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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 09:32

Depuis les années 1950, dans un mouvement continu, la télévision s'est massivement implantée dans les foyers européens. D'aucuns lui prêtent aujourd'hui des vertus informatives, ludiques, sociales ou unificatrices. Elle contribuerait à faciliter la communication dans les familles, à éveiller, instruire et distraire les enfants, à dégager des plages horaires, durant les dessins animés ou les reportages animaliers, pour permettre aux parents de bricoler, cuisiner ou s'adonner aux tâches administratives et ménagères. Cette vision idyllique du petit écran, véhiculée de concert par les annonceurs et les dirigeants de chaîne, est largement battue en brèche par une vaste matrice d'études scientifiques, unanimes quant à ses effets pervers, à la fois sanitaires, cognitifs et comportementaux. Bien moins inoffensif qu'il n'y paraît, à mille lieues des discours lénifiants d'un Serge Tisseron ou d'un Michael Stora, le tube cathodique donnerait lieu à une inépuisable série de facteurs favorisant l'obésité, la consommation d'alcool et de tabac, l'acte sexuel précoce et les violences de toutes sortes, un inventaire inquiétant auquel viennent encore se greffer des risques liés aux maladies cardiovasculaires, respiratoires et artérielles, ainsi que des phénomènes d'altération du sommeil. Des effets indésirables, et souvent irréversibles, généralement tenus pour quantité négligeable par des parents mal informés, permissifs ou démissionnaires, qui encouragent parfois eux-mêmes la téléphagie de leur progéniture. Comme Michel Desmurget le rappelle très justement, l'enfant n'est initialement demandeur de rien ; c'est son entourage qui le soumet délibérément aux stimuli télévisuels.

 

De TF1 à l'acculturation et la désensibilisation

 

Chercheur spécialisé en neurosciences cognitives, l'auteur met à nu l'extrême hypocrisie de l'institution télévisuelle. Les enquêtes d'opinion ont beau jeu de couvrir Arte de lauriers, il n'empêche que la petite chaîne culturelle franco-allemande ne pèse pas bien lourd face au mastodonte qu'est TF1 en des termes strictement médiamétriques. De la même manière, les documentaires et magazines d'information, encensés par les sondages, apparaissent en rupture de ban quand il s'agit de mesurer leur audimat, se trouvant tristement relégués à l'arrière-plan par toute une cohorte de programmes abrutissants tels que les émissions de téléréalité. On ne s'étonnera pas, dès lors, du déclin alarmant du niveau scolaire, précisément concomitant à la colonisation cathodique des foyers. Plus inquiétant encore, quel que soit la nature du programme regardé, segmentant ou fédérateur, analytique ou divertissant, et même s'il se revendique clairement comme « pédagogique » ou « didactique », on observe chez le téléspectateur des processus perturbateurs : d'acculturation – l'immersion de la télévision dans l'appréhension du réel –, d'anxiété – la grande peur de 1994 liée à l'affaire O.J. Simpson –, d'asociabilité – comportements inadéquats et/ou extrêmes désinhibés –, de troubles alimentaires – anorexie comme boulimie –, de moindre habileté sensori-motrice ou encore de désensibilisation à la violence, induite par le phénomène d'habituation – une diminution graduelle de l'intensité d'une réponse cérébrale donnée à un stimulus quelconque. Même sur le plan morphologique, la petite lucarne agit en sous-main ; certaines zones du cerveau canalisatrices se trouveraient hypertrophiées en raison d'une exposition accrue à la télévision, et singulièrement aux spectacles violents.

 

Subvertir la pensée

 

Rien, dans la télévision, ne trouve grâce aux yeux de Michel Desmurget. Osez évoquer l'hypothétique effet cathartique des programmes violents, il objectera avec conviction au moyen d'une batterie d'études scientifiques, toutes concordantes. Tentez d'invoquer la bonne foi des chaînes, il vous renverra fissa à la célèbre déclaration de Patrick Le Lay, l'ancien dirigeant de TF1, admettant volontiers que son métier consiste avant tout à vendre à Coca-Cola du temps de cerveau disponible. Dans la grande foire à bestiaux télévisuelle, le spectateur n'est rien de plus qu'un « bovin amorphe et apathique » que l'on brade à des annonceurs devenus tout-puissants. Vous pensez prendre vos décisions en toute liberté et conscience ? N'oubliez pas que les marques dépensent chaque année des millions en études et neuromarketing pour mieux s'implanter dans votre esprit. Elles ne le font certainement pas en pure perte. De manière subliminale, elles s'impriment au fer rouge et parviennent à coloniser vos points cérébraux mnésiques et affectifs, allant jusqu'à marginaliser le goût et la raison dans leur volonté d'abattre toutes les digues. À coups d'archétypes idéalisés, de héros positifs et de stars immaculées, le tube cathodique se met tout entier au service des industries agroalimentaire, du tabac et de l'alcool, peuplant notre inconscient de stimuli à finalité commerciale. Succès garanti et favorisé par des émissions bidon(née)s, confectionnées à la sauvette, et un zapping intempestif causant un détriment considérable aux programmes se risquant à proposer ne serait-ce que le début d'une once de subtilité.

 

Une machine à abrutir ?

 

Les faits sont têtus. Les données scientifiques, tout autant. Non contente de rouler pour l'industrie et d'insulter régulièrement l'intelligence de son public, la petite lucarne se plaît à étioler votre niveau d'écriture, de lecture, de sociabilité et de structuration de la pensée. Chez les enfants, quel que soit le milieu social observé, on note une moindre appétence de l'écrit, pourtant éminemment formateur, un moindre temps dévolu aux devoirs et une résistance certaine à se projeter dans des schémas cognitifs complexes. Le champ lexical, déterminant quant à l'appréhension juste et détaillée du monde, tend à s'assécher sous l'effet conjugué de la télévision et du manque de communication interpersonnelle. Le phénomène s'observe même chez les bébés et les jeunes enfants soumis à des programmes soi-disant adaptés ; en les privant d'interactions parentales et en chargeant leur esprit de stimuli inutiles, le petit écran les dépossède du meilleur outil d'apprentissage et de développement qui soit.

