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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 15:46
Heurts à Caracas (mai 2017 / photographie extraite du site la-croix.com)

Heurts à Caracas (mai 2017 / photographie extraite du site la-croix.com)

Fin 2016, l'Arabie saoudite fut contrainte de se tourner vers les marchés financiers pour un premier emprunt de grande ampleur. Fort d'un confortable matelas financier encore estimé à plus de 730 milliards de dollars en 2014, le royaume wahhabite, désormais déficitaire, a également dû puiser dans ses réserves à la faveur de la crise pétrolière qui a plongé les cours mondiaux à des niveaux planchers, tutoyant aujourd'hui, péniblement, les 50 dollars. Les revenus de Riyad dépendant aux trois quarts de ses recettes d’hydrocarbures, il a fallu à ses dirigeants amputer de presque 200 milliards de dollars ses réserves de change pour maintenir l'économie à flot. Afin d'entraver l'effondrement du baril (-60% en deux ans), le premier exportateur mondial de pétrole a négocié avec les pays membres de l'OPEP, la Russie et dix autres États une réduction de la production d'or noir de près de 1,8 million de barils par jour (sur un total de 95 millions) au premier semestre 2017. L'accord, prolongé jusqu'en mars 2018 avec la Russie, a pour objectif de faire remonter les cours du pétrole, déprimés par la conjoncture économique mondiale, mais aussi par la production des huiles de schiste en provenance des États-Unis, qui tendent à neutraliser les effets bénéfiques escomptés suite à la réduction coordonnée de l'offre. In fine, les prix demeurent pourtant très volatils et les bons résultats des grandes compagnies pétrolières peinent à masquer un pessimisme au mieux mesuré.

 

Le Venezuela de Nicolás Maduro se porte encore plus mal que l'Arabie saoudite. Toutes les fragilités des économies pétrolières s'y expriment puissance vingt. Et les citoyens attendent d'autant plus impatiemment une hypothétique remontée des cours qu'ils en paient actuellement les pots cassés. On savait qu'Hugo Chávez avait peu oeuvré à la diversification de l'économie vénézuélienne, qu'il était coupable d'avoir sous-investi dans l'agriculture et l'industrie en période faste. On ignorait en revanche à quel point cela allait porter atteinte au pays de la révolution bolivarienne : réserves de change en voie d'épuisement, hyperinflation à trois chiffres, pénuries alimentaires et de produits de première nécessité, manifestations populaires réprimées dans le sang... Le Venezuela se présente comme l'archétype du pays qui importe tout, comptant sur la manne pétrolière pour (sur)vivre au quotidien. Le hic, en temps de vaches maigres, c'est-à-dire quand les cours du baril sont au plus bas, c'est que les devises se raréfient dangereusement et servent essentiellement à assurer le remboursement de la dette. Les pénuries se succèdent alors les unes aux autres et les files d'attente s'allongent à perte de vue devant les supermarchés, dont les rayons se dégarnissent à mesure que les réserves de change s'amenuisent. Aujourd'hui, les manifestations de colère pullulent et l'orage séditieux menace de gronder. La situation paraît d'autant plus explosive que le pouvoir socialiste a tenté d'affaiblir le Parlement en transférant ses compétences au Tribunal suprême de justice, proche des chavistes du PSUV. Un référendum révocatoire devait par ailleurs être organisé par l'opposition, désormais majoritaire à la Chambre, mais le Conseil national électoral, très partisan, continue de s'y opposer. Pendant ce temps, l'hyperinflation bat des records, si bien que le FMI la situait récemment à 720% sur base annuelle.

 

L'Algérie d'Abdelaziz Bouteflika connaît un sort à peine plus enviable. Son addiction avérée au pétrole et au gaz a des répercussions considérables sur l'évolution de son budget. Entre 2015 et 2017, il est passé de 110 milliards de dollars à... 63. La chute, proprement vertigineuse, s'explique en grande partie par la division par deux des cours des hydrocarbures depuis l'été 2014. Il est bon de rappeler que les exportations de matières fossiles représentent 93% des exportations totales et 38% des recettes fiscales du pays ! Comme en Arabie saoudite, les réserves de devises fondent à vue d'oeil : de 177 milliards en 2014, elles culminent aujourd'hui aux alentours de 110 milliards. L'Algérie puise dans son bas de laine pour maintenir le niveau de vie de sa population, tandis que la monnaie nationale, le dinar, a perdu près de 9% de sa valeur face au dollar en 2016, ce qui a eu pour effet de faire grimper l'inflation à 6,4% la même année. Pour ne rien arranger, la TVA a été augmentée et les subventions à l'énergie connaissent des coupes non négligeables. Si elles n'ont rien de comparable avec celles de Caracas, des émeutes ont néanmoins secoué la Kabylie en janvier. Pour éviter de nouveaux affrontements, le pouvoir algérien va devoir résoudre la quadrature du cercle : lutter contre un déficit qui s'élevait à 12,9% en 2016 tout en évitant de recourir à des mesures antisociales qui ne manqueraient pas d'alimenter la grogne populaire. Car il persistera toujours un risque de voir la maladie hollandaise se muer en révolution de jasmin.

 

 

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 16:24
Brexit : l'UE en cours de redéfinition

En 2013, après moult tergiversations, le Premier ministre David Cameron fait acte d'électoralisme en promettant l'organisation d'un référendum sur l'appartenance de son pays à l'Union européenne. L'ancien conseiller politique de Margaret Thatcher a-t-il alors conscience de jouer avec un feu dont l'ardeur risque d'enflammer l'opinion ? Trois années plus tard, l'ancien maire conservateur de Londres Boris Johnson, le leader populiste de l'Ukip Nigel Farage, les tabloïds eurosceptiques – dont ceux appartenant à l'inénarrable Rupert Murdoch –, ainsi qu'une poignée de ministres tories, dont certains parmi les plus influents, rivalisent de fourberie pour faire avancer la cause du Brexit, un retrait plus ou moins ordonné des institutions européennes. Là où devraient présider la rationalité et le bon sens, leurs discours se fondent en grande partie sur des présupposés idéologiques.

 

D'après ces eurosceptiques, l'UE ne serait faite que de bric et de broc, partagée entre une technocratie toute-puissante et une bureaucratie dévorante. « BoJo » martèlera ad nauseam l'absurdité consistant à légiférer sur la taille ou la courbure des bananes, comme si l'Union et son idéal se résumaient à quelques euromythes à la peau dure. Pendant que les partisans du remain cherchaient, avec plus ou moins de conviction, à réconcilier le peuple britannique avec l'idée européenne, le camp du Brexit, débarrassé de toute inhibition morale, brandissait des arguments fallacieux, voire profondément mensongers. Il en est ainsi des 350 millions de livres que la Grande-Bretagne verserait chaque semaine à Bruxelles, somme rondelette qui ne tient évidemment aucun compte du rabais historique négocié par Thatcher ni des subventions accordées par Bruxelles pour les agriculteurs, les régions ou les investissements britanniques. Mais que peut vraiment la raison contre l'émotion ?

 

Dans ses colonnes, le tabloïd conservateur The Daily Mail se perd en fantasmes et raisonnements spécieux : « Nous méritons plus que d’être traités comme la simple province d’une bureaucratie paneuropéenne corrompue, non-élue et antidémocratique […] Nous avons donné au monde la démocratie parlementaire, la révolution industrielle, la Magna Carta, les droits humains et le libre échange. Donc nous arrêtons de nous plier à des juges et des commissaires qui ne nous rendent aucun compte. » Tout est là : le mépris et les stéréotypes à l'endroit des eurocrates et des institutions communautaires, la glorification d'un passé idéalisé et à jamais révolu, l'idée perfide d'une subordination absolue à Bruxelles, alors que les Britanniques n'ont jamais cessé de s'arc-bouter à des positions de refus et de négocier des accords spécifiques les maintenant dans l'angle mort de l'intégration. On ne saurait en réalité mieux résumer la campagne du Brexit.

