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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 15:46
Heurts à Caracas (mai 2017 / photographie extraite du site la-croix.com)

Heurts à Caracas (mai 2017 / photographie extraite du site la-croix.com)

Fin 2016, l'Arabie saoudite fut contrainte de se tourner vers les marchés financiers pour un premier emprunt de grande ampleur. Fort d'un confortable matelas financier encore estimé à plus de 730 milliards de dollars en 2014, le royaume wahhabite, désormais déficitaire, a également dû puiser dans ses réserves à la faveur de la crise pétrolière qui a plongé les cours mondiaux à des niveaux planchers, tutoyant aujourd'hui, péniblement, les 50 dollars. Les revenus de Riyad dépendant aux trois quarts de ses recettes d’hydrocarbures, il a fallu à ses dirigeants amputer de presque 200 milliards de dollars ses réserves de change pour maintenir l'économie à flot. Afin d'entraver l'effondrement du baril (-60% en deux ans), le premier exportateur mondial de pétrole a négocié avec les pays membres de l'OPEP, la Russie et dix autres États une réduction de la production d'or noir de près de 1,8 million de barils par jour (sur un total de 95 millions) au premier semestre 2017. L'accord, prolongé jusqu'en mars 2018 avec la Russie, a pour objectif de faire remonter les cours du pétrole, déprimés par la conjoncture économique mondiale, mais aussi par la production des huiles de schiste en provenance des États-Unis, qui tendent à neutraliser les effets bénéfiques escomptés suite à la réduction coordonnée de l'offre. In fine, les prix demeurent pourtant très volatils et les bons résultats des grandes compagnies pétrolières peinent à masquer un pessimisme au mieux mesuré.

 

Le Venezuela de Nicolás Maduro se porte encore plus mal que l'Arabie saoudite. Toutes les fragilités des économies pétrolières s'y expriment puissance vingt. Et les citoyens attendent d'autant plus impatiemment une hypothétique remontée des cours qu'ils en paient actuellement les pots cassés. On savait qu'Hugo Chávez avait peu oeuvré à la diversification de l'économie vénézuélienne, qu'il était coupable d'avoir sous-investi dans l'agriculture et l'industrie en période faste. On ignorait en revanche à quel point cela allait porter atteinte au pays de la révolution bolivarienne : réserves de change en voie d'épuisement, hyperinflation à trois chiffres, pénuries alimentaires et de produits de première nécessité, manifestations populaires réprimées dans le sang... Le Venezuela se présente comme l'archétype du pays qui importe tout, comptant sur la manne pétrolière pour (sur)vivre au quotidien. Le hic, en temps de vaches maigres, c'est-à-dire quand les cours du baril sont au plus bas, c'est que les devises se raréfient dangereusement et servent essentiellement à assurer le remboursement de la dette. Les pénuries se succèdent alors les unes aux autres et les files d'attente s'allongent à perte de vue devant les supermarchés, dont les rayons se dégarnissent à mesure que les réserves de change s'amenuisent. Aujourd'hui, les manifestations de colère pullulent et l'orage séditieux menace de gronder. La situation paraît d'autant plus explosive que le pouvoir socialiste a tenté d'affaiblir le Parlement en transférant ses compétences au Tribunal suprême de justice, proche des chavistes du PSUV. Un référendum révocatoire devait par ailleurs être organisé par l'opposition, désormais majoritaire à la Chambre, mais le Conseil national électoral, très partisan, continue de s'y opposer. Pendant ce temps, l'hyperinflation bat des records, si bien que le FMI la situait récemment à 720% sur base annuelle.

 

L'Algérie d'Abdelaziz Bouteflika connaît un sort à peine plus enviable. Son addiction avérée au pétrole et au gaz a des répercussions considérables sur l'évolution de son budget. Entre 2015 et 2017, il est passé de 110 milliards de dollars à... 63. La chute, proprement vertigineuse, s'explique en grande partie par la division par deux des cours des hydrocarbures depuis l'été 2014. Il est bon de rappeler que les exportations de matières fossiles représentent 93% des exportations totales et 38% des recettes fiscales du pays ! Comme en Arabie saoudite, les réserves de devises fondent à vue d'oeil : de 177 milliards en 2014, elles culminent aujourd'hui aux alentours de 110 milliards. L'Algérie puise dans son bas de laine pour maintenir le niveau de vie de sa population, tandis que la monnaie nationale, le dinar, a perdu près de 9% de sa valeur face au dollar en 2016, ce qui a eu pour effet de faire grimper l'inflation à 6,4% la même année. Pour ne rien arranger, la TVA a été augmentée et les subventions à l'énergie connaissent des coupes non négligeables. Si elles n'ont rien de comparable avec celles de Caracas, des émeutes ont néanmoins secoué la Kabylie en janvier. Pour éviter de nouveaux affrontements, le pouvoir algérien va devoir résoudre la quadrature du cercle : lutter contre un déficit qui s'élevait à 12,9% en 2016 tout en évitant de recourir à des mesures antisociales qui ne manqueraient pas d'alimenter la grogne populaire. Car il persistera toujours un risque de voir la maladie hollandaise se muer en révolution de jasmin.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Économie International
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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 20:55
Trump : bombardements et leçons diplomatiques

Chacun est censé savoir que Donald Trump a depuis longtemps chaussé des lunettes mercantilistes et embrassé un corpus idéologique mal défini. Personne n'ignore non plus qu'il est devenu grand clerc dans l'art du grand-guignolesque et de l'inattendu, les deux ayant d'ailleurs chez lui souvent partie liée. Rien pourtant dans la signalétique trumpienne ne laissait présager le carillon diplomatique à l'oeuvre depuis plusieurs jours. Il faut dire que le simple fait d'entraver les retournements d'alliance attendus et d'obtenir un satisfecit des Européens, fût-il mesuré, tenait il y a peu encore du rêve éveillé.

 

« Nous avons fait des progrès spectaculaires dans notre relation avec la Chine », déclarait le président Trump à la suite de la visite officielle de Xi Jinping, son homologue chinois. Pour saisir la pleine mesure de ces paroles lénifiantes, il faut se remémorer les mots durs et vindicatifs tenus à l'encontre de l'empire du Milieu durant la campagne électorale, quand le candidat républicain affirmait sans mésaise ni début de preuve que le « concept de réchauffement climatique » avait été « inventé par et pour les Chinois dans le but de rendre l'industrie américaine non compétitive ». On aurait pu se réjouir du revirement diplomatique si, dans le même temps, Donald Trump ne s'était pas dit prêt à se passer de la Chine pour « résoudre le problème » nord-coréen, ce qui suppose apparemment l'envoi d'un porte-avions nucléaire vers la péninsule, sans doute pour communiquer plus précisément ses intentions à Kim Jong-un.

 

Cette affaire sino-américaine n'est toutefois qu'un détail au regard de l'intervention aérienne réalisée par le Pentagone en Syrie. Pas moins de cinquante-neuf missiles Tomahawk furent lancés contre la base d'Al-Shayrat, en réponse à l'attaque chimique perpétrée (supposément par le régime de Bachar el-Assad) dans la ville de Khan Cheikhoun. L'offensive américaine n'a pas seulement froissé la Russie de Vladimir Poutine, elle a aussi réduit à néant le slogan « America First » et la doctrine isolationniste jacksonienne revendiquée par Donald Trump, selon laquelle il est nécessaire de se recentrer sur la sécurité et la prospérité des Américains. Les plus attentifs noteront que lorsque le nouveau président parvient enfin à fédérer les républicains et à tourner le dos à Barack Obama, il le fait au détriment de ses propres arguments de campagne...

 

Trop souvent occupée à se déchirer, l'Europe a cette fois applaudi en choeur les menées belliqueuses de Donald Trump, malgré la précipitation et une contradiction certaine avec les règles présidant aux affaires internationales. Les pays du vieux continent apprécieront aussi la revalorisation progressive de l'OTAN, pourtant longtemps mise à mal par le nouveau locataire de la Maison-Blanche. La ratification du protocole d'adhésion du Monténégro ne manquera pas de heurter un peu plus les Russes, qui abhorrent depuis toujours cette organisation qu'ils estiment dirigée contre eux. Quoi qu'il en soit, l'isolationnisme américain avait au moins la vertu de fournir des armes affûtées aux partisans d'une défense commune européenne. Il y a fort à parier que l'agitation actuelle de Washington sonne à cet égard comme un retour à la case départ.

 

 

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 12:06
Trump : une première semaine désastreuse

En tant que candidat-bouffon, il démocratisa le concept de post-vérité et multiplia les coups d'éclat, que beaucoup espéraient sans lendemain. En tant que président en phase de transition, il fit acte de népotisme et constitua une équipe de milliardaires vite qualifiée, de son propre chef, de « cabinet ayant, de loin, le QI le plus élevé de l'Histoire ». Aujourd'hui investi, Donald Trump poursuit sur la même dynamique et produit chaque jour son lot d'incertitudes et de polémiques, écornant toujours plus l'aura de la magistrature suprême américaine. Après avoir taxé les journalistes de tous les maux – « menteurs », « manipulateurs », « corrompus », « partisans » – , il s'efforça de contraindre au silence les agences publiques, dont la désormais méprisée EPA, et fit disparaître du site de la Maison-Blanche toute mention à l'écologie, la santé ou les droits des LGBT. Le curseur est à droite, la raison, ou ce qu'il en reste, très à l'ouest.

