti catholique et conservateur Droit et Justice, une formation eurosceptique et anti-immigration qui a pris grand soin, durant la campagne électorale, de capitaliser sur la peur des réfugiés et un hypothétique fardeau migratoire, alors même que Varsovie demeure tout à fait dépourvue d'étrangers ! Si elle n'était à ce point révélatrice d'une Europe en peine, l'affaire prêterait peut-être à sourire. « Voulez-vous qu’on ne soit plus les maîtres dans notre propre pays ? », a même osé Jarosław Kaczyński, le chef de file de Droit et Justice, dans la plus pure tradition nationaliste, tandis que le président Andrzej Duda, issu du même sérail, évoquait très sérieusement les « risques épidémiologiques » supportés par les Polonais au contact des migrants. Si l'histoire ne se répète (heureusement) pas à l'identique, on perçoit néanmoins ses lointains échos, quelque peu distordus.

 

On se remémore alors certains événements tragiques, tels que le massacre (jamais condamné) des travailleurs italiens d'Aigues-Mortes, survenu en 1893, perpétré par des villageois et des ouvriers, et précédé par l'avénement des ligues d'extrême droite, elles-mêmes vivifiées par la montée progressive d'un sentiment nationaliste exacerbé. Les Français de la seconde moitié du XIXème siècle voyaient d'un mauvais oeil la première vague d'immigration occasionnée par la révolution industrielle, et matérialisée par l'arrivée en nombre des Belges et des « Ritals ». Une hostilité de plus en plus farouche qui débouchera sur des ratonnades à la sortie des usines, des lynchages en public, des noyades, des coups de bâtons ou de fusils. Le sort des centaines de milliers d'Irlandais fuyant la « Grande famine » (1845-1852) ne fut guère plus enviable. Aux États-Unis, beaucoup d'entre eux furent contraints de vivre dans des caves sans lumière, des sous-sols mal ventilés ou des appartements d'une pièce, quantité souffrirent du choléra, de la fièvre jaune, du typhus, de la tuberculose ou de la pneumonie, tandis que d'autres sombrèrent dans l'alcoolisme ou la maladie mentale, ou allèrent remplir les prisons par contingents entiers. Aux yeux des populations locales, ces Irlandais constituaient un prolétariat permanent, non qualifié, porteur de maladies et de misère, inféodé à la curie romaine. Très vite, les émeutiers nativistes lancèrent des actions et commirent des attentats à l'encontre de ces migrants malchanceux qu'ils prirent en horreur. Un siècle plus tard, comme un pied de nez à l'histoire, John Fitzgerald Kennedy, descendant d'immigrés irlandais, accéda à la magistrature suprême. Sans soumission à l'Église ni agenda caché. Ainsi, alors que l'extrême droite européenne a plus que jamais le coeur à la gaudriole, il est bon de s'arracher quelques instants aux idées préconçues, aux peurs primaires et aux discours schématiques, que l'exercice scientifique s'évertue, pour l'heure en vain, de démonétiser. Que dit l'histoire ? Que racontent les faits ?

 

Des politiques publiques évolutives (et cyniques)

 

La France a souvent fait montre d'une doctrine utilitariste à l'endroit des immigrés, réduits à une simple variable d'ajustement par Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac dès 1974. Il y eut pourtant, dans un premier temps, une authentique tradition d'accueil, entre 1917 et 1939, lors des différents soubresauts observés en Russie, en Espagne, en Italie, en Arménie ou en Allemagne. L'immigration politique fonctionnait alors à plein régime, et l'État français fut en première ligne au moment de la « Retirada », accompagnant l'exode de quelque 450 000 républicains espagnols. En 1945, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Paris entreprit de favoriser l'immigration familiale, dans une optique essentiellement démographique cette fois. Une politique qui entre singulièrement en résonance avec celle aujourd'hui menée par Angela Merkel en Allemagne. Entre 1956 et 1972, les flux migratoires se renforcèrent à la faveur de la décolonisation et du Traité de Rome, qui instaura la libre circulation des personnes. Peu à peu, les arrivées en provenance du Portugal, de l'Espagne, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie s'intensifièrent, tandis que les flots italiens se tarirent. En 1972, par la voie de circulaires, les pouvoirs publics entendirent subordonner l'octroi de la carte de séjour au maintien des étrangers sur le marché du travail, juste avant que Valéry Giscard d'Estaing n'opère son fameux tournant migratoire en 1974. Le gouvernement de Jacques Chirac ferma alors les frontières en arguant de la montée du chômage, mettant ainsi fin aux mesures favorisant la venue d'une main-d'oeuvre étrangère. En 1977 sera mise en place une « aide au retour » destinée à ceux qui rejoignent définitivement leur pays d'origine, puis, en 1980, seront accrues les possibilités d'expulsion et de refoulement. On gère désormais le capital humain comme le capital productif, même si des vies, et non du matériel, se trouvent ici en jeu. L'avènement de la gauche mitterrandienne en 1981 marqua une rupture et vint infléchir les politiques de restriction, notamment via la régularisation de quelque 130 000 personnes en situation irrégulière. Le regroupement familial fut par ailleurs facilité, tandis que l'expulsion des étrangers nés en France ou arrivés avant l'âge de dix ans se vit frappée d'interdiction. Dès 1983, on en revint toutefois à la répression, aux contrôles d'identité et aux « aides à la réinsertion », au moment même où les revendications des travailleurs immigrés se firent jour à l'occasion des grèves dans les usines automobiles de Citroën à Aulnay-sous-Bois, puis de Talbot à Poissy. L'embellie socialiste aura été de courte durée. Trois lois Pasqua-Debré plus tard, toutes appelées à durcir les conditions de migration, on en arriva, un peu honteusement, à l'occupation des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard, en 1996, et au mouvement des sans-papiers, puis à la jungle de Calais et au centre de Sangatte, démantelé par Nicolas Sarkozy en 2002, avec un amateurisme coupable. En matière d'immigration, il n'y a désormais plus qu'une constante en France : l'intérêt présumé de l'État, de moins en moins généreux, de plus en plus regardant. Quitte à paraître aujourd'hui, sous un gouvernement pourtant étiqueté à gauche, à la remorque de la CDU conservatrice allemande. Un comble et une ineptie qu'il convient de mettre en lumière, après un détour salutaire par les sciences sociales.

 

Accepter l'immigré : un peu de psychologie, de sociologie, d'anthropologie

 

La psychologie sociale a beaucoup à nous apprendre sur le racisme, la xénophobie, l'ethnocentrisme et les discriminations. On sait depuis longtemps que la non-acceptation de l'autre relève essentiellement d'un sentiment de peur et d'une décharge émotionnelle primaire. Rejeter, c'est une manière commode, à peu de frais, d'évacuer ses propres frustrations. L'être humain conceptualise sans cesse les comportements d'autrui et tend à catégoriser ses pairs pour simplifier ses schémas mentaux et fluidifier ses activités cognitives. Des mécanismes psychiques qui, à force de répétition, amenuisent l'intelligence et la créativité. La « stéréotypisation » des délinquants nous montre par exemple que les Anglais craignent avant tout les hooligans, les Jamaïcains et les Bangladeshis, tandis que les Américains ostracisent plus volontiers les Noirs et les Latinos. En France et en Belgique, il s'agirait plutôt des Africains et des Arabes. À chacun son logiciel mental et ses monomanies cachées. La recherche scientifique a par ailleurs apporté la preuve d'une préférence spontanée pour le groupe duquel on se réclame : sa famille, ses amis, son voisinage, son entreprise, son équipe sportive, son pays, sa religion. L'ethnologue Claude Lévi-Strauss évoque ainsi un désir de « rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit ». On est à mille lieues du relativisme culturel, qui propose d'accepter l'autre, de le respecter en tant que personne humaine, sans chercher ni à se l'approprier, ni à l'assimiler. Tendre la main sans prétendre à gommer les différences. L'anthropologue américain Franz Boas envisageait chaque culture comme une synthèse unique et originale, ni supérieure ni inférieure aux autres, seulement dissemblable. De son côté, la sociologie a consacré la prééminence du milieu social pour expliquer et rendre compte des comportements individuels. L'habitus de Pierre Bourdieu, ce « système de dispositions réglées » qui permet de se mouvoir dans la société, suffit à battre en brèche la plupart des théories essentialistes et racialistes. Plutôt que de mettre l'accent sur des facteurs héréditaires et génétiques, il est question d'étudier la matrice sociale et le conditionnement des actes de chacun, par l'éducation, l'expérience ou les perceptions. À cet égard, on ne dira jamais assez l'importance de l'argent, qui huile ou grippe les rouages, qui introduit ou exclut les personnes, qui permet ou empêche les actions. L'inégalité économique, telle que décrite par Thomas Piketty et Joseph Stiglitz, n'est-elle pas la mère de toutes les violences ?