 

Les électeurs britanniques ayant finalement opté à 51,9% pour une sortie de l'Union, l'heure est au(x) bilan(s). L'Europe se voit dépossédée d'un vaste et précieux réseau d'ambassadeurs et privée d'un important contributeur net (environ 10% du budget communautaire, soit quelque douze milliards d'euros). Le PIB de l'UE chute, avec effet immédiat, de plus de 15%, tandis que toute velléité de défense commune apparaît comme étouffée dans l'oeuf... Et chacun de se draper dans sa vertu outragée, de se questionner égoïstement sur l'impact du Brexit sur sa propre économie, de prophétiser ou non la déconstruction ou l'éclatement des institutions européennes... D'aucuns pointent même un risque de contagion, comme si le « grand large » britannique, pour reprendre une expression chère à Churchill, allait se muer en agent corrosif d'un fédéralisme encore inachevé.

 

Mais ne revient-il pas avant tout à la Grande-Bretagne de se préparer à des lendemains qui déchantent, potentiellement fâcheux et désillusionnés ? Son régime de sublimation permanente semble déjà prendre fin. Quelques heures à peine après le référendum, les mensonges éhontés de Nigel Farage faisaient les choux gras de la presse européenne. L'argument financier en faveur du Brexit « a été une erreur ». Curieusement, il sous-tendait pourtant toute la campagne. C'est précisément ce genre de gymnastique intellectuelle qui a creusé le caveau profond dans lequel un pays entier pourrait sombrer. Pensez donc aux 3,3 millions d'emplois qui seraient directement liés au commerce avec l'Europe, si l'on en croit le Parlement britannique. Observez l'Irlande, dont certaines franges aspirent à nouveau à la réunification. Sondez l'Écosse, europhile, qui rêve elle aussi d'y aller de sa petite campagne référendaire, préférant dans une large mesure le continent à l'île. Quid alors des acteurs de la City qui opéraient jusque-là pour les vingt-huit, chambres de compensation en tête ? Quid des investissements étrangers, parfois essentiellement motivés par l'appartenance à l'UE ? Et que dire enfin des quelque 290 milliards d'exportations destinées à l'Union – représentant tout de même 48% des exportations totales ?

 

La sociologie du scrutin fait par ailleurs la démonstration d'une Grande-Bretagne très divisée : Londres, les milieux d'affaires, la jeunesse britannique, certains syndicats et l'Écosse furent animés d'un fort sentiment pro-européen, tandis que l'Angleterre, les milieux ruraux ou peu éduqués et les plus âgés choisissaient en masse la voie du retrait. Quand bien même la Grande-Bretagne, pleine ou résiduelle, parviendrait-elle à négocier des accords à la carte avec les institutions communautaires, elle se trouverait dans une position ingrate qui n'est pas sans rappeler celle de la Norvège : une contribution financière élevée avec pour corollaire une absence totale de pouvoir décisionnaire. Tout ça au nom d'une indépendance que personne n'a jamais songé à lui contester... Plutôt que de tordre le cou un peu hâtivement à l'idée européenne, il eût été judicieux d'étudier plus avant les rapports du Trésor britannique ou de l'OCDE, assez peu engageants quant aux trajectoires économiques (croissance, chômage, déficits, stabilité) post-Brexit. « Un saut dans l'inconnu » : la formule a été reprise en boucle par la presse européenne, alors même que la livre se voyait considérablement dépréciée et que les marchés financiers frisaient l'hystérie. De quoi alimenter un peu plus le « Bregret » et les pétitions appelant à un nouveau vote.

 

L'europhile pourra toutefois trouver quelques motifs de satisfaction. Depuis 1973, les Britanniques s'adonnaient à un double jeu où le dedans et le dehors en venaient souvent à se confondre. Aux référendums d'appartenance (1975, 2016) se juxtaposaient les doléances budgétaires qui firent la renommée du Thatchérisme, les innombrables clauses d'exemption (opt-out), le « statut spécial », le refus catégorique de la monnaie unique et de l'Europe politique. Les fédéralistes qui tentaient malgré tout d'avancer vers une plus grande intégration avaient pieds et poings liés, car taxés tantôt de dirigisme, tantôt de colbertisme, souvent par des ultralibéraux oubliant un peu vite l'état de leur économie avant de rejoindre les cénacles bruxellois. Pour les Britanniques, l'Union n'a jamais été qu'un vaste marché de libre-échange dépourvu de chair politique. Avec le Brexit, le bloc libéral européen, composé notamment des Pays-Bas et de la République tchèque, voit son pouvoir de nuisance considérablement diminuer. C'est peut-être l'occasion d'enfin rebattre les cartes, de s'orienter vers cette Europe sociale et démocratique à laquelle tant d'Européens croient et aspirent... Un idéal daté mais toujours inaccompli, qu'il est urgent de sortir du formol.

 

 

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 18:15

C’est l’une des principales marottes de la vie politique moderne. Le taux de croissance du PIB - la production de richesse réalisée à l’intérieur d’un pays donné - fait depuis longtemps la sève de tout programme économique, parfois même en des termes tautologiques. La doxa productiviste est censée apporter aux populations l’emploi et l’épanouissement personnel, une rhétorique huilée comme le barillet d’un vieux revolver de cinéma. Mais la croissance ne se décrète pas d’un coup de baguette magique et se heurte souvent à des résistances telles que la productivité et la hausse de la population active quand il s’agit d’amenuiser le taux de chômage.

 

Croissance, productivité et emploi

 

Si, d’une année à l’autre, les salariés d’une même entreprise produisent plus parce qu’ils ont gagné en efficacité, leur employeur sera amené à engager moins, même si son carnet de commandes affiche complet. Une hausse de productivité annuelle à hauteur de 2% nécessitera en effet une croissance du PIB au moins égale à 2% pour que l'économie se mette à créer des emplois. Mais ce n’est pas pour autant qu’un modèle à faible productivité soit de nature à éroder le chômage. Il contiendrait en germe sa propre destitution : à long terme, les entreprises nationales verraient leur compétitivité s’effriter, et elles perdraient alors de précieuses marges pour investir et innover. Par ailleurs, dans le cas d’une économie sans croissance, les contrats aidés et à temps partiel peuvent impacter positivement le taux de chômage et mettre à mal le sacro-saint couple croissance-emploi. Sans compter que les mécanismes de subvention favorisant l’engagement de travailleurs non qualifiés donnent lieu à une baisse relative de la productivité, ce qui a pour effet de réduire le taux de croissance à partir duquel des postes commencent à se créer.

 

Population active et chômage

 

Au moment d’établir des paradigmes socioéconomiques, la population active s’impose naturellement comme un facteur déterminant. Ainsi, dans une économie absorbant annuellement 200 000 nouveaux actifs, il faudrait générer plus de 200 000 postes pour espérer voir le chômage commencer à s’atrophier. Selon l’extrême majorité des prévisions, à terme et à immigration constante, le nombre d’actifs sans emploi devrait cependant considérablement décroître dans les grandes sociétés occidentales, sous l’effet conjugué du « papy-boom » et d’entrées réduites sur le marché du travail, contrecoup direct d’une faible natalité. En revanche se poseront, de manière bien plus franche encore, des questions liées au financement des retraites, fragilisées et menacées par les évolutions démographiques actuellement en cours.

 

Quelques éléments connexes

 

Prenez un pays quelconque en état de crise conjoncturelle. Une entreprise y étant établie ne licenciera pas son personnel au moindre retournement de marché. Aussi, lorsque les commandes se tarissent, la productivité des travailleurs tend, dans un premier temps, à suivre la même courbe déclinante. Et une fois la croissance retrouvée, on en revient mécaniquement à une productivité plus élevée, en phase avec ce qu’elle était avant le déclenchement de ladite crise. Ce phénomène d’élasticité a pour conséquence de retarder l’embauche de nouveaux salariés à la sortie d'un choc conjoncturel.

 

Concernant l’emploi, il nous faut également tenir compte du poids relatif des différents secteurs économiques dans le PIB. Si les hausses de productivité peuvent se révéler importantes dans l’industrie, c’est moins le cas dans les services, malgré l'avènement massif de l'informatisation. La désindustrialisation d’un pays comme la France signifie donc, derrière les enjeux politiques qu’elle implique, qu’il faut moins de croissance aujourd’hui pour combattre le chômage qu’au cours des années 1980, quand la valse des machines augmentait sans cesse les capacités globales de production.