 

Trump paraphe aujourd'hui des documents et décrets en cascade. Ses positions de président, fidèles à celles du candidat, se révèlent souvent déplorables et à contresens de l'Histoire : remise en cause complète du droit à l'avortement ; retrait précipité du traité commercial transpacifique, au bénéfice exclusif de la Chine ; suspension de l'immigration moyen-orientale motivée par des arguments sécuritaires... La situation aurait été moins cocasse sans un premier incident diplomatique avec le Mexique, gaiement ponctué par l'annulation d'une visite officielle. Enrique Peña Nieto refuse de payer pour son mur frontalier ? Qu'importe, Donald Trump envisage d'instaurer des barrières tarifaires en vue de récolter des taxes qui financeront son projet-phare. Et Paul Krugman, Nobel d'économie, de lui rappeler sur Twitter, son réseau social favori, les principes fondamentaux qui président au commerce international : le protectionnisme occasionne souvent des mesures de rétorsion, lesquelles ne manqueront pas de mettre à mal l'économie américaine.

 

Conservateur et défenseur d'une Amérique repliée sur elle-même, chef d'État dépourvu du moindre sens de la mesure, l'ancien magnat de l'immobilier court aujourd'hui, après une seule semaine de mandat, le risque d'exploser en plein vol. Il méprise ouvertement ses partenaires européens et file le parfait amour avec la Grande-Bretagne isolationniste de Theresa May et Nigel Farage. Il effrange les grands principes de la diplomatie internationale, quitte à envisager la renégociation du statut de la Chine unique. Il entrelarde sa doctrine protectionniste de desseins économiques de toute obédience. « Des enfants gâtés qui jouent avec un pistolet chargé », voilà à quoi pourrait s'apparenter l'administration Trump, selon les propres termes de M. Krugman. Mais combien de temps encore vont durer les pitreries du président républicain ? Le soft power américain, déjà en berne, risque de payer le lourd tribut de ce mandat. Et les grands enjeux d'un monde multipolaire en crise(s) pourraient alors se trancher dans le dos de Washington, sous l'égide de la Russie, de la Chine et peut-être demain de l'Iran.

 

 

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 20:05
Trump : en finir avec le déni

Il est des leçons qu'on oublie trop vite. Après les sentencieux « Trump ne passera jamais », voici désormais les insolites « Trump va se recentrer ». Une énième manifestation de déni qui se heurte pourtant à la dure réalité. Le fantasque et velléitaire prochain président des États-Unis n'a encore rien accompli qui puisse rassurer. Au contraire. Faisant acte de népotisme, il a nommé ses proches – fils, fille, gendre – dans son équipe de transition, avant d'offrir des postes-clés à des personnalités pour le moins sulfureuses : le raciste Jeff Sessions se voit propulsé au rang de procureur général ; Stephen Bannon, l'ancien directeur de campagne de Donald Trump, idéologue controversé et président exécutif du site d'extrême droite Breitbart News, est promu conseiller politique à la Maison-Blanche ; Mike Pompeo, connu en tant que partisan de Guantanamo et de l'espionnage à grande échelle, atterrit à la tête de la CIA ; enfin, le russophile et xénophobe Michael Flynn se voit auréolé du titre éminent de conseiller à la sécurité nationale. Si les signaux se maintiennent au rouge, certains commentateurs continuent néanmoins de croire aux mirages. Ils se consolent comme ils le peuvent, avec l'énergie du désespoir : le mur construit à la frontière mexicaine ne devrait finalement être qu'une simple barrière ; les objectifs d'expulsions seraient revus à la baisse et ne concerneraient plus que « deux ou trois millions de criminels » ; l'Affordable Care Act, appellation officielle de l'Obamacare, pourrait voir son abrogation pure et simple remplacée par quelques amendements. Se contenter de ces accommodements marginaux revient pourtant à adouber la politique du pire. Et à omettre un peu vite que Donald Trump, premier milliardaire « anti-système », dispose des pleins pouvoirs, demeure un climato-sceptique invétéré, divise dangereusement la nation, ne jure que par la dette et la planche à billets, bref qu'il navigue à vue dans une mer agitée. Croire que le costume présidentiel peut redéfinir en profondeur l'homme qui le porte, aussi névrosé et mégalomane soit-il, s'apparente à une « suspension consentie de l'incrédulité », selon l'expression chère au poète britannique Samuel Taylor Coleridge. Mais puisque tout ceci n'a malheureusement rien de fictionnel, il est urgent d'en finir avec un déni qui a déjà tant coûté à la démocratie.

 

 

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 16:24
Brexit : l'UE en cours de redéfinition

En 2013, après moult tergiversations, le Premier ministre David Cameron fait acte d'électoralisme en promettant l'organisation d'un référendum sur l'appartenance de son pays à l'Union européenne. L'ancien conseiller politique de Margaret Thatcher a-t-il alors conscience de jouer avec un feu dont l'ardeur risque d'enflammer l'opinion ? Trois années plus tard, l'ancien maire conservateur de Londres Boris Johnson, le leader populiste de l'Ukip Nigel Farage, les tabloïds eurosceptiques – dont ceux appartenant à l'inénarrable Rupert Murdoch –, ainsi qu'une poignée de ministres tories, dont certains parmi les plus influents, rivalisent de fourberie pour faire avancer la cause du Brexit, un retrait plus ou moins ordonné des institutions européennes. Là où devraient présider la rationalité et le bon sens, leurs discours se fondent en grande partie sur des présupposés idéologiques.

 

D'après ces eurosceptiques, l'UE ne serait faite que de bric et de broc, partagée entre une technocratie toute-puissante et une bureaucratie dévorante. « BoJo » martèlera ad nauseam l'absurdité consistant à légiférer sur la taille ou la courbure des bananes, comme si l'Union et son idéal se résumaient à quelques euromythes à la peau dure. Pendant que les partisans du remain cherchaient, avec plus ou moins de conviction, à réconcilier le peuple britannique avec l'idée européenne, le camp du Brexit, débarrassé de toute inhibition morale, brandissait des arguments fallacieux, voire profondément mensongers. Il en est ainsi des 350 millions de livres que la Grande-Bretagne verserait chaque semaine à Bruxelles, somme rondelette qui ne tient évidemment aucun compte du rabais historique négocié par Thatcher ni des subventions accordées par Bruxelles pour les agriculteurs, les régions ou les investissements britanniques. Mais que peut vraiment la raison contre l'émotion ?

 

Dans ses colonnes, le tabloïd conservateur The Daily Mail se perd en fantasmes et raisonnements spécieux : « Nous méritons plus que d’être traités comme la simple province d’une bureaucratie paneuropéenne corrompue, non-élue et antidémocratique […] Nous avons donné au monde la démocratie parlementaire, la révolution industrielle, la Magna Carta, les droits humains et le libre échange. Donc nous arrêtons de nous plier à des juges et des commissaires qui ne nous rendent aucun compte. » Tout est là : le mépris et les stéréotypes à l'endroit des eurocrates et des institutions communautaires, la glorification d'un passé idéalisé et à jamais révolu, l'idée perfide d'une subordination absolue à Bruxelles, alors que les Britanniques n'ont jamais cessé de s'arc-bouter à des positions de refus et de négocier des accords spécifiques les maintenant dans l'angle mort de l'intégration. On ne saurait en réalité mieux résumer la campagne du Brexit.

 

Les électeurs britanniques ayant finalement opté à 51,9% pour une sortie de l'Union, l'heure est au(x) bilan(s). L'Europe se voit dépossédée d'un vaste et précieux réseau d'ambassadeurs et privée d'un important contributeur net (environ 10% du budget communautaire, soit quelque douze milliards d'euros). Le PIB de l'UE chute, avec effet immédiat, de plus de 15%, tandis que toute velléité de défense commune apparaît comme étouffée dans l'oeuf... Et chacun de se draper dans sa vertu outragée, de se questionner égoïstement sur l'impact du Brexit sur sa propre économie, de prophétiser ou non la déconstruction ou l'éclatement des institutions européennes... D'aucuns pointent même un risque de contagion, comme si le « grand large » britannique, pour reprendre une expression chère à Churchill, allait se muer en agent corrosif d'un fédéralisme encore inachevé.