 

Deux ou trois choses à savoir sur les réfugiés

 

Pendant que la Hongrie érige des murs de barbelés et que les réfugiés se massent aux frontières de l'Union européenne, les arguments moraux le disputent aux craintes économiques. Il reste en tout cas de bon ton de rappeler qu'il est de notre devoir d'accueillir ceux qui fuient la guerre et les persécutions, qu'ils viennent de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan ou d'Érythrée. Il fut un temps, pas si lointain, où c'étaient les Espagnols, les Hongrois, les Russes, les Polonais, les Italiens et les Tchèques qui migraient à travers l'Europe. Entre 1914 et 1918, les Pays-Bas accueillirent plus d'un million de Belges chassés de leurs terres par les troupes allemandes, un contingent notable en regard d'une population hollandaise qui avoisinait alors les six millions d'habitants. Durant la Seconde guerre mondiale, un nombre similaire de Belges trouvèrent refuge en France, où ils furent parfois accueillis par les poings et les armes, car perçus comme une charge considérable pour la société. Des événements qui font tristement écho aux centres de réfugiés incendiés çà et là, en Suède ou en Allemagne. Comme si l'on ne retenait rien, ou si peu, des leçons du passé. Mais pourquoi, finalement, les Européens se montrent-ils si hostiles, voire épouvantés, devant ces vagues migratoires ? Ont-ils peur de l'islam comme les Américains protestants eurent autrefois peur des Irlandais catholiques ? Imaginent-ils que l'organisation terroriste Daech cache ses nervis parmi les réfugiés, alors même qu'elle dispose déjà de relais importants en Europe et que les circuits de l'exil font l'objet de contrôles stricts ? Ou redoutent-ils, plus pragmatiquement, comme les Français naguère, un fiasco économique et une nouvelle envolée du chômage ?

 

D'après un récent rapport de l'OCDE, l'immigration engendrerait, en Belgique, près de 3500 euros de rentrées fiscales par individu et par an, une moyenne qui de surcroît exclut les pensions. Les observateurs regrettent toutefois un faisceau de conduites discriminantes qui contribuent à entraver la bonne insertion des étrangers et représentent in fine un gâchis économique difficile à chiffrer. En France, l'ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg a quant à lui déclaré que « l'immigration coûte 47,5 milliards et (...) rapporte 60 milliards » à son pays. Le solde positif – 12,5 milliards d'euros – est d'une importance telle qu'il excède, par exemple, le budget de la Justice, qui franchit à peine la barre des 8 milliards d’euros. Un bilan flatteur, renforcé par de nombreux rapports, dont une étude de l'université de Lille datant de 2009 et un audit de l'Assemblée nationale française réalisé en 2011. Professeur d'économie à l'UCL, Frédéric Docquier confiait par ailleurs à La Libre d'autres intérêts économiques relatifs à l'immigration, qui génèrerait « des effets légèrement positifs sur les salaires, tout en affectant très peu le taux de chômage ». Une déclaration corroborée par les statistiques de l'OCDE, attestant d'un impact positif de 0,27% sur les salaires.

 

Rappelons aussi que les demandeurs d'asile Syriens, majoritaires parmi ceux qui se présentent aujourd'hui aux portes de l'Union, s'avèrent essentiellement issus des classes moyenne et supérieure. Ils bénéficient généralement d'une formation de qualité subventionnée par leur pays d'origine, et aspirent désormais à exercer leurs compétences sur le vieux continent, qui subit justement un déclin démographique inexorable et connaît nombre de métiers en pénurie. Les attentes mutuelles semblent donc pouvoir se rencontrer. Cela paraît en tout cas en bonne voie en Belgique. Une récente étude réalisée par des économistes de l'Université Catholique de Louvain estime que l'impact budgétaire de l'immigration en cours se situe à hauteur de 0,5% du PIB, soit environ deux milliards d'euros. Le rapport préconise par ailleurs d'accorder sans tarder le droit de travail aux demandeurs d'asile. De quoi réfuter les arguments électoralistes fallacieux d'une certaine droite. D'autant plus que d'autres facteurs jouent également en faveur de l'accueil. Dans une société où le vieillissement de la population déséquilibre fortement le ratio entre actifs et inactifs, le recours à l'immigration ne pourrait-il pas contribuer à préserver le financement des retraites ?* Ces étrangers qualifiés et courageux – ils ont parcouru des milliers de kilomètres et enduré les pires atrocités de la guerre – ne constituent-ils pas une aubaine pour nos économies indolentes ? Ils sont appelés à travailler, consommer, payer des taxes et des impôts, contribuer à la richesse nationale, comme n'importe quel citoyen européen. En Allemagne par exemple, le coût annuel par réfugié a été évalué entre 12 000 et 13 000 euros, somme comprenant l'hébergement, la nourriture, le suivi médical, les cours de langue, ainsi que 143 euros mensuels. Des chiffres à mettre en parallèle avec les quelque quatre millions de travailleurs dont Berlin aura besoin d'ici à 2040, et alors même que 46% des employeurs déclarent déjà éprouver des difficultés à recruter. « Nous sommes prêts » à permettre « un accès rapide » à la formation et aux emplois, a d'ailleurs affirmé, début septembre, Ulrich Grillo, le président du patronat allemand. Les principales centrales syndicales sont sur la même ligne et ont clamé leur solidarité vis-à-vis des migrants. Il est donc permis de penser que les retombées économiques à long terme justifient un effort (qui plus est modéré) de dépenses à court terme.

 

Surtout, il faut savoir raison garder. Les réfugiés ne représentent aujourd'hui qu'un infime 0,11% de la population européenne et ils ne peuvent généralement prétendre qu'à une part résiduelle des droits sociaux. Soit une goutte d'eau dans un océan de prospérité – l'UE demeurant la première économie mondiale. En guise de comparaison, les réfugiés représentent tout de même 25% (!) de la population du Liban qui, avec la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, accueillent ensemble 98% (!) du total des populations syriennes en exil. Ainsi, l'Europe prise dans son ensemble se trouve environ quatre fois moins sollicitée que le seul minuscule État libanais. Mais on le sait, en matière d'immigration, le ressenti se révèle souvent trompeur et les phénomènes tendent à être gravement exagérés. Au grand dam de ceux qui abandonnent leurs terres et leur vie en quête de paix et de dignité.

 

* En guise d'illustration, voici ce que j'écrivais en septembre 2013 : « D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050. Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe. »

 

 

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 15:48

Si le sujet n'était à ce point préoccupant, faire chorus avec l'opéra-rock Starmania pourrait prêter à sourire. Il serait pourtant inapproprié d'ironiser tant le diorama mondial actuel rompt avec toute tentative de cohésion sociale, d'élévation morale, de tempérance humaniste. Ce n'est pas un hasard si les compteurs intellectuels se mettent brusquement à disjoncter : nos sociétés ne se traduisent plus qu'en égoïsmes économiques, stéréotypes raciaux et outrances mouvantes, lesquels débouchent tout naturellement sur les menées récupératrices des extrêmes.