 

Le poids des charges patronales exerce également une influence directe sur la création d’emplois. Si les cotisations sociales contribuent souvent à la dignité, l’équité et la cohésion d'une société donnée, il reste qu’en baissant le coût du travail, on permet aux entreprises d’embaucher davantage sans pour autant voir affluer les clients, en limitant les dépenses induites par les nouveaux postes. Mais à la manière des contrats aidés, des politiques exclusivement orientées vers la réduction de charges pourraient occasionner des effets d’aubaine de telle sorte que les contreparties attendues - créations d’emplois - ne seraient pas automatiquement suivies d’effets. Les sommes ainsi dégagées pourraient par exemple venir rémunérer le capital ou alimenter les fonds propres de l'entreprise.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Économie
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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 15:49

Comme tant d'autres, la France se montre parfois oublieuse de son passé, prompte à se jeter dans les bras réconfortants de populistes au verbe haut et au front bas. Au regard de l'immigration, d'aucuns paraissent sourds aux arguments économiques, démographiques, humanistes, mais croient en revanche dur comme fer aux oriflammes réductrices de l'extrême droite. Alors que l'Europe traverse sa plus grave crise migratoire depuis la Seconde guerre mondiale, Marine Le Pen et le Front national, désormais dédiabolisés, prennent rang parmi les favoris au premier tour des prochaines élections présidentielles. Chez les frontistes, il n'est pas un discours public qui ne stigmatise les immigrés, qui ne les rende responsables du chômage et de l'insécurité, qui ne les renvoie aux théories complotistes de grand remplacement ou de vassalisation, chères à Renaud Camus et Bat Ye'or. C'est en réalité toute l'Europe qui voit ses digues céder sous la puissance des eaux xénophobes et essentialistes, sur lesquelles voguent le FPÖ autrichien, la Ligue du Nord italienne, le PVV hollandais, le Vlaams Belang flamand, l'Aube dorée grecque ou le Jobbik hongrois. Ultime témoin d'une dégénérescence morale et politique qui ne dit pas son nom, la Pologne vient de consacrer aux dernières élections législatives le parti catholique et conservateur Droit et Justice, une formation eurosceptique et anti-immigration qui a pris grand soin, durant la campagne électorale, de capitaliser sur la peur des réfugiés et un hypothétique fardeau migratoire, alors même que Varsovie demeure tout à fait dépourvue d'étrangers ! Si elle n'était à ce point révélatrice d'une Europe en peine, l'affaire prêterait peut-être à sourire. « Voulez-vous qu’on ne soit plus les maîtres dans notre propre pays ? », a même osé Jarosław Kaczyński, le chef de file de Droit et Justice, dans la plus pure tradition nationaliste, tandis que le président Andrzej Duda, issu du même sérail, évoquait très sérieusement les « risques épidémiologiques » supportés par les Polonais au contact des migrants. Si l'histoire ne se répète (heureusement) pas à l'identique, on perçoit néanmoins ses lointains échos, quelque peu distordus.

 

On se remémore alors certains événements tragiques, tels que le massacre (jamais condamné) des travailleurs italiens d'Aigues-Mortes, survenu en 1893, perpétré par des villageois et des ouvriers, et précédé par l'avénement des ligues d'extrême droite, elles-mêmes vivifiées par la montée progressive d'un sentiment nationaliste exacerbé. Les Français de la seconde moitié du XIXème siècle voyaient d'un mauvais oeil la première vague d'immigration occasionnée par la révolution industrielle, et matérialisée par l'arrivée en nombre des Belges et des « Ritals ». Une hostilité de plus en plus farouche qui débouchera sur des ratonnades à la sortie des usines, des lynchages en public, des noyades, des coups de bâtons ou de fusils. Le sort des centaines de milliers d'Irlandais fuyant la « Grande famine » (1845-1852) ne fut guère plus enviable. Aux États-Unis, beaucoup d'entre eux furent contraints de vivre dans des caves sans lumière, des sous-sols mal ventilés ou des appartements d'une pièce, quantité souffrirent du choléra, de la fièvre jaune, du typhus, de la tuberculose ou de la pneumonie, tandis que d'autres sombrèrent dans l'alcoolisme ou la maladie mentale, ou allèrent remplir les prisons par contingents entiers. Aux yeux des populations locales, ces Irlandais constituaient un prolétariat permanent, non qualifié, porteur de maladies et de misère, inféodé à la curie romaine. Très vite, les émeutiers nativistes lancèrent des actions et commirent des attentats à l'encontre de ces migrants malchanceux qu'ils prirent en horreur. Un siècle plus tard, comme un pied de nez à l'histoire, John Fitzgerald Kennedy, descendant d'immigrés irlandais, accéda à la magistrature suprême. Sans soumission à l'Église ni agenda caché. Ainsi, alors que l'extrême droite européenne a plus que jamais le coeur à la gaudriole, il est bon de s'arracher quelques instants aux idées préconçues, aux peurs primaires et aux discours schématiques, que l'exercice scientifique s'évertue, pour l'heure en vain, de démonétiser. Que dit l'histoire ? Que racontent les faits ?

 

Des politiques publiques évolutives (et cyniques)

 

La France a souvent fait montre d'une doctrine utilitariste à l'endroit des immigrés, réduits à une simple variable d'ajustement par Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac dès 1974. Il y eut pourtant, dans un premier temps, une authentique tradition d'accueil, entre 1917 et 1939, lors des différents soubresauts observés en Russie, en Espagne, en Italie, en Arménie ou en Allemagne. L'immigration politique fonctionnait alors à plein régime, et l'État français fut en première ligne au moment de la « Retirada », accompagnant l'exode de quelque 450 000 républicains espagnols. En 1945, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Paris entreprit de favoriser l'immigration familiale, dans une optique essentiellement démographique cette fois. Une politique qui entre singulièrement en résonance avec celle aujourd'hui menée par Angela Merkel en Allemagne. Entre 1956 et 1972, les flux migratoires se renforcèrent à la faveur de la décolonisation et du Traité de Rome, qui instaura la libre circulation des personnes. Peu à peu, les arrivées en provenance du Portugal, de l'Espagne, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie s'intensifièrent, tandis que les flots italiens se tarirent. En 1972, par la voie de circulaires, les pouvoirs publics entendirent subordonner l'octroi de la carte de séjour au maintien des étrangers sur le marché du travail, juste avant que Valéry Giscard d'Estaing n'opère son fameux tournant migratoire en 1974. Le gouvernement de Jacques Chirac ferma alors les frontières en arguant de la montée du chômage, mettant ainsi fin aux mesures favorisant la venue d'une main-d'oeuvre étrangère. En 1977 sera mise en place une « aide au retour » destinée à ceux qui rejoignent définitivement leur pays d'origine, puis, en 1980, seront accrues les possibilités d'expulsion et de refoulement. On gère désormais le capital humain comme le capital productif, même si des vies, et non du matériel, se trouvent ici en jeu. L'avènement de la gauche mitterrandienne en 1981 marqua une rupture et vint infléchir les politiques de restriction, notamment via la régularisation de quelque 130 000 personnes en situation irrégulière. Le regroupement familial fut par ailleurs facilité, tandis que l'expulsion des étrangers nés en France ou arrivés avant l'âge de dix ans se vit frappée d'interdiction. Dès 1983, on en revint toutefois à la répression, aux contrôles d'identité et aux « aides à la réinsertion », au moment même où les revendications des travailleurs immigrés se firent jour à l'occasion des grèves dans les usines automobiles de Citroën à Aulnay-sous-Bois, puis de Talbot à Poissy. L'embellie socialiste aura été de courte durée. Trois lois Pasqua-Debré plus tard, toutes appelées à durcir les conditions de migration, on en arriva, un peu honteusement, à l'occupation des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard, en 1996, et au mouvement des sans-papiers, puis à la jungle de Calais et au centre de Sangatte, démantelé par Nicolas Sarkozy en 2002, avec un amateurisme coupable. En matière d'immigration, il n'y a désormais plus qu'une constante en France : l'intérêt présumé de l'État, de moins en moins généreux, de plus en plus regardant. Quitte à paraître aujourd'hui, sous un gouvernement pourtant étiqueté à gauche, à la remorque de la CDU conservatrice allemande. Un comble et une ineptie qu'il convient de mettre en lumière, après un détour salutaire par les sciences sociales.

