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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 18:20

Après l’inégale tétralogie des années 1990, signée Tim Burton et Joel Schumacher, Christopher Nolan s’empare des aventures de l’homme chauve-souris. Il immerge alors son récit dans un climat anxiogène et lui confère une densité remarquable, inscrite dans une actualité brûlante. Batman Begins (2005) et The Dark Knight (2008) révolutionnent les codes du film de super-héros. Deux volets monumentaux, ténébreux et secoués par les grands enjeux sociétaux. Avec The Dark Knight Rises, le réalisateur britannique propose aujourd’hui l’épilogue d’une trilogie tourmentée, feuilletonesque et viscéralement noire.

 

C’est à la fin des années 1930 que Bob Kane et Bill Finger, respectivement dessinateur et écrivain, créent le personnage de Batman. Les aventures de l’homme chauve-souris feront ensuite l’objet de multiples déclinaisons, passant de la BD au cinéma, des dessins animés aux jeux vidéo. Super-héros sans pouvoirs surnaturels, Batman se distingue de ses pairs par des recoins foncièrement obscurs (au sens propre comme au figuré), une atmosphère lourde et la dénonciation systématique de la corruption – généralisée à Gotham City, la ville fictive du chevalier noir.

 

Un justicier masqué à Hollywood

 

Le premier film mettant en scène Batman remonte à l’année 1989. C’est Michael Keaton qui campe le personnage de Bruce Wayne, tandis que Jack Nicholson et Kim Basinger interprètent respectivement le Joker et Vicki Vale. La réalisation est confiée à Tim Burton, qui vient d’achever le remarquable Beetlejuice. Connu pour ses facultés narratives – jamais démenties depuis – et pour son habileté à façonner des univers singuliers, le réalisateur et scénariste américain se pose avec Batman en conteur impérial, jamais impérieux. Doté d’une esthétique gothique renvoyant au New York des années 1970 et 1980, ce premier volet jouit d’une réalisation subtile, mariant savamment les considérations visuelles à la nécessité d’imposer le microcosme de Batman, un monde particulier où règne l’obscurité et au sein duquel le bien et le mal se livrent une guerre sans merci. Jack Nicholson habite littéralement son personnage et domine sans mal un casting pourtant solide. Le Joker, un homme de main prenant peu à peu le dessus sur sa hiérarchie mafieuse, cherche rapidement à défier l’homme chauve-souris, un justicier incorruptible, son antithèse absolue. Les deux protagonistes se disputent l’âme de Gotham City, alors qu’un passif personnel les oppose en filigrane. Mais le long métrage est surtout l’occasion de découvrir une ville en proie à une pègre insatiable et d’appréhender l’émergence de Batman, un juge moral doublé d’un vengeur redoutable. Un garde-fou indispensable, un régulateur social, guidé par des plaies enfantines jamais cicatrisées.

 

Burton remet le couvert

 

Après ce premier coup de maître, Tim Burton se lance dans la réalisation d’un second volet : Batman, le défi sort en 1992. La distribution reste savoureuse. Michael Keaton conserve le rôle-titre, tandis que le génial Danny DeVito incarne Oswald Cobblepot (le fameux Pingouin). Michelle Pfeiffer (Selina Kyle, Catwoman) et Christopher Walken complètent le tableau. Une fois encore, la finesse de la réalisation galvanise le récit, lui offre une impulsion lumineuse, aidée il est vrai par les personnages de Pingouin et de Catwoman, magistralement interprétés par des acteurs survoltés. Ce nouvel épisode des aventures de l’homme chauve-souris soulève des questions sociales – l’abandon, la famille, la citoyenneté – sans pour autant négliger l’essence de Gotham City – la violence, les luttes de pouvoir, la détérioration sociétale ou encore l’avidité. Sans doute légèrement inférieur à son prédécesseur, Batman, le défi parvient tout de même à installer un univers uniforme, cohérent et alimenté par les pires instincts humains. Il est question de l’égotisme des hommes, de leur besoin de domination, de leur jusqu’au-boutisme mal placé, écrasant, surabondant. Mais la trame se nourrit aussi de la relation complexe entretenue par Bruce Wayne et Selina Kyle, avec ou sans masque, et de son méchant difforme, névrosé (comme d’ailleurs Catwoman), élevé par les pingouins, évoluant dans les égouts de Gotham City. Quant au justicier, sa double identité semble lui causer quelques problèmes relationnels. De quoi interroger le spectateur sur la dualité humaine. Au final, Tim Burton livre la suite logique de Batman, habilement orchestrée et faisant montre d’une efficacité insolente, mais manquant peut-être d’un soupçon de génie.