 

L'Everest de l'irresponsabilité a pour base tellurique la logique exclusivement comptable aujourd'hui en oeuvre dans toute l'Europe. Le politique s'est effacé derrière l'économique et le financier, eux-mêmes mis au ban par des bilans déshumanisés d'actifs et de passifs, faisant bien peu de cas des peuples grecs, espagnols ou portugais. Ces mêmes mécanismes avaient auparavant présidé au Caracazo de 1989, quand des émeutes mortifères secouèrent le Venezuela de Carlos Andrés Pérez, asphyxié par une cure d'austérité visant à flatter le FMI. En Grèce, la potion est d'autant plus amère que les « institutions » en appellent ouvertement à la préservation des intérêts des plus riches... au nom d'une énième variation de la courbe de Laffer. La pensée orthodoxe, unique et sclérosée, hier ultralibérale, aujourd'hui austéritaire, a également voix en France, dans un « cercle de la raison » cher à Alain Minc, devenu le prolongement naturel d'un recrutement déficient des professeurs d'université. Dans les cursus, les économistes hétérodoxes se trouvent en effet en voie de disparition, sous-représentés et masqués par les brumes épaisses d'une orthodoxie désespérément unidimensionnelle. Oeuvre salutaire, dans un ouvrage pertinemment intitulé Les imposteurs de l'économie, le journaliste Laurent Mauduit démonte pièce par pièce un système faisandé, marinant dans une doxa néolibérale, fait de compromissions et de collusions d'intérêts.

 

Mais le drame ne s'arrête pas aux portes du Berlaymont ou de Bercy. Le monde culturel ne sort pas indemne d'une actualité agitée. Aux budgets en voie de désagrégation s'ajoute une intolérance qui se rappelle régulièrement à notre bon souvenir. Ainsi, les catholiques intégristes de Civitas ont ces dernières années pris à partie les artistes Andres Serrano, Rodrigo García et Romeo Castellucci, coupables de blasphèmes, tandis que les islamistes radicaux opèrent, dans le sang, en Syrie, au Mali, en Irak et ailleurs. L'attentat du cinéma Saint-Michel à peine oublié que des quidams à l'esprit étriqué reproduisent l'intolérance, plus modestement certes, à l'endroit de Paul McCarthy (« Tree », sur la place Vendôme) ou Anish Kapoor (« Dirty Corner », dans les jardins de Versailles). Pour peu, on croirait revenir au temps de l'abbé Louis Bethléem, « père Fouettard de la littérature », ou à celui de l'album Aux armes et cætera, de Serge Gainsbourg, qui essuya les tirs croisés du journaliste Michel Droit et des associations d'anciens combattants.

 

Au seuil de tous les excès, la parole se cuirasse et se libère. On subvertit les faits, on porte le fer partout, on répand sans discontinuer des boniments de camelot. Combien de discussions de comptoir où l'on piétine la présomption d'innocence comme si l'affaire Richard Roman n'avait jamais eu lieu ? Combien, au cours de ces mêmes saillies, occultent l'héritage anti-peine de mort de Robert Badinter ? Plus généralement, dans ce contexte de dépolitisation et du « tous pourris », que vaut encore le pacte social de Jean-Jacques Rousseau ? Plus grand-chose. « Ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise », peut-on lire dans son Contrat Social. En laissant s'accroître les inégalités, mais aussi en confisquant trop souvent la démocratie, c'est tout l'héritage des Lumières que l'on finit par corrompre et réduire en charpie.

 

Faut-il dès lors s'étonner qu'un intellectuel comme Thomas Piketty rencontre un tel écho ? S'il fait l'objet de critiques, l'économiste français a néanmoins l'immense mérite de questionner avec rigueur un modèle capitaliste aux limites désormais éprouvées. Dans une société à faible croissance et à natalité contenue, nous dit-il, le patrimoine tend à se concentrer entre les mains de quelques rentiers profitant d'un rendement du capital élevé pour s'enrichir toujours plus. Si l'Américain Simon Kuznets a cru en une convergence socioéconomique naturelle, les archives successorales et les sources patrimoniales tendent au contraire à démontrer des phénomènes inégalitaires allant crescendo. D'où viendra le salut ? Voilà le point par lequel devraient confluer tous les débats publics. Certainement pas, en tout cas, de l'ISDS et de ses tribunaux d'arbitrage internationaux, désignés pour régler les différends entre investisseurs et États, avec la jurisprudence que l'on sait...

 

Pendant ce temps, par commodité, beaucoup se complaisent à taxer l'étranger de tous les maux. L'immigré sert de bouc émissaire à tous ceux qui refusent d'appréhender l'extrême complexité du monde, dont les ramifications politiques, sociales et économiques s'enchevêtrent jusqu'à former des noeuds impossibles à dénouer. Il est vrai qu'il est tentant de succomber aux sirènes d'un discours lénifiant, schématique et populiste quand, en face, on nous propose d'étudier les problèmes démographiques, les questions liées aux métiers en pénurie et aux postes vacants ou les bienfaits supposés du multiculturalisme (oserait-on encore les évoquer ?). C'est ainsi que certains en arrivent à marcher sur les brisées de l'extrême droite. À ceux-là, il conviendrait de rappeler que le lieu de naissance ne saurait enserrer les hommes à jamais, que chacun doit pouvoir prétendre à la liberté et à la sécurité, que les Érythréens et les Syriens demeureront de tout temps nos égaux, et que le monde ne se résument pas à quelques courbes en cloche et statistiques biaisées. N'en déplaise à ce cher Alain Destexhe, qui n'a décidément de libéral que l'étiquette politique, l'immigration tient aujourd'hui sans doute plus de la solution que du problème.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Société
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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 19:50

Victoire posthume pour Margaret Thatcher : son fameux slogan politique – « There is no alternative » (TINA) – semble définitivement avoir le vent en poupe. Décliné à l’infini, ivre de certitudes, il gagne tant les masses populaires que les milieux autorisés, tenant désormais lieu de dogme inébranlable. Qu’il s’agisse de préoccupations locales – enrayer la récession, réinventer le rôle de l’État – ou de considérations mondiales – promouvoir la paix, combattre la faim, mettre un terme à l’analphabétisme –, le même message sournois revient en effet avec une régularité de métronome : procéder autrement est impossible, nous sommes sous le coup d’un contexte général. Tout au plus, les discours d’apparat, de pure forme, prennent alors le relais, contraignant – au hasard – les marchés financiers à faire le dos rond, puisqu’ils portent si bien le chapeau.

 

Refusons d’entrée de jeu le titre peu flatteur d’idiot du village : sous leurs faux airs de passages obligés, ces renoncements perpétuels cachent en réalité un manque de courage, une absence de vision ou, pis encore, une indifférence coupable. Ainsi, à peine énoncée, la moindre piste de réflexion jugée iconoclaste est immédiatement rejetée et battue en brèche par des bataillons de soldats bercés à la douce mélodie du « TINA ». Leur solution ? Attendre sous l’orme, sans broncher. Autrement dit, la résignation pure et simple, sans conditions. C’est ici que s’impose une piqûre de rappel grandement salutaire.

 

La guerre des idées

 

Alors que le taux de mortalité postopératoire crevait à l’époque tous les plafonds, Ignaz Semmelweis et Louis Pasteur ont fait preuve d’une rare pugnacité en vue de défendre les vertus de l’asepsie. En dépit des réticences d’une communauté scientifique aveuglée par ses certitudes, ils ont tous deux contribué à la démocratisation des règles hygiéniques les plus élémentaires, sauvant au passage un nombre incalculable de vies. Autre contexte, mais même opiniâtreté avec Temple Grandin, spécialiste en zootechnie diagnostiquée autiste durant l’enfance. Docteur et professeur en sciences animales, l’Américaine a révolutionné les conditions d’élevage et d’abattage grâce à ses recherches. Comme nombre de visionnaires, elle s’est heurtée avec violence aux résistances d’esprits trop étroits, auxquelles sont venus se greffer le dénigrement et la discrimination. Parmi ces fortes têtes qui ont pesé sur le cours de l’Histoire, Robert McNamara occupe indéniablement une place de choix. Cet économiste passé par la direction du département de la Défense a toujours eu un pied dans le monde des affaires. Ainsi, chez Ford, il a dû batailler ferme pour promouvoir la ceinture de sécurité, avec le résultat que l’on sait. Continuons dans le domaine des idées. Il se trouve que les petits génies d’Intellectual Ventures en ont à la pelle. Avec des bouts de ficelle – on exagère à peine –, l’équipe de Nathan Myhrvold, un ancien de Microsoft, développe des dispositifs techniques visant à éradiquer la malaria ou à lutter contre le réchauffement climatique. Sur leur route : une armée d’adeptes du « TINA », prêts à en découdre pour défendre… l’inaction.