 

Suspecté de partir en croisade contre le tube cathodique, Michel Desmurget a essuyé durant ses recherches une vaste gamme de réactions outrées et consternées. Hâtivement taxé de vieux dinosaure incapable de se fondre dans l'air du temps, ou de réactionnaire insensible aux charmes et bienfaits supposés de la télévision, il narre, tantôt avec amusement, tantôt avec stupéfaction, les réticences et incompréhensions auxquelles il dut faire face. Des centaines d'études abondent pourtant en son sens, corroborent ses dires et légitiment ses inquiétudes. Sera-ce suffisant pour décrocher les enfants du poste devant lequel on les a lâchement installés ? Quand on sait l'importance des expériences formatrices et initiatiques, on ne peut que déplorer ce temps galvaudé devant des programmes culturellement exsangues et, parfois, moralement douteux. Bien conscient de l'énorme chemin à parcourir, l'auteur s'attend à voir encore longtemps les enfants passer davantage d'heures face à un écran abêtissant que face à leur instituteur...

 

 

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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 19:41

En pleine dérive, l’estomac léger et les poumons enfumés. Son errance est infinie, éternelle, crasseuse et pestilentielle. Marquée d’un maintien soldatesque, prête à en découdre avec toute joyeuseté fortuite, aussi éphémère et inconsistante soit-elle. Ripley Bogle a le visage livide et accablé de ceux qui ont raté la marche de l’ascension sociale et dévalé avec pertes et fracas l’escalier marbré de la dignité humaine. Issu des quartiers mornes et désœuvrés de Belfast, il grandit à Turf Lodge, cerné de pochards et de courtisanes, sans extase ni sérénité, avant d’investir le cœur de Londres, à deux pas de Buckingham Palace, affamé et accoutré comme un gueux de l’ostière.

 

Le pavé glacé pour seul horizon

 

Vagabond vivant d’aumônes et d’expédients, l’éphèbe Bogle porte ici la double casquette de narrateur et d’antihéros, lucide et attachant, prompt aux élucubrations digressives et aux observations acrimonieuses. D’aucuns, en pareil cas, se verraient aussitôt prêter une voix plombée de tristesse, un cœur incertain, un esprit en cours d’érosion. Mais le fantasque Irlandais portraituré par Robert McLiam Wilson a le verbe sémillant, la verve et l’aplomb d’un chansonnier populaire. Perclus de froid et de fatigue, assailli par la faim et la douleur, il tient néanmoins en état un lyrisme chargé d’hardiesse, filant la métaphore et le solipsisme à la faveur de pérégrinations ubuesques, greffées sur un fil continu de flashbacks.

 

Partiellement autobiographique, pensif et amer, Ripley Bogle ausculte le quotidien grisant et désillusionné d’un vagabond, rythmé par le jeûne, l’engourdissement et les saillies hivernales, convoquant des cavalcades nocturnes alcoolisées, des querelles de clochards et une représentation satirique de la bourgeoisie. Une chronique monophonique à hauteur de bohémien, avec pour seul horizon un pavé glacé aussi morose qu’intimidant, théâtre de toutes les outrances, nid infectieux où une détresse maculée le dispute aux illusions déchues, où toute dimension humaine s’estompe derrière les ricanements avinés, les asociabilités de circonstance et les bataillons endimanchés de la médiocratie.

 

Rubans d’images

 

Robert McLiam Wilson joint un sous-texte politique – la guerre civile irlandaise – à la brève et vacillante existence de son héros itinérant, exprimée au détour d’aptitudes contrariées, de conquêtes féminines bigarrées, d’échecs sentimentaux retentissants et d’un séjour à Cambridge ridiculement compromis. Brillant de maîtrise, confondant de virtuosité, l’auteur nord-irlandais tisse des rubans d’images à la texture rêche, insuffle de la poésie et de l’hilarité là où elles font cruellement défaut, laisse les mots se fondre en une masse mouvante, à la fois touchante, vive et ardente. À consommer sans modération d’aucune sorte.

 

 

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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 20:21

S’il est un homme de nature à symboliser le fanatisme et la perdition, c’est bien Adolf Hitler. Non content de porter un coup significatif à la démocratie allemande en instaurant une dictature totalitaire, il tissa fil par fil un régime fasciste et impérialiste caractérisé par l’antisémitisme, l’anticommunisme et l’« hygiène raciale ». Sous le joug nazi furent commis des crimes parmi les plus abominables du siècle passé : des exterminations de masse, dont le génocide des Juifs – la Shoah – ; le dépeçage barbare de la Pologne, purgée et morcelée dans l’horreur la plus absolue ; de vastes programmes d’euthanasie destinés aux handicapés physiques et mentaux ; un Lebensraum prophétique et obsessionnel au nom duquel furent sacrifiés quelque vingt millions d’officiers et civils soviétiques, voire davantage encore. Comment l’Allemagne a-t-elle pu sombrer corps et âme dans un national-socialisme ethnocentrique et sanguinaire ?  Comment un individu de la trempe d’Hitler, d’apparence lâche et d’envergure modeste, de surcroît inapte aux relations sociales et affectives, a-t-il pu engager une grande nation civilisée d’Europe occidentale dans un nouveau conflit mondial ?  Par quels moyens ce même homme a-t-il pu accaparer le pouvoir au point de s’adjuger toutes les fonctions stratégiques de l’État (chancelier, président, Führer, chef du parti unique, ministre de la Guerre) ?  Quelles étaient les motivations intimes de ces millions d’Allemands qui ont accordé leur suffrage à l’auteur du sinistre et boursouflé Mein Kampf ?

 

Historien et producteur à la BBC, Laurence Rees apporte des éléments de réponse qui, ensemble, forment un faisceau factuel jetant un filet de lumière sur le nazisme. L’ascension d’Adolf Hitler ne s’explique pas seulement par les traumatismes induits par la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles, et une dépression économique qui mit six millions d’Allemands au chômage – et presque autant de familles dans l’indigence. Au-delà de ces considérations sous-jacentes, la figure tutélaire du NSDAP revêtait surtout un charisme tel que celui théorisé par Max Weber, dont la pleine mesure se faisait jour au cours d’allocutions publiques exaltées, durant lesquelles il galvanisait des foules hypnotisées en désignant des boucs émissaires triés sur le volet et en flattant quelques bas instincts auxquels tout peuple défait cèderait volontiers. Ce qu’il susurrait alors à l’oreille des Allemands était clair comme une Nuit de Cristal : trahison des élites d’autrefois ; complot judéo-bolchévique ; mesures réparatoires injustes et offensantes ; économie mise en coupe réglée par la Triple-Entente ; devoir impérieux de sursaut national. Mieux que quiconque, Hitler parvenait à capturer les frustrations latentes et à les convertir en suffrages exprimés, le tout dans des élans irrépressibles d’orgueil et de passion communicative. Auréolé d’une aura quasi divine, sacralisé par Joseph Goebbels et Leni Riefenstahl, il donnait l’impression d’échapper à la politique conventionnelle et de se hisser au-dessus des guerres de chapelles, à l’abri des joutes stériles et des postures fallacieuses. Mais on ne saurait tordre les faits : depuis toujours et à jamais, le père du nazisme aura mastiqué des concepts plus ou moins fumeux – ceux de Paul de Lagarde, de Gottfried Feder, d’Arthur Schopenhauer ou de Friedrich Nietzsche – avant de recracher à la face du monde des politiques proprement terrifiantes – exterminations planifiées, velléités expansionnistes, camps de concentration, nations disloquées, Plan Nisko, Solution finale, etc. Le tout enrobé d’un darwinisme doctrinaire du pire effet.