 

Quand Joel Schumacher flingue Batman

 

L’homme chauve-souris dispose d’une armée d’aficionados. Et, à leurs yeux, Joel Schumacher a commis – au moins – deux crimes impardonnables au cours de sa carrière. Le premier, Batman Forever, date de 1995, alors que le second, Batman & Robin, a eu lieu en 1997. À vrai dire, la filmographie du réalisateur américain se veut parfaitement inégale. Elle contient des morceaux de choix et des pièces indigestes. Mais, en succédant à Tim Burton, le metteur en scène de Phone Game, Bad Company et 8 mm a réussi une prouesse remarquable : réduire le héros de Gotham City à un vulgaire bouffon, signant par la même occasion une faillite artistique cuisante et totale. Les stars ont beau défiler – Schwarzenegger, Clooney, O'Donnell, Thurman, Kilmer, Carrey, Lee Jones, Kidman, etc. –, le résultat n’en est pas moins désastreux, un naufrage généralisé qui s’étend sur deux films inhabités. On en vient à se demander à quoi servent ces navets si ce n’est à galvauder sordidement l’héritage de Tim Burton. À première vue, on pourrait même penser à une parodie de concours de mauvais créateurs, tant les décors et les costumes laissent à désirer. On imaginerait presque des films sans pilote ni scénaristes ou dialoguistes. Mais rien de tout cela ne vient justifier cette débâcle innommable. Les effets spéciaux ratés se comptent par dizaines. Batman et Robin s’adonnent à de grossières disputes (de couple ?) incompatibles avec l’esprit originel des aventures de l’homme chauve-souris, dont l’univers semble trahi à chaque scène. Les incohérences pullulent ; Joel Schumacher revisite Gotham City avec une désinvolture coupable – associée en plus à un humour pitoyable. Mais ce qui énerve le plus les passionnés, c’est que le réalisateur, en deux misérables films, discrédite durablement l’ensemble de la mythologie de Batman, le transformant d’ailleurs en un justicier décérébré, étourdi et tristement kitsch. En opérant de la sorte, il a déconcerté et déçu nombre de spectateurs. La parenthèse Schumacher est à jeter rapidement aux oubliettes.

 

La griffe Nolan : la saga de l’apocalypse

 

Batman Begins

 