 

Les petits ruisseaux font les grandes rivières

 

N’en déplaise à tout ce que le mouvement « TINA » compte de fondamentalistes, certaines alternatives à haute portée nous attendent au prochain coin de rue. Ceux qui en doutent se laisseront peut-être convaincre par les anecdotes de l’Histoire. Après tout, le biologiste et pharmacologue britannique Alexander Fleming n’a-t-il pas découvert la pénicilline du simple fait de sa négligence ? La révolution de 1830, à l’origine de la Belgique, n’a-t-elle pas eu pour élément déclencheur une quelconque pièce jouée au Théâtre de la Monnaie ? Ne doit-on pas les révolutions arabes, ou du moins leur chronologie, au désespoir du jeune Mohamed Bouazizi ? Combien de Bill Gates et de Steve Jobs en herbe expérimentent aujourd’hui dans leur garage ou leur grenier, avec les moyens du bord ? Parmi eux, combien contribueront un jour à changer la face du monde ? Quid enfin de toutes ces découvertes et inventions liées au hasard ? Citons pêle-mêle l’acier inoxydable, le Viagra, le phonographe, le Velcro, le four à micro-ondes ou encore l’imprimante à jet d’encre. Soit autant de coups portés au dogme « TINA ».

 

Bien sûr, plusieurs bémols viennent immanquablement tempérer notre enthousiasme. Il en va notamment ainsi de la précarisation des carrières scientifiques, due notamment aux contrats de mission ou de courte durée. Cette instabilité qui ne dit pas son nom pourrait mettre à mal les trouvailles fortuites, en impactant drastiquement le temps dévolu aux recherches. Faut-il pour autant crier au loup ? Rien n’est moins sûr. La planète n’est pas plus aujourd’hui qu’hier en passe de faire du surplace. Ce n’est pas demain la veille que les esprits visionnaires vont soudainement prendre la tangente.

 

Toute résignation sonne comme une défaite

 

Pour schématiser, disons simplement que les artisans du renoncement omettent volontiers les grandes conquêtes de l’aventure humaine. Plutôt que de mesurer les progrès accomplis, ils préfèrent pointer du doigt les insuffisances et dysfonctionnements auxquels nos sociétés se heurtent. Cette attitude désabusée, défaitiste jusqu’au bout des ongles, ouvre la porte à toutes sortes de raccourcis malvenus. La réalité factuelle s’inscrit pourtant à mille lieues de ces grilles de lecture par trop simplistes. C’est en effet peu dire que les avancées sociétales, techniques, industrielles et scientifiques enregistrées ces cinquante dernières années ont bouleversé notre quotidien, contribuant au passage à l’émancipation des femmes et à la tertiarisation de l’économie. Bien qu’il s’agisse d’un mouvement d’escargot, la démocratie et les droits de l’homme gagnent eux aussi du terrain, tandis que l’État-providence se redessine par à-coups. Dans le monde occidental, les minorités ont progressivement acquis des droits qui se refusaient jusqu’alors à eux. En Asie, la microfinance, si chère à Muhammad Yunus, a permis à des milliers de pauvres de développer une activité économique pérenne, améliorant par ricochet leurs chancelantes conditions de vie. Aux États-Unis, quarante-cinq années à peine après le fameux discours de Martin Luther King, Barack Obama accédait à la fonction suprême.

 

« There is no alternative ». Ils le martèlent à l’envi, comme dans un mauvais rêve. De quoi donner de l’urticaire à n’importe quel idéaliste. Aujourd’hui, les résignés se comptent en légions, de telle sorte qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Pourtant, s’il est indéniable que le désert ne se peuple pas en trois jours, il reste que les grands enjeux contemporains sont à notre portée. L’humanité concentre un savoir et une expertise incommensurables. Au nom de quoi ne pourrait-elle pas réitérer les succès d’hier ? Est-il vraiment plus difficile de combattre les inégalités que la fièvre puerpérale ou la poliomyélite ? Va-t-on trébucher sur le réchauffement climatique alors même que l’on a vaincu des pandémies hautement mortelles ? Si Abraham Lincoln est parvenu à abolir l’esclavage, Barack Obama et ses successeurs ne pourraient-il pas venir à bout d’une récession destructrice d’emplois ? Enfin, la réponse à la discrimination systémique ne résiderait-elle pas dans l’empowerment ?

 

Au cours de l’Histoire, l’homme a franchi bon nombre d’obstacles. Il a toujours su s’adapter aux circonstances et venir à bout des adversités. Cela, la nébuleuse anonyme du « TINA » aimerait que nous l’oubliions. Ne lui faisons pas ce plaisir.

 

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 19:45

Coup de gueule à l'adresse de ceux qui se montrent prompts à amalgamer, à stigmatiser, à caricaturer, à opposer un « nous » autocentré et ethnocentrique à un « eux » exclu du simple fait de ses origines, ses croyances ou sa culture.

 

Ne vous fiez en aucun cas aux divagations hallucinées des « commentateurs » du Web : l’islamophobie n’a rien, vraiment rien, d’une tarte à la crème. Y croire, c’est se laisser bercer par la douce symphonie des illusions. C’est succomber au bagou populiste des ethnocentristes refoulés – et il y en a des tonnes, croyez-moi. Beaucoup, sur la Toile (et ailleurs), en sont encore à défendre l’idée que le racisme et la xénophobie ont tout de phénomènes largement fantasmés. Pis, en bons marchands de sable, ils avancent sans broncher que les musulmans se « victimisent » volontiers pour mieux servir leurs intérêts – forcément sournois, cela s’entend. L’usine à clichés tourne en réalité à plein régime. Il faut dire que la clientèle, déjà bien abrutie par TF1 et RTL, s’est en outre délestée des journaux – chronophages et inutiles –, des bouquins – poussiéreux et encombrants – et même, parfois, de toute instruction digne de ce nom – sans doute à la fois chronophage, inutile, poussiéreuse et encombrante. Aussi, les aveugles, du Web ou d’ailleurs, abreuvés jusqu’à plus soif de lieux communs, non contents de porter des œillères de la taille d’un porte-avions, voient la communauté musulmane d’un mauvais œil et à travers le prisme – clinquant – de la différenciation culturelle. Résultat : l’image, déformée comme s’il s’agissait de pâte à modeler, d’une nébuleuse cherchant à tout prix à mettre la main sur l’Europe, pauvre fillette débraillée, en pleurs et sans défense, pour y imposer ses propres lois, évidemment moyenâgeuses et liberticides.

 

Mais revenons-en à nos chers « commentateurs » du Web. Protégés par l’anonymat que leur confère la Toile, ils se rêvent en fossoyeurs de l’islam. Vaste projet, comme dirait l’autre. Déjà agaçants – euphémisme – quand ils désarticulent la langue française à mesure qu’ils sèment les idées reçues et les amalgames, ils ont en outre le toupet de taxer de pensée unique à peu près tout discours contraire au leur. Vent debout contre ces « satanés islamistes » – intitulé qui englobe à leurs yeux tous les musulmans, ou presque –, ils investissent les forums de leur haine dégoulinante, tapotant leur clavier avec la verve d’un tétraplégique sous hypnotiques. L’idiotie de ces internautes islamophobes a atteint de tels sommets que même le Kilimandjaro en pâlit de jalousie. Équipés de toute la panoplie du prêt-à-penser, toujours sur le pied de guerre, ces fantômes du monde virtuel restent perpétuellement à l’affût du moindre article à hanter, celui qui osera mentionner, ne serait-ce qu’une seconde, n’importe quel pays musulman.