 

Accepter l'immigré : un peu de psychologie, de sociologie, d'anthropologie

 

La psychologie sociale a beaucoup à nous apprendre sur le racisme, la xénophobie, l'ethnocentrisme et les discriminations. On sait depuis longtemps que la non-acceptation de l'autre relève essentiellement d'un sentiment de peur et d'une décharge émotionnelle primaire. Rejeter, c'est une manière commode, à peu de frais, d'évacuer ses propres frustrations. L'être humain conceptualise sans cesse les comportements d'autrui et tend à catégoriser ses pairs pour simplifier ses schémas mentaux et fluidifier ses activités cognitives. Des mécanismes psychiques qui, à force de répétition, amenuisent l'intelligence et la créativité. La « stéréotypisation » des délinquants nous montre par exemple que les Anglais craignent avant tout les hooligans, les Jamaïcains et les Bangladeshis, tandis que les Américains ostracisent plus volontiers les Noirs et les Latinos. En France et en Belgique, il s'agirait plutôt des Africains et des Arabes. À chacun son logiciel mental et ses monomanies cachées. La recherche scientifique a par ailleurs apporté la preuve d'une préférence spontanée pour le groupe duquel on se réclame : sa famille, ses amis, son voisinage, son entreprise, son équipe sportive, son pays, sa religion. L'ethnologue Claude Lévi-Strauss évoque ainsi un désir de « rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit ». On est à mille lieues du relativisme culturel, qui propose d'accepter l'autre, de le respecter en tant que personne humaine, sans chercher ni à se l'approprier, ni à l'assimiler. Tendre la main sans prétendre à gommer les différences. L'anthropologue américain Franz Boas envisageait chaque culture comme une synthèse unique et originale, ni supérieure ni inférieure aux autres, seulement dissemblable. De son côté, la sociologie a consacré la prééminence du milieu social pour expliquer et rendre compte des comportements individuels. L'habitus de Pierre Bourdieu, ce « système de dispositions réglées » qui permet de se mouvoir dans la société, suffit à battre en brèche la plupart des théories essentialistes et racialistes. Plutôt que de mettre l'accent sur des facteurs héréditaires et génétiques, il est question d'étudier la matrice sociale et le conditionnement des actes de chacun, par l'éducation, l'expérience ou les perceptions. À cet égard, on ne dira jamais assez l'importance de l'argent, qui huile ou grippe les rouages, qui introduit ou exclut les personnes, qui permet ou empêche les actions. L'inégalité économique, telle que décrite par Thomas Piketty et Joseph Stiglitz, n'est-elle pas la mère de toutes les violences ?

 

Deux ou trois choses à savoir sur les réfugiés

 

Pendant que la Hongrie érige des murs de barbelés et que les réfugiés se massent aux frontières de l'Union européenne, les arguments moraux le disputent aux craintes économiques. Il reste en tout cas de bon ton de rappeler qu'il est de notre devoir d'accueillir ceux qui fuient la guerre et les persécutions, qu'ils viennent de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan ou d'Érythrée. Il fut un temps, pas si lointain, où c'étaient les Espagnols, les Hongrois, les Russes, les Polonais, les Italiens et les Tchèques qui migraient à travers l'Europe. Entre 1914 et 1918, les Pays-Bas accueillirent plus d'un million de Belges chassés de leurs terres par les troupes allemandes, un contingent notable en regard d'une population hollandaise qui avoisinait alors les six millions d'habitants. Durant la Seconde guerre mondiale, un nombre similaire de Belges trouvèrent refuge en France, où ils furent parfois accueillis par les poings et les armes, car perçus comme une charge considérable pour la société. Des événements qui font tristement écho aux centres de réfugiés incendiés çà et là, en Suède ou en Allemagne. Comme si l'on ne retenait rien, ou si peu, des leçons du passé. Mais pourquoi, finalement, les Européens se montrent-ils si hostiles, voire épouvantés, devant ces vagues migratoires ? Ont-ils peur de l'islam comme les Américains protestants eurent autrefois peur des Irlandais catholiques ? Imaginent-ils que l'organisation terroriste Daech cache ses nervis parmi les réfugiés, alors même qu'elle dispose déjà de relais importants en Europe et que les circuits de l'exil font l'objet de contrôles stricts ? Ou redoutent-ils, plus pragmatiquement, comme les Français naguère, un fiasco économique et une nouvelle envolée du chômage ?

 

D'après un récent rapport de l'OCDE, l'immigration engendrerait, en Belgique, près de 3500 euros de rentrées fiscales par individu et par an, une moyenne qui de surcroît exclut les pensions. Les observateurs regrettent toutefois un faisceau de conduites discriminantes qui contribuent à entraver la bonne insertion des étrangers et représentent in fine un gâchis économique difficile à chiffrer. En France, l'ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg a quant à lui déclaré que « l'immigration coûte 47,5 milliards et (...) rapporte 60 milliards » à son pays. Le solde positif – 12,5 milliards d'euros – est d'une importance telle qu'il excède, par exemple, le budget de la Justice, qui franchit à peine la barre des 8 milliards d’euros. Un bilan flatteur, renforcé par de nombreux rapports, dont une étude de l'université de Lille datant de 2009 et un audit de l'Assemblée nationale française réalisé en 2011. Professeur d'économie à l'UCL, Frédéric Docquier confiait par ailleurs à La Libre d'autres intérêts économiques relatifs à l'immigration, qui génèrerait « des effets légèrement positifs sur les salaires, tout en affectant très peu le taux de chômage ». Une déclaration corroborée par les statistiques de l'OCDE, attestant d'un impact positif de 0,27% sur les salaires.

 

Rappelons aussi que les demandeurs d'asile Syriens, majoritaires parmi ceux qui se présentent aujourd'hui aux portes de l'Union, s'avèrent essentiellement issus des classes moyenne et supérieure. Ils bénéficient généralement d'une formation de qualité subventionnée par leur pays d'origine, et aspirent désormais à exercer leurs compétences sur le vieux continent, qui subit justement un déclin démographique inexorable et connaît nombre de métiers en pénurie. Les attentes mutuelles semblent donc pouvoir se rencontrer. Cela paraît en tout cas en bonne voie en Belgique. Une récente étude réalisée par des économistes de l'Université Catholique de Louvain estime que l'impact budgétaire de l'immigration en cours se situe à hauteur de 0,5% du PIB, soit environ deux milliards d'euros. Le rapport préconise par ailleurs d'accorder sans tarder le droit de travail aux demandeurs d'asile. De quoi réfuter les arguments électoralistes fallacieux d'une certaine droite. D'autant plus que d'autres facteurs jouent également en faveur de l'accueil. Dans une société où le vieillissement de la population déséquilibre fortement le ratio entre actifs et inactifs, le recours à l'immigration ne pourrait-il pas contribuer à préserver le financement des retraites ?* Ces étrangers qualifiés et courageux – ils ont parcouru des milliers de kilomètres et enduré les pires atrocités de la guerre – ne constituent-ils pas une aubaine pour nos économies indolentes ? Ils sont appelés à travailler, consommer, payer des taxes et des impôts, contribuer à la richesse nationale, comme n'importe quel citoyen européen. En Allemagne par exemple, le coût annuel par réfugié a été évalué entre 12 000 et 13 000 euros, somme comprenant l'hébergement, la nourriture, le suivi médical, les cours de langue, ainsi que 143 euros mensuels. Des chiffres à mettre en parallèle avec les quelque quatre millions de travailleurs dont Berlin aura besoin d'ici à 2040, et alors même que 46% des employeurs déclarent déjà éprouver des difficultés à recruter. « Nous sommes prêts » à permettre « un accès rapide » à la formation et aux emplois, a d'ailleurs affirmé, début septembre, Ulrich Grillo, le président du patronat allemand. Les principales centrales syndicales sont sur la même ligne et ont clamé leur solidarité vis-à-vis des migrants. Il est donc permis de penser que les retombées économiques à long terme justifient un effort (qui plus est modéré) de dépenses à court terme.