Il aura fallu patienter dix longues années avant de pouvoir enfin tourner la page ouverte par Joel Schumacher. Nous sommes en 2005 et un réalisateur britannique très prometteur, Christopher Nolan, prend les commandes de Batman Begins, un blockbuster ambitieux, censé réconcilier l’homme chauve-souris et ses fans. Ce que l’on sait de lui ?  Il s’est imposé comme une valeur montante en à peine trois films, dont le cultissime Memento, une œuvre touffue faisant la part belle à l’écriture multidimensionnelle et aux bonds temporels. Dans Batman Begins, il suffit à Nolan de quelques scènes pour mettre en place un climat anxiogène, matière première d’un irrésistible film noir, se posant d’emblée comme l’exact contraire de Joel Schumacher. On ne lui donnera pas tort. Ce premier volet d’une nouvelle trilogie possède tous les attributs d’une œuvre adulte, réaliste, dense, brillante et nerveuse. Le spectateur n’en sort pas indemne : les codes du film de super-héros s’effondrent pour mieux se renouveler et l’étouffante noirceur de ce Gotham City dépoussiéré fait froid dans le dos. Le casting ne souffre d’aucune faiblesse. L’inexpressif Christian Bale trouve ici un rôle à sa mesure – et devient le meilleur Batman porté au cinéma. Michael Caine, Morgan Freeman et Liam Neeson déroulent tranquillement leur jeu, sans forcer leur talent. Gary Oldman et Katie Holmes rehaussent encore un peu l’affiche. Le scénario s’oriente rapidement vers la formation du chevalier noir au sein de la Ligue des ombres, un groupuscule aux contours sectaires dirigé par le mercenaire Ra’s Al Ghul. On s’intéresse également à l’enfance de Bruce Wayne, à ses blessures enfouies et à l’élément déclencheur de sa haine des malfrats. Sa dualité, handicapante sans jamais devenir schizophrénique, bénéficie (comme le reste) d’un traitement adapté, soigneusement calibré. En dépit des nécessités scénaristiques – la présentation des personnages, la genèse de l’équipement de Batman, la psychologie du héros, la lutte pour le salut de Gotham –, le rythme reste soutenu, d’une nervosité perceptible, avec des touches d’humour bonifiant le récit sans en parasiter la narration. L’écriture n’est jamais en reste : d’une densité considérable, elle pose les fondements d’un univers revisité, modernisé, empruntant autant au thriller paranoïaque qu’au cinéma noir. Que retenir ?  Christopher Nolan nous parle de justice, de corruption, d’émancipation, de chaos. Il marque son film de critiques à peine voilées touchant les systèmes policier et judiciaire, incapables de maintenir l’ordre, auxquels il oppose l’efficacité de son héros, un chevalier noir ambivalent, vengeur masqué et écorché vif. Visuellement bluffant, tirant le meilleur de chaque plan, Batman Begins peut en outre compter sur un script de grande qualité. Il vient superbement compléter l’œuvre de Tim Burton, dans un registre tout à fait différent. Une claque aussi monumentale qu’inattendue.

 

The Dark Knight

 

Pour beaucoup, The Dark Knight constitue le meilleur film de super-héros de tous les temps. On n’est pas loin de le penser. Sorti en 2008, le deuxième volet de la trilogie de Christopher Nolan immerge le spectateur au cœur du chaos, faisant de ses scènes l’écho du terrorisme. Le Joker, interprété par un Heath Ledger inégalable, fait figure d’apôtre de l’apocalypse, d’officier de la terreur. Il symbolise une œuvre tendue, ténébreuse, brutale. C’est en cherchant à éradiquer le crime que Batman vient se heurter à lui. S’appuyant sur Harvey Dent, procureur estimable, et Jim Gordon, remarquable lieutenant de police, l’homme chauve-souris aspire à démanteler les dernières associations de malfaiteurs sévissant à Gotham City. Mais le Joker ne l’entend pas de cette oreille : lui souhaite, au contraire, implanter les germes du mal en chaque habitant de la ville. Avec un casting pratiquement inchangé, Christopher Nolan parvient à donner une nouvelle dimension à son œuvre, signant indéniablement l’un des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Les scènes mémorables se succèdent à la vitesse grand V : le braquage de clowns, la montagne de billets qui part en fumée, la naissance de Double-Face, la soirée interrompue par les hommes du Joker, la réunion de mafieux, la fuite de Batman, la guerre psychologique entre les deux ferrys… Les effets spéciaux et les séquences d’action impressionnent, tandis que les dialogues, magistralement écrits, apportent du coffre aux personnages. Une réalisation millimétrée se couple à un scénario extrêmement consistant pour, ensemble, former un film époustouflant, viscéral et déjà classique. The Dark Knight ne connaît aucun temps mort et distille sans accroc son récit. Il brille surtout par son habileté à interroger la capacité de résilience des hommes, leur loyauté, leur intégrité. Enfin, il fend l’armure de son héros pour le placer face à ses contradictions et le confronter à ses dilemmes moraux. Le tout accompagné par du Hans Zimmer.