 

Pollueur de forums, une vocation tout sauf en pénurie. Affichant fièrement leur propension à tout réduire à la question religieuse, les islamophobes planqués derrière leur écran vous bassineront avec les terroristes perchés dans les massifs montagneux alors même que vous évoquiez naïvement la reproduction des limaces en altitude. Et, une fois sur la défensive, ils se mettront, sans scrupules, à réécrire l’histoire, à user d’arguments spécieux, à chercher des poux dans la barbe d’Oussama Ben Laden. Avec une terminologie empruntée au Troisième Reich et des acrobaties sémantiques à faire hurler un Académicien, ils s’échineront à mettre en pièces votre maudite « tolérance » ou, pis encore, votre exécrable « ouverture d’esprit ». On ne plaisante pas, au grand jamais, avec les bouffeurs autoproclamés de muslims.

 

Forts d’une répartie de cour de récréation doublée d’une subtilité de bichon maltais, les racistes de tout poil paraissent définitivement en bonne voie pour rejoindre les bas-fonds du genre humain. Là-bas, ils devraient retrouver toutes sortes d’enfumeurs aussi crédibles que des marchands de tapis, parmi lesquels ceux soi-disant incapables de saisir les divergences, pourtant flagrantes, entre racisme et liberté d’expression. Un tableau à tout le moins prometteur.

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 19:21

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Voilà une information qui fait couler l’encre. La Wallonie vient de se doter d’une nouvelle identité visuelle : un logotype au mieux épuré, composé de cinq points formant ensemble un « W » pixellisé. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les chiffres ayant trait à l’opération ont largement de quoi déconcerter. Les coûts d'élaboration s’élèvent à 60 000 euros – 12 000 euros le point, tout de même ! –, auxquels il convient d’ajouter les 477 000 euros facturés par McKinsey pour l’étude préalable. Comme souvent en matière de communication visuelle, les tarifs s’avèrent astronomiques, surtout au regard du produit fourni. Combien se sont en effet étranglés devant un tel logo ?  Combien ont glosé sur l’absence de toute couleur et le manque criant de sophistication ?  Quid alors d’une telle dépense en période de crise ?  Et nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, puisque le site Internet mentionné appartient toujours, pour l’heure, à un particulier !  Il s’agit là au mieux d’un mauvais timing, au pire d’un amateurisme impardonnable. Sans doute ne faut-il pas tirer sur l’ambulance, mais cela n’échappera toutefois à personne que le bon sens politique est une nouvelle fois aux abonnés absents. Osons enfin cette dernière interrogation : le logo pourra-t-il seulement neutraliser les effets pervers induits par son lancement calamiteux ?  Rien n’est moins sûr.

 

 

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 17:09

Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : tout voyageur qui se respecte se doit d’apprécier le cinéma à sa juste valeur. Parce qu’il se conjugue à tous les temps, et dans toutes les langues, le septième art se pose en témoin privilégié d’un monde en évolution constante. Au meilleur de sa forme, il peut s’emparer de tout sujet, aussi complexe soit-il, le décliner à l’infini et en faire un concentré d’émotions. Avec, en prime, une minutie d’orfèvre et une ingéniosité désarmante. Paré de toutes les vertus visuelles, il narre alors des tranches de vie fascinantes, revisite l’Histoire, explore des horizons inconnus. Ou se contente, plus simplement, de soumettre le genre humain au scalpel des chirurgiens de l’image.

 

Tout cinéphile peut parcourir le monde sans quitter son canapé, aux frais de la princesse – cinématographique s’entend. J’en ai moi-même fait l’expérience. C’est ainsi que j’ai découvert le drôle de quotidien des chômeurs turcs, solitaire et franchement déprimant (Uzak, Nuri Bilge Ceylan). Plus réjouissant : ce voyage complètement barré de trois jeunes handicapés belges à la recherche d’une première expérience sexuelle en Espagne (Hasta la Vista, Geoffrey Enthoven). J’ai également suivi, avec gravité cette fois, le parcours de deux frères japonais injustement séparés sur décision de leurs parents, dont le couple bat sérieusement de l’aile (I Wish, Hirokazu Kore-eda). Au programme : rêves et désillusions d’enfants, avec l’éclatement familial pour toile de fond. Mêmes contrées, enjeux différents, le cinéma dresse avec humour le portrait d’une société nippone qui a élevé la mort au rang de tabou absolu (Departures, Yojiro Takita).

 

Bien décidé à explorer l’Asie, je prolonge la séance. Parmi les dizaines de longs métrages sud-coréens que j’ai pu visionner, l’un m’a mené au cœur d’un scandale au mieux atroce. Silenced, de Hwang Dong-hyuk, revient sur la mécanique perverse, particulièrement bien huilée, qui a permis au personnel d’une école pour sourds d’abuser de ses élèves. Tiré d’un fait divers réel, le film met en lumière les effets de groupe les plus dramatiques, déculpabilisation exacerbée et sentiments d’impunité en tête. Le périple continue : direction la Malaisie et, plus précisément, sa capitale, Kuala Lumpur. I Don’t Want to Sleep Alone, de Tsai Ming-liang, présente la face cachée de la ville, aidé en cela par des histoires à la fois anodines et dévastatrices. Caméra fixe, cadrage millimétré, rythme alangui : une absence de fioritures qui laisse au spectateur le temps de savourer chaque plan, tant dans sa composition que dans son esprit. Enfin, comment évoquer l’Asie sans s’intéresser à la Chine ?  Désormais, son histoire m’est plus familière, et surtout les drames inhérents à l’impérialisme japonais, à l’instar du massacre de Nankin, habilement – et froidement – mis en scène dans City of Life and Death, de Chuan Lu.

 

Plus près de chez nous : le Proche-Orient. On peut saisir toute sa détresse en quelques œuvres. Ainsi, Les Citronniers, de l’Israélien Eran Riklis, évoque sans ambages l’absurdité d’un conflit interminable, où des parcelles de terre l’emportent sur les relations humaines. Toujours en alerte, Beyrouth voit son image s’écorner sous l’influence des luttes confessionnelles et d’une société fracturée (Et maintenant on va où ?, Nadine Labaki). Un peu plus loin se trouve l’Iran, une nation fermement étouffée par des clivages saillants et par le poids de ses traditions, qui entravent l’émancipation des femmes ou l’égalité des classes sociales (Une séparation, Asghar Farhadi).

 

L’Europe n’est pas en reste. Le cinéma espagnol m’a permis de grimper l’échelle des déviances humaines, les frontières de l’acceptable se révélant dès lors bien floues (La piel que habito, Pedro Almodóvar). J’ai également pu observer la misère et la détresse des oubliés du palais de Westminster, le cœur du pouvoir britannique. Il était alors question d’une jeunesse désœuvrée, d’une immigration exploitable à souhait et vivant dans la précarité, de familles désunies ou encore de destins émiettés (La Part des Anges, It’s a Free World et Sweet Sixteen, Ken Loach). De la Suède, ce sont notamment la jeune délinquance et les préjugés (Play, Ruben Östlund) ou l’acceptation de son homosexualité (Fucking Åmål, Lukas Moodysson) que je découvre avec curiosité. Une vision du pays qui tranche nettement avec celle véhiculée par la presse francophone européenne – bien qu’elle soit tout aussi légitime et pertinente. Pas loin de là, Joachim Trier, ambassadeur de choix de l’industrie norvégienne, revient dans Oslo, 31 août sur les difficultés propres à la réinsertion sociale des anciens drogués. Une œuvre bouleversante qui n’a rien à envier aux piliers du septième art. Plus au Sud, Nanni Moretti et Roberto Benigni redéfinissent l’Italie, offrant aux spectateurs des filmographies à la densité pour le moins remarquable. Avant eux, des Giovanni Pastrone (l’inventeur du travelling, maître du cinéma muet), Vittorio De Sica (Le Voleur de bicyclette, œuvre sociale emblématique) ou encore Roberto Rossellini (Rome, ville ouverte, pierre angulaire du néoréalisme italien) ont marqué l’industrie du film de leur empreinte, désormais légendaire.