 

Les écrits de Laurence Rees mettent cependant en lumière les limites du charisme hitlérien. S’il opérait pleinement sur les nervis et cadres nazis – Hermann Göring, Heinrich Himmler, Adolf Eichmann, Joseph Goebbels, Julius Streicher ou encore Albert Speer –, certains, en haut lieu, échappaient toutefois à l’emprise du Führer. On trouve parmi ces sceptiques des gradés de l’armée teutonne comme Hans Oster, Ludwig Beck, Werner von Fritsch ou Franz Halder, mais aussi des personnalités politiques de premier plan, à l’instar de Lord Halifax, Neville Chamberlain ou Paul von Hindenburg. D’autres, comme le diplomate amateur Birger Dahlerus, s’interrogeaient même sur l’état de santé mentale du chancelier, invariablement inflexible, forcément mégalomane, et en proie à des crises de démence. Le peuple allemand demeura quant à lui longtemps attaché à son « Guide », considéré comme une émanation de la « Providence », un leader extralucide tout entier voué à son pays, par ailleurs initiateur de succès politiques majeurs : la purge nécessaire de la Nuit des Longs Couteaux, le redressement économique précédant l’entrée en guerre, l’Anschluss, les accords de Munich, l’expéditive débâcle française faisant suite au Plan Jaune ou encore la confiscation de vastes territoires en Tchécoslovaquie et en Pologne. Signe d’un aveuglement absolu, dans la conscience collective, tout travers était systématiquement porté au crédit de fonctionnaires hérétiques ou de subalternes officiant en sous-main dans l’appareil nazi : les hommes d’Heinrich Himmler et de Reinhard Heydrich, ceux d’Ernst Röhm, ou de la Wehrmacht. Adolf Hitler est longtemps resté intouchable, insoupçonnable, faisant au besoin profil bas, et se contentant alors de dégager en amont quelques lignes directrices que des officiers zélés allaient obstinément poursuivre en aval.

 

Laurence Rees portraiture un dictateur mentalement instable, aux ambitions démesurées et au passé trouble (ses exploits fantasmés d’estafette, ses actes ambigus sous la République socialiste de Kurt Eisner). Un nihiliste jusqu’au-boutiste, prêt à tout pour exercer une emprise ferme et solitaire sur le pouvoir. S’en remettant à son instinct plutôt qu’aux notes des experts, insensible aux mises en garde et allergique à l’indétermination, Adolf Hitler s’est taillé un costume immaculé de prophète, uniquement préservé par l’étouffement méthodique des scandales, dont une relation tumultueuse avec sa nièce Geli Raubal, et un héroïsme surfait rapidement devenu inattaquable. Les témoignages inédits de contemporains du IIIe Reich explicitent clairement la mégalomanie paranoïaque d’un homme aveuglé par ses obsessions – le siège de Stalingrad, la pureté raciale – et par une outrecuidance à toute épreuve – les scènes de déni ou d’hystérie dans son QG en Prusse-Orientale, dans le bunker berlinois ou au Berghof bavarois. Avec fluidité et limpidité, on revit l’ascension du Führer : son arrivée à Munich, ses rapports avec Karl Mayr et Erich Ludendorff, la naissance de ses convictions les plus profondes, son opposition larvée à Gregor Strasser, son mépris tenace pour Joseph Staline, son admiration immodérée pour Benito Mussolini, l'incendie du Reichstag aboutissant à la suspension des libertés individuelles, les opérations clandestines du commandement de l’Abwehr et du comte von Stauffenberg, les attentats desquels il réchappe miraculeusement, le pacte (trahi) de non-agression germano-soviétique, les manœuvres sur le front russe, la conférence de Wannsee, puis la lente agonie des nazis, matérialisée par des pénuries de biens et de matières premières, des plans lâchement avortés (Wintergewitter, Lion de mer) et le déchiffrage par des cryptologues du code de la marine allemande Enigma. Une plongée vertigineuse et révélatrice au cœur d’un national-socialisme où s’enchevêtrent les haines les plus primaires et les doctrines les plus extrêmes. Passionnant et très documenté, le tour d’horizon se veut en outre intelligible et accessible aux profanes.

 

 

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 11:02

Avant de hisser haut son chef-d’œuvre viscéral 1984, George Orwell donnait corps à La Ferme des animaux, allégorie en forme d’apologue s’inspirant de l’histoire tourmentée de l’URSS. Avec ingéniosité, le journaliste anglais y jette l’opprobre sur le stalinisme et échafaude une fable politique universelle, crève-cœur à forte coloration métaphorique frappé au coin de la sagacité. La vision dystopique à l’œuvre n’est pas seulement glaçante et pénétrante ; en elle, tous les déchirements se versent, toutes les désillusions s’amassent. L’indicible révolution animalière, confisquée par quelques savants cochons, débouche sur une communauté en coupe réglée, une dictature cachée derrière le paravent fallacieux de la liberté et de l’émancipation.

 

Fragile utopie

 

Tout commence par un soulèvement animal, initié par les doctrines de Sage l'Ancien (= Lénine et Karl Marx). S’ensuit l’éviction subséquente de M. Jones (= le tsar Nicolas II), alcoolique désargenté et propriétaire d’une exploitation agricole où les bestiaux besognent d’arrache-pied avec pour seule compensation misère et détresse. Très vite, les cochons, notoirement plus éclairés, s’approprient le commandement de la ferme. Ils ont pour mission d’y instaurer liberté, quiétude et prospérité, d’y annihiler toute forme de nuisance humaine. Napoléon (= Staline) et Boule de neige (= Trotski), ligués dans un premier temps, s’y opposeront ensuite ostensiblement, faisant valoir deux conceptions organisationnelles antagonistes. Le départ précipité du second portera définitivement le premier au pinacle.