 

The Dark Knight Rises

 

Après un The Dark Knight brillant de mille feux, l’attente entourant la sortie du dernier volet de la trilogie de Christopher Nolan s’avérait gigantesque. Indescriptible même. Le public, à la recherche du moindre indice, à l’affût de la moindre image, se perdait immanquablement en conjectures. Chacun, ou presque, y allait de son petit commentaire sur les forums et les sites spécialisés. Les journalistes culturels étaient sur les dents. Cette pression inédite a placé l’équipe du film dans une situation forcément inconfortable : comment combler ces attentes démesurées ?

 

Après une scène d’introduction épatante, présentant – déjà – Bane, véritable colosse enragé doté d’une musculature surhumaine, le réalisateur britannique entame un tour d’horizon des principaux protagonistes. On découvre alors un Bruce Wayne vieillissant – il a quitté Gotham City huit ans plus tôt –, boiteux et reclus comme un ermite. On nous présente ensuite l’acrobate Selina Kyle (Anne Hathaway, formidable), une voleuse de bijoux énigmatique et provocatrice. On retrouve enfin Jim Gordon, devenu commissaire, entretenant tant bien que mal la mémoire d’Harvey Dent, au prix de grands sacrifices moraux. Christopher Nolan installe ainsi progressivement les grandes lignes directrices de son film, dans une avalanche d’images savamment étudiées et à l’aide d’un montage fluide, sans faute de rythme.

 

Peu à peu, de nouveaux personnages viennent se greffer à l’édifice. Marion Cotillard et Joseph Gordon-Levitt entrent en piste. Et la distribution devient alors proprement hallucinante. Devant cette prose cinématographique, on attend patiemment le retour de Batman à Gotham City. C’est chose faite lorsque Bane s’apprête à y semer le chaos. Braquage à la bourse, instauration de tribunaux populaires, abolition des lois de l’ancien régime, prisons vidées, policiers ensevelis et piégés sous terre : Bane, le nihiliste au visage masqué par des tuyaux métalliques et à la voix surnaturelle, ne préconise pas la terreur. Il la personnifie.

 

La ville de Gotham City se trouve coupée du monde. La succession de scènes spectaculaires se poursuit. Et le récit se complexifie irrémédiablement, multipliant les flashbacks, les twists et les fausses pistes. D’une tension inédite, mettant en scène l’apocalypse, The Dark Knight Rises se moque presque de ses quelques incohérences. Il les écrase par sa force visuelle, la maîtrise de ses effets spéciaux, sa composition intelligemment étudiée et ses tableaux de guerre civile. Une puissance de feu rarement vue auparavant. Et filmée en IMAX.

 

Le Gotham de Christopher Nolan est une ville moderne, prospère, capitaliste. Mais elle s’effondre, au sens propre du terme, à cause des vilenies de criminels endurcis, offrant une représentation apocalyptique de l’époque actuelle et de ses crises à répétition. Une métaphore forte, visuellement à la fois majestueuse et effroyable. Par ailleurs, la densité thématique de The Dark Knight Rises se montre éloquente : étoffé, feuilletonesque, tissant sa toile au travers des temps et des espaces, suivant près d’une dizaine de personnages, le film ne dédaigne pas l’intellect. Les frères Nolan signent un scénario aux multiples ramifications et dont les sillons secondaires confèrent de la hauteur à l’ensemble.