 

Surtout, il faut savoir raison garder. Les réfugiés ne représentent aujourd'hui qu'un infime 0,11% de la population européenne et ils ne peuvent généralement prétendre qu'à une part résiduelle des droits sociaux. Soit une goutte d'eau dans un océan de prospérité – l'UE demeurant la première économie mondiale. En guise de comparaison, les réfugiés représentent tout de même 25% (!) de la population du Liban qui, avec la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, accueillent ensemble 98% (!) du total des populations syriennes en exil. Ainsi, l'Europe prise dans son ensemble se trouve environ quatre fois moins sollicitée que le seul minuscule État libanais. Mais on le sait, en matière d'immigration, le ressenti se révèle souvent trompeur et les phénomènes tendent à être gravement exagérés. Au grand dam de ceux qui abandonnent leurs terres et leur vie en quête de paix et de dignité.

 

* En guise d'illustration, voici ce que j'écrivais en septembre 2013 : « D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050. Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe. »

 

 

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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 21:44

Chemin faisant, le dossier hellénique aura ravivé les plaies les plus tuméfiées d'une Europe en voie de désunion. Depuis 2010, le déficit démocratique le dispute à l'aveuglement austéritaire, tandis qu'un peuple tout entier essuie un flot ininterrompu de mesures vexatoires et se voit plongé dans un sinistre dénuement – chômage à 26 %, revenus des ménages amputés de plus de 30 %, pensions rabotées à hauteur de 40 %, pauvreté en hausse exponentielle, productivité en berne, taux de dépression, de suicide et de mortalité infantile portés à leur zénith. Jetés en pâture par des chefs d'État et des journalistes n'y voyant souvent qu'assistés, fainéants et profiteurs, les Grecs paient aujourd'hui le lourd tribut d'une administration défaillante, réputée corrompue, clientéliste et incapable de lever l'impôt, coupable d'avoir truqué ses comptes avec la complicité intéressée de Goldman Sachs – et celle, plus discrète, d'une Union soudain prise de cécité car trop ravie de s'élargir ad nauseam. À l'endroit du berceau de la démocratie, on ne compte plus les déclarations au ton sermonneur, les clichés à la lisière du racisme, les contre-vérités culpabilisantes. La troïka (FMI, Commission européenne, BCE) reste scotchée à Athènes comme une moule à son rocher ; refusant toute politique expansionniste, elle prétend lutter contre la récession par des mesures récessives, amenuiser la dette en asphyxiant l'économie, réformer l'État en privatisant, congédiant les fonctionnaires et détruisant la sécurité sociale. C'est un peu comme si Friedrich Hayek, le chantre du libéralisme, l'emportait sur John Maynard Keynes par K.O. et sans combattre. Il n'y a pourtant guère que l'extrême gauche, les altermondialistes, les atterrés, Le Monde Diplomatique, Alternatives économiques et quelques économistes parmi lesquels Thomas Piketty, Jean Gadrey, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman pour s'émouvoir devant l'inanité d'une austérité contre-productive et humainement désastreuse. Le SPD allemand applaudit des deux mains, de concert avec Nicolas Sarkozy, Mariano Rajoy, Jeroen Dijsselbloem, Toomas Hendrik Ilves, Bernard-Henri Lévy ou Robert Fico. Tous ces gens se moquent de facto du référendum grec comme de leur première culotte ; ils perçoivent le troisième plan d'aide et le reprofilage de la dette, accouchés dans la douleur et au mépris de la démocratie hellène, comme un élan d'extrême générosité. D'Allemagne, de Slovaquie, d'Estonie, du Portugal ou d'Espagne, on vole au secours d'un unique avatar commun : la rigueur budgétaire, manifestement portée à bout de bras même en cas de vertige existentiel. Dans ces pays comme dans d'autres, on oublie un peu vite que les revendications d'Aléxis Tsípras se trouvent plus que jamais adoubées par ses administrés, que le parti Syriza, présenté comme radical et obstiné, tremble sur ses assises à force de compromission, que les efforts jusque-là consentis par la Grèce restent sans commune mesure, qu'Athènes souffre d'une monnaie forte peu en phase avec ses fondamentaux économiques et d'un ratio dette/PIB qui s'envole à mesure que les richesses créées s'amenuisent sous le coup de l'austérité. Combien de temps encore les « institutions » resteront-elles sourdes au malheur du peuple grec ? Convient-il de poursuivre des objectifs d'excédent budgétaire intenables pour espérer, naïvement, étioler une dette insoutenable ? Doit-on rappeler aux Européens la jurisprudence héritée de l'histoire en matière de défaut, de restructuration et d'effacement de dette ? Le CADTM s'y emploie quotidiennement, mais prêche dans un désert idéologique. Après tout, l'Argentine, l'Allemagne, Cuba, le Mexique, le Venezuela, le Costa Rica, la Pologne ou, plus récemment, l'Équateur y sont tous allés de leurs petits arrangements, souvent à raison, quand il s'agissait de solder leurs comptes. Ni l'ordolibéralisme né de la division allemande ni le chantage exercé par une certaine extrême droite (les Vrais Finlandais en porte-étendard) ne peuvent résoudre à eux seuls l'équation grecque, en ignorant les braillants sanglots du quidam voué à l'indigence. Ce serait faire place nette aux eurosceptiques de toutes sortes, aux pourfendeurs de l'union des peuples, et à Aube dorée, parti néonazi parmi les pires du vieux continent, habitué aux ratonnades comme aux vomissures langagières. On se dit finalement que l'économiste belge Bruno Colmant a peut-être trouvé la formule juste : la Grèce semble être le canari de la zone euro, l'oiseau que l'on jette froidement dans la fosse minière pour s'assurer qu'il ne s'en échappe pas des émanations de méthane.

 

 

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:03

Portant ombrage aux keynésiens, les « austériens » font plus que jamais recette sur le vieux continent. La crise de la dette leur lègue une tribune de premier plan, à partir de laquelle ils s’efforcent d’accréditer les thèses néoclassiques et de battre en brèche toute politique expansionniste. Quitte à hypothéquer l’avenir des Européens.

 

L’expérience des crises économiques, par nature codées et multiformes, devrait porter chefs d’État et de gouvernement à la prudence. Pourtant, la zone euro s’en remet depuis trop longtemps aux théoriciens de l’austérité, fermement arrimés à leurs dogmes. L’analyse clinique a de quoi laisser pantois : le cercle vicieux budgétaire dans lequel les vingt-huit se sont engagés se traduit par une confiance en voie d’érosion, la récession, le chômage et, in fine, les déficits publics. Il ne fait aucun doute que les politiques actuellement menées se révèlent contre-productives. Tandis que les marchés souffrent de dysfonctionnements conjoncturels, que le secteur privé limite considérablement ses investissements et que les ménages enregistrent une nette baisse de consommation, les Européens rament contre le courant et appliquent une rigueur qui, au lieu de la stimuler, réfrène la demande. En rabotant les aides sociales et en contractant les dépenses publiques. Si diminuer la dette est un objectif louable – et nécessaire –, l’effondrement des recettes fiscales induit par l’austérité rend l’entreprise particulièrement vaine, voire franchement hasardeuse. Les États peinent toujours à soigner leur comptabilité ; le chômage croît sans coup férir, surtout chez les jeunes ; et la dépression s’installe dans la durée.

 

Les signes flagrants d’irrationalité actés, les « austériens » se maintiennent néanmoins en position de force. Leurs préconisations, bien qu’à contretemps, font immanquablement tache d’huile. Autoflagellés, ou presque, les Méridionaux paient aujourd’hui le (lourd) tribut de leur laxisme d’hier. Devenus le laboratoire des résolutions de crises, ils avalent sans broncher toutes les couleuvres, se réfugiant au besoin derrière le vœu – malheureusement pieux – de redressement budgétaire structurel. Pis, même les bons élèves de la zone euroAllemagne, Finlande, Pays-Bas, etc. – s’infligent la potion amère de la rigueur. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent tenir le rôle, pourtant essentiel, de moteur de la croissance européenne. Les États-Unis, sans doute plus pragmatiques en la matière, échappent pour l’heure à ce diktat néoclassique qui étouffe dans l’œuf le moindre appel au keynésianisme. Et qui hypothèque d’une certaine façon, dans la foulée, l’avenir du vieux continent.

 

Quid des ressources humaines ?