 

Napoléon, devenu souverain sans égal, va alors déployer des efforts considérables en vue d’asseoir sa mainmise. Le cochon Brille-Babil (= la Pravda) et les pigeons (= les agents extérieurs) se chargeront de la propagande, tandis que le cheval Malabar (= Stakhanov) fournira à tous, sans jamais rechigner, le parfait exemple à suivre. Bientôt, une horde de chiens féroces (= la police politique) mettra, avec véhémence et acharnement, toute la communauté au pas. Les moutons et le corbeau Moïse (= l’Église orthodoxe) étant également à la solde de Napoléon, il n’y aura guère que la jument Lubie (= les exilés de la révolution) et l’âne Benjamin (= Orwell en personne, grand pourfendeur du stalinisme) pour porter un regard lucide sur l’Animalisme, système philosophique ne profitant finalement qu’à ses suppôts, les cochons, et leur garde rapprochée.

 

Dictature animalière

 

Si Napoléon fait figure de dictateur corrompu, tordant les concepts et les principes à merci, qu’est-ce qui le distingue encore des hommes ?  Poser la question, c’est y répondre. George Orwell poussera d’ailleurs le paradoxe à son paroxysme : les « quatrepattes » se mueront en « deuxpattes », l’oppressé endossant le costume ranci de l’oppresseur. Culte de la personnalité, diabolisation de l’ennemi, hyperproductivité, velléités expansionnistes, mensonges et ostracisme formeront ainsi l’étoffe soyeuse et chamarrée du règne tyrannique des cochons. Aux utopies contrariées se frottera, invariablement, un cynisme aux reliefs saisissants. Et des pans entiers de l’histoire soviétique se cryogénisent, par catachrèses et analogies, à travers cette impérissable Ferme des animaux.

 

 

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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 07:56

Belfast est une poudrière en équilibre instable. Une ville d’acronymes à trois lettres dont les reportages radiophoniques se résument obstinément au soufre et à la souffrance. Une capitale défigurée par les armes, abritant les inimitiés les plus farouches et déchaînées. Percluse d’amertume, elle voit la haine enfler, puis déferler, catholiques et protestants se rendant coup pour coup au nom de principes aujourd’hui dénaturés et largement gangrénés. Si rien ne ressemble plus à un républicain nationaliste qu’un unioniste loyaliste, ces jumeaux nord-irlandais qui s’ignorent ne sont pourtant unis que dans l’impossibilité d’épousseter leur idéologie, n’échangent qu’au travers de groupes paramilitaires prêts à semer le désordre, la mort et l’aveuglement. Civilisation dévoyée et corrompue, l’Ulster incendie ses balises à coups d’impérialismes antagonistes, de ségrégation confessionnelle et de revendications tous azimuts. Alors que les menues ruptures et les détonations rythment son existence, une misère en grappe s’agglutine autour de quelques poches de pauvreté devenues presque inextricables, zones mornes et désœuvrées où les clapiers grisants s’étendent à perte de vue.

 

Foisonnant et feuilletonesque, Eureka Street sonne comme un opéra mélancolique. Une fresque humaine à deux têtes – la double narration – évoluant dans un cadre lugubre et embrasé. Robert McLiam Wilson y renvoie dos à dos Belfast et Beyrouth, deux capitales bouillonnantes où la quiétude s’est éteinte comme un feu de chaume. Il fait de l’Ulster un personnage à part entière, étendue lasse et morose suspendue à des velléités hétérogènes, à des humeurs bariolées. Un terrain miné, circonscrit, où toute destinée se jauge à l’aune d’un conflit protéiforme n’enfantant que des vaincus.

 

La tectonique des ploucs

 

L’action d’Eureka Street se situe peu avant et après le cessez-le-feu de 1994. Deux adeptes de cavalcades nocturnes, les désabusés Jake et Chuckie, respectivement catholique et protestant, traînent leur carcasse massive dans une Belfast divisée, érigeant leur amitié en contre-exemple absolu, contrariant à eux seuls un climat délétère de désunion et de tensions tantôt sourdes, tantôt assourdissantes. Figures contrastées et attachantes, ces deux protagonistes vont interroger l’animalité et la systématisation d’un conflit dont les tenants et aboutissants se brouillent à mesure que les saisons s’égrènent, que les dépouilles anonymes et malchanceuses s’empilent.

 

Dénominateurs communs d’une galerie de personnages aussi singulière qu’abondante, ces deux prolos au destin capricieux sous-tendront des arches sentimentales cousues d’or, des illusions tragiquement déchues, des rapports sociaux globalement accidentés, des états d’âme plus ou moins affirmés – Jake et le « recouvrement », Chuckie et la réussite matérielle – ou encore une certaine conception de l’Amérique, carburant à la célébrité et aux apparences, en rupture consommée avec la réalité.

 

Sillonnant son vaste terrain de jeu, alliant justesse et densité, Robert McLiam Wilson aligne les formules bien troussées et les traits d’esprit fusant comme des balles de golf. Chauffée à blanc, trempée tour à tour dans la poésie, le cynisme et un clinique privé d’ivresse, sa plume se montre à même de convertir le moindre plouc en un demi-dieu céleste, une entité abstraite échappant à toute convention. De quoi porter haut ce chef-d’œuvre titanesque où le cœur, l’abandon et l’euphorie le disputent à la raison, la détresse et le repli sur soi.

 

 

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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 18:52

Roman-fleuve d’anticipation, hydre à deux têtes, à mi-chemin entre le thriller policier et le récit de science-fiction, L’Éclipse prend pour cadre le Royaume-Uni de l’année 2193, un pays fragilisé, à l’aura écornée, naguère contraint de refondre ses principales institutions à la suite d’un retentissant scandale de corruption. Dans un climat de forte résurgence fasciste et indépendantiste, Cardiff devient le théâtre d’un vaste complot appelé à déstabiliser un régime politique chancelant, taxé de tous les maux par les uns, ardemment défendu par les autres.

 

Avec doigté, Morgan Fortuna va opérer la jonction entre cette conspiration à double fond et d’autres affaires parallèles secouant des services d’ordre clairement dépassés – meurtres, trafic de drogue, disparitions, agents infiltrés… S’ensuivra un jeu de piste labyrinthique, ingénieux et captivant, témoin d’une démocratie en pleine déliquescence et d’intérêts antagoniques inconciliables, prêts à faire main basse sur un État aux abois, ébranlé dans ses fondements, déchiré par des tensions latentes.