 

Plus le récit progresse, plus les similitudes entre Bane et Batman s’affirment. Le premier est le double noir du second. Tous deux ont suivi la même formation et ont eu pour mentor un certain Ra’s Al Ghul. D’un réalisme glacial, illustrant toute la détresse du monde en quelques images, The Dark Knight Rises s’offre en plus le luxe d’un retournement final, faisant de Bane, le mercenaire sanguinaire, un vulgaire bouffon amoureux à la solde d’une femme à l’âme insondable. Et le film se clôture par un magnifique montage alterné, nous privant d’un héros pour mieux désigner son successeur, un potentiel Robin.

 

Christopher Nolan arrive parfaitement à jongler avec différentes considérations : ménager une éventuelle suite, faire du spectaculaire, ne pas trahir l’esprit des volets précédents, introduire de nouveaux personnages, boucler la boucle en revenant à Batman Begins. Et, en plus de cela, il sublime ses plans, travaille le découpage, électrise le montage – aidé sur ce dernier point par un Hans Zimmer inspiré. Et nous gratifie d’une fin d’une durée improbable. Si le film manque légèrement de psychologie – c’est indéniable –, il offre par contre un spectacle extraordinaire, unique et par conséquent mémorable. Du très grand cinéma.

 


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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 12:36

Colosse politique, figure historique notoire, Margaret Thatcher demeure l’une des personnalités les plus controversées du siècle dernier. En révolutionnant son parti et en dirigeant le Royaume-Uni durant plus de dix ans, elle a définitivement inscrit son nom dans la mémoire collective mondiale. On attendait donc beaucoup de La Dame de fer, un film biographique de Phyllida Lloyd consacré au parcours de l’élue britannique. Mais le résultat ne se montre jamais à la hauteur des espoirs suscités et s’apparente clairement à un pétard mouillé. Le scénario d’Abi Morgan accorde une importance démesurée à la démence d’une vieille femme quand le public demande des réponses à ses nombreuses interrogations. Le propos se perd en superficialités, tandis que la chronologie se meurt d’incohérences flagrantes. Mais, pendant que le bateau coule, la performance de Meryl Streep se révèle impériale. De la gestuelle aux intonations vocales, de la transformation physique à la prestance affichée, tout relève de la prouesse. De quoi glaner quelques récompenses bien méritées. En définitive, La Dame de fer se contente d’un portrait biaisé et policé, négligeant les débats et polémiques de l’époque et arborant une platitude coupable.

 

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 08:35

Véritable condensé de l’œuvre de David Fincher, Millénium multiplie les clins d’œil patents et les références masquées. Avec cette adaptation du best-seller de Stieg Larsson, journaliste et écrivain suédois, le réalisateur culte américain filme la terreur d’une famille désaxée et se joue de l’humanité des personnages principaux. Un énième chef-d’œuvre, imprégné de secrets malsains et porté par des acteurs impeccables.

 

Henrik Vanger, un puissant industriel suédois, décide d’engager le journaliste d’investigation Mikael Blomkvist pour percer un mystère qui le tourmente depuis de longues années. Harriet, sa nièce, a soudainement disparu, sans laisser le moindre indice. Impressionné par son habileté, et après avoir soigneusement décortiqué son passé, l’homme d’affaires parvient à s’attacher les services de Blomkvist, empêtré alors dans un scandale judiciaire. Plus tard, Lisbeth Salander, pupille de la Nation, le rejoint. Jeune femme rebelle, mais néanmoins enquêtrice exceptionnelle, c’est elle qui a fouillé son histoire personnelle pour le compte de Vanger. Ces deux personnalités opposées vont progressivement se rapprocher et tisser des liens étroits. Sans le savoir, ils plongent ensemble au centre des pires méfaits, où la haine, la barbarie et le meurtre se disputent la palme de l’horreur.

