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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 17:03

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Hunger (2008). Quand il décide de délaisser l’art contemporain pour se consacrer au cinéma, Steve McQueen se doute forcément que beaucoup l’attendront au tournant. Mais, à ceux-là, il adresse un pied de nez remarqué en entamant sa carrière de cinéaste sur les chapeaux de roues, faisant de Hunger, son premier essai, une œuvre hyper-maîtrisée, dotée de surcroît d’une beauté plastique à couper le souffle. Rappelez-vous : l’ovni Shame, sorti en 2011, faisait la part belle à la sexualité débridée et observait sans réserve les désirs incontrôlés. Hunger, bien qu’il s’inscrive dans un registre tout à fait différent, se révèle au moins aussi explosif, et encore davantage subversif. Dépeignant froidement les conditions de détention des prisonniers politiques de l’IRA, revenant sans ambages sur leurs revendications, Steve McQueen témoigne surtout de leur désarroi, par le biais de plans-séquences minutieusement calibrés, souvent filmés au moyen d’une caméra fixe. Porté par l’impeccable Michael Fassbender – un futur géant du septième art –, Hunger étudie l’expression des corps, leurs limites, leurs séquelles. C’est ainsi que la grève de la faim orchestrée par les détenus prend une ampleur dramatique presque insoutenable. Ce long métrage, malgré un caractère taiseux assumé, en dit long sur les combats politiques qui ont agité la Grande-Bretagne dans les années 1980. Techniquement époustouflant, il se démarque par une photographie somptueuse, un cadrage millimétré et des séquences relevant sans conteste du travail d’orfèvre. Un coup de maître à la fois éprouvant et stimulant, qui place définitivement Steve McQueen parmi les grands espoirs du cinéma, aux côtés des excellents Jeff Nichols, Ben Affleck, Andrew Dominik ou encore Derek Cianfrance. (9/10)

 

Le Moins : Die Hard : Belle journée pour mourir (2013). Si la saga Die Hard a dans un premier temps révolutionné le film d’action, elle a fini par sombrer dans le n’importe quoi le plus absolu. En cela, elle se montre révélatrice de la fumisterie de toutes ces suites hollywoodiennes « bankables » totalement dépourvues d’idées porteuses. Le dernier volet en date, réalisé par le très rentre-dedans John Moore, laissait franchement présager le pire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il tient toutes ses promesses. D’une médiocrité comparable à celle d’un Max Payne – du même cinéaste ! –, il met l’humour à la diète, comme pour signifier qu’il se prend au sérieux, ce que tout spectateur doté d’une once de raison considérera en toute logique comme de la pure folie. Le vieillissant Bruce Willis, peu convaincant, doit composer avec un scénario creux où les incohérences pullulent, une sorte de florilège des intrigues les plus pathétiques jamais portées au cinéma. Ni son overdose de cascades gratuites, ni ses effets spéciaux numériques bas de gamme, pas plus que sa photographie bleuette indigeste, ne sauveront ce lamentable Die Hard de la déroute. De cette vulgaire série B bodybuildée, il ne restera finalement qu’une surabondance de clichés, un sentimentalisme triomphant et une dose éléphantesque d’inintelligence. (2/10)

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 08:12

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988). Quand le fantaisiste Robert Zemeckis (la saga Retour vers le futur, Flight, Forrest Gump) décide de mélanger prises de vue réelles et cinéma d’animation, cela donne l’inénarrable Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, une œuvre à la fois inclassable et pourtant résolument familière. Au programme : le monde enchanté des « toons », contraint de se frotter à celui des hommes, souvent malicieux et hypocrite. D’une qualité technique irréprochable, ce film survitaminé multiplie les trouvailles visuelles, ne se montre jamais avare de gags et parvient avec maestria à fédérer les générations. Refusant de sacrifier les traits d’esprit sur l’autel du burlesque, il s’attelle tant au fond qu’à la forme. Et si la recette de ce mets raffiné est largement connue – un univers habilement construit, tant crédible que jubilatoire –, peu de cinéastes se révèlent capables de cuisiner les images si brillamment. (8/10)

 

Le Moins : Délire Express (2008). Et si la comédie américaine se résumait désormais à lui ?  La question ne semble pas tout à fait hors de propos. D’autant plus que le très prolifique Judd Apatow – réalisateur, producteur et scénariste – accumule les succès avec une précision d’horloger. Mieux : le Frat Pack de Ben Stiller, Will Ferrell et Steve Carell ne demande qu’à lui emboîter le pas, tandis que des cinéastes comme Nicholas Stoller, Adam McKay ou Greg Mottola paraissent entièrement acquis à sa cause. Du coup, son illustre écurie ne cesse d’accueillir de nouveaux poulains. Et certains vont jusqu’à évoquer une certaine filiation avec… Woody Allen. Pourtant, l’omniprésent Apatow présente une filmographie parfaitement inégale, qui s’élève rarement à la hauteur d’un Edgar Wright (Shaun of the Dead, Scott Pilgrim) ou d’un Wes Anderson (Moonrise Kingdom, Fantastic Mr. Fox). Délire Express, une parodie de film d’action signée David Gordon Green, ne déroge pas à la règle. Manquant clairement de génie – malgré les dialogues bien ciselés de Seth Rogen et Evan Goldberg –, le film se contente de poncifs et entend endosser des habits bien trop larges pour lui. Fragile buddy movie, trop superficielle, cette production « apatowienne » a beau carburer à la marijuana, elle oublie de se défoncer et se contente de paresseux écrans de fumée. Une comédie tant hallucinée que confuse. Vite vu, vite oublié. (6/10)


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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 08:09

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Et cette semaine…

 

Le Plus : Happiness Therapy (2012). Quand l’amour est porté au cinéma, cela donne souvent lieu à des œuvres à l’eau de rose, aux glissements convenus ou au pathos indigeste. C’est donc en toute logique que le public sourcille quelque peu lorsque David O. Russell décide d’embrasser le genre, toujours plus casse-gueule que réellement enthousiasmant. Mais le réalisateur des implacables Fighter et Les Rois du désert ne se fourvoie pas. Au contraire. Galvanisé par un casting indiscutable – l’oscarisée Jennifer Lawrence et le trop rare Bradley Cooper –, Happiness Therapy se distingue nettement de ses pairs, se singularisant surtout par son cadre franchement saugrenu et ses traits d’humour habilement distillés. C’est ainsi que l’on braque l’objectif sur deux personnages parfaitement névrosés, injustement détraqués par les épreuves qu’ils traversent, mais qui, étonnamment, se bonifient mutuellement. Lancés dans une sorte d’apprentissage émotionnel, celui de la stabilité et du plaisir, ils vont progressivement regoûter à la vie. Avec subtilité, le long métrage parvient à échapper aux écueils de la comédie sentimentale : il diversifie les thématiques rencontrées – le décès, l’adultère, la famille, l’amour, la maladie, les préjugés – et refuse toute facilité narrative. Bénéficiant d’une solide direction d’acteurs – la renaissance de Robert De Niro en atteste largement –, Happiness Therapy se révèle en outre rythmé, amusant et adroitement photographié. On regrettera cependant que cette mécanique bien huilée, jamais lacrymale, dérape légèrement au dernier virage, épousant une conclusion par trop attendue. (8/10)

 

Le Moins : Lunes de fiel (1992). Aucun cinéphile ne peut l’ignorer : l’intérêt de Roman Polanski pour la gent féminine et les relations de couple s’est imposé au fil des années comme une évidence. Mais là où il excellait avec des réalisations comme Tess ou Le Couteau dans l’eau, il se prend ici clairement les pieds dans le tapis qualitatif. Déroulant un récit cyclothymique à double lecture, le cinéaste franco-polonais pose son regard – névrosé ? – sur la perversité, la jalousie, la manipulation ou encore la folie. Au travers de quatre personnages animés par des désirs incontrôlables, il se plaît à bousculer les conventions pour mieux inscrire son œuvre dans le cadre tragique des relations toxiques, au mieux hautement destructrices. Mais son Lunes de fiel, grossièrement photographié, aligne les fautes de rythme et présente quelques longueurs superflues. Et, encore plus fâcheux, il souffre considérablement de ses excès, comme anesthésié par ses propres outrances scénaristiques. C’est ainsi que les dialoguistes s’adonnent aux pires caricatures et que, faute de subtilité, l’insolite Polanski verse parfois dans un érotisme soft de mauvais goût. Le verdict est sans appel : tout juste à la hauteur d’un téléfilm ambitieux. (5/10)


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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 11:08

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Et cette semaine…

 