 

Préférant aux grandes envolées lyriques des intrigues joyeusement entremêlées, le jeune auteur multiplie les chassés-croisés et les portraits hauts en couleurs, amorçant continuellement, sans forfanterie, des bombes narratives qui ne s’enclencheront que cinquante ou soixante pages plus tard. La preuve, s’il en fallait une, qu’il maîtrise et agence scrupuleusement ses arches de bout en bout.

 

Fresque plurielle et prophétique

 

Foisonnante et parfois alambiquée, la première moitié du roman se conçoit essentiellement comme une rampe de lancement, la mise en orbite des principaux enjeux et des protagonistes qui s’y rattachent. La suite, plus harmonieuse et rythmée, ne se fait pas prier pour trancher le nœud gordien : les masques tombent, le vernis craque. Chacun, face à son psychisme, ses legs et ses obsessions, doit alors prendre langue avec une réalité embrouillée, à plusieurs visages, compulsive et autodestructrice.

 

Cathédrale d’idées, pluriel par ses références, pourvu du souffle houleux et prophétique des meilleures dystopies, L’Éclipse ne manque ni d’épaisseur ni de hauteur de vue. S’il arbore sans conteste les inégalités et la démesure des premiers romans, il ménage et galvanise le suspense, invite à la réflexion et cache sous les oripeaux de la fiction une pensée aussi alarmiste que nécessaire. Alors même que la démocratie se porte au fronton de cette fresque quelque peu kafkaïenne, Morgan Fortuna ponctue son œuvre d’un retournement final désarmant, ultime tour de force avant le baisser du rideau.

 

 

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17 octobre 2013 4 17 /10 /octobre /2013 05:31

Le faux départ n’est pas l’apanage du monde sportif. Si la Commission belge de contrôle des films entame officiellement ses activités en 1921, les objections de l’industrie du cinéma, auxquelles s’ajoutent des complications techniques, l’handicapent et mettent à mal son bon fonctionnement immédiat. Il faudra par conséquent attendre 1922 pour que l’instance soit définitivement sur les rails et puisse donner sa pleine mesure. Les producteurs se prêtent alors massivement au jeu et lui soumettent quantité d’œuvres.

 

Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes : entre 1924 et la Seconde Guerre mondiale, environ 1000 films lui sont transmis chaque année. Dans la pratique, nonobstant la directive de 1921, qui vise pourtant à délimiter son mandat, la Commission s’adonne à l’occasion aux coupures strictement religieuses ou politiques. Un acte de censure pur et simple, qui tend à questionner un peu plus les réelles motivations de ses membres, nommés sur décision du ministère de la Justice.

 

À partir de 1941, et jusqu’en septembre 1944, l’instance publique, contrainte d’opérer depuis Londres, réduit fortement ses activités. La guerre bat alors son plein. Et les choses se gâtent encore après la Libération. La censure militaire vient en effet se juxtaposer à la directive de 1921, brouillant ainsi les cartes décisionnelles et refroidissant un peu plus une industrie déjà défiante. La Commission ne retrouve son rythme de croisière qu’en 1946, alors même que l’armée se résout à lâcher la bride.

 

Nouvelle directive : sévérité et ordre moral

 

Il semble que la Belgique ait décidé de se montrer intraitable. En 1951, une nouvelle directive, encore plus restrictive que la précédente, voit le jour. La Commission doit alors composer avec de nouveaux impératifs : sont désormais proscrits le réalisme trop criant, l’atteinte à l’ordre social et aux autorités, la promotion de l’amour libre et du libertinage ou encore les références au contrôle des naissances. Conforté par les nouveaux critères de contrôle, l’idéal chrétien met le cinéma en coupe réglée. Liberté d’expression et prescriptions religieuses ne font décidément pas bon ménage.

 

On imagine alors sans mal les industriels suer la peur. Car le texte de 1951, pensé par F. De Busscher, le nouveau président de la Commission, entrave largement leur marge de manœuvre. Pis, la proposition de loi – rejetée – de Jozef Jespers (CVP) entraîne un nouveau durcissement des positions politiques. En défendant l’interdiction d’accès aux salles aux mineurs de moins de 18 ans, le sénateur détériore encore davantage le climat délétère qui règne alors. C’est peu dire que l’entame des années 1950 n’augure rien de bon pour le septième art. Signe des temps : alors que les réalisateurs abordent des thèmes à tout le moins controversés, les distributeurs procèdent à des coupures préventives en vue de prévenir les risques de censure. Une sorte d’automutilation propre à freiner les ardeurs créatives.

 

 

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Le faux départ n’est pas l’apanage du monde sportif. Si la Commission belge de contrôle des films entame officiellement ses activités en 1921, les objections de l’industrie du cinéma, auxquelles s’ajoutent des complications techniques, l’handicapent et mettent à mal son bon fonctionnement immédiat. Il faudra par conséquent attendre 1922 pour que l’instance soit définitivement sur les rails et puisse donner sa pleine mesure. Les producteurs se prêtent alors massivement au jeu et lui soumettent quantité d’œuvres.

 

Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes : entre 1924 et la Seconde Guerre mondiale, environ 1000 films lui sont transmis chaque année. Dans la pratique, nonobstant la directive de 1921, qui vise pourtant à délimiter son mandat, la Commission s’adonne à l’occasion aux coupures strictement religieuses ou politiques. Un acte de censure pur et simple, qui tend à questionner un peu plus les réelles motivations de ses membres, nommés sur décision du ministère de la Justice.

 

À partir de 1941, et jusqu’en septembre 1944, l’instance publique, contrainte d’opérer depuis Londres, réduit fortement ses activités. La guerre bat alors son plein. Et les choses se gâtent encore après la Libération. La censure militaire vient en effet se juxtaposer à la directive de 1921, brouillant ainsi les cartes décisionnelles et refroidissant un peu plus une industrie déjà défiante. La Commission ne retrouve son rythme de croisière qu’en 1946, alors même que l’armée se résout à lâcher la bride.

 

Nouvelle directive : sévérité et ordre moral

 

Il semble que la Belgique ait décidé de se montrer intraitable. En 1951, une nouvelle directive, encore plus restrictive que la précédente, voit le jour. La Commission doit alors composer avec de nouveaux impératifs : sont désormais proscrits le réalisme trop criant, l’atteinte à l’ordre social et aux autorités, la promotion de l’amour libre et du libertinage ou encore les références au contrôle des naissances. Conforté par les nouveaux critères de contrôle, l’idéal chrétien met le cinéma en coupe réglée. Liberté d’expression et prescriptions religieuses ne font décidément pas bon ménage.