 


David Fincher, autoréférence et virtuosité

 

Avec Millénium, les inconditionnels de Fincher peuvent se délecter à décrypter les autoréférences, puisque l’on retrouve dans cette ingénieuse recette tous les ingrédients qui ont fait le succès du réalisateur : les symboles bibliques et la cruauté de Seven, l’investigation de Zodiac, l’opacité des personnages de The Social Network, la violence de Fight Club ou encore certains effets visuels de Panic Room. Et une évidence s’impose : David Fincher est l’un des meilleurs ambassadeurs du thriller américain. D’ailleurs, l’adaptation d’un best-seller aux innombrables dérivés avait tout d’un exercice périlleux, surtout au regard de l’enthousiasme suscité par ce projet. Mais celui que l’on compare volontiers au génial Stanley Kubrick n’a pas mordu la poussière. Au contraire. Il parvient sublimement à transformer l’essai et livre un long métrage résolument personnel, foncièrement nerveux, indéniablement viscéral, troublant et audacieux. Le casting n’est pas étranger à cette remarquable réussite : la taiseuse Rooney Mara, métamorphosée dans ce rôle de composition, habite littéralement son personnage, une orpheline ombrageuse et désabusée, une punk introvertie et acérée. Quant à Daniel Craig, s’il ne détonne pas, il incarne avec charisme Mikael Blomkvist. Du sur mesure.

 

Que retenir de Millénium ?  Un voyage au cœur des ténèbres, la radiographie d’une Suède nazie et corrompue, personnifiée par une famille incestueuse, recluse et autarcique, transpirant le vice, la jalousie et le désenchantement. L’histoire des Vanger, tombeau de la sensibilité, vitrine des êtres déshumanisés ?  En creusant, en craquant le vernis, les deux enquêteurs déterrent les cadavres et lèvent le voile sur l’horreur qui entoure ces riches entrepreneurs, dont la forme lustrée peine à dissimuler le fond scélérat. L’intrigue se veut ténébreuse et haletante ; sa couleur demeure sombre et angoissante. Par ailleurs, et c’est l’une des clés du scénario, on s’aperçoit que Mikael et Lisbeth, en s’engageant dans cette affaire, cherchent avant tout à se reconstruire, socialement, sentimentalement, voire professionnellement. Une recherche de vérités historiques, mais une quête bien personnelle.

 


Un sans-faute technique

 

Niels Arden Oplev ?  David Fincher affirme ne rien savoir de son œuvre. Après tout, pourquoi pas ?  Adapter un roman-fleuve constitue déjà une entreprise ardue. Alors, se lancer en plus dans le remake d’un film suédo-danois inspiré dudit bouquin… Soit. Plutôt que d’amorcer des débats stériles, étudions l’habillage technique de Millénium, lequel se définit par quelques grandes lignes directrices.

 

Le premier obstacle à la bonne marche du projet reposait sur l’écriture. La reconstitution de ce puzzle narratif complexe constituait un défi de taille, capable de décourager les auteurs les plus enthousiastes. Mais, pour donner vie au texte, l’ajuster et le magnifier, David Fincher pouvait compter sur un scénariste brillant, Steven Zaillian, une des plumes les plus convoitées d’Hollywood, présent notamment sur les tournages de La Liste de Schindler, American Gangster ou encore Gangs of New York. Cet écueil contourné, le réalisateur américain pouvait s’adonner pleinement à son art. Après une introduction bluffante, faisant la démonstration de qualités techniques certaines, Fincher opte pour le bousculement de caméra et l’alternance entre des séquences courtes et longues. Il fait preuve de rigueur dans la mise en scène et de fluidité dans le montage. Et la direction des acteurs, élément cardinal pour Millénium, ne souffre d’aucune lacune. En réalité, on assiste au déroulement d’un récit binaire, tranquille avec Daniel Craig et nerveux avec Rooney Mara. Des comédiens crédibles, des prestations parfois hallucinantes. Et, pour clôturer ce tour d’horizon, il faut s’attarder sur la lumière et, plus généralement, sur la plastique mise en œuvre. On connaît les exigences de Fincher en la matière, énormes et indiscutables. Pour la photographie de Millénium, il est épaulé par Jeff Cronenweth, un chef opérateur talentueux influencé par le cinéma d’Ingmar Bergman. Un homme avec lequel il apprécie travailler, cette collaboration succédant à d’autres. Tourné en Suède, où la lumière tranche avec celle des États-Unis, le film affiche une mise en scène soignée, toujours maîtrisée, et des plans souvent magnifiques. Le cadrage et la plastique font montre d’une précision chirurgicale.