Le Plus : A History of Violence (2005). Maître à penser des estimés Scanners et La Mouche, le touche-à-tout David Cronenberg nous gratifie ici d’un énième tour de force. Au menu : apparences trompeuses, sentiments réprimés et crédulité de l’Amérique profonde. Et si le récit peut paraître par trop linéaire, c’est pour mieux enfermer le public dans l’entonnoir – jubilatoire – de la violence et de la dualité humaine. Aidé en cela par un script de qualité, le ténébreux réalisateur canadien s’attaque, à travers l’histoire d’un gangster repenti, aux thèmes du passé, qui finit toujours par nous rattraper, et du cocon familial, que l’on cherche à préserver à tout prix. Inclassable, lorgnant parfois le body count, A History of Violence peut en outre capitaliser sur un Viggo Mortensen des grands jours. Une certitude : on a rarement revisité la société américaine (ses héros, ses médias, ses valeurs) avec tant d’adresse. (9/10)

 

Le Moins : Gangster Squad (2013). Pour peu, le dernier film de Ruben Fleischer (à qui l’on doit notamment Zombieland) nous ferait presque penser à ces jeunes filles à la plastique parfaite, mais totalement dénuées d’intérêt. On tombe immédiatement amoureux de l’emballage, mais l’on prend ses jambes à son cou une fois la coquille vide démasquée. Avec son casting de rêve, son scénario gribouillé sur un coin de table et sa réalisation sans inspiration, Gangster Squad supporte en effet sans mal la comparaison. Les plus optimistes affirmeront sans doute que la photographie, la distribution et les nombreux traits d’humour suffisent à sauver les meubles. Admettons. Mais l’on nous promettait un imparable film noir, où des policiers incorruptibles traqueraient avec bravoure des mafieux sans pitié. Une œuvre salvatrice à inscrire d’urgence au panthéon du genre. Un peu médusés, on découvre finalement une sorte de Parrain du pauvre, un (trop) long métrage peu original, très bavard, désespérément convenu et parfois même involontairement parodique. Alors, forcément, la déception est au rendez-vous. (6/10)


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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 22:06

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Zero Dark Thirty (2012). Kathryn Bigelow, cinéaste déjà aux commandes de l’explosif Démineurs, met cette fois en scène la traque d’Oussama Ben Laden. Percutant, exhaustif, hyper-documenté et porté par l’excellente Jessica Chastain, Zero Dark Thirty s’offre en plus le luxe de multiplier les scènes haletantes et d’arborer un réalisme troublant. Un thriller politique parfois amoral, mais toujours captivant. (8/10)

 

Le Moins : Paperboy (2012). Malgré son casting bodybuildé, Paperboy transpire la fébrilité. Comme égaré dans la Floride des années 1960, Lee Daniels propose un polar au mieux insignifiant. Pis encore : à force de maladresse et de prétention, il échoue sur toute la ligne. Présenté comme impertinent, voire carrément corrosif, ce long métrage peu inspiré confond en réalité anticonformisme et vulgarité gratuite. Nicole Kidman, méconnaissable, se donne beaucoup de mal pour pas grand-chose. Dommage. (5/10)

 

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 11:22

Rares sont les cinéastes qui peuvent se targuer d’avoir marqué à tout jamais l’histoire du septième art. Au même titre qu’Orson Welles, Stanley Kubrick ou Sergio Leone, Alfred Hitchcock fait incontestablement partie de cette caste tant convoitée. Trois décennies après sa disparition, Sacha Gervasi lui rend un hommage légitime dans le bien nommé Hitchcock. Un biopic qui ne se montre cependant jamais à la hauteur de son sujet.

 

Le film biographique est un sous-genre qui possède ses propres références, nombreuses et hétéroclites. Les cinéphiles citeraient volontiers Milos Forman (Amadeus), Tim Burton (Ed Wood), Oliver Stone (JFK) ou encore Kevin Macdonald (Le Dernier roi d’Écosse). Une liste tout sauf exhaustive. Aujourd’hui, c’est le Britannique Sacha Gervasi qui vient leur emboîter le pas, dressant sans ambages le portrait d’Alfred Hitchcock, un monument du septième art. Mais la filiation s’arrête toutefois là : on ne décèlera pas chez l’ancien scénariste de Steven Spielberg le génie de ses illustres prédécesseurs. La teneur de son biopic rappellerait plutôt le My Week with Marilyn de Simon Curtis. Une livraison mineure, mais pas dénuée d’intérêt.

 

L’histoire de Hitchcock trouve ses racines dans la genèse de Psychose, un projet scabreux qui deviendra l’une des pièces maîtresses de son créateur. On y découvre un cinéaste quelque peu essoufflé, en mal d’inspiration et vaguement abandonné par la Paramount, qui refuse de s’impliquer dans ce qu’elle considère comme un nouveau caprice hitchcockien. Se résignant finalement à engager des fonds personnels, le Britannique décide de prendre la réalisation du film à bras-le-corps.

 

Adaptation d’un roman de Stephen Rebello, Alfred Hitchcock and the Making of Psycho, l’œuvre de Sacha Gervasi ne se contente pas de conter l’envers du décor, la face cachée du Landerneau hollywoodien. Elle lève en plus le voile sur la vie sentimentale du réalisateur, ingrat envers son épouse, Alma Reville, et irrépressiblement attiré par ses jeunes comédiennes. Hitchcock revient d’ailleurs, plus généralement, sur les relations complexes qu’entretenait le maître du suspense avec la gent féminine, qu’il accusait sans scrupules de fourberie et d’infidélité.

 

Un staff chevronné

 

Pour incarner avec brio le névrosé Hitch, il fallait un habitué, un spécimen déjà rompu à l’exercice. C’est là qu’Anthony Hopkins entre en piste. Après de longues et fastidieuses recherches, il nous gratifie d’un travail d’orfèvre, faisant valoir un mimétisme pour le moins troublant. Des intonations à la gestuelle, il habite littéralement son personnage, transfiguré de surcroît par un physique de circonstance. Si les prothèses et le maquillage entravent quelque peu la libre expression de son talent brut, sa prestation n’en reste pas moins remarquable. Mieux encore : pour accompagner le commandant Hopkins, Sacha Gervasi peut compter sur un solide trio féminin, composé des inégales Jessica Biel, Scarlett Johansson et Helen Mirren. Mention spéciale pour cette dernière, qui campe avec maestria une femme abîmée par le succès – et les excès – de son mari.

 

L’équipe technique n’est pas en reste. On y retrouve notamment un chef opérateur adulé par la profession, Jeff Cronenweth, et le compositeur attitré de Tim Burton, Danny Elfman. Le premier travaille régulièrement avec David Fincher – excusez du peu –, tandis que le second a manifesté toute l’étendue de son talent de Pee-Wee’s Big Adventure (1985) à Frankenweenie (2012) – une omniprésence très précieuse à l’œuvre burtonienne. Quid du scénario ?  C’est John J. McLaughlin, auteur de Black Swan et de la série Carnivàle, qui s’y colle. S’il ne suscitera certainement pas une vague d’enthousiasme, il s’agit néanmoins d’un gage de sérieux.

 

L’ambition et la paresse

 

Très attendu, l’ambitieux Hitchcock a tout du pétard mouillé. Malgré un encadrement technique de premier choix, il peine à émerger et se fourvoie à plus d’une reprise. Orphelin de scènes mémorables, il ne parvient jamais vraiment à décoller, se traînant trop souvent dans l’ornière d’une superficialité coupable. Pourtant, ce double récit – la genèse de Psychose et le couple Hitchcock-Reville – avait largement de quoi interpeller le public. Il s’agissait sans conteste d’une matière première abondante et, surtout, fascinante. Mais était-il seulement possible de la transposer dans un long métrage dépassant à peine les 90 minutes ?

 

Si les coulisses du cinéma bénéficient d’un traitement soigné, les séquences plus intimistes viennent régulièrement parasiter la narration. De toute évidence, Sacha Gervasi peine à trouver le juste équilibre entre ses deux terrains de jeu. C’est d’autant plus regrettable que le scénario fait très justement la part belle au rôle prépondérant tenu par Alma, capable de réécrire des scripts et de monter des films, mais surtout de réguler la folie créatrice d’Hitch, de la baliser, de lui conférer un sens et une voix. En revanche, là où le réalisateur tape dans le mille, c’est dans le développement d’un portrait au mieux nuancé : il ne verse jamais dans l’hagiographie béate, se moquant de l’angélisme partisan comme de sa première communion. C’est ainsi qu’il couronne le maître du suspense dans une scène et le taxe de boulimie et d’alcoolisme dans une autre, sans négliger non plus sa jalousie maladive et sa misogynie à peine feutrée.