 

Mais ne revient-il pas avant tout à la Grande-Bretagne de se préparer à des lendemains qui déchantent, potentiellement fâcheux et désillusionnés ? Son régime de sublimation permanente semble déjà prendre fin. Quelques heures à peine après le référendum, les mensonges éhontés de Nigel Farage faisaient les choux gras de la presse européenne. L'argument financier en faveur du Brexit « a été une erreur ». Curieusement, il sous-tendait pourtant toute la campagne. C'est précisément ce genre de gymnastique intellectuelle qui a creusé le caveau profond dans lequel un pays entier pourrait sombrer. Pensez donc aux 3,3 millions d'emplois qui seraient directement liés au commerce avec l'Europe, si l'on en croit le Parlement britannique. Observez l'Irlande, dont certaines franges aspirent à nouveau à la réunification. Sondez l'Écosse, europhile, qui rêve elle aussi d'y aller de sa petite campagne référendaire, préférant dans une large mesure le continent à l'île. Quid alors des acteurs de la City qui opéraient jusque-là pour les vingt-huit, chambres de compensation en tête ? Quid des investissements étrangers, parfois essentiellement motivés par l'appartenance à l'UE ? Et que dire enfin des quelque 290 milliards d'exportations destinées à l'Union – représentant tout de même 48% des exportations totales ?

 

La sociologie du scrutin fait par ailleurs la démonstration d'une Grande-Bretagne très divisée : Londres, les milieux d'affaires, la jeunesse britannique, certains syndicats et l'Écosse furent animés d'un fort sentiment pro-européen, tandis que l'Angleterre, les milieux ruraux ou peu éduqués et les plus âgés choisissaient en masse la voie du retrait. Quand bien même la Grande-Bretagne, pleine ou résiduelle, parviendrait-elle à négocier des accords à la carte avec les institutions communautaires, elle se trouverait dans une position ingrate qui n'est pas sans rappeler celle de la Norvège : une contribution financière élevée avec pour corollaire une absence totale de pouvoir décisionnaire. Tout ça au nom d'une indépendance que personne n'a jamais songé à lui contester... Plutôt que de tordre le cou un peu hâtivement à l'idée européenne, il eût été judicieux d'étudier plus avant les rapports du Trésor britannique ou de l'OCDE, assez peu engageants quant aux trajectoires économiques (croissance, chômage, déficits, stabilité) post-Brexit. « Un saut dans l'inconnu » : la formule a été reprise en boucle par la presse européenne, alors même que la livre se voyait considérablement dépréciée et que les marchés financiers frisaient l'hystérie. De quoi alimenter un peu plus le « Bregret » et les pétitions appelant à un nouveau vote.

 

L'europhile pourra toutefois trouver quelques motifs de satisfaction. Depuis 1973, les Britanniques s'adonnaient à un double jeu où le dedans et le dehors en venaient souvent à se confondre. Aux référendums d'appartenance (1975, 2016) se juxtaposaient les doléances budgétaires qui firent la renommée du Thatchérisme, les innombrables clauses d'exemption (opt-out), le « statut spécial », le refus catégorique de la monnaie unique et de l'Europe politique. Les fédéralistes qui tentaient malgré tout d'avancer vers une plus grande intégration avaient pieds et poings liés, car taxés tantôt de dirigisme, tantôt de colbertisme, souvent par des ultralibéraux oubliant un peu vite l'état de leur économie avant de rejoindre les cénacles bruxellois. Pour les Britanniques, l'Union n'a jamais été qu'un vaste marché de libre-échange dépourvu de chair politique. Avec le Brexit, le bloc libéral européen, composé notamment des Pays-Bas et de la République tchèque, voit son pouvoir de nuisance considérablement diminuer. C'est peut-être l'occasion d'enfin rebattre les cartes, de s'orienter vers cette Europe sociale et démocratique à laquelle tant d'Européens croient et aspirent... Un idéal daté mais toujours inaccompli, qu'il est urgent de sortir du formol.

 

 

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 20:01

Michel Bôle-Richard a décidé de raconter Israël au présent. Son histoire mouvementée, traversée de crises et de conflits, est reléguée aux arrière-plans d'une nouvelle forme d'apartheid, dont l'ancien correspondant du Monde a fait son objet d'étude. Produisant une réflexion comparative mue par des années de journalisme en Afrique du Sud et en Israël, l'essayiste radiographie un système ségrégatif d'une actualité brûlante, dont les dispositifs réglés paraissent de nature à annihiler les faibles espoirs d'indépendance palestinienne. L'état des lieux a quelque chose de profondément alarmant, particulièrement en raison de mimétismes flagrants avec la politique de « développement séparé » longtemps en vigueur en Afrique du Sud. Les effets de miroir foisonnent en effet comme les bactéries en eaux usées : la Cisjordanie morcelée renvoie aux bantoustans réservés aux Noirs ; les rapports entre communautés se réduisent à leur portion congrue, comme peuvent en témoigner les 64 % des Juifs qui ne s’aventurent jamais en secteur arabe ; la ville d'Hébron est désormais coupée en trois et en voie de désertion dans ses parties non juives ; le grignotage territorial s'applique à quelque 78 % de la Palestine historique ; les 1,6 millions d'Israéliens arabes se contentent péniblement d'un statut de citoyens de seconde zone ; à l'instar des Afrikaners, les sionistes se considèrent comme « un peuple élu de Dieu » et « missionnaire », « qui a trouvé la terre promise » ; depuis la création de l’Autorité palestinienne en 1994, la population arabe n'a cessé de croître, allant jusqu'à doubler, sans que les allocations en eau progressent ou que les exigences nécessaires à l'ouverture de nouveaux puits soient assouplies ; même l’Assemblée générale de l’ONU définit l’apartheid de telle sorte qu’Israël semble s'en rendre coupable au quotidien : entrave à la circulation, obstacle à la libre résidence, liberté d’expression limitée... Si les systèmes de marginalisation, de discrimination et d'oppression restent peu institutionnalisés, la ségrégation raciale demeure néanmoins la norme, comme l'a confirmé le Tribunal (d'opinion) Russell : « Les autorités israéliennes mènent des politiques concertées de colonisation et d’appropriation de territoires palestiniens. »

 

Les populations non juives subissent chaque jour un faisceau de mesures discriminatoires occasionnant leur déclassement graduel. « En 2009, 53,5 % des familles arabes sont classifiées comme pauvres – contre une moyenne de 20,5 % pour l’ensemble des Israéliens. Le revenu moyen des Palestiniens est de 32 % inférieur en 2008 (685 $ contre 1 465 $). Le taux de chômage arabe est de presque quatre points supérieur. Une priorité à l’embauche dans la fonction publique est accordée aux Juifs, qui effectuent leur service militaire alors que les Arabes en sont dispensés pour des raisons politiques et historiques. » Si ces éléments portent en leur sein un profond désarroi, ils ne constituent pourtant qu'un clou de plus enfoncé dans le cercueil des Territoires. C'est ainsi que Michel Bôle-Richard explique comment le blocus de Gaza enferre une enclave surpeuplée dans la misère, l'indigence et la déshérence. Il revient sur le caractère non démocratique de la déchéance de nationalité et de la révocation des permis de résidence, qui se décident souvent de manière coercitive et frappent avant tout les populations arabes. Quant à savoir quel regard portent les Israéliens sur leurs homologues palestiniens, un sondage de l’université de Haïfa, publié en mai 2011, atteste que 32,5 % des Juifs se prononcent en faveur de la suppression du droit de vote des Arabes. Un chiffre étourdissant, qui grimpe même à plus de 50 % chez les jeunes. Dans le même ordre d'idées, près de la moitié des Israéliens ne voudraient pas d'un Arabe comme voisin ou dans la classe de leur enfant (42 % dans les deux cas). La multiplication des checkpoints, les contrôles militaires zélés ou le mur de séparation entravent quant à eux largement la circulation des travailleurs palestiniens : « Quatorze check-points contrôlent l’accès à Jérusalem et quatre-vingts autres barrent les paysans de leurs champs coupés en deux ou séparés de leur habitation. Pour les franchir, ils doivent obtenir des permis. » Ces dérives sécuritaires finissent par lasser et décourager les forces vives d'une communauté toujours plus paupérisée, enfermée dans des bantoustans qui ne disent pas leur nom. L'accès aux ressources (énergie, eau) est un autre élément porté au crédit d'une politique discriminatoire. Non seulement les Juifs peuvent se prévaloir d'une priorité absolue en la matière, mais en outre les 450 000 colons israéliens de Cisjordanie utilisent davantage d’eau que les 2,3 millions de Palestiniens, dont les réserves se voient parfois prises pour cible pendant les innombrables opérations militaires.