 

David Fincher, cinéaste aux multiples casquettes, peut ajouter une nouvelle perle à une filmographie qui en compte déjà beaucoup. Il impose définitivement sa griffe dans cette œuvre notable et offre au public l’une des plus belles héroïnes depuis Le Silence des agneaux. Un thriller noir, percutant, héritier du meilleur cinéma et candidat naturel au panthéon du genre.

 

 

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 08:33

Clint Eastwood revient sur le devant de la scène avec un biopic transcendant les genres, mélangeant habilement les éléments historiques et les considérations psychologiques. Une œuvre sidérante qui met en lumière le destin d’un homme ambivalent et qui rejette toute concession. Une réussite remarquable, nourrie par la vision de son réalisateur et le talent de son comédien principal.

 

J. Edgar Hoover est l’une des figures les plus marquantes et sulfureuses de l’histoire récente des États-Unis. Fondateur du FBI, directeur inamovible, il a modernisé les techniques d’investigation, notamment en leur attribuant un caractère scientifique. Combattant opiniâtre, il ciblait les ennemis de la patrie et s’attachait à tuer dans l’œuf toute menace potentielle. Les dirigeants politiques le craignaient, mais le respectaient peu. Mais Hoover savait faire preuve d’éloquence et user de son charisme pour infléchir les positions officielles et obtenir les moyens nécessaires à la concrétisation de ses projets. Un fin stratège, capable de lutter à la fois contre les communistes et contre ses opposants. L’indétrônable chef du FBI était surtout une personnalité controversée et bicéphale. Car, pour ne pas entamer sa crédibilité et écorner son aura, l’histoire passait sous silence certaines vérités particulièrement gênantes.

 

Ses parents exercent une influence considérable sur lui. La santé mentale fragile de son père le condamne à une peur irrationnelle de l’hérédité. Quant à sa mère, manipulatrice et castratrice, elle l’encourage sournoisement à surmonter son bégaiement, à nier son homosexualité, à se sacrifier pour sa carrière. J. Edgar Hoover pouvait par ailleurs se montrer obsessionnel ou irascible et afficher un racisme décomplexé. Il entretenait des relations parfois tendues avec les présidents américains et a refusé à plusieurs reprises des postes ministériels afin de maintenir son assise sur le FBI. Bon nombre de rumeurs circulent à son propos : son désintérêt pour la question mafieuse s’expliquerait par des menaces formulées au sujet de photographies compromettantes ; en dépit d’informations univoques, il n’aurait rien fait pour entraver l’assassinat de John F. Kennedy ; l’absence de dossiers secrets et personnels après sa mort relèverait d’une vaste entreprise préméditée de dissimulation.

 

 

Un retour en grâce

 

Avec J. Edgar, Clint Eastwood devait définitivement faire oublier Au-delà, une œuvre mineure accueillie avec une froideur inhabituelle par la critique. Pari réussi, puisque cette rencontre au sommet entre deux légendes d’Hollywood accouche d’un biopic complexe, narrativement très élaboré et techniquement hyper-maîtrisé. Le film raconte Hoover avec pertinence, dans ses succès et dans ses excès. L’action et les affres de ce leader aux traits lucifériens rappellent immanquablement les mœurs américaines de l’époque. Car, parallèlement au portrait dessiné, c’est une nation que l’on passe au peigne fin.