 

Hitchcock possède de réelles qualités : des dialogues bien ficelés, des traits d’humour qui bonifient le récit, un montage efficace ou encore une photographie sur laquelle il y a peu à redire. Même s’il se contente souvent d’effleurer les thématiques abordées, il compile néanmoins une somme d’informations non négligeable. Sa paresse se révèle en revanche bien trop évidente pour être pardonnée : peu de trouvailles visuelles, une narration trop lisse et académique, des personnages secondaires sacrifiés, un cinéma de suggestion qui oublie de creuser la psychologie de son héros – ou le fait au moyen d’hallucinations grotesques. Tout cela vient contrecarrer les ambitions – démesurées ? – de Sacha Gervasi, sans pour autant couler le film, honnête du début à la fin.

 

Certains affirmeront, sans doute avec raison, qu’un réalisateur plus aguerri aurait mieux appréhendé le projet. On pense aux très hitchcockiens Roman Polanski, David Fincher ou Brian De Palma. Mais cela reviendrait à taire l’essentiel : le meilleur ambassadeur d’Alfred Hitchcock restera à jamais son cinéma, une vénérable institution saluée par tous les amateurs du genre.

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 17:09

Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : tout voyageur qui se respecte se doit d’apprécier le cinéma à sa juste valeur. Parce qu’il se conjugue à tous les temps, et dans toutes les langues, le septième art se pose en témoin privilégié d’un monde en évolution constante. Au meilleur de sa forme, il peut s’emparer de tout sujet, aussi complexe soit-il, le décliner à l’infini et en faire un concentré d’émotions. Avec, en prime, une minutie d’orfèvre et une ingéniosité désarmante. Paré de toutes les vertus visuelles, il narre alors des tranches de vie fascinantes, revisite l’Histoire, explore des horizons inconnus. Ou se contente, plus simplement, de soumettre le genre humain au scalpel des chirurgiens de l’image.

 

Tout cinéphile peut parcourir le monde sans quitter son canapé, aux frais de la princesse – cinématographique s’entend. J’en ai moi-même fait l’expérience. C’est ainsi que j’ai découvert le drôle de quotidien des chômeurs turcs, solitaire et franchement déprimant (Uzak, Nuri Bilge Ceylan). Plus réjouissant : ce voyage complètement barré de trois jeunes handicapés belges à la recherche d’une première expérience sexuelle en Espagne (Hasta la Vista, Geoffrey Enthoven). J’ai également suivi, avec gravité cette fois, le parcours de deux frères japonais injustement séparés sur décision de leurs parents, dont le couple bat sérieusement de l’aile (I Wish, Hirokazu Kore-eda). Au programme : rêves et désillusions d’enfants, avec l’éclatement familial pour toile de fond. Mêmes contrées, enjeux différents, le cinéma dresse avec humour le portrait d’une société nippone qui a élevé la mort au rang de tabou absolu (Departures, Yojiro Takita).

 

Bien décidé à explorer l’Asie, je prolonge la séance. Parmi les dizaines de longs métrages sud-coréens que j’ai pu visionner, l’un m’a mené au cœur d’un scandale au mieux atroce. Silenced, de Hwang Dong-hyuk, revient sur la mécanique perverse, particulièrement bien huilée, qui a permis au personnel d’une école pour sourds d’abuser de ses élèves. Tiré d’un fait divers réel, le film met en lumière les effets de groupe les plus dramatiques, déculpabilisation exacerbée et sentiments d’impunité en tête. Le périple continue : direction la Malaisie et, plus précisément, sa capitale, Kuala Lumpur. I Don’t Want to Sleep Alone, de Tsai Ming-liang, présente la face cachée de la ville, aidé en cela par des histoires à la fois anodines et dévastatrices. Caméra fixe, cadrage millimétré, rythme alangui : une absence de fioritures qui laisse au spectateur le temps de savourer chaque plan, tant dans sa composition que dans son esprit. Enfin, comment évoquer l’Asie sans s’intéresser à la Chine ?  Désormais, son histoire m’est plus familière, et surtout les drames inhérents à l’impérialisme japonais, à l’instar du massacre de Nankin, habilement – et froidement – mis en scène dans City of Life and Death, de Chuan Lu.

 

Plus près de chez nous : le Proche-Orient. On peut saisir toute sa détresse en quelques œuvres. Ainsi, Les Citronniers, de l’Israélien Eran Riklis, évoque sans ambages l’absurdité d’un conflit interminable, où des parcelles de terre l’emportent sur les relations humaines. Toujours en alerte, Beyrouth voit son image s’écorner sous l’influence des luttes confessionnelles et d’une société fracturée (Et maintenant on va où ?, Nadine Labaki). Un peu plus loin se trouve l’Iran, une nation fermement étouffée par des clivages saillants et par le poids de ses traditions, qui entravent l’émancipation des femmes ou l’égalité des classes sociales (Une séparation, Asghar Farhadi).

 

L’Europe n’est pas en reste. Le cinéma espagnol m’a permis de grimper l’échelle des déviances humaines, les frontières de l’acceptable se révélant dès lors bien floues (La piel que habito, Pedro Almodóvar). J’ai également pu observer la misère et la détresse des oubliés du palais de Westminster, le cœur du pouvoir britannique. Il était alors question d’une jeunesse désœuvrée, d’une immigration exploitable à souhait et vivant dans la précarité, de familles désunies ou encore de destins émiettés (La Part des Anges, It’s a Free World et Sweet Sixteen, Ken Loach). De la Suède, ce sont notamment la jeune délinquance et les préjugés (Play, Ruben Östlund) ou l’acceptation de son homosexualité (Fucking Åmål, Lukas Moodysson) que je découvre avec curiosité. Une vision du pays qui tranche nettement avec celle véhiculée par la presse francophone européenne – bien qu’elle soit tout aussi légitime et pertinente. Pas loin de là, Joachim Trier, ambassadeur de choix de l’industrie norvégienne, revient dans Oslo, 31 août sur les difficultés propres à la réinsertion sociale des anciens drogués. Une œuvre bouleversante qui n’a rien à envier aux piliers du septième art. Plus au Sud, Nanni Moretti et Roberto Benigni redéfinissent l’Italie, offrant aux spectateurs des filmographies à la densité pour le moins remarquable. Avant eux, des Giovanni Pastrone (l’inventeur du travelling, maître du cinéma muet), Vittorio De Sica (Le Voleur de bicyclette, œuvre sociale emblématique) ou encore Roberto Rossellini (Rome, ville ouverte, pierre angulaire du néoréalisme italien) ont marqué l’industrie du film de leur empreinte, désormais légendaire.

 

Enfin, aux côtés de Hollywood, dont on ne compte plus les grands talents, l’Amérique du Nord brille également par ses scènes canadienne et mexicaine. Avec Starbuck, Ken Scott nous questionne quant à la paternité. Philippe Falardeau livre quant à lui un éclairage original sur le Québec, notamment avec un mockumentary très inspiré portant sur le chômage, La Moitié gauche du frigo. Monsieur Lazhar ou Congorama figurent aussi parmi ses morceaux de choix. Denis Villeneuve préfère en revanche explorer le monde avec l’imparable Incendies, dépeignant à mots couverts les drames qui secouent le Liban. Car, si les images s’avèrent éloquentes, le pays n’est jamais clairement identifié. Luis Estrada nous emmène quant à lui, avec El Infierno, au cœur de la pègre mexicaine, où les gangs et les narcotrafiquants ont pignon sur rue. Le portrait désenchanté d’un pays en proie à quelques vieux démons tenaces.

 

Un peu plus bas : l’Argentine. Sur un ton professoral, Fernando E. Solanas m’a expliqué toutes les subtilités d’un hold-up savamment orchestré, qui a occasionné le dépouillement, intégral et amoral, de l’État argentin (l’instructif Mémoire d’un saccage). Le quotidien des religieux dans les bidonvilles ne m’a pas semblé beaucoup plus heureux : les criminels et la pauvreté y gangrènent chaque espace (Elefante blanco, du génial Pablo Trapero). Finalement, seul un jeune vagabond apportant à un bébé tout l’amour dont il a besoin fera émerger une lueur d’espoir forcément salutaire (El Cielito, Maria Victoria Menis). Enfin, d’Australie et d’Afrique du Sud, j’ai gardé les souvenirs respectifs d’une famille déjantée empêtrée dans la jungle urbaine (Animal Kingdom, David Michôd) et des townships où le désespoir guette à chaque instant (Mon nom est Tsotsi, Gavin Hood).