 

Dès 1948, dans la foulée des combats pour l'indépendance, « près de 750 000 Palestiniens sont contraints de quitter leur domicile par la force », tandis que « cinq cent trente et un villages disparaissent ». Les villes mixtes sont vidées de leurs habitants arabes, lesquels « sont aujourd’hui près de 5 millions installés dans 59 camps, dont 8 à Gaza et 19 en Cisjordanie ». Ce que l'historien israélien Shabtai Teveth qualifie de « péché originel » a trouvé un prolongement naturel dans les politiques menées ces cinquante dernières années par l'État hébreux : Jérusalem fut progressivement judaïsée, agrandie et encerclée par des implantations juives phagocytant les terres environnantes ; les maisons des Arabes ayant fui les conflits ont été accaparées et redistribuées à des Juifs ; la vieille ville a été peu à peu purgée de ses populations non judaïques ; 40 % des habitants de Cisjordanie n’ont plus la moindre possibilité d'effectuer leur prière à la mosquée Al-Aqsa ou au dôme du Rocher ; le statut de résident des Palestiniens de la capitale s'avère non seulement difficile d'accès, mais répond en outre à des considérations raciales, puisque les Arabes y sont soumis à d'autres règles, bien plus strictes, que les Juifs. Concernant ce dernier point, il faut encore souligner que la loi israélienne permet de surcroît de révoquer le droit de résidence à toute personne s’absentant trop longtemps de chez elle, des étudiants partis à l’étranger par exemple. Ces mesures restrictives s'appliquent presque exclusivement aux Palestiniens. L'objectif inavoué d'un basculement démographique tient désormais lieu de secret de Polichinelle. Comment justifier d'ailleurs que le retour soit permis pour les membres d’une diaspora juive datant d’il y a quelque deux mille ans, tandis qu'il reste formellement interdit pour une diaspora arabe encore présente il y a... 65 ans ? Alors qu'il dessine peu à peu les contours d'une détresse diffuse et protéiforme, Michel Bôle-Richard continue de sonner le tocsin : « Pourquoi un Israélien peut-il quitter son pays pour le restant de ses jours sans que personne ne suggère que sa citoyenneté soit révoquée alors qu’un Palestinien, né sur place, n’est pas autorisé à le faire ? Pourquoi un Israélien peut-il épouser une étrangère et obtenir un permis de résidence pour sa femme alors qu’un Palestinien ne peut épouser sa voisine qui vit en Jordanie ? Cela n’est-il pas de l’apartheid ? ». Il poursuit un peu plus loin : « Doit-on ne pas dénoncer le fait que depuis la guerre des six jours en 1967, plus de 700 000 Palestiniens sont passés par les prisons militaires, soit 20 % de la population des territoires occupés ? Sait-on que, depuis le début de la première Intifada en décembre 1987, près de 8 400 Palestiniens ont péri dans le conflit ainsi que plus de 1 500 Israéliens ? » Encore faudrait-il évoquer le sort des détenus administratifs, ces Palestiniens privés de liberté pendant six mois – renouvelables jusqu’à plusieurs années ! – sans l'ombre d'une inculpation ou d'un jugement. De là à penser que l'on se trouve en présence d'une forme « apaisée » d'apartheid, inquiétante mais non institutionnalisée, il n'y a qu'un pas... que l'auteur franchit sans ménagement aucun.

 

Que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, les visages sont couverts d'un voile de lassitude et de tragédie. L'ombre israélienne recouvre les rues et assombrit les perspectives. Les plaintes exprimées à l'encontre Tsahal demeurent non traitées, classées sans suite, ou soldées par des sanctions symboliques. Les donations et aides internationales servent avant tout à reconstruire ce que l'armée israélienne bombarde, pilonne et détruit, l'aéroport, le port et les infrastructures gazaouis formant en cela des exemples édifiants. Les poussées électorales du Hamas se font sur le terreau fertile du désespoir et des privations. Comme le note très justement Michel Bôle-Richard : « après l’enlèvement du soldat Gilad Shalit, un nouvel engrenage se met en marche. Israël bombarde la centrale électrique et les ponts de Gaza puis déclenche une opération militaire qui fera près de 300 morts. De la zone industrielle d’Erez, au nord, ne reste qu’un tas de gravats. Gaza la sulfureuse, totalement cadenassée, se transforme en un vase clos où les passions s’exacerbent. » Mais que répondre au juste aux discriminations et oppressions de toutes sortes ? Peut-être ce « BDS » sur lequel revient l'auteur, un savant alliage de boycott, de désinvestissement et de sanctions, que beaucoup appellent de leurs voeux pour infléchir les positions israéliennes. En attendant, les populations arabes continuent de souffrir, dans un désintérêt quasi général...

 

 

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Pour une autre vision de l'immigration

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 12:38

Quelle offrande plus précieuse que celle que fit Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis ? Assistant, las et impuissant, au morcellement de l'Italie à la Renaissance, craignant de voir son pays démantelé sous le feu de puissances rivales, le théoricien transmit au duc d'Urbino le fruit de ses réflexions sur la manière de s'emparer du pouvoir, et sur les moyens à mettre en usage pour le conserver. Ce traité politique, publié plus tard sous le titre générique du Prince, a la particularité de conjuguer une clairvoyance rare à une sorte de cynisme résigné, qui fit rapidement la renommée de son auteur.

 

Inépuisable sève réflexive, le Prince machiavélien arbore simultanément les traits du Lion et du Renard, se montre rusé, puissant et opportuniste, mais jamais ni « odieux » ni « méprisé » ; pour se maintenir en poste, il ne peut paraître « irrésolu » ou « lâche », ni même « changeant », et doit manier les vertus morales au seul gré des circonstances ; il lui appartient de pondérer clémence et cruauté selon les événements ; il lui est permis, au besoin, de rompre sa parole et de simuler des qualités sans jamais avoir à les mettre en pratique ; surtout, même en temps de paix, il lui revient la charge impérative de se préparer à la guerre, érigée en état permanent et inéluctable.

 

Un horizon indépassable ?

 

Sous ses dehors d'observation quelque peu surannée, la pensée machiavélienne fait pourtant chambre commune avec nombre de concepts modernes : l'homogénéité des aires géoculturelles (mieux vaudrait s'allier entre « semblables ») ; l'incrémentalisme et le conservatisme des sociétés (faire bouger les lignes reviendrait à se créer de nouveaux ennemis) ; les coalitions et alliances régionales (la nécessité de s'accorder entre voisins, surtout face à un ennemi puissant) ; les actions et déploiements militaires (colonies et garnisons ici étudiées en fonction de leurs coûts respectifs, financiers et politiques). « Un Prince qui en élève un autre se ruine lui-même », annonce par ailleurs, prophétique, Nicolas Machiavel, citant à titre de démonstration l'exemple de Louis XII, défait après avoir renforcé les pouvoirs de l’Église en cédant la Romagne au pape, mais aussi introduit les Espagnols en Italie, par le truchement du Royaume de Naples.

 

Si, comme le dit l'adage, comparaison ne vaut certainement pas raison, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure la politique américaine à l'égard des moudjahidines afghans, en cours dans les années 1980, ne contribua pas à élever un « autre Prince », à savoir Oussama ben Laden. D'une manière plus implicite encore, ceux qui encouragèrent au Chili le coup d'État du général Pinochet ont institué, sans même le savoir, les conditions de l'avènement du narcotrafiquant colombien Pablo Escobar. Les exemples de ce type ne manquent pas, en particulier sur le continent africain, où des généraux plus ou moins parachutés s'approprient régulièrement l'appareil militaire à des fins personnelles.

 

De la nature des États

 

Considérant les différentes formes dont peuvent se pourvoir les États, Nicolas Machiavel établit une distinction nette entre l'Empire du Turc et celui du Roi de France : le premier, exclusivement composé d'esclaves, ne reconnaît qu'un unique maître, ce qui le rend certes difficile à prendre, mais relativement aisé à gouverner, puisqu'une fois le Chef destitué, personne n'apparaît en mesure de s'y substituer ; le second, contenant quantité de petits seigneurs et de princes, avec autant de vassaux leur étant obéissants, s'inscrit en revanche aux antipodes, puisque les notables mécontents peuvent éventuellement vous y introduire, mais aussi retourner, sans grande peine, les armes à votre encontre. Prolongeant sa réflexion, Machiavel soulève une autre distinction : selon qu'un Prince soit porté au pouvoir par les Grands ou par le peuple, ses agissements devront prendre tel ou tel tour. Ainsi, les notables nourrissent parfois des ambitions en contradiction franche avec celles du Chef, tandis que les foules anonymes n'aspirent qu'à n'être point opprimées, leur fidélité exigeant par conséquent assez peu d'efforts.

 

Machiavel le martèle : s'arroger un territoire n'a rien d'une sinécure. L'entreprise doit être murement réfléchie, confrontée à une grille de lecture qui mêle les singularités régionales aux généralités de l'Histoire. Ainsi, pour exercer un contrôle prudentiel sur un État nouvellement acquis, il faudra parfois s'y établir ou, à la manière des Romains, consentir à en détruire de larges pans. S'il se trouvait sous la coupe d'un Prince, il faudra veiller à éteindre sa lignée afin d'écarter toute tentative de récupération. Si l'autoritarisme y avait voix, c'est de bon augure, car le peuple n'aura alors nul besoin de se familiariser avec la servitude. Pour Machiavel, il ne fait guère de doute que les prophètes s’en sortent mieux les armes à la main. Persuader, c’est une chose ; conserver le pouvoir, c’en est une autre, parfois tachée de sang.

 

Le théoricien range les nouveaux Princes en deux classes selon qu'ils manifestent de la Fortune ou du mérite. Il oppose ainsi Francesco Sforza et ses qualités de dirigeant à César Borgia et son destin rendu glorieux par le seul fait du pape. S'intéressant à Agathoclès, qui s'empara du pouvoir en usant de la perfidie et du crime, il en tire la conclusion suivante : si les maux s'avèrent nécessaires à la conquête d'un territoire, il faut les accomplir d’un seul coup, d'une traite, puis choyer ses nouveaux administrés jusqu'à l'oubli ou le pardon. On y perçoit à nouveau ce savant mélange de lucidité et de cynisme. Mais après tout, ne dit-on pas que « la fin justifie les moyens » ?