 

On imagine alors sans mal les industriels suer la peur. Car le texte de 1951, pensé par F. De Busscher, le nouveau président de la Commission, entrave largement leur marge de manœuvre. Pis, la proposition de loi – rejetée – de Jozef Jespers (CVP) entraîne un nouveau durcissement des positions politiques. En défendant l’interdiction d’accès aux salles aux mineurs de moins de 18 ans, le sénateur détériore encore davantage le climat délétère qui règne alors. C’est peu dire que l’entame des années 1950 n’augure rien de bon pour le septième art. Signe des temps : alors que les réalisateurs abordent des thèmes à tout le moins controversés, les distributeurs procèdent à des coupures préventives en vue de prévenir les risques de censure. Une sorte d’automutilation propre à freiner les ardeurs créatives.

 

 

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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 06:10

Son identité figure en bonne place parmi les secrets les mieux gardés du Royaume-Uni. Pourtant, Banksy a su hisser son art des rues les plus crasses aux galeries les plus prestigieuses. Cote au zénith, hordes de fidèles, le pochoiriste anglais, hautement prolifique, manie le symbolisme populaire avec une dextérité d’ébéniste. De quoi faire tourner le commerce et électriser les foules. Portrait.

 

Il a beau faire fleurir ses fresques en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Australie ou encore au Canada, Banksy n’en cultive pas moins un goût immodéré pour la clandestinité. La ville demeure son terrain de jeu favori ; il l’arpente sans relâche, pochoir à la main, des nuits entières, à la recherche du mur idéal. Un art à l’état brut, que la mairie de Bristol, clairvoyante, a décidé de conserver, l’élevant ainsi au rang d’emblème.

 

Pour Banksy, des trottoirs sinistrés aux galeries londoniennes, il n’y a qu’un pas. Vendus aux enchères, exposés dans les musées, ses travaux courent la prétentaine. Alors que d’aucuns l’accusent d’avoir retourné sa veste, lui cherchant des noises au motif d’hypocrisie, il balaie les critiques d’un revers de main et continue de jouer, avec maestria, sur tous les tableaux. Docteur ès arts urbains, passé par l’école bigrement formatrice de la rue, ce natif de Bristol écoule désormais ses œuvres, à mi-chemin de la poésie et de l’anarchie, contre des chèques à six chiffres.

 

En août 2009, son exposition-événement « Banksy vs Bristol Museum », longtemps gardée secrète, se paiera même le luxe de dépasser la barre des 300 000 visiteurs, signe d’une vitalité et d’une portée hors pair. Annoncée la veille de son ouverture, la performance parvient à attirer pas moins de quatre mille personnes par jour, comptant lors des pics de fréquentation des files d’attente de plus de six heures. Quant à « Banksy Q », présentée dans une galerie de Stokes Croft, elle enregistrera, elle aussi, une affluence tout à fait colossale. De quoi placer le pochoiriste anglais sur le toit du monde ?

 

Banksy, maître du pochoir, roi de la métaphore

 

Corrosif, irrévérencieux, direct, métaphorique : le « style Banksy » s’emploie à démocratiser l’art urbain, déclinant au passage des pans entiers du fait sociétal et politique. Chantre de la désobéissance civile, le Britannique s’attache à mettre l’autoritarisme et l’injustice au pied du mur. De nombreux graffeurs, parmi lesquels d’anciens marginaux, marchent désormais dans ses pas, s’engouffrant avec opportunisme dans la brèche commerciale entrouverte. À la mode – donc désirables –, ils investissent en masse les salles de ventes et tentent de dompter un marché de l’art pour le moins capricieux.

 

En 2005, Banksy peint neuf fresques sur le mur de séparation israélo-palestinien. Parmi elles, on compte notamment une fillette accrochée à des ballons et des percées factices, laissant entrevoir, en trompe-l’œil, des paysages idylliques. Un authentique fait d’armes, à la croisée de la témérité urbaine et de l’engagement politique. C’est d’ailleurs peu dire que le virtuose du pochoir a le don de s’exprimer aux endroits et sur les supports les plus improbables. Ainsi, il exploite tant la façade d’une église évangéliste qu’un long métrage, une cabine téléphonique ou encore le parc d’attractions Walt Disney, où il met en scène, à la vue des badauds, une poupée gonflable prenant la forme d’un prisonnier de Guantánamo. Avec, à la clé, toujours ce même discours direct, sans ambivalence, conjugué à l’art multiforme.

 

Un « prix Nobel d’hypocrisie » ?

 

Héraut incontesté de la liberté, anticonformiste inébranlable, Banksy travaille son image avec une minutie d’orfèvre. Une caractéristique qui ne l’empêche toutefois pas de se frotter, à l’occasion, aux dures lois de la contradiction. Ainsi, non seulement certaines de ses œuvres ont quitté la rue pour rejoindre Sotheby’s, mais, en outre, d’autres sont tombées entre les mains de la jet set, toujours prompte à se les disputer à coups de centaines de milliers de livres. Et pendant que des Angelina Jolie, des Christina Aguilera ou des Kate Moss s’approprient ses créations, la mairie de Londres décide quant à elle d’effacer l’un de ses pochoirs critiquant la vidéosurveillance, dûment placé sous une caméra. Entre la dissidence et l’idolâtrie, il n’y a décidément qu’un pas…

 

Si Banksy prend le soin de snober ses propres vernissages et de fuir les interviews, il s’étale en revanche volontiers sur six pages dans le Sunday Times. Un paradoxe que d’aucuns assimilent à une imposture. Mais le maître du pochoir n’en a cure : « Je suis un prix Nobel d’hypocrisie », osera-t-il même. « J’utilise l’art pour contester l’ordre établi, mais peut-être que j’utilise simplement la contestation pour promouvoir mes œuvres. »  Une déclaration imprudente, mais qui résume sans ambiguïté la duplicité du personnage. Il n’est d’ailleurs pas rare que le Britannique soit pris en flagrant délit de dualité. Tandis qu’il décrit le Landerneau artistique comme « une grosse farce », une « coterie de surprivilégiés, de prétentieux et de faibles », il inaugure dans le même temps la galerie Lazarides, un marché réservé aux « outsiders », aux artistes exclus par l’establishment. Comment, par ailleurs, expliquer ce rejet inconditionnel de l’institution, alors même qu’il s’attache à occuper des musées comme le Louvre ou le Tate, en y imposant ses propres contrefaçons ?  Insondable, Banksy ?