 

Alors, osons cette interrogation pas tout à fait hors de propos : et si le cinéma, globe-trotter par nature, se posait en concurrent direct de Ryanair ?  Michael O’Leary en tremble déjà.


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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Cinéma
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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 14:29

Ambassadeur incontestable du cinéma argentin, Pablo Trapero revient sur le devant de la scène avec un drame social alarmant, Elefante blanco. Posant son regard sur les bidonvilles de Buenos Aires, le cinéaste n’y va pas par quatre chemins : il dépeint froidement le quotidien des quartiers désœuvrés, où la corruption, la violence et la pauvreté rivalisent de cruauté. Un appel à la raison, chirurgical.

 

À l’instar de la Corée du Sud, l’Argentine fait partie de ces nations qui se posent désormais comme les nouveaux moteurs du septième art. Les cinéphiles se souviendront sans doute que Juan José Campanella a remporté l’Oscar du meilleur film étranger en 2010, avec l’excellent thriller policier Dans ses yeux. Et que, l’année suivante, Pablo Giorgelli se faisait un nom avec un road movie délicieusement taiseux, Les Acacias, glanant d’ailleurs au passage bon nombre de récompenses. Ils n’auront pas plus oublié le travail de Carlos Sorin (Historias minimas) ou de Maria Victoria Menis (El cielito), deux réalisateurs méconnus, qui alimentent pourtant avec talent le surprenant registre des drames sociaux argentins. À cette aune, mépriser l’influence de cette industrie florissante reviendrait au mieux à porter des œillères.

 

Elefante blanco signe le retour en force d’un autre géant du cinéma argentin : Pablo Trapero, le metteur en scène des monuments que sont Leonera et Carancho. Entouré – une nouvelle fois – de Ricardo Darin, véritable star nationale, et de Jérémie Renier, le cinéaste bénéficie indéniablement d’un casting de premier plan, apte à porter son long métrage là où il le souhaite.

 

Au cœur des bidonvilles

 

Pablo Trapero plante sans détour son récit au centre des bidonvilles argentins, y filmant tant la misère, la brutalité et la corruption que la guerre insatiable des gangs. Il dresse le portrait de deux prêtres tiers-mondistes, n’hésitant par ailleurs jamais à heurter leur bienveillance au désespoir ambiant. Car Elefante blanco se sert de ses personnages comme d’un canal vers les abysses humains, où la gangrène prend tour à tour le visage des narcotrafiquants, des policiers ou des politiques, et se confond souvent avec les plus simples sentiments primaires – la haine, la peur ou la détresse.

 

En focalisant son attention sur ceux qui s’attachent à préserver le tissu social au sein des quartiers déshérités, Elefante blanco laisse entrevoir, par ricochet, le découragement, le désenchantement et l’absence de perspectives qui poussent les hommes à étouffer toute lueur d’espoir dans l’œuf. Et Trapero va même plus loin : il laisse crier la foule comme un seul homme, effaçant ainsi les individualités pour mieux amalgamer les sentiments, renforçant l’idée d’une désillusion générale, personnifiée par des émeutiers sous l’emprise de leur toute-puissante colère.

 

La voix du cœur

 

Elefante blanco nous raconte surtout la plus belle des histoires d’amour, celle entre un homme, Pablo Trapero, et son pays, l’Argentine. C’est la raison pour laquelle chaque image sonne comme un cri du cœur. Mis en exergue par une maîtrise technique implacable – notamment un travail d’orfèvre sur la lumière –, les plans se révèlent au moins aussi percutants que le propos. Si l’on regrettera quelques longueurs et un surplus de pathos, on ne peut néanmoins pas faire la fine bouche : Elefante blanco questionne avec pertinence les hommes, leurs convictions, leurs rêves et leurs limites, avec le désespoir pour seul cadre de vie.


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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 19:34

Je peux déterminer avec précision les origines de mon intérêt pour la culture sud-coréenne. C’est Pascal Dayez-Burgeon, par ses écrits, qui m’a véritablement initié à elle. Cet ancien diplomate, par ailleurs agrégé d’histoire, est un familier de la péninsule : il y a été en poste de 2001 à 2006. Dans Les Coréens, il dépeint avec talent une nation dynamique, créative, sensible à la préservation des liens familiaux, attachée aux valeurs du travail et de l’apprentissage. Il y évoque un développement fulgurant, une technologie en progression constante et des villes ultramodernes – Séoul étant en outre l’une des mégapoles les plus peuplées du monde. Pourtant, rien ne prédestinait le pays à l’essor économique qu’il connaît depuis les années 1980. Ravagé par la guerre, menacé par la famine, étouffé par un pouvoir autoritaire, il a longtemps fait partie des miséreux de ce monde. Mais, en optant pour la transition démocratique, à partir de 1987, et le libéralisme, il s’est structurellement réformé, trustant même désormais les premières places de tous les classements internationaux. Un pied de nez à l’Histoire. Et l’insolente réussite des chaebols, ces géants nationaux parmi lesquels LG, Samsung ou Hyundai se distinguent, témoigne d’un savoir-faire indéniable et d’une volonté farouche d’aller de l’avant. Dans nos économies mondialisées hautement concurrentielles, Séoul, toujours redoutable, aspire à se tailler la part du lion. Et semble s’en approcher.

 

Si mon intérêt pour l’art coréen, et le cinéma plus particulièrement, peut s’apparenter à une passion tardive, j’ai par contre toujours été fasciné par l’histoire de la péninsule. Les rapports orageux qu’entretiennent le Nord et le Sud, séparés par la frontière la plus militarisée du monde, font depuis plusieurs décennies partie des grands enjeux géopolitiques. La dictature communiste dynastique du Nord tranche nettement avec le régime adopté par son voisin du Sud, ouvert et bouillonnant d’idées. Par ailleurs, la colonisation japonaise au début du XXe siècle s’est révélée lourde de conséquences : elle nourrit encore aujourd’hui une rancœur féroce des colonisés envers leurs anciens bourreaux. Les crises entourant les îles Dokdo, que Japonais et Sud-Coréens se disputent inlassablement, ou les polémiques au sujet des « femmes de réconfort » en témoignent largement. Enfin, la guerre de Corée (1950-1953) a dramatiquement mis en exergue les jeux d’influence qui opposaient le monde libre et le bloc communiste durant la Guerre froide. Elle a surtout eu des répercussions colossales sur l’évolution économique, démographique et diplomatique des deux jeunes nations coréennes.

 

Hallyu : quand la culture sud-coréenne crée l’engouement

 

En Corée, les auteurs Ko Un et Hwang Sok-yong sont, à juste titre, considérés comme des héros nationaux. Et leur faible rayonnement mondial indigne bon nombre de leurs compatriotes. Si certains veulent y voir le signe d’une nation complexée, cela résulte plus probablement d’une insatiable volonté de briller à l’étranger.

 

En réalité, les artistes sud-coréens sont loin de faire pâle figure face aux standards internationaux. Partout, le public découvre avec délectation leur travail, singulier, prolifique, souvent outrancier, parfois grave. Et l’industrie cinématographique nationale pourrait parfaitement symboliser ce nouvel engouement. Quantitativement dominée par Bollywood (Inde) ou Nollywood (Nigéria), la péninsule se trouve en revanche régulièrement au coude à coude avec Hollywood en ce qui concerne la qualité des œuvres produites. N’ayant plus rien à envier aux Européens, la Corée du Sud se hisse désormais au niveau du Japon, de la Chine ou de l’Indonésie, les leaders asiatiques du secteur. Et accroît, en conséquence, son influence culturelle en Extrême-Orient. Mais pas seulement, puisque ses réalisateurs accumulent les récompenses dans les grands festivals et élargissent progressivement leur public. Ainsi, une chose paraît certaine : la hallyu – la vague culturelle sud-coréenne – n’a pas fini de faire parler d’elle.

 

Pour contourner la censure : la créativité

 

En 2003, alors que le public occidental se familiarise chaque jour un peu plus avec le cinéma sud-coréen, Old Boy tient le haut du pavé. L’œuvre de Park Chan-wook renvoie en filigrane aux pires années de la dictature militaire. Par l’isolement forcé de son personnage principal, le réalisateur évoque indirectement l’époque où la péninsule était coupée du monde, une période noire s’étendant du début des années 1960 à la fin de la décennie 1980. Une métaphore à peine voilée du régime établi par le général Park Chung-hee.