 

Tandis que les records de chômage tombent les uns après les autres, les Européens vont se trouver, à terme, face à un défi de taille : que faire de ces travailleurs devenus inemployables parce que restés trop longtemps sur la touche ?  Pour ceux-là, la bataille de la réinsertion sociale est loin d’être gagnée. Car les employeurs voient d’un mauvais œil le désœuvrement prolongé, synonyme pour eux au mieux d’oisiveté, au pire d’inaptitude. Et c’est tout juste si les autres salariés s’en sortent mieux. Que penser en effet de ces marées humaines contraintes d’accepter un job inadapté à leurs qualifications sous peine de s’en mordre les doigts, de venir grossir les rangs des inactifs ?  Pour les uns comme pour les autres, le chômage de masse tend à rendre stérile la formation initiale, souvent généreusement subventionnée par les pouvoirs publics. Un gaspillage financier doublé du sacrifice, économiquement et moralement assassin, d’une main-d’œuvre qualifiée. En somme, c’est toute l’efficience du marché de l’emploi qui se voit remise en cause : la gestion des ressources humaines souffrent d’imperfections durables et les travailleurs font, bien malgré eux, l’expérience des compétences inemployées, donc galvaudées et improductives.

 

Défaut d’investissements publics

 

Les Européens, enfermés dans la logique de la rigueur, s’efforcent de contenir leurs dépenses, quand ils ne sabrent pas hardiment dedans. Les investissements publics connaissent un recul aussi brutal que regrettable. L’atonie économique ne peut évidemment qu’en sortir renforcée, puisque l’État ne tient pas son rôle de relais au moment où les autres agents interrompent leur course. Non seulement la demande globale s’en trouve impactée, mais les effets indésirables, à long terme, pullulent. Qui paiera en effet pour ces postes lâchement supprimés dans l’éducation nationale ?  Pour ces brevets abandonnés à la concurrence ?  Pour ces infrastructures devenues inadaptées aux évolutions socioéconomiques ?  Pour ces hôpitaux en manque de personnel et où la modernité fait cruellement défaut ?  Pour ces forces de l’ordre désorganisées, mal équipées et en pénurie ?  Pour cette justice engorgée et défaillante ?  Surtout, une fois la croissance recouvrée, les sociétés européennes se heurteront aux insuffisances induites par les années creuses, où l’investissement public a été indûment sacrifié sur l’autel de l’austérité. La machine tardera alors à se remettre en branle.

 

Les entreprises et leurs moyens de production

 

Les entreprises européennes vivent comme un drame la conjoncture actuelle. La crise de la dette et l’austérité corollaire mettent à mal leurs modèles économiques. Certaines craignent de devoir, dans un avenir proche, mettre la clé sous la porte. D’autres manquent cruellement de liquidités et subissent de plein fouet le credit crunch. Tous les secteurs d’activités, ou presque, sont logés à la même enseigne : la clientèle se raréfie, ou éprouve les pires difficultés à tenir ses engagements, tandis que les pouvoirs publics réduisent comme peau de chagrin leurs subventions et, parfois, majorent de quelques points les prélèvements fiscaux. Un cocktail d’autant plus explosif que l’on voit poindre le spectre de l’allongement des cycles et, par ricochet, la menace d’une récession durable. Cela sans même compter que l’interpénétration des économies a des allures de château de cartes et que le climat des affaires ne parvient pas à s’extirper d’une morosité inexpiable. Pour toutes ces raisons, les entreprises européennes rechignent, plus encore que les autres, à investir. Un contexte maussade, qui donne lieu à la stagnation, voire à l’effritement, des capacités de production. Les machines se dégradent et les procédés techniques, au lieu de se moderniser, font au mieux du surplace. Pendant ce temps, la concurrence glane, le couteau aux lèvres, des parts de marché très disputées. Au plus fort de la reprise, quand la demande reprendra du poil de la bête, nos entreprises ne pourront même pas donner leur pleine mesure, faute de capacités de production suffisantes. Puisque le temps perdu ne peut se rattraper, cela se soldera forcément par des pertes cumulées de plusieurs billions d’euros. Qui dit mieux ?

 

Les leçons de l’histoire

 

Si la Grande Dépression a pris fin dans la seconde moitié des années 1930, notamment grâce à la mise en œuvre du New Deal, c’est l’économie de guerre, par les dépenses qu’elle a induites, qui a définitivement tiré l’Amérique du marasme dans lequel elle était plongée. Le conservatisme budgétaire a alors dû s’incliner devant la nécessité de se protéger face aux menaces totalitaires. Et les travailleurs inoccupés, prématurément jugés « inaptes » par certains économistes, ont repris le chemin des usines, enclenchant par là un cercle vertueux encourageant tant la consommation que les investissements. Aujourd’hui, alors que la trappe à liquidité s’impose à nos esprits – la BCE a abusé, en vain, des leviers monétaires contracycliques – et que l’économie demeure lourdement handicapée par une demande indolente, l’État se doit d’injecter des liquidités dans le circuit afin de redresser, par la distribution de revenus, un paquebot qui n’en finit plus de prendre l’eau. Une idée, vous l’aurez compris, farouchement honnie par tout « austérien » qui se respecte.

 

 

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 16:29

Paul Krugman a le sens de la formule. Dans un essai intitulé Sortez-nous de cette crise… maintenant !, il succombe délibérément à une forme de caricature et met aux prises deux catégories d’économistes : ceux « d’eau de mer », néokeynésiens, travaillant dans les universités américaines du littoral (MIT, Harvard, Princeton), et ceux « d’eau douce », néoclassiques, issus des établissements sis à l’intérieur des États-Unis, université de Chicago en tête. Une opposition ancrée dans l’air du temps, alors même que différents courants de pensée s’affrontent aujourd’hui à coups de concepts alambiqués et d’idées avortées, se mettant sans détour mutuellement à l’index. Une lutte acharnée, par ouvrages, conférences et interviews interposés, consistant grosso modo à rejeter sur l’autre la responsabilité de la crise économique. Comme l’on pouvait s’en douter, Paul Krugman ne se fait pas prier pour arbitrer la partie. Compte-rendu.

 

Les économistes « d’eau douce », aveuglés par la rupture idéologique intervenue au début des années 1980, se posent volontiers en fondamentalistes du « laissez-faire ». Parmi eux, d’aucuns adhèrent avec une foi de charbonnier à l’hypothèse des cycles réels, selon laquelle la récession constituerait tout au plus une réponse rationnelle aux chocs macroéconomiques. Et d’autres, pour ne pas dire tous, rejoignent la pensée d’Eugene Fama, héraut de l’efficience des marchés. Enfin, le gros des bataillons néoclassiques n’hésite pas à invoquer, au besoin, la loi de Say, qui stipule que tout revenu est forcément dépensé et que l’offre crée – comme par enchantement – sa propre demande. Les économistes « d’eau de mer » défendent quant à eux à peu près l’antithèse absolue. Ils en appellent à cor et à cri à l’interventionnisme et aux dépenses publiques contracycliques. Deux positions conceptuelles inconciliables, qui ne cessent de nourrir et agiter les débats.

 

Quand les néoclassiques font cavalier seul

 

Un peu d’histoire. Depuis l’accession à la présidence de Ronald Reagan, au début des années 1980, les oracles du landerneau économique ont fait montre d’une cécité déconcertante, tournant le dos au keynésianisme et à la régulation qui avaient pourtant engendré trois décennies de prospérité sans précédent. Pris dans une euphorie commune – une exubérance irrationnelle ? –, financiers, industriels et politiques ont alors marché main dans la main, vantant en chœur les vertus d’un libéralisme débridé et faisant tomber une à une toutes les barrières réglementaires établies au lendemain de la « Grande Dépression » et de la Seconde Guerre mondiale. Converties à la religion néoclassique, les sphères dirigeantes n’ont jamais plus hésité à moquer et déconsidérer toute pensée jugée iconoclaste – c’est-à-dire expansionniste ou, plus simplement, régulatrice.