 

Manuel de survie à l'usage du Prince

 

Une fois le territoire conquis, le Prince doit s'employer à le défendre. Pour ce faire, Machiavel avance plusieurs pistes : fortifier la capitale, la militariser et l'approvisionner en conséquence ; se faire aimer de son peuple, en ne le désarmant pas (ce qui serait synonyme de défiance), et en lui garantissant la pleine jouissance de ses richesses (« On oublie beaucoup plus aisément la mort de son père que la perte de sa succession ») ; privilégier les troupes nationales, ou mixtes, plutôt que des mercenaires avides et peu courageux ou des auxiliaires sous la coupe d'une puissance étrangère (c'est ainsi que Francesco Sforza se rebella contre ses maîtres pour occuper la Lombardie, ou que Charles VIII arriva au pouvoir en Italie).

 

Concernant les mécanismes de redistribution sociale, c'est le libéralisme qui triomphe, haut la main, de la libéralité. Plutôt que de prélever chez les uns de quoi agrémenter les autres, ce qui peut se révéler source d'impopularité, Machiavel préconise la non-intervention des autorités, quitte à se voir taxé d'avarice. Selon lui, les largesses du pouvoir ne peuvent découler que du pillage d'un ennemi défait, en aucun cas d'un système réglé d'imposition. Enfin, en cas de conflit, la neutralité serait de nature à nuire au Prince. Machiavel juge préférable de toujours prendre parti, sous peine d’être écrasé par le vainqueur sans ne plus jamais être écouté du vaincu. Une recommandation qui apparaît aujourd'hui des plus discutables...

 

 

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 09:21

Cinq entretiens d'une vingtaine de pages pour révéler Winston Churchill, c'est un peu comme éclairer une montagne à la lampe torche. On ne saisit ses aspérités que par bribes, par morceaux épars, tandis que ses flancs robustes se colorent par endroits d'une ombre épaisse. Le recueil de Pierre Assouline constitue pourtant une randonnée apéritive tout ce qu'il y a de plus louable. Des historiens français et britanniques y convoquent ensemble le « Vieux Lion » britannique, conservateur opiniâtre qui accéda à la magistrature suprême en 1940, quand Neville Chamberlain se résigna à passer la main après l'échec de la campagne de Norvège. Même s'il faisait l'objet d'une certaine défiance dans son propre camp, Churchill forma rapidement un gouvernement d'union nationale afin de contrer les velléités hégémoniques nazies, lesquelles aboutirent au Blitz de la Luftwaffe, une succession de bombardements qui touchèrent Londres, Liverpool, Birmingham ou encore Coventry, faisant entre 40 et 50 000 morts, ainsi que des millions de déplacés.

 

Itinéraire d'un cancre

 

Issu de la haute société britannique, descendant du premier duc de Marlborough, Winston Churchill eut la malchance de naître cadet dans une société qui ne choie que les aînés, ce qui d'une part le priva d'héritage, mais aussi l'empêcha de prétendre à un siège à la Chambre des Lords. Pour intégrer la vie politique de son pays, il dut alors se présenter comme candidat à la Chambre des Communes et courtiser les suffrages. Ancien écolier indiscipliné devenu soldat non-conformiste, il fut néanmoins diplômé de la prestigieuse Académie royale militaire de Sandhurst, avant de devenir parlementaire contestataire, d'obédience conservatrice, puis ministre de l'Intérieur et des Finances. En tant que notable, il baigna très tôt dans une francophilie qui le rapprochera de Léon Blum, Paul Reynaud et Georges Mandel. Il se passionna de bonne heure pour Georges Clemenceau et Napoléon, dont il appréciait la lucidité stratégique et les campagnes armées. En tant que militaire, brave et aventureux, il prit part à toutes les grandes batailles, à Cuba, en Inde ou au Soudan. Il fut nommé Premier Lord de l’Amirauté en 1911, puis regagna les tranchées après son baptême du feu parlementaire.

 

Alcoolo-tabagique, hypermnésique, champion de polo et escrimeur de qualité avant de se muer en antisportif primaire (son fameux « No sport »), Winston Churchill fut tout à la fois : homme d'État, écrivain, reporter, peintre, soldat et même prix Nobel de littérature*. Il nourrit de tout temps un goût prononcé pour les formules incisives, les facéties verbales et avait le don d'électriser n'importe quel public, de le rallier à sa cause, par un sens peu commun du discours, d'autant plus étonnant qu'il souffrit au cours de son enfance de troubles de l'élocution. Intuitif, pragmatique, ni pacifiste ni belliqueux, bien plus parlementariste que son homologue Charles de Gaulle, le « Vieux Lion » fut méritoirement érigé en emblème de la résistance, lui qui eut la faculté, en tant que Premier ministre, de dresser tout un peuple contre la tyrannie et les totalitarismes qui avaient cours en Europe.

 

Du flair et de la pugnacité...

 

Entre deux lampées de whisky, Churchill pouvait avoir des dizaines de visions, certaines prophétiques, d'autres loufoques ou biscornues. Son cabinet et ses proches conseillers avaient alors la charge de recadrer sa pensée, de l'épurer de ses flottements et outrances. Le « Vieux Lion » fut l'un des principaux promoteurs du char de combat. Il croyait religieusement en la modernité technologique et appréhendait parfaitement la nécessité de briser les codes de cryptage allemands. Le physicien Frederick Alexander Lindemann lui rendait régulièrement visite afin de tester de nouvelles armes, parfois au coeur même de son propre jardin. Obstiné et résolument antinazi, il se dressait en première ligne contre les chantres de l'apaisement que furent Neville Chamberlain et Lord Halifax, prêts à frayer avec le régime hitlérien au nom d'une hypothétique sérénité insulaire. Il s'agissait, schématiquement, de fermer les yeux devant l'expansion orientale allemande en gageant que cela suffirait à assouvir l'appétit impérialiste du Troisième Reich. Mais Churchill n'était pas du genre à replier la voilure ; face aux apôtres de l'entente objective, il comprit très tôt la nécessité d'un réarmement de la Grande-Bretagne et d'un accommodement provisoire avec l'URSS, ancien ennemi appelé à se fondre dans une alliance de revers face au nazisme. Sans l'avènement de « Sir Winston » et de son extraordinaire capacité à saisir l'air du temps, d'aucuns ont prédit que Lloyd George, Lord Halifax et le fasciste Oswald Mosley auraient sans doute pris le pouvoir, pactisé avec Adolf Hitler et offert en gage l'Europe continentale aux Allemands. Une perspective dont l'effroi le dispute à la lâcheté.

 

... mais aussi quelques erreurs de jugement

 

Tandis que Neville Chamberlain subit avec fracas le contrecoup de la campagne de Norvège, à savoir la désaffection du Parlement britannique, Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, fut étonnamment épargné par les députés, malgré une fonction militaire de premier plan. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il se rendait coupable d'un certain manque de discernement. Il y eut des signes précoces d'errements stratégiques à Dunkerque, à Singapour, à Tobrouk, mais aussi dans le détroit des Dardanelles, dès 1915, quand il se heurta aux forces de l’empire ottoman. En tant que chancelier de l’Échiquier, il fit montre d'une profonde méconnaissance des matières économiques ; il prit la décision de revenir à l’étalon-or à un taux tellement élevé qu'il étouffa dans l'oeuf toute reprise de l'activité ; il observa la seconde moitié des années 1920 avec des lunettes datant, au mieux, de la Première guerre mondiale ; il ne tint aucun compte des recommandations de John Maynard Keynes, sans doute l'économiste le plus clairvoyant de l'empire ; surtout, l'homme de lettres qu'il était abhorrait l'aridité des chiffres, dont il peinait réellement à saisir la pleine mesure.

 

Un homme se défiait ouvertement de son suivisme à l'endroit des Américains : Charles de Gaulle, son protégé, avec qui il entretenait une sorte de relation douce-amère, faite de fascination et de détestation. En retour, Winston Churchill redoutait depuis longtemps la réhabilitation matérielle et organique de l'armée française. Il y objectait un équilibre des forces qui aurait été de nature à annihiler toute velléité expansionniste sur le continent. Le général De Gaulle lui donna en revanche quitus à l'occasion de la bataille de Mers el-Kébir, quand il fut décidé de couler une escadre de la flotte française pour éviter que les nazis ne s’en emparent inopportunément. Les Britanniques craignaient d'autant plus un débarquement allemand que les Français avaient d'ores et déjà signé l’armistice. Cela étant, d'autres failles, de différents ordres, se firent jour dans la réflexion du « Vieux Lion ». Ainsi, sa germanophobie et sa méfiance vis-à-vis du militarisme prussien furent contrebalancées par une admiration trouble à l'égard de Benito Mussolini et du général Franco, dont il ne comprit que tardivement les ambitions mortifères. Sur le plan intérieur, il fut considérablement affaibli par la crise d'abdication du monarque Édouard VIII, qu'il soutenait presque inconditionnellement, tandis qu'un vif débat sur son anticipation présumée des bombardements de Coventry donna lieu à toutes sortes de supputations. Avait-il abandonné la ville au feu des Allemands ?