 

Avec ce pouvoir autoritaire nouvellement installé, se révélant parfois presque paranoïaque, les cinéastes sud-coréens subissent de plein fouet une censure implacable. Encouragés par le gouvernement pour leur influence sur la société, les films de propagande ont alors pignon sur rue. Et les réalisateurs peinent à traiter les sujets considérés comme sensibles par les autorités ; ils doivent par conséquent se contenter de thèmes « officiellement acceptables ». L’anticommunisme, le rejet de la Corée du Nord ou encore l’apologie de la dictature de Park Chung-hee se trouvent sous le feu des projecteurs. Lee Man-hee, grand cinéaste des années 1960, sera même arrêté pour avoir offert au public des soldats du Nord un peu trop humains.

 

Mais, en dépit de ces considérations politiques, les cinéastes sud-coréens parviendront à contourner les obstacles et créer des œuvres fortes. Car la censure décuple paradoxalement leur créativité : ils doivent faire preuve d’ingéniosité afin de passer outre les consignes draconiennes d’un régime souvent aux abois, qui cherche à définir précisément les thématiques abordées et à calibrer strictement les messages véhiculés. Le film Iodo (1977), de Kim Ki-young, peut en témoigner. Alors que le pouvoir militaire amorce une industrialisation forcée du pays, Kim Ki-young inverse la tendance : il décide de porter son regard sur une île peuplée exclusivement de femmes, dont le quotidien dépend essentiellement de pratiques ancestrales. Traditions contre modernité. Quant à Night Journey (1977), drame érotique sans scènes de nu, il fait partie de ces films subversifs échappant à la vigilance des censeurs. Kim Soo-yong y met en scène une employée de banque vivant avec son patron. Le couple doit taire son amour pour éviter les commérages, tandis que l’héroïne doute quant à ses choix d’avenir. L’évocation limpide d’une Corée frustrée, incertaine, meurtrie par un régime autoritaire.

 

La dictature se montrait sévère à propos des contenus à caractère sexuel. Elle pouvait également exercer des pressions au moment de l’écriture ou du montage de films jugés trop sombres ou simplement contraires à ses intérêts. Les scènes coupées, les dialogues amputés et les séquences remodelées étaient alors monnaie courante. L’industrie cinématographique, que le pouvoir voulait à tout prix bâillonner, devait avant tout servir à soigner l’image de la péninsule. Pour éluder cette censure omniprésente, chaque cinéaste disposait de méthodes bien spécifiques. Yu Hyun-mok, qui réalisait essentiellement des films pour les autorités, allait au-delà des consignes officielles en introduisant par exemple des Nord-Coréens « humanisés ». Rainy Days, son long métrage sorti en 1979, le prouve amplement. S’intéressant à la guerre de Corée, le film se clôture par la réconciliation symbolique d’une famille divisée – grâce aux femmes. Régulièrement mises en scène dans les fictions de l’époque, ces dernières font souvent l’objet d’un traitement privilégié, permettant une critique indirecte du gouvernement. Ainsi, leurs sentiments reflètent l’état d’esprit d’une nation déprimée. Leurs doutes font écho à ceux de la société coréenne dans son ensemble.

 

Dans les faits, cette créativité, renforcée par la nécessité de combattre les nombreux tabous de la dictature, a contribué à l’émergence d’une élite nationale dans toutes les disciplines artistiques. Et la hallyu a progressivement pris le pas sur la culture américaine, pourtant prédominante depuis les années 1960.

 

La démocratie libère le cinéma sud-coréen

 

Il faudra attendre 1993 et la consécration de la démocratie pour que l’industrie cinématographique se libère de ses carcans. Cette année-là, Kim Young-sam décroche la présidence, succédant à Roh Tae-woo. Sous son mandat, la lutte anticorruption prend une ampleur considérable et l’on assiste à une tertiarisation soutenue de l’économie. Quant aux cinéastes, ils peuvent enfin se prévaloir d’une réelle indépendance artistique.

 

Les réalisateurs en profitent pour revenir sur les plaies encore béantes de la nation coréenne. Ils n’hésitent pas à aborder des sujets sensibles, trop longtemps passés sous silence. C’est ainsi que le très prolifique Im Kwon-taek, plus de cent films au compteur, critique l’occidentalisation brutale de la Corée dans La Chanteuse de pansori (1993). Dans Peppermint Candy (2000), Lee Chang-dong met quant à lui en scène la détresse d’un policier qui a réprimé les manifestations pro-démocratiques de Gwangju*. Un peu plus tard, Im Sang-soo propose The President’s Last Bang (2005), un drame politique narrant les dernières heures de Park Chung-hee. Le film provoquera une véritable polémique en Corée. Notons que bien d’autres œuvres engagées pourraient venir compléter le tableau.

 

Screen quotas, un moteur pour « Hallyu Wood »

 

Depuis 1993, la péninsule applique une politique volontariste pour encourager son industrie cinématographique : les screen quotas. Ceux-ci obligent dans un premier temps les salles de cinéma à projeter des œuvres nationales pendant au moins 146 jours par an. Favorisant les productions locales, les screen quotas ont néanmoins vu leur influence décroître depuis 2006 : suite à des accords commerciaux conclus avec les États-Unis, la Corée du Sud a diminué de moitié ses ambitions – pour finalement limiter les contraintes à 73 jours par an. Aux yeux de certains cinéastes, cette amputation drastique rend la mesure inopérante.

 

Quoi qu’il en soit, grâce aux screen quotas, la péninsule peut se targuer de posséder une industrie florissante, dynamique, exportant de plus en plus d’œuvres. Sans les effets salutaires de cette politique ambitieuse, nombre de films coréens n’auraient pas pu voir le jour, faute de financements. Car les quotas de diffusion réduisent les risques courus par les producteurs, puisqu’ils facilitent la rencontre entre l’œuvre et le public. Sans cela, les réalisateurs auraient sans doute dû réprimer leur audace et leur créativité pour se cantonner aux films « commerciaux », fédérateurs, voire consensuels, académiques et cousus de fil blanc.

 

La péninsule à l’assaut du monde ?

 

En étudiant le cinéma sud-coréen, je dois avouer avoir été frappé par le haut degré d’expertise des techniciens de l’image, chefs opérateurs en tête. La photographie des œuvres issues de la péninsule se révèle souvent irréprochable. Il y a là, indéniablement, un travail minutieux autour de la composition des plans, des effets visuels inhérents à la lumière et du cadrage.

 

D’autre part, la manière dont l’industrie cinématographique s’est réinventée me paraît pour le moins intéressante. Après avoir traversé de nombreuses crises, elle façonne ses propres codes, transgressant parfois ceux des autres, pour mieux se démarquer. Aujourd’hui, la Corée du Sud regorge de réalisateurs clairement identifiables, suscitant l’enthousiasme du public dans les grands festivals. Si l’on s’en tient à la seule cinéphilie, elle semble prendre le dessus sur le Japon et la Chine.

 

Depuis l’avènement de la démocratie, la production de films explose littéralement. En avoisinant les 150 œuvres par an, pour un marché de 48 millions d’habitants et de 150 millions de spectateurs annuels, la péninsule ne cesse d’impressionner. En outre, les longs métrages locaux ont longtemps représenté plus de 50 % des entrées.

 

Depuis plusieurs années, le cinéma d’auteur sud-coréen séduit l’Occident. Avec des réalisateurs comme Lee Chang-dong, Hong Sang-soo ou Im Sang-soo, il ne manque pas de talents. Le contemplatif Kim Ki-duk se consacre quant à lui essentiellement à l’image, ses décors et sa mise en scène, offrant même quelques films presque muets. Il a par ailleurs renoué avec l’art du repérage dans le très poétique Printemps, été, automne, hiver… et printemps.

 

Le cinéma sud-coréen déborde de vitalité. Rarement dans l’histoire du septième art, on aura assisté à l’émergence d’autant de talents en si peu de temps. À n’en pas douter, une génération dorée commence à éclore. Et, parallèlement, l’industrie apprend à s’organiser : la KAFA (Korean Academy of Film Arts) constitue un inépuisable vivier, alors que le festival de Pusan, créé durant les années 1990, se pose en vitrine du cinéma national. Enfin, la Kofic, le CNC coréen, soutient financièrement et administrativement les projets les plus prometteurs.

 

Ceux qu’il faut garder à l’œil

 

Comment nier que l’avenir du septième art se joue, au moins partiellement, en Corée du Sud ?  Pourquoi fermer les yeux sur cette génération dorée, audacieuse et pleinement décomplexée, qui multiplie les chefs-d’œuvre ?  Même s’il me semble impossible de faire l’inventaire de tous les cinéastes à suivre – bien trop nombreux –, je peux m’avancer sur quelques noms, que chacun devrait s’efforcer de retenir.