 

Bristol, le berceau du graffiti

 

Alors qu’une poignée de graffeurs impétueux y battent inlassablement le pavé, Bristol ne tarde pas à annoncer la couleur : dès le début des années 1980, cette ville du sud-ouest de l’Angleterre s’impose comme le centre névralgique du graffiti européen. La peinture à l’aérosol y a le vent en poupe, démocratisée par 3D, le fondateur de Massive Attack, lui-même inspiré par la culture hip-hop américaine.

 

Accusés de vandalisme, pris à partie par les forces de l’ordre, les artistes urbains font néanmoins leur entrée à la galerie Arnolfini dès 1985. Très vite, les établissements de jeunes deviennent d’authentiques lieux d’apprentissage, fréquentés par des graffeurs en herbe en quête d’expertise. C’est dans cet environnement à tout le moins stimulant que Banksy fait ses premières armes, d’abord en expérimentant le graff, puis en épousant la technique du pochoir, plus rapide et précise.

 

Quand les murs de Bristol se font trop familiers, le Britannique décide de quitter sa ville natale pour arpenter les rues du monde entier, ponctuant chacune de ses visites par une fresque portant sa griffe. Il lui arrive même, à l’occasion, de troquer le pochoir contre des sculptures ou des installations. Et, en vue de n’en perdre aucune miette, Banksy décline ses œuvres sous forme de livres, avec ses propres textes et photographies à l’appui. En 2006, avec le show « Barely Legal », à Los Angeles, son street art fait – enfin – les gros titres de la presse internationale. La consécration des institutions, après celle de la rue.

 

Alors que les supputations liées à son identité foisonnent à mesure que Banksy prend du galon, les révélations d’un tabloïd font étrangement pschitt. Peut-être démasqué à cette occasion (un certain Robin Gunningham, né en 1974, issu de la classe moyenne, ayant fréquenté une école d’art), le natif de Bristol n’en subit aucune conséquence. En réalité, alors même que l’on écrit la genèse de l’un des secrets les mieux gardés d’Angleterre, chacun semble s’efforcer de fermer les yeux et de boucher ses oreilles. Faut-il dès lors y voir le signe d’un anonymat qu’il faut à tout prix préserver sous peine de « briser le mythe » ?

 

 

 

Le saviez-vous ?

 

1) Il faut remonter à 1999 pour trouver la fresque la plus emblématique de Banksy, intitulée « The Mild Mild West ». Cette dernière représente un ourson armé d’un cocktail Molotov attaqué par trois policiers. Un clin d’œil aux contestataires de tout poil.

 

2) Parmi les personnages fétiches de l’artiste britannique, on compte le cochon et le rat. Certains y décèlent un emprunt au pochoiriste français Blek le Rat, une référence avouée et revendiquée.

 

3) Durant sa carrière, Banksy n’a jamais lésiné sur les moyens. Ainsi, il n’hésitera pas à diffuser des faux billets à l’effigie de Lady Di ou des copies d’albums de Paris Hilton seins nus !  Une audace qui lui vaudra à la fois l’inimitié de la justice et l’encensement des foules.

 

4) À l’occasion de la sortie du documentaire Faites le mur !, d’aucuns s’interrogent sur la probité du scénario. Banksy y revient longuement sur les folles péripéties de Thierry Guetta, un documentariste amateur devenu artiste sous le pseudonyme de Mr Brainwash. En réalité, beaucoup y voient le chef-d’œuvre ultime du pochoiriste anglais, une sorte de gag à l’échelle mondiale visant à dénoncer les travers d’un marché de l’art où tout, ou presque, peut se commercialiser, où la valeur d’une création repose parfois exclusivement sur les arguments marketing attenants déployés. Ces sceptiques soupçonnant une vaste imposture, souvent initiés, considèrent que Thierry Guetta, et a fortiori Mr Brainwash, ne sont que des artéfacts créés de toutes pièces par Banksy. La plus belle des métaphores ?

 

 

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 05:16

À peine les premières images diffusées, à la fin du 19ème siècle, que les critiques fusent déjà, en Belgique, à l’endroit du cinéma. Suspicions éparses et arguments fallacieux viennent heurter de plein fouet ce nouveau média, encore largement inconnu, faisant au passage peu de cas du libéralisme et de la liberté d’expression. D’aucuns dénoncent le coup porté à la moralité enfantine, susceptible d’être pervertie par ces réalisateurs-créateurs en plein essor, hâtivement jugés et catégorisés. Recevant la férule des plus conservateurs, les salles de projection vont connaître un authentique chemin de croix. Qualifiées de dangereuses en raison de leur matériel hautement inflammable, elles doivent en outre essuyer les diatribes de ceux, nombreux, qui voient d’un mauvais œil le mélange d’hommes et de femmes dans un lieu exigu, plongé dans l’obscurité qui plus est.

 

Sans tarder, les groupes de pression, notamment catholiques, portent le débat sur la place publique, c’est-à-dire dans la presse et au Parlement. Taxé d’apôtre de la perdition, le cinéma subit les supplices sans broncher et voit même le nombre de ses salles croître pour atteindre approximativement les 650 écrans à la veille de la Première Guerre mondiale. Nul besoin d’un doctorat en médecine pour alors deviner toutes les promesses du bulletin de santé du septième art. Mais c’est sans compter sur l’acharnement et l’abnégation de quelques-uns. Car, une fois l’armistice signé, le lobbying anticinématographique reprend de plus belle, avec le soutien inédit des libéraux et des progressistes. Cette alliance de circonstance, à tout le moins disparate, refuse catégoriquement de jeter l’éponge et parviendra in fine à influer sur l’agenda politique.

 

La loi Vandervelde ceinture le cinéma

 

Les doléances des adversaires du cinéma débouchent finalement sur la loi Vandervelde, promulguée en 1920. Portant le nom du ministre socialiste de la Justice, le texte entend répondre aux griefs exprimés par les groupes de pression tout en respectant les principes constitutionnels consacrant la liberté de la presse. Dorénavant, l’industrie a la possibilité – mais pas l’obligation – de soumettre ses œuvres à la Commission de contrôle des films, seule instance habilitée à délivrer la mention « Enfants admis ». Pour les producteurs, ne pas se prêter au jeu revient donc à se priver du public familial. Un cataclysme économique propre à effrayer même les plus téméraires. Alors, parfois, pour décrocher le précieux sésame, les industriels doivent ronger leur frein et opérer des coupures inconséquentes, voire faire la danse du ventre, comme en témoignent les archives de la Commission. Les plus intempérants, ceux qui refusent les concessions artistiques exigées, se font d’abord taper sur les doigts, avant finalement de traîner le fardeau de l’inadmissibilité des moins de 16 ans. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la classification EA/ENA devient tout bonnement incontournable.