 

Enfin, aux côtés de Hollywood, dont on ne compte plus les grands talents, l’Amérique du Nord brille également par ses scènes canadienne et mexicaine. Avec Starbuck, Ken Scott nous questionne quant à la paternité. Philippe Falardeau livre quant à lui un éclairage original sur le Québec, notamment avec un mockumentary très inspiré portant sur le chômage, La Moitié gauche du frigo. Monsieur Lazhar ou Congorama figurent aussi parmi ses morceaux de choix. Denis Villeneuve préfère en revanche explorer le monde avec l’imparable Incendies, dépeignant à mots couverts les drames qui secouent le Liban. Car, si les images s’avèrent éloquentes, le pays n’est jamais clairement identifié. Luis Estrada nous emmène quant à lui, avec El Infierno, au cœur de la pègre mexicaine, où les gangs et les narcotrafiquants ont pignon sur rue. Le portrait désenchanté d’un pays en proie à quelques vieux démons tenaces.

 

Un peu plus bas : l’Argentine. Sur un ton professoral, Fernando E. Solanas m’a expliqué toutes les subtilités d’un hold-up savamment orchestré, qui a occasionné le dépouillement, intégral et amoral, de l’État argentin (l’instructif Mémoire d’un saccage). Le quotidien des religieux dans les bidonvilles ne m’a pas semblé beaucoup plus heureux : les criminels et la pauvreté y gangrènent chaque espace (Elefante blanco, du génial Pablo Trapero). Finalement, seul un jeune vagabond apportant à un bébé tout l’amour dont il a besoin fera émerger une lueur d’espoir forcément salutaire (El Cielito, Maria Victoria Menis). Enfin, d’Australie et d’Afrique du Sud, j’ai gardé les souvenirs respectifs d’une famille déjantée empêtrée dans la jungle urbaine (Animal Kingdom, David Michôd) et des townships où le désespoir guette à chaque instant (Mon nom est Tsotsi, Gavin Hood).

 

Alors, osons cette interrogation pas tout à fait hors de propos : et si le cinéma, globe-trotter par nature, se posait en concurrent direct de Ryanair ?  Michael O’Leary en tremble déjà.


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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 19:34

Je peux déterminer avec précision les origines de mon intérêt pour la culture sud-coréenne. C’est Pascal Dayez-Burgeon, par ses écrits, qui m’a véritablement initié à elle. Cet ancien diplomate, par ailleurs agrégé d’histoire, est un familier de la péninsule : il y a été en poste de 2001 à 2006. Dans Les Coréens, il dépeint avec talent une nation dynamique, créative, sensible à la préservation des liens familiaux, attachée aux valeurs du travail et de l’apprentissage. Il y évoque un développement fulgurant, une technologie en progression constante et des villes ultramodernes – Séoul étant en outre l’une des mégapoles les plus peuplées du monde. Pourtant, rien ne prédestinait le pays à l’essor économique qu’il connaît depuis les années 1980. Ravagé par la guerre, menacé par la famine, étouffé par un pouvoir autoritaire, il a longtemps fait partie des miséreux de ce monde. Mais, en optant pour la transition démocratique, à partir de 1987, et le libéralisme, il s’est structurellement réformé, trustant même désormais les premières places de tous les classements internationaux. Un pied de nez à l’Histoire. Et l’insolente réussite des chaebols, ces géants nationaux parmi lesquels LG, Samsung ou Hyundai se distinguent, témoigne d’un savoir-faire indéniable et d’une volonté farouche d’aller de l’avant. Dans nos économies mondialisées hautement concurrentielles, Séoul, toujours redoutable, aspire à se tailler la part du lion. Et semble s’en approcher.

 

Si mon intérêt pour l’art coréen, et le cinéma plus particulièrement, peut s’apparenter à une passion tardive, j’ai par contre toujours été fasciné par l’histoire de la péninsule. Les rapports orageux qu’entretiennent le Nord et le Sud, séparés par la frontière la plus militarisée du monde, font depuis plusieurs décennies partie des grands enjeux géopolitiques. La dictature communiste dynastique du Nord tranche nettement avec le régime adopté par son voisin du Sud, ouvert et bouillonnant d’idées. Par ailleurs, la colonisation japonaise au début du XXe siècle s’est révélée lourde de conséquences : elle nourrit encore aujourd’hui une rancœur féroce des colonisés envers leurs anciens bourreaux. Les crises entourant les îles Dokdo, que Japonais et Sud-Coréens se disputent inlassablement, ou les polémiques au sujet des « femmes de réconfort » en témoignent largement. Enfin, la guerre de Corée (1950-1953) a dramatiquement mis en exergue les jeux d’influence qui opposaient le monde libre et le bloc communiste durant la Guerre froide. Elle a surtout eu des répercussions colossales sur l’évolution économique, démographique et diplomatique des deux jeunes nations coréennes.

 

Hallyu : quand la culture sud-coréenne crée l’engouement

 

En Corée, les auteurs Ko Un et Hwang Sok-yong sont, à juste titre, considérés comme des héros nationaux. Et leur faible rayonnement mondial indigne bon nombre de leurs compatriotes. Si certains veulent y voir le signe d’une nation complexée, cela résulte plus probablement d’une insatiable volonté de briller à l’étranger.

 

En réalité, les artistes sud-coréens sont loin de faire pâle figure face aux standards internationaux. Partout, le public découvre avec délectation leur travail, singulier, prolifique, souvent outrancier, parfois grave. Et l’industrie cinématographique nationale pourrait parfaitement symboliser ce nouvel engouement. Quantitativement dominée par Bollywood (Inde) ou Nollywood (Nigéria), la péninsule se trouve en revanche régulièrement au coude à coude avec Hollywood en ce qui concerne la qualité des œuvres produites. N’ayant plus rien à envier aux Européens, la Corée du Sud se hisse désormais au niveau du Japon, de la Chine ou de l’Indonésie, les leaders asiatiques du secteur. Et accroît, en conséquence, son influence culturelle en Extrême-Orient. Mais pas seulement, puisque ses réalisateurs accumulent les récompenses dans les grands festivals et élargissent progressivement leur public. Ainsi, une chose paraît certaine : la hallyu – la vague culturelle sud-coréenne – n’a pas fini de faire parler d’elle.

 

Pour contourner la censure : la créativité

 

En 2003, alors que le public occidental se familiarise chaque jour un peu plus avec le cinéma sud-coréen, Old Boy tient le haut du pavé. L’œuvre de Park Chan-wook renvoie en filigrane aux pires années de la dictature militaire. Par l’isolement forcé de son personnage principal, le réalisateur évoque indirectement l’époque où la péninsule était coupée du monde, une période noire s’étendant du début des années 1960 à la fin de la décennie 1980. Une métaphore à peine voilée du régime établi par le général Park Chung-hee.

 

Avec ce pouvoir autoritaire nouvellement installé, se révélant parfois presque paranoïaque, les cinéastes sud-coréens subissent de plein fouet une censure implacable. Encouragés par le gouvernement pour leur influence sur la société, les films de propagande ont alors pignon sur rue. Et les réalisateurs peinent à traiter les sujets considérés comme sensibles par les autorités ; ils doivent par conséquent se contenter de thèmes « officiellement acceptables ». L’anticommunisme, le rejet de la Corée du Nord ou encore l’apologie de la dictature de Park Chung-hee se trouvent sous le feu des projecteurs. Lee Man-hee, grand cinéaste des années 1960, sera même arrêté pour avoir offert au public des soldats du Nord un peu trop humains.

 

Mais, en dépit de ces considérations politiques, les cinéastes sud-coréens parviendront à contourner les obstacles et créer des œuvres fortes. Car la censure décuple paradoxalement leur créativité : ils doivent faire preuve d’ingéniosité afin de passer outre les consignes draconiennes d’un régime souvent aux abois, qui cherche à définir précisément les thématiques abordées et à calibrer strictement les messages véhiculés. Le film Iodo (1977), de Kim Ki-young, peut en témoigner. Alors que le pouvoir militaire amorce une industrialisation forcée du pays, Kim Ki-young inverse la tendance : il décide de porter son regard sur une île peuplée exclusivement de femmes, dont le quotidien dépend essentiellement de pratiques ancestrales. Traditions contre modernité. Quant à Night Journey (1977), drame érotique sans scènes de nu, il fait partie de ces films subversifs échappant à la vigilance des censeurs. Kim Soo-yong y met en scène une employée de banque vivant avec son patron. Le couple doit taire son amour pour éviter les commérages, tandis que l’héroïne doute quant à ses choix d’avenir. L’évocation limpide d’une Corée frustrée, incertaine, meurtrie par un régime autoritaire.