 

Commençons par l’auteur de la trilogie de la vengeance, Park Chan-wook. Il s’affirme de plus en plus comme le Tarantino sud-coréen. L’esprit de ses productions renvoie clairement au metteur en scène de Kill Bill et Pulp Fiction. Ses films décalés – Je suis un cyborg ou Thirst – font état de sa griffe très singulière. Esthétiquement soignée, sa filmographie fait la part belle aux métaphores voilées et à une créativité visuelle débridée. Pour les cinéphiles sensibles à sa démarche, il fait figure de véritable institution. Comme lui, Bong Joon-ho, réalisateur et scénariste issu de la prestigieuse KAFA, sait exploiter habilement différents filons. Passant du thriller noir (Memories of Murder) au film fantastique (The Host), il développe des œuvres de grande qualité, souvent agrémentées d’un humour feutré qui ne parasite jamais le récit. Il fait indéniablement partie des meilleurs techniciens du pays et apprécie porter un regard ironique sur le monde. Depuis les 13 millions de spectateurs de The Host, il jouit d’une énorme popularité en Corée, tout en conservant un point de vue d’auteur, comme en témoigne le poignant Mother, où il s’attache à travailler sur la figure de la mère. Moins médiatique, mais tout aussi efficace, Lee Chang-dong multiplie les réussites : après Oasis et Secret Sunshine, le réalisateur de Peppermint Candy a mis en scène le superbe Poetry, un drame social bouleversant. Ancien romancier, proche de l’opposant historique Kim Dae-jung, il a été ministre de la Culture durant quelques mois. Revenant à ses amours cinématographiques, il remporte ensuite plusieurs prix à Cannes.

 

Dans un registre différent, on trouve Hong Sang-soo, qui se distingue par un style bien identifié. Ses personnages, ancrés dans la réalité, subissent des trahisons diverses, évoluent dans des univers guidés par l’amour, la haine ou la honte. Observateur avisé de la société sud-coréenne, le cinéaste dépeint des situations issues de la vie quotidienne, vécues par des individus souvent teintés d’absurdité et friands du spiritueux local, le soju. Matins calmes à Séoul pourrait symboliser sa filmographie : on y retrouve sa patte artistique et ses principaux ingrédients filmiques. Alors que Hong Sang-soo revisite la vie des Coréens, Im Sang-soo – encore un ancien élève de la KAFA – s’adonne quant à lui aux œuvres historiques. Cet ancien assistant d’Im Kwon-taek réalise ainsi The President’s Last Bang ou encore Le Vieux Jardin, reflet dramatique des manifestations de 1980 et de leurs conséquences indirectes, des contrecoups que subiront bon nombre de Coréens.

 

En réalité, dans un pays où les réalisateurs rayonnent davantage que les comédiens, l’industrie du cinéma regorge de talents plus ou moins connus. Pas étonnant dès lors que les œuvres nationales laminent la concurrence : hormis les États-Unis, les nations étrangères n’ont pas voix au chapitre. Au mieux, le Japon et la Chine récoltent quelques misérables parts de marché. Les Européens, eux, restent globalement inaudibles. Cela ne tient aucunement à une quelconque forme d’égocentrisme ou de patriotisme culturel. Le meilleur facteur explicatif pourrait d’ailleurs se nommer Kim Ki-duk, maître de l’image parfaitement autodidacte, enchaînant les prouesses visuelles et narratives, aidé en cela par ses talents de scénariste. Car, c’est un fait, la Corée salue le talent de ses créateurs méritants en investissant en masse les salles de cinéma. Ajoutez à cela la politique des screen quotas et vous obtiendrez la clef du succès des productions de la péninsule. À mes yeux, Kim Ki-duk figure en tout cas parmi les meilleurs réalisateurs du monde. Le dramatique et engagé Samaria, le bluffant Locataires ou encore le superbe Printemps, été, automne, hiver… et printemps constituent autant de films remarquablement mis en scène. En dépit d’une carrière inégale – The Coast Guard ou Bad Guy n’ont pas l’aura des œuvres précitées –, le public averti scrute avec curiosité chacun de ses projets. Et, parmi les techniciens les plus brillants du pays, on peut également compter l’incomparable Kim Jee-woon. Ses films ont secoué le microcosme de la cinéphilie à plus d’une reprise. Citons les violents, mais néanmoins jubilatoires, A Bittersweet Life et J’ai rencontré le Diable. L’horrifique Deux sœurs détourne quant à lui un conte populaire pour mieux servir ses intérêts narratifs.

 

Plus généralement, je reste très attentif au parcours du jeune Na Hong-jin, dont les deux premiers films, The Chaser et The Murderer, figurent parmi les morceaux de choix du cinéma sud-coréen. L’action s’y avère percutante et haletante. Quant à Hwang Dong-hyuk, il signe selon moi l’un des plus grands drames sud-coréens, le saisissant Silenced, qui retrace l’histoire (vraie) d’enfants abusés au sein d’une école pour élèves sourds. Photographie impeccable, atmosphère oppressante, couleurs travaillées, le résultat se révèle captivant. Mais la comédie n’est pas en reste : My Sassy Girl, de Kwak Jae-yong, mélange habilement l’absurde et le réel, dessinant avec ironie la naissance d’une histoire d’amour. Sa fausse préquelle, Windstruck, du même réalisateur, s’avère moins efficace, mais toutefois réussie. Ma femme est un gangster, de Lim Jin-gyu, et sa suite, signée Jeong Heung-sun, parviennent également à faire mouche en dépit de faiblesses certaines. Le douteux Finding Mr. Destiny, de Jang Yu-jung, rappelle les ratés de la comédie occidentale, sans pour autant entamer le crédit de la scène comique sud-coréenne. Dans un genre tout à fait différent, Kang Je-gyu propose un Frères de sang dont la densité thématique touche autant aux séquelles psychologiques des guerres qu’à leurs effets néfastes sur les liens humains. Il s’agit en outre d’une belle réflexion sur l’armée coréenne des années 1950. Le touchant Jiburo nous questionne quant à lui sur les attaches familiales et sur les conflits générationnels. Lee Jung-hyang déroule tranquillement son récit, imposant peu à peu ses enjeux. Enfin, il me faut également évoquer Champion, de Kwak Kyung-taek, l’histoire vraie d’un boxeur coréen ambitieux et adulé qui perdra la vie sur le ring. Le scénario met en exergue une carrière faite de sacrifices et d’illusions. Parmi les longs métrages à retenir, il y a également Fantasmes, de Jang Sun-woo, qui s’attache à observer les déviances sexuelles, ou Le Roi et le Clown, de Lee Jun-ik, œuvre inénarrable traitant de la Corée du 16ème siècle. Concernant les thrillers, Princess Aurora tire son épingle du jeu par une narration rythmée, animée par l’idée de vengeance – décidemment surexploitée par les cinéastes sud-coréens – et une image remarquable. Pang Eun-jin n’a rien à envier à Kim Hyeong-jun, qui signe No Mercy, l’histoire d’un médecin légiste participant à l’enquête visant à résoudre un meurtre et mis sous pression par le tueur en personne, qui tient sa fille en otage. On citera également le décalé Save the Green Planet !, de Jeong Jun-hwan, 2009 : Lost Memories, de Lee Si-myung, ou encore le conte horrifique Hansel et Gretel, de Yim Pil-sung, un autre grand technicien de l’image. Mais surtout, vous l’aurez compris, les médiocres Arahan, The Legend of Evil Lake, The Last Day, Duelist, Volcano High ou encore D-War ne doivent pas occulter l’immense richesse d’un cinéma encore méconnu par le grand public occidental.

 

Conclusion

 

Après l’essor économique amorcé sous Park Chung-hee, et tenant compte de la capacité de résilience de la Corée du Sud, notamment lors de la crise asiatique de 1997, Jim O’Neill verrait d’un bon œil l’intégration de la péninsule dans les BRICS – concept que l’économiste de Goldman Sachs a lui-même inventé. Nous n’y sommes pas encore, alors que l’on peut déjà consacrer le cinéma sud-coréen, l’un des plus prolifiques et audacieux du monde. Et s’il fallait réunir les émergents du septième art dans un même collectif, je parierais sur le leadership de la péninsule. Une sorte de Chine culturelle, en somme. Et, comme Pékin, Séoul pourrait un jour faire valoir son dynamisme et ses nombreux talents pour concurrencer la superpuissance américaine. Ce jour-là, « Hallyu Wood » détrônera peut-être Hollywood.