 

Une Commission toute-puissante... et décriée

 

La Commission n’a jamais fait dans la dentelle. Une directive datant du 19 avril 1921 établit les premiers critères de contrôle : sans surprise, la violence, le sexe et l’horreur constituent des tabous absolus. Arbitre autoproclamé des mœurs, insensible au chant des sirènes, l’instance publique, instaurée en 1920 et définitivement sur les rails en 1922, s’adonne à une véritable chasse aux sorcières, alpaguant tout film susceptible de « contaminer » l’esprit des plus jeunes. À ce jeu-là, le moindre quolibet peut paraître suspect. C’est dire si l’industrie marche sur des œufs.

 

Le premier président de la Commission est juge des enfants. Il se trouve entouré par des journalistes, des avocats, des distributeurs et exploitants cinématographiques, des enseignants ou encore des politiciens. Tous résultent d’une nomination prononcée par le ministre de la Justice et se voient attribuer un mandat renouvelable jusqu’à 67 ans. C’est peu dire que l’arbitraire de ces désignations politiques confine au non-sens. D’aucuns s’interrogent d’ailleurs sur la représentativité, la légitimité et les compétences de ces « commissaires » tout droit sortis du chapeau ministériel. Et à juste titre. Il faudra par exemple attendre des années avant que la Commission ne se féminise quelque peu.

 

À noter : d’un point de vue purement pratique, l’instance publique compte plusieurs sections de première instance, composée le plus souvent de cinq membres, et comprend également une section d’appel. Elle ne peut refuser des films pour des motifs religieux, politiques ou idéologiques, ce qui ne l’empêchera toutefois pas d’empiéter au-delà de ses prérogatives. Sortir des limites de son mandat deviendra même une habitude de la maison.

 

 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 10:35

Quand David Van Reybrouck, l’auteur à multiples casquettes de Congo, décide de consacrer un spectacle aux missionnaires d’Afrique, cela suscite forcément la curiosité du Landerneau littéraire. Basé sur de nombreux témoignages de Pères blancs, Mission emprunte au documentaire son esprit, multipliant les pistes de réflexion et conférant à son écriture un caractère multidimensionnel. Au Théâtre Royal de Namur, le public a fait montre d’un grand enthousiasme devant cette parodie de conférence, aux accents pourtant bien authentiques.

 

Fraîchement auréolé du Médicis de l’essai, l’écrivain belge David Van Reybrouck occupe une nouvelle fois le haut de l’affiche. Le Théâtre Royal de Namur a programmé cette semaine son spectacle Mission, articulé autour de l’histoire d’un Père blanc en poste au Congo. Prétexte à toute réflexion, le vécu du vieux prêtre André se déguste à toutes les sauces. C’est ainsi que cinquante années d’engagement religieux et humanitaire se trouvent passées au peigne fin. Avec, en toile de fond, l’analyse clinique d’un pays où les embûches se comptent en légions.

 

Le pitch s’avère simplissime : le père André profite d’un bref retour en Belgique pour donner une conférence au cours de laquelle il livre un témoignage éclairant quant à son travail de missionnaire au Congo. Mais, de ce point de départ peu exaltant, David Van Reybrouck va puiser de quoi lancer une vaste réflexion sur l’engagement, l’Afrique, les valeurs humaines ou encore les dogmes religieux. Et le spectateur bascule d’une émotion à l’autre, la dérision faisant rapidement place à la détresse ou au doute. Avec humilité, Mission met à mal les jugements hâtifs et les simplifications excessives. Son ambition ?  Retranscrire fidèlement la vie des missionnaires, ce qui justifie une escalade rythmée de l’échelle des sentiments.

 

Bruno Vanden Broecke, en comédien accompli, incarne avec brio ce religieux en proie aux doutes, mais résolument attaché aux valeurs universelles qu’il entend défendre. Il raconte avec tendresse, indignation ou résignation son quotidien dans un pays où l’obscurantisme, l’injustice, la famine et la guerre tordent le cou au moindre espoir. Plus qu’un spectacle sur la foi, Mission revisite avant tout la portée des choix individuels et de nos conceptions du monde. Les anecdotes prennent des allures de faits globalisants et semblent lever le voile sur des (épi)phénomènes trop souvent passés sous silence. Les relations humaines occupent toujours une place de choix, sous-tendant les grandes lignes directrices du récit.

 

Techniquement modeste jusqu’au dénouement – inattendu et potentiellement bouleversant –, Mission ne brille ni par son décor, très dépouillé, ni par ses effets visuels, inexistants. Son intérêt réside plutôt dans le traitement d’un sujet complexe, le fait religieux, et dans sa capacité à dépasser les clivages traditionnels pour mieux se recentrer sur l’essentiel, l’humanité, l’altruisme, la compassion ou le partage. S’attaquant sans ambages aux dogmes aveugles, David Van Reybrouck aborde notamment la question du célibat des prêtres, jugé incompatible avec les réalités du missionnaire. Et l’auteur va plus loin : il éreinte un prosélytisme souvent peu en phase avec l’engagement humanitaire, l’entraide désintéressée devant l’emporter sur toute autre considération.

 

Au fil de son discours, le père André parle de sa jeunesse, revient sur la naissance de sa foi – et sur ses quelques contrecoups, notamment familiaux –, explique son travail de missionnaire et nous apprend qu’il a perdu de nombreux jeunes au combat. De l’Afrique, il évoque avec douleur les sorciers tout-puissants, les enfants soldats, les viols, les exactions et les pillages systématiques lors des conflits armés ou encore les nombreux séismes politiques qui ont agité l’ancienne colonie belge. Ne négligeant jamais le contexte historique, il narre les déboires d’un Congo toujours instable, où les problèmes s’enchevêtrent jusqu’à devenir insolubles.

 

Intelligent mais inégal, Mission distille avec diligence ses traits d’humour et ses signes de détresse, dressant le portrait d’un prêtre hors du commun, dont le discours (un tantinet trop long) constitue une ode à la justice et à l’empathie. 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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