 

Quelle descendance politique ?

 

Comme tout héritage, celui de Winston Churchill prête à discussions. Parmi les historiens interrogés par Pierre Assouline, certains évoquent, de près ou de loin, l'expédition menée par Anthony Eden au canal de Suez, celle de Tony Blair en Irak, ou encore la pugnacité de Margaret Thatcher face aux mineurs grévistes ou durant la guerre des Malouines. Dans tous ces cas de figure, c'est l'opiniâtreté des acteurs, et non la philosophie politique, qui fait réellement sens. Même les néoconservateurs de George W. Bush se réclamèrent d'une certaine filiation churchillienne, comme si cela suffisait à les disculper de tout amateurisme, à légitimer leurs guerres « préventives » en totale contraction avec la législation onusienne. Sans doute peut-on usurper une ascendance pour flatter l'opinion.

 

Concernant l'avenir européen de la Grande-Bretagne, Churchill développa une vision apaisée que l'on ne perçoit ni dans le « I want my money back » de la baronne Thatcher, ni dans l'improvisation référendaire permanente de David Cameron. Mais peut-être devrait-on avant tout retenir du « Vieux Lion » son sens affûté de l'Histoire, sa foi obstinée en la démocratie, sa combativité jamais démentie. Il veilla au respect des opinions même en temps de guerre ; il mena des politiques sociales financées par l'imposition des nantis, quitte à froisser un peu plus les Tories ; il s'opposa avec une verve inépuisable au nazisme et au communisme. Enfin, Winston Churchill nous administra une ultime leçon de démocratie bien malgré lui : tout seigneur de guerre qu'il fut, l'opinion le rejeta néanmoins sans coup férir, quelques mois à peine après la victoire des alliés sur les troupes du pacte tripartite. C'est le terne et désormais oublié Clement Attlee, cadre travailliste, qui présida alors à la destinée et reconstruction de la Grande-Bretagne.

 

 

* Contrairement à Charles de Gaulle, qui ne fut jamais récompensé par l'Académie Nobel, Winston Churchill n'écrivait pas seul : un contingent bien garni de nègres et de spécialistes lui apportaient une matière brute qu'il retravaillait ensuite en orfèvre, prose châtiée et formules pénétrantes à l'appui. Ses mémoires de guerre lui procurèrent une fortune qu'aucune carrière politique, en Grande-Bretagne ou ailleurs, n'aurait permise.

 

 

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 15:49

Comme tant d'autres, la France se montre parfois oublieuse de son passé, prompte à se jeter dans les bras réconfortants de populistes au verbe haut et au front bas. Au regard de l'immigration, d'aucuns paraissent sourds aux arguments économiques, démographiques, humanistes, mais croient en revanche dur comme fer aux oriflammes réductrices de l'extrême droite. Alors que l'Europe traverse sa plus grave crise migratoire depuis la Seconde guerre mondiale, Marine Le Pen et le Front national, désormais dédiabolisés, prennent rang parmi les favoris au premier tour des prochaines élections présidentielles. Chez les frontistes, il n'est pas un discours public qui ne stigmatise les immigrés, qui ne les rende responsables du chômage et de l'insécurité, qui ne les renvoie aux théories complotistes de grand remplacement ou de vassalisation, chères à Renaud Camus et Bat Ye'or. C'est en réalité toute l'Europe qui voit ses digues céder sous la puissance des eaux xénophobes et essentialistes, sur lesquelles voguent le FPÖ autrichien, la Ligue du Nord italienne, le PVV hollandais, le Vlaams Belang flamand, l'Aube dorée grecque ou le Jobbik hongrois. Ultime témoin d'une dégénérescence morale et politique qui ne dit pas son nom, la Pologne vient de consacrer aux dernières élections législatives le parti catholique et conservateur Droit et Justice, une formation eurosceptique et anti-immigration qui a pris grand soin, durant la campagne électorale, de capitaliser sur la peur des réfugiés et un hypothétique fardeau migratoire, alors même que Varsovie demeure tout à fait dépourvue d'étrangers ! Si elle n'était à ce point révélatrice d'une Europe en peine, l'affaire prêterait peut-être à sourire. « Voulez-vous qu’on ne soit plus les maîtres dans notre propre pays ? », a même osé Jarosław Kaczyński, le chef de file de Droit et Justice, dans la plus pure tradition nationaliste, tandis que le président Andrzej Duda, issu du même sérail, évoquait très sérieusement les « risques épidémiologiques » supportés par les Polonais au contact des migrants. Si l'histoire ne se répète (heureusement) pas à l'identique, on perçoit néanmoins ses lointains échos, quelque peu distordus.

 

On se remémore alors certains événements tragiques, tels que le massacre (jamais condamné) des travailleurs italiens d'Aigues-Mortes, survenu en 1893, perpétré par des villageois et des ouvriers, et précédé par l'avénement des ligues d'extrême droite, elles-mêmes vivifiées par la montée progressive d'un sentiment nationaliste exacerbé. Les Français de la seconde moitié du XIXème siècle voyaient d'un mauvais oeil la première vague d'immigration occasionnée par la révolution industrielle, et matérialisée par l'arrivée en nombre des Belges et des « Ritals ». Une hostilité de plus en plus farouche qui débouchera sur des ratonnades à la sortie des usines, des lynchages en public, des noyades, des coups de bâtons ou de fusils. Le sort des centaines de milliers d'Irlandais fuyant la « Grande famine » (1845-1852) ne fut guère plus enviable. Aux États-Unis, beaucoup d'entre eux furent contraints de vivre dans des caves sans lumière, des sous-sols mal ventilés ou des appartements d'une pièce, quantité souffrirent du choléra, de la fièvre jaune, du typhus, de la tuberculose ou de la pneumonie, tandis que d'autres sombrèrent dans l'alcoolisme ou la maladie mentale, ou allèrent remplir les prisons par contingents entiers. Aux yeux des populations locales, ces Irlandais constituaient un prolétariat permanent, non qualifié, porteur de maladies et de misère, inféodé à la curie romaine. Très vite, les émeutiers nativistes lancèrent des actions et commirent des attentats à l'encontre de ces migrants malchanceux qu'ils prirent en horreur. Un siècle plus tard, comme un pied de nez à l'histoire, John Fitzgerald Kennedy, descendant d'immigrés irlandais, accéda à la magistrature suprême. Sans soumission à l'Église ni agenda caché. Ainsi, alors que l'extrême droite européenne a plus que jamais le coeur à la gaudriole, il est bon de s'arracher quelques instants aux idées préconçues, aux peurs primaires et aux discours schématiques, que l'exercice scientifique s'évertue, pour l'heure en vain, de démonétiser. Que dit l'histoire ? Que racontent les faits ?

 

Des politiques publiques évolutives (et cyniques)

 

La France a souvent fait montre d'une doctrine utilitariste à l'endroit des immigrés, réduits à une simple variable d'ajustement par Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac dès 1974. Il y eut pourtant, dans un premier temps, une authentique tradition d'accueil, entre 1917 et 1939, lors des différents soubresauts observés en Russie, en Espagne, en Italie, en Arménie ou en Allemagne. L'immigration politique fonctionnait alors à plein régime, et l'État français fut en première ligne au moment de la « Retirada », accompagnant l'exode de quelque 450 000 républicains espagnols. En 1945, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Paris entreprit de favoriser l'immigration familiale, dans une optique essentiellement démographique cette fois. Une politique qui entre singulièrement en résonance avec celle aujourd'hui menée par Angela Merkel en Allemagne. Entre 1956 et 1972, les flux migratoires se renforcèrent à la faveur de la décolonisation et du Traité de Rome, qui instaura la libre circulation des personnes. Peu à peu, les arrivées en provenance du Portugal, de l'Espagne, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie s'intensifièrent, tandis que les flots italiens se tarirent. En 1972, par la voie de circulaires, les pouvoirs publics entendirent subordonner l'octroi de la carte de séjour au maintien des étrangers sur le marché du travail, juste avant que Valéry Giscard d'Estaing n'opère son fameux tournant migratoire en 1974. Le gouvernement de Jacques Chirac ferma alors les frontières en arguant de la montée du chômage, mettant ainsi fin aux mesures favorisant la venue d'une main-d'oeuvre étrangère. En 1977 sera mise en place une « aide au retour » destinée à ceux qui rejoignent définitivement leur pays d'origine, puis, en 1980, seront accrues les possibilités d'expulsion et de refoulement. On gère désormais le capital humain comme le capital productif, même si des vies, et non du matériel, se trouvent ici en jeu. L'avènement de la gauche mitterrandienne en 1981 marqua une rupture et vint infléchir les politiques de restriction, notamment via la régularisation de quelque 130 000 personnes en situation irrégulière. Le regroupement familial fut par ailleurs facilité, tandis que l'expulsion des étrangers nés en France ou arrivés avant l'âge de dix ans se vit frappée d'interdiction. Dès 1983, on en revint toutefois à la répression, aux contrôles d'identité et aux « aides à la réinsertion », au moment même où les revendications des travailleurs immigrés se firent jour à l'occasion des grèves dans les usines automobiles de Citroën à Aulnay-sous-Bois, puis de Talbot à Poissy. L'embellie socialiste aura été de courte durée. Trois lois Pasqua-Debré plus tard, toutes appelées à durcir les conditions de migration, on en arriva, un peu honteusement, à l'occupation des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard, en 1996, et au mouvement des sans-papiers, puis à la jungle de Calais et au centre de Sangatte, démantelé par Nicolas Sarkozy en 2002, avec un amateurisme coupable. En matière d'immigration, il n'y a désormais plus qu'une constante en France : l'intérêt présumé de l'État, de moins en moins généreux, de plus en plus regardant. Quitte à paraître aujourd'hui, sous un gouvernement pourtant étiqueté à gauche, à la remorque de la CDU conservatrice allemande. Un comble et une ineptie qu'il convient de mettre en lumière, après un détour salutaire par les sciences sociales.