 

La dictature se montrait sévère à propos des contenus à caractère sexuel. Elle pouvait également exercer des pressions au moment de l’écriture ou du montage de films jugés trop sombres ou simplement contraires à ses intérêts. Les scènes coupées, les dialogues amputés et les séquences remodelées étaient alors monnaie courante. L’industrie cinématographique, que le pouvoir voulait à tout prix bâillonner, devait avant tout servir à soigner l’image de la péninsule. Pour éluder cette censure omniprésente, chaque cinéaste disposait de méthodes bien spécifiques. Yu Hyun-mok, qui réalisait essentiellement des films pour les autorités, allait au-delà des consignes officielles en introduisant par exemple des Nord-Coréens « humanisés ». Rainy Days, son long métrage sorti en 1979, le prouve amplement. S’intéressant à la guerre de Corée, le film se clôture par la réconciliation symbolique d’une famille divisée – grâce aux femmes. Régulièrement mises en scène dans les fictions de l’époque, ces dernières font souvent l’objet d’un traitement privilégié, permettant une critique indirecte du gouvernement. Ainsi, leurs sentiments reflètent l’état d’esprit d’une nation déprimée. Leurs doutes font écho à ceux de la société coréenne dans son ensemble.

 

Dans les faits, cette créativité, renforcée par la nécessité de combattre les nombreux tabous de la dictature, a contribué à l’émergence d’une élite nationale dans toutes les disciplines artistiques. Et la hallyu a progressivement pris le pas sur la culture américaine, pourtant prédominante depuis les années 1960.

 

La démocratie libère le cinéma sud-coréen

 

Il faudra attendre 1993 et la consécration de la démocratie pour que l’industrie cinématographique se libère de ses carcans. Cette année-là, Kim Young-sam décroche la présidence, succédant à Roh Tae-woo. Sous son mandat, la lutte anticorruption prend une ampleur considérable et l’on assiste à une tertiarisation soutenue de l’économie. Quant aux cinéastes, ils peuvent enfin se prévaloir d’une réelle indépendance artistique.

 

Les réalisateurs en profitent pour revenir sur les plaies encore béantes de la nation coréenne. Ils n’hésitent pas à aborder des sujets sensibles, trop longtemps passés sous silence. C’est ainsi que le très prolifique Im Kwon-taek, plus de cent films au compteur, critique l’occidentalisation brutale de la Corée dans La Chanteuse de pansori (1993). Dans Peppermint Candy (2000), Lee Chang-dong met quant à lui en scène la détresse d’un policier qui a réprimé les manifestations pro-démocratiques de Gwangju*. Un peu plus tard, Im Sang-soo propose The President’s Last Bang (2005), un drame politique narrant les dernières heures de Park Chung-hee. Le film provoquera une véritable polémique en Corée. Notons que bien d’autres œuvres engagées pourraient venir compléter le tableau.

 

Screen quotas, un moteur pour « Hallyu Wood »

 

Depuis 1993, la péninsule applique une politique volontariste pour encourager son industrie cinématographique : les screen quotas. Ceux-ci obligent dans un premier temps les salles de cinéma à projeter des œuvres nationales pendant au moins 146 jours par an. Favorisant les productions locales, les screen quotas ont néanmoins vu leur influence décroître depuis 2006 : suite à des accords commerciaux conclus avec les États-Unis, la Corée du Sud a diminué de moitié ses ambitions – pour finalement limiter les contraintes à 73 jours par an. Aux yeux de certains cinéastes, cette amputation drastique rend la mesure inopérante.

 

Quoi qu’il en soit, grâce aux screen quotas, la péninsule peut se targuer de posséder une industrie florissante, dynamique, exportant de plus en plus d’œuvres. Sans les effets salutaires de cette politique ambitieuse, nombre de films coréens n’auraient pas pu voir le jour, faute de financements. Car les quotas de diffusion réduisent les risques courus par les producteurs, puisqu’ils facilitent la rencontre entre l’œuvre et le public. Sans cela, les réalisateurs auraient sans doute dû réprimer leur audace et leur créativité pour se cantonner aux films « commerciaux », fédérateurs, voire consensuels, académiques et cousus de fil blanc.

 

La péninsule à l’assaut du monde ?

 

En étudiant le cinéma sud-coréen, je dois avouer avoir été frappé par le haut degré d’expertise des techniciens de l’image, chefs opérateurs en tête. La photographie des œuvres issues de la péninsule se révèle souvent irréprochable. Il y a là, indéniablement, un travail minutieux autour de la composition des plans, des effets visuels inhérents à la lumière et du cadrage.

 

D’autre part, la manière dont l’industrie cinématographique s’est réinventée me paraît pour le moins intéressante. Après avoir traversé de nombreuses crises, elle façonne ses propres codes, transgressant parfois ceux des autres, pour mieux se démarquer. Aujourd’hui, la Corée du Sud regorge de réalisateurs clairement identifiables, suscitant l’enthousiasme du public dans les grands festivals. Si l’on s’en tient à la seule cinéphilie, elle semble prendre le dessus sur le Japon et la Chine.

 

Depuis l’avènement de la démocratie, la production de films explose littéralement. En avoisinant les 150 œuvres par an, pour un marché de 48 millions d’habitants et de 150 millions de spectateurs annuels, la péninsule ne cesse d’impressionner. En outre, les longs métrages locaux ont longtemps représenté plus de 50 % des entrées.

 

Depuis plusieurs années, le cinéma d’auteur sud-coréen séduit l’Occident. Avec des réalisateurs comme Lee Chang-dong, Hong Sang-soo ou Im Sang-soo, il ne manque pas de talents. Le contemplatif Kim Ki-duk se consacre quant à lui essentiellement à l’image, ses décors et sa mise en scène, offrant même quelques films presque muets. Il a par ailleurs renoué avec l’art du repérage dans le très poétique Printemps, été, automne, hiver… et printemps.

 

Le cinéma sud-coréen déborde de vitalité. Rarement dans l’histoire du septième art, on aura assisté à l’émergence d’autant de talents en si peu de temps. À n’en pas douter, une génération dorée commence à éclore. Et, parallèlement, l’industrie apprend à s’organiser : la KAFA (Korean Academy of Film Arts) constitue un inépuisable vivier, alors que le festival de Pusan, créé durant les années 1990, se pose en vitrine du cinéma national. Enfin, la Kofic, le CNC coréen, soutient financièrement et administrativement les projets les plus prometteurs.

 

Ceux qu’il faut garder à l’œil

 

Comment nier que l’avenir du septième art se joue, au moins partiellement, en Corée du Sud ?  Pourquoi fermer les yeux sur cette génération dorée, audacieuse et pleinement décomplexée, qui multiplie les chefs-d’œuvre ?  Même s’il me semble impossible de faire l’inventaire de tous les cinéastes à suivre – bien trop nombreux –, je peux m’avancer sur quelques noms, que chacun devrait s’efforcer de retenir.

 

Commençons par l’auteur de la trilogie de la vengeance, Park Chan-wook. Il s’affirme de plus en plus comme le Tarantino sud-coréen. L’esprit de ses productions renvoie clairement au metteur en scène de Kill Bill et Pulp Fiction. Ses films décalés – Je suis un cyborg ou Thirst – font état de sa griffe très singulière. Esthétiquement soignée, sa filmographie fait la part belle aux métaphores voilées et à une créativité visuelle débridée. Pour les cinéphiles sensibles à sa démarche, il fait figure de véritable institution. Comme lui, Bong Joon-ho, réalisateur et scénariste issu de la prestigieuse KAFA, sait exploiter habilement différents filons. Passant du thriller noir (Memories of Murder) au film fantastique (The Host), il développe des œuvres de grande qualité, souvent agrémentées d’un humour feutré qui ne parasite jamais le récit. Il fait indéniablement partie des meilleurs techniciens du pays et apprécie porter un regard ironique sur le monde. Depuis les 13 millions de spectateurs de The Host, il jouit d’une énorme popularité en Corée, tout en conservant un point de vue d’auteur, comme en témoigne le poignant Mother, où il s’attache à travailler sur la figure de la mère. Moins médiatique, mais tout aussi efficace, Lee Chang-dong multiplie les réussites : après Oasis et Secret Sunshine, le réalisateur de Peppermint Candy a mis en scène le superbe Poetry, un drame social bouleversant. Ancien romancier, proche de l’opposant historique Kim Dae-jung, il a été ministre de la Culture durant quelques mois. Revenant à ses amours cinématographiques, il remporte ensuite plusieurs prix à Cannes.