 

 

* Rappelons que ce soulèvement populaire, essentiellement syndical et étudiant, s’est soldé par des centaines de morts – les chiffres divergent fortement selon les sources. L’ambition initiale du mouvement consistait à dénoncer les excès du régime dictatorial de Chun Doo-hwan, mis en place après l’assassinat de Park Chung-hee en 1979, perpétré par Kim Chae-kyu, son ami de longue date, alors directeur du service central de renseignements (KCIA). Entre-temps, Choi Kyu-ha, ancien Premier ministre, prend très brièvement la tête du pays, avant d’être renversé par un coup d’état militaire.


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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Cinéma
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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 18:20

Après l’inégale tétralogie des années 1990, signée Tim Burton et Joel Schumacher, Christopher Nolan s’empare des aventures de l’homme chauve-souris. Il immerge alors son récit dans un climat anxiogène et lui confère une densité remarquable, inscrite dans une actualité brûlante. Batman Begins (2005) et The Dark Knight (2008) révolutionnent les codes du film de super-héros. Deux volets monumentaux, ténébreux et secoués par les grands enjeux sociétaux. Avec The Dark Knight Rises, le réalisateur britannique propose aujourd’hui l’épilogue d’une trilogie tourmentée, feuilletonesque et viscéralement noire.

 

C’est à la fin des années 1930 que Bob Kane et Bill Finger, respectivement dessinateur et écrivain, créent le personnage de Batman. Les aventures de l’homme chauve-souris feront ensuite l’objet de multiples déclinaisons, passant de la BD au cinéma, des dessins animés aux jeux vidéo. Super-héros sans pouvoirs surnaturels, Batman se distingue de ses pairs par des recoins foncièrement obscurs (au sens propre comme au figuré), une atmosphère lourde et la dénonciation systématique de la corruption – généralisée à Gotham City, la ville fictive du chevalier noir.

 

Un justicier masqué à Hollywood

 

Le premier film mettant en scène Batman remonte à l’année 1989. C’est Michael Keaton qui campe le personnage de Bruce Wayne, tandis que Jack Nicholson et Kim Basinger interprètent respectivement le Joker et Vicki Vale. La réalisation est confiée à Tim Burton, qui vient d’achever le remarquable Beetlejuice. Connu pour ses facultés narratives – jamais démenties depuis – et pour son habileté à façonner des univers singuliers, le réalisateur et scénariste américain se pose avec Batman en conteur impérial, jamais impérieux. Doté d’une esthétique gothique renvoyant au New York des années 1970 et 1980, ce premier volet jouit d’une réalisation subtile, mariant savamment les considérations visuelles à la nécessité d’imposer le microcosme de Batman, un monde particulier où règne l’obscurité et au sein duquel le bien et le mal se livrent une guerre sans merci. Jack Nicholson habite littéralement son personnage et domine sans mal un casting pourtant solide. Le Joker, un homme de main prenant peu à peu le dessus sur sa hiérarchie mafieuse, cherche rapidement à défier l’homme chauve-souris, un justicier incorruptible, son antithèse absolue. Les deux protagonistes se disputent l’âme de Gotham City, alors qu’un passif personnel les oppose en filigrane. Mais le long métrage est surtout l’occasion de découvrir une ville en proie à une pègre insatiable et d’appréhender l’émergence de Batman, un juge moral doublé d’un vengeur redoutable. Un garde-fou indispensable, un régulateur social, guidé par des plaies enfantines jamais cicatrisées.

 

Burton remet le couvert

 

Après ce premier coup de maître, Tim Burton se lance dans la réalisation d’un second volet : Batman, le défi sort en 1992. La distribution reste savoureuse. Michael Keaton conserve le rôle-titre, tandis que le génial Danny DeVito incarne Oswald Cobblepot (le fameux Pingouin). Michelle Pfeiffer (Selina Kyle, Catwoman) et Christopher Walken complètent le tableau. Une fois encore, la finesse de la réalisation galvanise le récit, lui offre une impulsion lumineuse, aidée il est vrai par les personnages de Pingouin et de Catwoman, magistralement interprétés par des acteurs survoltés. Ce nouvel épisode des aventures de l’homme chauve-souris soulève des questions sociales – l’abandon, la famille, la citoyenneté – sans pour autant négliger l’essence de Gotham City – la violence, les luttes de pouvoir, la détérioration sociétale ou encore l’avidité. Sans doute légèrement inférieur à son prédécesseur, Batman, le défi parvient tout de même à installer un univers uniforme, cohérent et alimenté par les pires instincts humains. Il est question de l’égotisme des hommes, de leur besoin de domination, de leur jusqu’au-boutisme mal placé, écrasant, surabondant. Mais la trame se nourrit aussi de la relation complexe entretenue par Bruce Wayne et Selina Kyle, avec ou sans masque, et de son méchant difforme, névrosé (comme d’ailleurs Catwoman), élevé par les pingouins, évoluant dans les égouts de Gotham City. Quant au justicier, sa double identité semble lui causer quelques problèmes relationnels. De quoi interroger le spectateur sur la dualité humaine. Au final, Tim Burton livre la suite logique de Batman, habilement orchestrée et faisant montre d’une efficacité insolente, mais manquant peut-être d’un soupçon de génie.

 

Quand Joel Schumacher flingue Batman

 

L’homme chauve-souris dispose d’une armée d’aficionados. Et, à leurs yeux, Joel Schumacher a commis – au moins – deux crimes impardonnables au cours de sa carrière. Le premier, Batman Forever, date de 1995, alors que le second, Batman & Robin, a eu lieu en 1997. À vrai dire, la filmographie du réalisateur américain se veut parfaitement inégale. Elle contient des morceaux de choix et des pièces indigestes. Mais, en succédant à Tim Burton, le metteur en scène de Phone Game, Bad Company et 8 mm a réussi une prouesse remarquable : réduire le héros de Gotham City à un vulgaire bouffon, signant par la même occasion une faillite artistique cuisante et totale. Les stars ont beau défiler – Schwarzenegger, Clooney, O'Donnell, Thurman, Kilmer, Carrey, Lee Jones, Kidman, etc. –, le résultat n’en est pas moins désastreux, un naufrage généralisé qui s’étend sur deux films inhabités. On en vient à se demander à quoi servent ces navets si ce n’est à galvauder sordidement l’héritage de Tim Burton. À première vue, on pourrait même penser à une parodie de concours de mauvais créateurs, tant les décors et les costumes laissent à désirer. On imaginerait presque des films sans pilote ni scénaristes ou dialoguistes. Mais rien de tout cela ne vient justifier cette débâcle innommable. Les effets spéciaux ratés se comptent par dizaines. Batman et Robin s’adonnent à de grossières disputes (de couple ?) incompatibles avec l’esprit originel des aventures de l’homme chauve-souris, dont l’univers semble trahi à chaque scène. Les incohérences pullulent ; Joel Schumacher revisite Gotham City avec une désinvolture coupable – associée en plus à un humour pitoyable. Mais ce qui énerve le plus les passionnés, c’est que le réalisateur, en deux misérables films, discrédite durablement l’ensemble de la mythologie de Batman, le transformant d’ailleurs en un justicier décérébré, étourdi et tristement kitsch. En opérant de la sorte, il a déconcerté et déçu nombre de spectateurs. La parenthèse Schumacher est à jeter rapidement aux oubliettes.