 

Accepter l'immigré : un peu de psychologie, de sociologie, d'anthropologie

 

La psychologie sociale a beaucoup à nous apprendre sur le racisme, la xénophobie, l'ethnocentrisme et les discriminations. On sait depuis longtemps que la non-acceptation de l'autre relève essentiellement d'un sentiment de peur et d'une décharge émotionnelle primaire. Rejeter, c'est une manière commode, à peu de frais, d'évacuer ses propres frustrations. L'être humain conceptualise sans cesse les comportements d'autrui et tend à catégoriser ses pairs pour simplifier ses schémas mentaux et fluidifier ses activités cognitives. Des mécanismes psychiques qui, à force de répétition, amenuisent l'intelligence et la créativité. La « stéréotypisation » des délinquants nous montre par exemple que les Anglais craignent avant tout les hooligans, les Jamaïcains et les Bangladeshis, tandis que les Américains ostracisent plus volontiers les Noirs et les Latinos. En France et en Belgique, il s'agirait plutôt des Africains et des Arabes. À chacun son logiciel mental et ses monomanies cachées. La recherche scientifique a par ailleurs apporté la preuve d'une préférence spontanée pour le groupe duquel on se réclame : sa famille, ses amis, son voisinage, son entreprise, son équipe sportive, son pays, sa religion. L'ethnologue Claude Lévi-Strauss évoque ainsi un désir de « rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit ». On est à mille lieues du relativisme culturel, qui propose d'accepter l'autre, de le respecter en tant que personne humaine, sans chercher ni à se l'approprier, ni à l'assimiler. Tendre la main sans prétendre à gommer les différences. L'anthropologue américain Franz Boas envisageait chaque culture comme une synthèse unique et originale, ni supérieure ni inférieure aux autres, seulement dissemblable. De son côté, la sociologie a consacré la prééminence du milieu social pour expliquer et rendre compte des comportements individuels. L'habitus de Pierre Bourdieu, ce « système de dispositions réglées » qui permet de se mouvoir dans la société, suffit à battre en brèche la plupart des théories essentialistes et racialistes. Plutôt que de mettre l'accent sur des facteurs héréditaires et génétiques, il est question d'étudier la matrice sociale et le conditionnement des actes de chacun, par l'éducation, l'expérience ou les perceptions. À cet égard, on ne dira jamais assez l'importance de l'argent, qui huile ou grippe les rouages, qui introduit ou exclut les personnes, qui permet ou empêche les actions. L'inégalité économique, telle que décrite par Thomas Piketty et Joseph Stiglitz, n'est-elle pas la mère de toutes les violences ?

 

Deux ou trois choses à savoir sur les réfugiés

 

Pendant que la Hongrie érige des murs de barbelés et que les réfugiés se massent aux frontières de l'Union européenne, les arguments moraux le disputent aux craintes économiques. Il reste en tout cas de bon ton de rappeler qu'il est de notre devoir d'accueillir ceux qui fuient la guerre et les persécutions, qu'ils viennent de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan ou d'Érythrée. Il fut un temps, pas si lointain, où c'étaient les Espagnols, les Hongrois, les Russes, les Polonais, les Italiens et les Tchèques qui migraient à travers l'Europe. Entre 1914 et 1918, les Pays-Bas accueillirent plus d'un million de Belges chassés de leurs terres par les troupes allemandes, un contingent notable en regard d'une population hollandaise qui avoisinait alors les six millions d'habitants. Durant la Seconde guerre mondiale, un nombre similaire de Belges trouvèrent refuge en France, où ils furent parfois accueillis par les poings et les armes, car perçus comme une charge considérable pour la société. Des événements qui font tristement écho aux centres de réfugiés incendiés çà et là, en Suède ou en Allemagne. Comme si l'on ne retenait rien, ou si peu, des leçons du passé. Mais pourquoi, finalement, les Européens se montrent-ils si hostiles, voire épouvantés, devant ces vagues migratoires ? Ont-ils peur de l'islam comme les Américains protestants eurent autrefois peur des Irlandais catholiques ? Imaginent-ils que l'organisation terroriste Daech cache ses nervis parmi les réfugiés, alors même qu'elle dispose déjà de relais importants en Europe et que les circuits de l'exil font l'objet de contrôles stricts ? Ou redoutent-ils, plus pragmatiquement, comme les Français naguère, un fiasco économique et une nouvelle envolée du chômage ?

 

D'après un récent rapport de l'OCDE, l'immigration engendrerait, en Belgique, près de 3500 euros de rentrées fiscales par individu et par an, une moyenne qui de surcroît exclut les pensions. Les observateurs regrettent toutefois un faisceau de conduites discriminantes qui contribuent à entraver la bonne insertion des étrangers et représentent in fine un gâchis économique difficile à chiffrer. En France, l'ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg a quant à lui déclaré que « l'immigration coûte 47,5 milliards et (...) rapporte 60 milliards » à son pays. Le solde positif – 12,5 milliards d'euros – est d'une importance telle qu'il excède, par exemple, le budget de la Justice, qui franchit à peine la barre des 8 milliards d’euros. Un bilan flatteur, renforcé par de nombreux rapports, dont une étude de l'université de Lille datant de 2009 et un audit de l'Assemblée nationale française réalisé en 2011. Professeur d'économie à l'UCL, Frédéric Docquier confiait par ailleurs à La Libre d'autres intérêts économiques relatifs à l'immigration, qui génèrerait « des effets légèrement positifs sur les salaires, tout en affectant très peu le taux de chômage ». Une déclaration corroborée par les statistiques de l'OCDE, attestant d'un impact positif de 0,27% sur les salaires.

 

Rappelons aussi que les demandeurs d'asile Syriens, majoritaires parmi ceux qui se présentent aujourd'hui aux portes de l'Union, s'avèrent essentiellement issus des classes moyenne et supérieure. Ils bénéficient généralement d'une formation de qualité subventionnée par leur pays d'origine, et aspirent désormais à exercer leurs compétences sur le vieux continent, qui subit justement un déclin démographique inexorable et connaît nombre de métiers en pénurie. Les attentes mutuelles semblent donc pouvoir se rencontrer. Cela paraît en tout cas en bonne voie en Belgique. Une récente étude réalisée par des économistes de l'Université Catholique de Louvain estime que l'impact budgétaire de l'immigration en cours se situe à hauteur de 0,5% du PIB, soit environ deux milliards d'euros. Le rapport préconise par ailleurs d'accorder sans tarder le droit de travail aux demandeurs d'asile. De quoi réfuter les arguments électoralistes fallacieux d'une certaine droite. D'autant plus que d'autres facteurs jouent également en faveur de l'accueil. Dans une société où le vieillissement de la population déséquilibre fortement le ratio entre actifs et inactifs, le recours à l'immigration ne pourrait-il pas contribuer à préserver le financement des retraites ?* Ces étrangers qualifiés et courageux – ils ont parcouru des milliers de kilomètres et enduré les pires atrocités de la guerre – ne constituent-ils pas une aubaine pour nos économies indolentes ? Ils sont appelés à travailler, consommer, payer des taxes et des impôts, contribuer à la richesse nationale, comme n'importe quel citoyen européen. En Allemagne par exemple, le coût annuel par réfugié a été évalué entre 12 000 et 13 000 euros, somme comprenant l'hébergement, la nourriture, le suivi médical, les cours de langue, ainsi que 143 euros mensuels. Des chiffres à mettre en parallèle avec les quelque quatre millions de travailleurs dont Berlin aura besoin d'ici à 2040, et alors même que 46% des employeurs déclarent déjà éprouver des difficultés à recruter. « Nous sommes prêts » à permettre « un accès rapide » à la formation et aux emplois, a d'ailleurs affirmé, début septembre, Ulrich Grillo, le président du patronat allemand. Les principales centrales syndicales sont sur la même ligne et ont clamé leur solidarité vis-à-vis des migrants. Il est donc permis de penser que les retombées économiques à long terme justifient un effort (qui plus est modéré) de dépenses à court terme.