 

L’époque est alors à l’endettement. Les banques ouvrent grand les vannes du crédit et tous les agents économiques cherchent à en tirer profit. L’aveuglement atteint des sommets : tout signe avant-coureur du cataclysme à venir (le crash de 1987, la bulle Internet, la faillite du fonds alternatif LTCM) est purement et simplement ignoré, tandis que les milieux autorisés se lancent dans l’apologie, dogmatique et parfois surréaliste, des marchés efficients et autosuffisants. Il faudra attendre la crise de confiance de 2007 pour ébranler l’édifice financier et intellectuel bâti par trois décennies de dérégulation et de « laissez-faire ». Pour les plus doctrinaires, la pilule a du mal à passer : la débâcle survenue à l’occasion de l’éclatement de la bulle immobilière les invite à revoir de toute urgence les modèles qu’ils emploient depuis la fin des années 1970 !  Un authentique aggiornamento. Mieux – ou pis, c’est selon –, la spirale baissière autoalimentée, en œuvre depuis 2007, tend à réfuter les thèses fondamentales avancées par les économistes « d’eau douce ». Jugez plutôt : à mille lieues du postulat de la « main invisible », la demande a amorcé une chute vertigineuse, avec pour corollaire le chômage de masse et la contraction abrupte des investissements. Voilà de quoi faire grincer les dents.

 

Nouvelle donne ?

 

Il suffisait pourtant de lire Hyman Minsky, longtemps mis au ban par la pensée dominante, pour appréhender avec justesse les perturbations induites par un endettement massif. Ou Irving Fisher, un contemporain de John Maynard Keynes, pour s’initier à la causalité dette-déflation. Mais leurs théories ont immanquablement été marginalisées et brocardées par des figures de premier ordre qui, à l’instar d’un Alan Greenspan ou d’un Robert Lucas, ont fait peu de cas de la régulation et ont avant tout cherché à porter au pinacle l’ultralibéralisme – avec, au passage, les produits dérivés et d’autres trouvailles du même acabit, issues de l’ingénierie financière.

 

Mais l’actuelle troisième génération d’économistes keynésiens n’a pas dit son dernier mot. Elle reprend peu à peu voix. Ces théoriciens « d’eau de mer » en reviennent aux bons vieux principes qui ont régenté le monde avancé pendant plus de trente années. Face à une situation jugée sans espoir, l’interventionnisme et l’expansionnisme recueillent à nouveau les éloges. Que faire alors dans un premier temps ?  Combattre, avec la même intensité, à la fois les inégalités et la récession. Comment ?  En réinventant le rôle de l'État, seul acteur à même de tenir à l’œil la dépense globale, notamment via le jeu de la redistribution de revenus, que ce soit par les impôts ou par l’orientation des dépenses publiques. Quoi qu’il en soit, le levier monétaire ayant débouché sur une trappe à liquidité, les néokeynésiens tiennent une chance unique de reprendre la main et de prouver, une fois pour toutes, la pertinence de leur vision.

 

 

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 11:10

Le gouvernement fédéral dirigé par Elio Di Rupo serait-il d’ores et déjà à feu et à sang ?  À l’approche des élections, les partis de la majorité parlementaire, plutôt que de débroussailler le terrain en amont, préfèrent à l’évidence s’échanger toutes sortes de quolibets et de qualificatifs peu flatteurs, s’accusant réciproquement de gaspillage financier, de promesses en l’air, d’amateurisme, voire de clientélisme.

 

Alors que les états-majors peaufinent leur programme fiscal sous la pression de formations extrémistes en phase ascendante, les toquades amicales et esclaffements à gorge déployée ont en effet laissé place aux zones de turbulences préélectorales. Chacun garde à l’esprit que prendre la tête d’un État impécunieux et vulnérable n’a rien d’une sinécure. Alors, fatalement, dans pareil cas, quand on abandonne les décisions périphériques pour s’atteler au strictement structurant, les esprits ont tendance à s’échauffer et les langues, à se délier.

 

Tirs groupés

 

Très tôt, le MR a subi les foudres de ses partenaires de coalition. Son programme fiscal, unanimement jugé mal chiffré et irréaliste, a polarisé les attentions et fait l’objet des pires critiques. Même l’actuel ministre des Finances y est allé de sa petite saillie verbale. Pour le CD&V Koen Geens, ces 10,5 milliards d’euros seraient en effet tout bonnement « impayables ». Et le PS n’est évidemment pas en reste. Aussi, la vice-première ministre Laurette Onkelinx n’y va pas avec le dos de la cuillère. Selon elle, le parti libéral occulterait sournoisement ses véritables desseins, à savoir une offensive en règle contre la sécurité sociale et la fonction publique, pourtant déjà largement rationalisée.

 

Les socialistes ne sont pas plus à la fête. Le Boulevard de l’Empereur voudrait mettre à contribution le capital et intensifier la lutte contre la fraude fiscale. Sans surprise, le MR a accueilli très froidement les propositions du PS, accusé de « sacrifier la classe moyenne ». Le cdH s’est quant à lui montré dubitatif, tandis que les formations flamandes craignent toutes un éventuel impôt sur la fortune. Même Bruno Tobback, le président du sp.a, pourtant peu suspecté de complaisance à l’endroit des plus riches, a exprimé ses réserves. Quid alors de la N-VA ?  Comme à l’accoutumée, les indépendantistes ont caricaturé sans le moindre scrupule le modèle socialiste : « plus d’impôts », « tsunami fiscal » et « mort lente du système social ». Enfin, Alexander De Croo juge « bizarre » la volonté d’appliquer « les mesures Hollande » en Belgique. « Ce n’est pas en taxant qu’on va créer des emplois », estime le libéral flamand.

 

La N-VA sur du velours ?

 

Alors que les partis organisent la riposte et se mettent tous en ordre de bataille, ces bisbilles fiscales et invectives à peine voilées pourraient faire le miel de la N-VA et envenimer la campagne jusqu’au point de non-retour. Le contrecoup direct et inévitable de cette guerre ouverte induirait alors un gouvernement fédéral sens dessus dessous et des séparatistes plus que jamais à l’affût. Une stratégie, si pas contre-productive, au moins hautement hasardeuse.

 

 

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 09:22

Tous les économistes s’accordent aujourd’hui sur un point : l’euro est une construction imparfaite dont les vices de forme appellent au moins à la prudence. Ses effets bénéfiques – renforcement du marché européen, disparition des coûts de change et de l’incertitude attenante – se trouvent en effet largement contrebalancés par les déficiences qu’il occasionne. La monnaie unique ne devait pas faire un pli ; elle met pourtant à mal les économies méridionales, altérant leur compétitivité, alourdissant leur taux de chômage et creusant mécaniquement leurs déficits.

 

Athènes et Berlin dans un mouchoir de poche

 

C’est peu dire que l’introduction de l’euro a induit des bouleversements considérables dans nos économies. Ces reconfigurations soudaines auraient en toute logique dû mettre la puce à l’oreille des responsables politiques du vieux continent. Mais les quelques cris alarmistes étaient alors couverts par des salves prolongées d’applaudissements et un optimisme à toute épreuve. Pourtant, les premiers signes avant-coureurs n’ont pas tardé à poindre. Les taux d’intérêt des pays périphériques se sont progressivement rapprochés des taux allemands, la référence absolue en termes de gestion saine des comptes publics. Devenus amnésiques, ou presque, les marchés financiers ont gobé chacune des vagues promesses engendrées par la monnaie unique. Les traités ratifiés devaient suffire à prévenir n’importe quelle crise et à garantir la stabilité de la zone euro. Mieux, les incertitudes quant à la fiabilité des économies méridionales se sont évaporées, comme par enchantement. N’ayons pas peur des mots : à cette époque, d’aucuns ont pris Athènes, pourtant dispendieuse et inapte à lever l’impôt, pour Berlin. En quelque sorte récompensé pour son intempérance, le Sud a pu, durant presque dix ans, dépenser sans compter. Alors même que tous les indicateurs viraient au rouge, les pays périphériques ont conservé une capacité d’emprunt digne des États les mieux gérés. Et, pour couronner le tout, l’excédent d’épargne du Nord est venu alimenter les bulles spéculatives y sévissant. Les transferts financiers se chiffraient alors en milliards d’euros. C’est ainsi que l’Espagne et l’Irlande ont enregistré un boom immobilier aussi brutal qu’artificiel.