 

La réussite de J. Edgar repose également sur son acteur principal, Leonardo DiCaprio, auteur d’une prestation étincelante. Il a partagé son temps entre le maquillage, époustouflant, et le tournage, où il séduit par sa crédibilité et sa présence. Il pousse la comparaison jusqu’à son paroxysme, imitant les spécificités physiques du patron du FBI et copiant son débit vocal.

 

Grâce à l’histoire d’un homme, incarnation de l’ordre et de la lutte contre le communisme, Clint Eastwood étudie les États-Unis, capture le climat ambiant et dépeint les craintes collectives. Au fil des séquences, Hoover se pose en réinventeur de la police politique et semble s’enfoncer dans la psychorigidité. Il apparaît patriote, malade, mégalomane, antipathique, visionnaire. Un puzzle confus. En réalité, le réalisateur américain magnifie le scénario de Dustin Lance Black en filmant un amour paradoxal et tourmenté, en signant une œuvre fascinante habillée de coins ténébreux. Le ressort psychologique colore la narration historique : celui qui s’adonne à l’archivage acharné peine à s’affirmer et méprise ses propres sentiments. L’homosexualité, l’illégalité, l’amoralité, l’opportunisme, la mère omniprésente : ces éléments semblent indissociables de J. Edgar Hoover. Ses perspectives relationnelles s’amenuisent à mesure que sa carrière prend de l’ampleur. La pauvreté de son horizon sentimental a de quoi déconcerter.

 

Le récit distille savamment des souvenirs fragmentés et reconstitue progressivement l’image d’un homme toujours ambitieux, souvent indigeste. En travaillant la chronologie des faits, en soignant ses plans, en multipliant les bonds mémoriels, Clint Eastwood façonne une œuvre résolument complexe et psychologiquement alarmante. Une incursion dans les méandres d’un esprit déviant qui tenait la boutique américaine d’une main de fer.

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 08:06

Premier constat : avec Take Shelter, Jeff Nichols inscrit définitivement son nom sur la liste des grands espoirs du cinéma américain. Il signe un second film fascinant, irrésistible mindfuck, imprégné de maturité et de justesse. Dans la noble lignée de Melancholia, de Lars von Trier, Take Shelter contemple la fin du monde, réelle ou imagée, et y puise de quoi délivrer un message lumineux. Photographie de l’esprit torturé d’un ouvrier ordinaire, le scénario met en scène un père de famille attentionné à l’équilibre fragile, également fils désenchanté, terrifié à l’idée d’avoir peut-être hérité de la schizophrénie de sa mère. Cet homme désorienté, tourmenté par des cauchemars peuplés de tempêtes et de pluies huilées, hésitent entre deux diagnostics : l'hallucination ou la prémonition. L'œuvre propose également une réflexion sur l'amour, le handicap et les concessions familiales. Des sujets certes convenus, mais ragaillardis sous le scalpel de Jeff Nichols, chirurgien des images et radiologue du quotidien. Quant à la distribution, les deux acteurs principaux, Jessica Chastain et Michael Shannon, nous gratifient d'une prestation remarquable et forment à l'écran un couple hétérogène et complexe.

 

Take Shelter, véritable drame psychologique, constitue surtout une critique acerbe de l'Amérique. Les craintes irrationnelles y foisonnent et s’y épanouissent. L’évocation limpide d’une nation traumatisée par les attentats du 11 septembre. La tempête redoutée et l'abri tant convoité symbolisent les démons intérieurs des classes moyennes, à l'heure de la désindustrialisation, de la crise économique et des délocalisations. Des vents mondialisés, un bunker nationaliste ?  Une vision poétique du protectionnisme. En outre, le récit se nourrit des difficultés quotidiennes des familles américaines : la maladie, les assurances, le chômage, l’argent, la vie parentale, la socialisation… Des questions politiquement sensibles, qui apportent à l’œuvre une densité considérable et qui côtoient une technique exigeante. Un film inclassable, vétilleux, qui confirme l’immense talent de Jeff Nichols.

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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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