 

La griffe Nolan : la saga de l’apocalypse

 

Batman Begins

 

Il aura fallu patienter dix longues années avant de pouvoir enfin tourner la page ouverte par Joel Schumacher. Nous sommes en 2005 et un réalisateur britannique très prometteur, Christopher Nolan, prend les commandes de Batman Begins, un blockbuster ambitieux, censé réconcilier l’homme chauve-souris et ses fans. Ce que l’on sait de lui ?  Il s’est imposé comme une valeur montante en à peine trois films, dont le cultissime Memento, une œuvre touffue faisant la part belle à l’écriture multidimensionnelle et aux bonds temporels. Dans Batman Begins, il suffit à Nolan de quelques scènes pour mettre en place un climat anxiogène, matière première d’un irrésistible film noir, se posant d’emblée comme l’exact contraire de Joel Schumacher. On ne lui donnera pas tort. Ce premier volet d’une nouvelle trilogie possède tous les attributs d’une œuvre adulte, réaliste, dense, brillante et nerveuse. Le spectateur n’en sort pas indemne : les codes du film de super-héros s’effondrent pour mieux se renouveler et l’étouffante noirceur de ce Gotham City dépoussiéré fait froid dans le dos. Le casting ne souffre d’aucune faiblesse. L’inexpressif Christian Bale trouve ici un rôle à sa mesure – et devient le meilleur Batman porté au cinéma. Michael Caine, Morgan Freeman et Liam Neeson déroulent tranquillement leur jeu, sans forcer leur talent. Gary Oldman et Katie Holmes rehaussent encore un peu l’affiche. Le scénario s’oriente rapidement vers la formation du chevalier noir au sein de la Ligue des ombres, un groupuscule aux contours sectaires dirigé par le mercenaire Ra’s Al Ghul. On s’intéresse également à l’enfance de Bruce Wayne, à ses blessures enfouies et à l’élément déclencheur de sa haine des malfrats. Sa dualité, handicapante sans jamais devenir schizophrénique, bénéficie (comme le reste) d’un traitement adapté, soigneusement calibré. En dépit des nécessités scénaristiques – la présentation des personnages, la genèse de l’équipement de Batman, la psychologie du héros, la lutte pour le salut de Gotham –, le rythme reste soutenu, d’une nervosité perceptible, avec des touches d’humour bonifiant le récit sans en parasiter la narration. L’écriture n’est jamais en reste : d’une densité considérable, elle pose les fondements d’un univers revisité, modernisé, empruntant autant au thriller paranoïaque qu’au cinéma noir. Que retenir ?  Christopher Nolan nous parle de justice, de corruption, d’émancipation, de chaos. Il marque son film de critiques à peine voilées touchant les systèmes policier et judiciaire, incapables de maintenir l’ordre, auxquels il oppose l’efficacité de son héros, un chevalier noir ambivalent, vengeur masqué et écorché vif. Visuellement bluffant, tirant le meilleur de chaque plan, Batman Begins peut en outre compter sur un script de grande qualité. Il vient superbement compléter l’œuvre de Tim Burton, dans un registre tout à fait différent. Une claque aussi monumentale qu’inattendue.

 

The Dark Knight

 

Pour beaucoup, The Dark Knight constitue le meilleur film de super-héros de tous les temps. On n’est pas loin de le penser. Sorti en 2008, le deuxième volet de la trilogie de Christopher Nolan immerge le spectateur au cœur du chaos, faisant de ses scènes l’écho du terrorisme. Le Joker, interprété par un Heath Ledger inégalable, fait figure d’apôtre de l’apocalypse, d’officier de la terreur. Il symbolise une œuvre tendue, ténébreuse, brutale. C’est en cherchant à éradiquer le crime que Batman vient se heurter à lui. S’appuyant sur Harvey Dent, procureur estimable, et Jim Gordon, remarquable lieutenant de police, l’homme chauve-souris aspire à démanteler les dernières associations de malfaiteurs sévissant à Gotham City. Mais le Joker ne l’entend pas de cette oreille : lui souhaite, au contraire, implanter les germes du mal en chaque habitant de la ville. Avec un casting pratiquement inchangé, Christopher Nolan parvient à donner une nouvelle dimension à son œuvre, signant indéniablement l’un des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Les scènes mémorables se succèdent à la vitesse grand V : le braquage de clowns, la montagne de billets qui part en fumée, la naissance de Double-Face, la soirée interrompue par les hommes du Joker, la réunion de mafieux, la fuite de Batman, la guerre psychologique entre les deux ferrys… Les effets spéciaux et les séquences d’action impressionnent, tandis que les dialogues, magistralement écrits, apportent du coffre aux personnages. Une réalisation millimétrée se couple à un scénario extrêmement consistant pour, ensemble, former un film époustouflant, viscéral et déjà classique. The Dark Knight ne connaît aucun temps mort et distille sans accroc son récit. Il brille surtout par son habileté à interroger la capacité de résilience des hommes, leur loyauté, leur intégrité. Enfin, il fend l’armure de son héros pour le placer face à ses contradictions et le confronter à ses dilemmes moraux. Le tout accompagné par du Hans Zimmer.

 

The Dark Knight Rises

 

Après un The Dark Knight brillant de mille feux, l’attente entourant la sortie du dernier volet de la trilogie de Christopher Nolan s’avérait gigantesque. Indescriptible même. Le public, à la recherche du moindre indice, à l’affût de la moindre image, se perdait immanquablement en conjectures. Chacun, ou presque, y allait de son petit commentaire sur les forums et les sites spécialisés. Les journalistes culturels étaient sur les dents. Cette pression inédite a placé l’équipe du film dans une situation forcément inconfortable : comment combler ces attentes démesurées ?

 

Après une scène d’introduction épatante, présentant – déjà – Bane, véritable colosse enragé doté d’une musculature surhumaine, le réalisateur britannique entame un tour d’horizon des principaux protagonistes. On découvre alors un Bruce Wayne vieillissant – il a quitté Gotham City huit ans plus tôt –, boiteux et reclus comme un ermite. On nous présente ensuite l’acrobate Selina Kyle (Anne Hathaway, formidable), une voleuse de bijoux énigmatique et provocatrice. On retrouve enfin Jim Gordon, devenu commissaire, entretenant tant bien que mal la mémoire d’Harvey Dent, au prix de grands sacrifices moraux. Christopher Nolan installe ainsi progressivement les grandes lignes directrices de son film, dans une avalanche d’images savamment étudiées et à l’aide d’un montage fluide, sans faute de rythme.

 

Peu à peu, de nouveaux personnages viennent se greffer à l’édifice. Marion Cotillard et Joseph Gordon-Levitt entrent en piste. Et la distribution devient alors proprement hallucinante. Devant cette prose cinématographique, on attend patiemment le retour de Batman à Gotham City. C’est chose faite lorsque Bane s’apprête à y semer le chaos. Braquage à la bourse, instauration de tribunaux populaires, abolition des lois de l’ancien régime, prisons vidées, policiers ensevelis et piégés sous terre : Bane, le nihiliste au visage masqué par des tuyaux métalliques et à la voix surnaturelle, ne préconise pas la terreur. Il la personnifie.

 

La ville de Gotham City se trouve coupée du monde. La succession de scènes spectaculaires se poursuit. Et le récit se complexifie irrémédiablement, multipliant les flashbacks, les twists et les fausses pistes. D’une tension inédite, mettant en scène l’apocalypse, The Dark Knight Rises se moque presque de ses quelques incohérences. Il les écrase par sa force visuelle, la maîtrise de ses effets spéciaux, sa composition intelligemment étudiée et ses tableaux de guerre civile. Une puissance de feu rarement vue auparavant. Et filmée en IMAX.

 

Le Gotham de Christopher Nolan est une ville moderne, prospère, capitaliste. Mais elle s’effondre, au sens propre du terme, à cause des vilenies de criminels endurcis, offrant une représentation apocalyptique de l’époque actuelle et de ses crises à répétition. Une métaphore forte, visuellement à la fois majestueuse et effroyable. Par ailleurs, la densité thématique de The Dark Knight Rises se montre éloquente : étoffé, feuilletonesque, tissant sa toile au travers des temps et des espaces, suivant près d’une dizaine de personnages, le film ne dédaigne pas l’intellect. Les frères Nolan signent un scénario aux multiples ramifications et dont les sillons secondaires confèrent de la hauteur à l’ensemble.

 

Plus le récit progresse, plus les similitudes entre Bane et Batman s’affirment. Le premier est le double noir du second. Tous deux ont suivi la même formation et ont eu pour mentor un certain Ra’s Al Ghul. D’un réalisme glacial, illustrant toute la détresse du monde en quelques images, The Dark Knight Rises s’offre en plus le luxe d’un retournement final, faisant de Bane, le mercenaire sanguinaire, un vulgaire bouffon amoureux à la solde d’une femme à l’âme insondable. Et le film se clôture par un magnifique montage alterné, nous privant d’un héros pour mieux désigner son successeur, un potentiel Robin.

 

Christopher Nolan arrive parfaitement à jongler avec différentes considérations : ménager une éventuelle suite, faire du spectaculaire, ne pas trahir l’esprit des volets précédents, introduire de nouveaux personnages, boucler la boucle en revenant à Batman Begins. Et, en plus de cela, il sublime ses plans, travaille le découpage, électrise le montage – aidé sur ce dernier point par un Hans Zimmer inspiré. Et nous gratifie d’une fin d’une durée improbable. Si le film manque légèrement de psychologie – c’est indéniable –, il offre par contre un spectacle extraordinaire, unique et par conséquent mémorable. Du très grand cinéma.

 


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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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