 

Dans un registre différent, on trouve Hong Sang-soo, qui se distingue par un style bien identifié. Ses personnages, ancrés dans la réalité, subissent des trahisons diverses, évoluent dans des univers guidés par l’amour, la haine ou la honte. Observateur avisé de la société sud-coréenne, le cinéaste dépeint des situations issues de la vie quotidienne, vécues par des individus souvent teintés d’absurdité et friands du spiritueux local, le soju. Matins calmes à Séoul pourrait symboliser sa filmographie : on y retrouve sa patte artistique et ses principaux ingrédients filmiques. Alors que Hong Sang-soo revisite la vie des Coréens, Im Sang-soo – encore un ancien élève de la KAFA – s’adonne quant à lui aux œuvres historiques. Cet ancien assistant d’Im Kwon-taek réalise ainsi The President’s Last Bang ou encore Le Vieux Jardin, reflet dramatique des manifestations de 1980 et de leurs conséquences indirectes, des contrecoups que subiront bon nombre de Coréens.

 

En réalité, dans un pays où les réalisateurs rayonnent davantage que les comédiens, l’industrie du cinéma regorge de talents plus ou moins connus. Pas étonnant dès lors que les œuvres nationales laminent la concurrence : hormis les États-Unis, les nations étrangères n’ont pas voix au chapitre. Au mieux, le Japon et la Chine récoltent quelques misérables parts de marché. Les Européens, eux, restent globalement inaudibles. Cela ne tient aucunement à une quelconque forme d’égocentrisme ou de patriotisme culturel. Le meilleur facteur explicatif pourrait d’ailleurs se nommer Kim Ki-duk, maître de l’image parfaitement autodidacte, enchaînant les prouesses visuelles et narratives, aidé en cela par ses talents de scénariste. Car, c’est un fait, la Corée salue le talent de ses créateurs méritants en investissant en masse les salles de cinéma. Ajoutez à cela la politique des screen quotas et vous obtiendrez la clef du succès des productions de la péninsule. À mes yeux, Kim Ki-duk figure en tout cas parmi les meilleurs réalisateurs du monde. Le dramatique et engagé Samaria, le bluffant Locataires ou encore le superbe Printemps, été, automne, hiver… et printemps constituent autant de films remarquablement mis en scène. En dépit d’une carrière inégale – The Coast Guard ou Bad Guy n’ont pas l’aura des œuvres précitées –, le public averti scrute avec curiosité chacun de ses projets. Et, parmi les techniciens les plus brillants du pays, on peut également compter l’incomparable Kim Jee-woon. Ses films ont secoué le microcosme de la cinéphilie à plus d’une reprise. Citons les violents, mais néanmoins jubilatoires, A Bittersweet Life et J’ai rencontré le Diable. L’horrifique Deux sœurs détourne quant à lui un conte populaire pour mieux servir ses intérêts narratifs.

 

Plus généralement, je reste très attentif au parcours du jeune Na Hong-jin, dont les deux premiers films, The Chaser et The Murderer, figurent parmi les morceaux de choix du cinéma sud-coréen. L’action s’y avère percutante et haletante. Quant à Hwang Dong-hyuk, il signe selon moi l’un des plus grands drames sud-coréens, le saisissant Silenced, qui retrace l’histoire (vraie) d’enfants abusés au sein d’une école pour élèves sourds. Photographie impeccable, atmosphère oppressante, couleurs travaillées, le résultat se révèle captivant. Mais la comédie n’est pas en reste : My Sassy Girl, de Kwak Jae-yong, mélange habilement l’absurde et le réel, dessinant avec ironie la naissance d’une histoire d’amour. Sa fausse préquelle, Windstruck, du même réalisateur, s’avère moins efficace, mais toutefois réussie. Ma femme est un gangster, de Lim Jin-gyu, et sa suite, signée Jeong Heung-sun, parviennent également à faire mouche en dépit de faiblesses certaines. Le douteux Finding Mr. Destiny, de Jang Yu-jung, rappelle les ratés de la comédie occidentale, sans pour autant entamer le crédit de la scène comique sud-coréenne. Dans un genre tout à fait différent, Kang Je-gyu propose un Frères de sang dont la densité thématique touche autant aux séquelles psychologiques des guerres qu’à leurs effets néfastes sur les liens humains. Il s’agit en outre d’une belle réflexion sur l’armée coréenne des années 1950. Le touchant Jiburo nous questionne quant à lui sur les attaches familiales et sur les conflits générationnels. Lee Jung-hyang déroule tranquillement son récit, imposant peu à peu ses enjeux. Enfin, il me faut également évoquer Champion, de Kwak Kyung-taek, l’histoire vraie d’un boxeur coréen ambitieux et adulé qui perdra la vie sur le ring. Le scénario met en exergue une carrière faite de sacrifices et d’illusions. Parmi les longs métrages à retenir, il y a également Fantasmes, de Jang Sun-woo, qui s’attache à observer les déviances sexuelles, ou Le Roi et le Clown, de Lee Jun-ik, œuvre inénarrable traitant de la Corée du 16ème siècle. Concernant les thrillers, Princess Aurora tire son épingle du jeu par une narration rythmée, animée par l’idée de vengeance – décidemment surexploitée par les cinéastes sud-coréens – et une image remarquable. Pang Eun-jin n’a rien à envier à Kim Hyeong-jun, qui signe No Mercy, l’histoire d’un médecin légiste participant à l’enquête visant à résoudre un meurtre et mis sous pression par le tueur en personne, qui tient sa fille en otage. On citera également le décalé Save the Green Planet !, de Jeong Jun-hwan, 2009 : Lost Memories, de Lee Si-myung, ou encore le conte horrifique Hansel et Gretel, de Yim Pil-sung, un autre grand technicien de l’image. Mais surtout, vous l’aurez compris, les médiocres Arahan, The Legend of Evil Lake, The Last Day, Duelist, Volcano High ou encore D-War ne doivent pas occulter l’immense richesse d’un cinéma encore méconnu par le grand public occidental.

 

Conclusion

 

Après l’essor économique amorcé sous Park Chung-hee, et tenant compte de la capacité de résilience de la Corée du Sud, notamment lors de la crise asiatique de 1997, Jim O’Neill verrait d’un bon œil l’intégration de la péninsule dans les BRICS – concept que l’économiste de Goldman Sachs a lui-même inventé. Nous n’y sommes pas encore, alors que l’on peut déjà consacrer le cinéma sud-coréen, l’un des plus prolifiques et audacieux du monde. Et s’il fallait réunir les émergents du septième art dans un même collectif, je parierais sur le leadership de la péninsule. Une sorte de Chine culturelle, en somme. Et, comme Pékin, Séoul pourrait un jour faire valoir son dynamisme et ses nombreux talents pour concurrencer la superpuissance américaine. Ce jour-là, « Hallyu Wood » détrônera peut-être Hollywood.

 

 

* Rappelons que ce soulèvement populaire, essentiellement syndical et étudiant, s’est soldé par des centaines de morts – les chiffres divergent fortement selon les sources. L’ambition initiale du mouvement consistait à dénoncer les excès du régime dictatorial de Chun Doo-hwan, mis en place après l’assassinat de Park Chung-hee en 1979, perpétré par Kim Chae-kyu, son ami de longue date, alors directeur du service central de renseignements (KCIA). Entre-temps, Choi Kyu-ha, ancien Premier ministre, prend très brièvement la tête du pays, avant d’être renversé par un coup d’état militaire.


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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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