 

Les zones monétaires optimales

 

L’économiste canadien Robert Mundell, lauréat du prix Nobel, est le père de la théorie sur les zones monétaires optimales. Ses travaux s’avèrent d’autant plus précieux qu’ils éclairent avec maestria la crise que traverse actuellement la monnaie unique. Ainsi, si l’on en croit les conclusions auxquelles il est parvenu, l’adoption de l’euro nécessitait, au préalable, une forte mobilité des travailleurs et une homogénéité des fondamentaux économiques. Prenons Mundell au mot : quand la conjoncture s’assombrissait pour les Grecs, les Irlandais, les Espagnols ou encore les Portugais, ces derniers auraient alors dû massivement s’exiler en Allemagne, en Autriche ou aux Pays-Bas, où les perspectives demeuraient bien plus encourageantes à moyen comme à long terme. Or, cela ne s’est nullement produit. Pourquoi ? On peut en réalité l’expliquer par les barrières culturelles et linguistiques qui désunissent le vieux continent et empêchent la délocalisation de la main-d’œuvre. Quid alors de l’« homogénéité des fondamentaux » ? Les chocs asymétriques n’en finissent plus de pulluler. Ils opposent un Nord compétitif et bien géré à un Sud pris en tenaille entre une monnaie surévaluée, des salaires trop élevés et des déficits abyssaux. Alors qu’on l’espérait dûment ajustée, l’Europe apparaît plus que jamais fracturée. Conclusion : à moins de soutenir à la fois la thèse et l’antithèse, la zone euro semble bien peu optimale…

 

Où placer le thermostat ?

 

Rendons à César ce qui est à César. On doit la métaphore du « thermostat unique » au journaliste économique français François Lenglet. Dans un essai intitulé Qui va payer la crise ?, il défend l’idée suivante : la zone euro s’apparente à une maison de dix-sept pièces où le thermostat serait placé dans la plus grande d’entre elles, à savoir l’Allemagne. La BCE, à qui incombe la charge de réguler la température ambiante, ne se fierait qu’aux seuls intérêts teutons (le climat berlinois) au moment d’arrêter ses lignes directrices, sans se soucier le moins du monde des risques de chaleur excessive au grenier ou de gel à la cave. L’image se veut limpide au possible : dans une zone intégrée hétérogène, les ajustements monétaires mis en œuvre – taux directeurs, masse de monnaie, inflation – ne peuvent tout au plus profiter qu’à quelques-uns. Il s’agit, au mieux, d’un jeu d’équilibriste voué à l’échec. Dans les faits, les uns se retrouvent avec une devise sous-évaluée, tandis que les autres souffrent d’un euro trop fort, inadapté à leurs fondamentaux économiques.

 

L’impératif de l’intégration budgétaire

 

Peter Kenen, économiste de Princeton, a en son temps mis en exergue l’importance de l’intégration budgétaire. Quand un État américain rencontre des difficultés économiques, il peut toujours se reposer sur le filet de sécurité fédéral – les allocations sociales, les mécanismes de garantie – et implorer la bienveillance de Washington. Face au risque d’aller à vau-l’eau, il pourra, au besoin, se réfugier derrière le bouclier protecteur de la Constitution. Pour les Européens, en revanche, la donne est tout à fait différente. L’Union ne dispose d’aucun budget propre. Elle ne peut lever l’impôt et doit compter sur les contributions nationales pour engranger des ressources. Il n’existe pas plus de sécurité sociale à l’échelle du vieux continent. Disons-le autrement : les Allemands ne cotiseront jamais pour les retraites des pensionnés grecs, les Français n’interviendront jamais pour sauver l’industrie portugaise et les Autrichiens ne financeront jamais les investissements espagnols. Les États de la zone euro, en plus de ne pas contrôler leur monnaie, ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour affronter les crises. Or, pour reprendre l’exemple des États-Unis, l’argent versé par le contribuable new-yorkais peut très bien servir à indemniser les chômeurs du Wisconsin ou à alimenter un plan de relance national. Une intégration budgétaire qui a le mérite de tempérer les bourrasques conjoncturelles.

 

La fin des dévaluations monétaires

 

L’Italie a longtemps été championne en la matière. Quand sa balance commerciale se dégradait et que ses indicateurs passaient au rouge, elle procédait volontiers à une dévaluation de la lire en vue de redresser ses comptes publics. Mais, depuis l’avènement de l’euro, les États membres ont perdu toute prérogative concernant leur monnaie. La BCE se montre d’ailleurs tout bonnement intraitable : calquée sur le modèle de la Bundesbank, la Banque centrale allemande, elle s’attache en toute circonstance à préserver une indépendance absolue et poursuit avec détermination l’objectif d’une inflation modérée, sans complaisance ni laxisme. Aussi, en l’absence de politique monétaire accommodante (souvenez-vous, le « thermostat unique » est en Allemagne), les Méridionaux se voient contraints de recourir à la dévaluation interne. Autrement dit, ils cherchent à contracter leurs salaires en vue de soutenir la compétitivité et de restaurer les soldes extérieurs. Le hic, c’est qu’il existe de fortes résistances à l’atteinte au pouvoir d’achat. Il s’agit d’un processus long et complexe, qui met parfois en péril les gouvernements nationaux, accusés de faire le jeu de l’ultralibéralisme. C’est peut-être la raison pour laquelle Hans-Olaf Henkel, l’ancien président du patronat allemand, défend une ligne à tout le moins radicale. Il se hasarde en effet à promouvoir la scission de la zone euro, matérialisée par la mise en circulation de deux monnaies communes. L’une serait adaptée aux fondamentaux du Nord, tandis que l’autre répondrait aux problèmes de compétitivité du Sud. Entre la théorie et la pratique : des considérations techniques et des effets indésirables que d’aucuns jugent indépassables.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Économie
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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 06:51

Le saviez-vous ?  Si d’aucuns s’échinent à dénoncer les dangers d’une inflation non maîtrisée, peu se montrent en revanche prêts à discuter des éventuels bienfaits d’une hausse modérée des prix à la consommation. Il y a pourtant fort à parier qu’un tel processus impacterait positivement l’endettement et la demande.

 

Mais encore ?  Olivier Blanchard, le chef économiste du FMI, est de ceux qui ont osé rompre le silence. Si l’on en croit ses propos, une accélération dûment contrôlée de l’inflation pourrait contribuer à remettre d’aplomb les économies occidentales, actuellement déprimées. À mille lieues des discours alarmistes sur l’« immaculée inflation », débités sans relâche par ceux qui agitent volontiers le spectre de la République de Weimar ou du Zimbabwe contemporain, tout porte à croire qu’une hausse des prix de l’ordre de 4 à 5 % – le taux moyen au cours du second mandat de Ronald Reagan – pourrait relancer la consommation et amenuiser le taux d’endettement des différents agents économiques. Par ses résultantes, l’inflation encourage en effet les dépenses – l’épargne s’effrite à mesure que les étiquettes valsent –, tandis que la dette globale se contracte mécaniquement. Et si la théorie nous enseigne que l’inflation tire vers le haut les taux d’intérêt, la trappe à liquidité actuellement en œuvre rend ce lien de causalité particulièrement inopérant. Résultat : le crédit (re)devient attrayant, puisque les devises à rembourser affichent une valeur réelle inférieure à celles empruntées. Il suffit alors de coupler ces effets pour obtenir de quoi réanimer une demande présentement inerte. Enfin, plus généralement, avec un enchérissement de 4 ou 5 %, les Banques centrales disposeraient d’une marge de manœuvre accrue lorsqu’une crise se déclenche. Une planche de salut à ne surtout pas négliger.

 

Citation. « En ce moment, les marchés semblent s’attendre à ce que les prix américains en 2017 soient supérieurs d’environ 8 % à ceux d’aujourd’hui. Si nous parvenions à 4 ou 5 % d’inflation sur cette durée, de façon à ce que les prix aient gagné 25 % à l’arrivée, la valeur réelle de la dette immobilière serait sensiblement plus faible qu’elle ne paraît sous la perspective actuelle – et l’économie aurait donc fait beaucoup plus de chemin vers une reprise durable. » – Paul Krugman, professeur émérite de l’université de Princeton, prix Nobel d’économie, dans Sortez-nous de cette crise… maintenant ! (Flammarion).

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Le saviez-vous Économie
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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