 

Surtout, il faut savoir raison garder. Les réfugiés ne représentent aujourd'hui qu'un infime 0,11% de la population européenne et ils ne peuvent généralement prétendre qu'à une part résiduelle des droits sociaux. Soit une goutte d'eau dans un océan de prospérité – l'UE demeurant la première économie mondiale. En guise de comparaison, les réfugiés représentent tout de même 25% (!) de la population du Liban qui, avec la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, accueillent ensemble 98% (!) du total des populations syriennes en exil. Ainsi, l'Europe prise dans son ensemble se trouve environ quatre fois moins sollicitée que le seul minuscule État libanais. Mais on le sait, en matière d'immigration, le ressenti se révèle souvent trompeur et les phénomènes tendent à être gravement exagérés. Au grand dam de ceux qui abandonnent leurs terres et leur vie en quête de paix et de dignité.

 

* En guise d'illustration, voici ce que j'écrivais en septembre 2013 : « D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050. Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe. »

 

 

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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 08:17

Incendie criminel coûtant la vie à un bébé palestinien, colonisation continue, radicalisation des ultraorthodoxes, attentat au couteau lors de la Gay Pride à Jérusalem, menaces planant sur le président Reuven Rivlin, dont le seul tort a été de condamner le « terrorisme juif ». Israël se trouve à nouveau sous le feu des projecteurs, sans honneur ni probité. L'occasion de revenir, en quelques questions, sur son histoire mouvementée, intimement liée au conflit proche-oriental.

 

Comment expliquer l'attachement des Juifs à la côte orientale de la Méditerranée ?

Cette terre, aujourd'hui occupée par l'État d'Israël, a toujours peuplé l'imaginaire collectif juif. Ce peuple voit dans les textes sacrés les plus anciens la justification de sa présence au Proche-Orient, sur le territoire historique de la Palestine. Il y aurait, selon les croyances judaïques, une « Terre promise » et un « peuple élu ». Tout, des Tables de la loi remises par Dieu à Moïse aux grands ancêtres que sont David, Abraham, Isaac, Salomon, Jacob ou Josué, contribue à désigner cette région comme la « Terre sainte » conférée bibliquement aux Juifs. David se fit nommer « roi d’Israël » et prit Jérusalem pour capitale. Plus tard, son fils, le roi Salomon, structura la société, favorisa l’émergence d’une classe de fonctionnaires et l'essor de la littérature hébraïque. Les Juifs seront néanmoins poussés à l'exil en l'an 70, pour presque 2000 ans, par les conquêtes romaines de César et Titus. À Massada en l'an 73, puis à Bar Kokhba soixante années plus tard, la résistance judéenne se verra battue en brèche par les Romains. Sous leur joug sera détruit le second Temple des Juifs, qui deviendra le mur des Lamentations. Jérusalem subira un sort similaire et finira rasée par l'empereur Hadrien. La « Terre sainte » passera ensuite entre les mains des musulmans, des croisés catholiques ou encore des Perses.

 

Comment s'intègrent les Juifs dans l'Europe du XIXème siècle ?

Les Juifs y subissent la défiance et le racisme. En 1850, le compositeur allemand Richard Wagner publie anonymement un essai à charge intitulé Judaïsme dans la musique. En 1879, le publiciste Wilhelm Marr démocratise le terme qui fâche – « antisémitisme » – dans un opuscule anti-juif. D'aucuns se nourrissent alors des théories racialistes du comte Arthur de Gobineau, ainsi que des recherches linguistiques opposant les langues aryennes aux autres langues. En 1886, le polémiste Édouard Drumont publie le pamphlet La France juive, qui demeure aujourd'hui encore l'un des plus grands succès hexagonaux de librairie de tous les temps ! Dès 1867, l'émancipation des Juifs dans l'empire austro-hongrois entraîne une immigration massive : malgré un antisémitisme latent, les Israélites y affluent par dizaine de milliers, surtout à Vienne, contribuant à faire de la ville la capitale culturelle européenne de la fin du XIXème siècle. Le bouillonnement artistique et intellectuel du milieu juif est alors à son apogée, et des personnalités éminentes comme Mahler, Freud ou Klimt s'y distinguent. Les cartes seront cependant rebattues en 1897, au moment où Karl Lueger s'empare de la mairie grâce à un programme antisémite... Adolf Hitler le tiendra plus tard en très haute estime.

 

Dans ces conditions, comment s'étonner de l'écho rencontré par Theodor Herzl ?

Ce journaliste hongrois sera sans conteste le grand théoricien du sionisme, qu’il défendit en réaction aux pogroms de Russie et d'Europe centrale, mais aussi à la tristement célèbre affaire Dreyfus, lorsqu'un capitaine juif fut accusé en France de haute trahison, dans un contexte propice à l'antisémitisme – le best-seller d'Édouard Drumont, au même titre que le scandale de Panama, n'y étant évidemment pas étranger. Les idées de Theodor Herzl furent toutefois longtemps mésestimées en France et en Allemagne, où les populations juives se sentaient bien intégrées et en sécurité. En Europe centrale, en revanche, on prête au journaliste sioniste une oreille bien plus attentive. En 1896, le théoricien publie L’État des juifs et tient lieu de président, un an plus tard, lors du premier Congrès sioniste mondial. En ressort le « programme de Bâle », qui consiste à coloniser la Palestine, obtenir le consentement de la communauté internationale et organiser le judaïsme en corps constitués. L’Église s’y oppose, les grandes puissances hésitent, et Herzl avance alors d’autres pistes d’implantation (l’Ouganda, Chypre, le Sinaï, l’Argentine) déjà évoquées dans son ouvrage, mais doit reculer devant le refus catégorique des Juifs de Russie, les plus menacés d'entre tous, qui n'aspirent qu'à un seul territoire, celui des ancêtres, la Palestine.

 

Que sait-on de la Palestine du XIXème siècle ?

Pendant que Theodor Herzl avance ses pions, des processus d'enracinement s'enclenchent déjà en Palestine. Ainsi, en 1890, on y compte plus de 40 000 Juifs, alors qu'ils n'étaient encore que 7000 au début du siècle (+ 571%). Dans le même temps, la population totale n'aura quant à elle même pas doublé, croissant modestement de 275 000 à 532 000. La Palestine n’est alors qu’une province arabe inféodée à l’Empire ottoman, dont le développement dépend en grande partie des capitaux extérieurs et des réformes institutionnelles promues par le gouverneur d’Égypte, Méhémet Ali. C'est une société rurale aux mains de notables locaux, dont l'économie s'articule essentiellement autour de l’agriculture – huile d’olive et agrumes. Jérusalem, le berceau des trois monothéismes, y fait déjà l'objet de toutes les convoitises. Une lutte d'influence y met ainsi aux prises les Russes et les Européens occidentaux. Ces derniers, avant même 1860, investissent la ville dans l'espoir d'y contrôler les Lieux saints chrétiens. Ils y ouvrent des écoles de missionnaires, développent le commerce, les plantations agricoles, mais aussi le secteur bancaire et les infrastructures. Sur un plan strictement démographique, dès 1880, les 17 000 Juifs de Jérusalem deviennent majoritaires.

 

Comment s'est structuré le conflit israélo-palestinien ?

Un élément va venir bousculer toutes les certitudes et profondément ébranler la région : la Déclaration Balfour, datée de 1917, par laquelle les Britanniques s'engagent ouvertement en faveur des sionistes. Secrétaire d'État aux Affaires étrangères et ancien Premier ministre, Arthur Balfour adresse un courrier au banquier Lionel Walter Rothschild, lui assurant que le gouvernement de Sa Majesté « envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif ». Cette lettre, qui fait bien peu de cas des droits des populations arabes locales, intervient alors que les Britanniques ne disposent encore d'aucun mandat pour administrer la région. Durant les trente années qui suivent, celles précédant la création de l’État d’Israël, la Palestine vivra dans instabilité permanente, en proie aux manifestations, aux émeutes, aux conflits et aux grèves. Les Arabes s'insurgent contre l'immigration juive et le mandat britannique. Les troubles débouchent sur un véritable soulèvement entre 1936 et 1939, faîte de la cause nationaliste, aboutissant au démantèlement des forces paramilitaires arabes et à l'emprisonnement ou l'exil des principaux dirigeants locaux. À titre d'illustration, rappelons que le rapport Juifs-Arabes, qui fut de un pour quarante (2,5%) au début du XIXème siècle, atteindra les 50% en 1947. Le rattrapage démographique est, disons-le, tout bonnement fulgurant.

 

D'où viennent les premiers immigrés juifs ?

La première vague migratoire sioniste (aliyah) a lieu dès 1880, en provenance de la Russie tsariste. Les émigrants rejoignent massivement la bande côtière pour y constituer des colonies agricoles. La Palestine est alors sous pavillon ottoman. Ces colons bénéficient du soutien de la Banque coloniale juive et du Fonds national juif, respectivement pour l’achat de terres arabes et pour collecter l’argent issu de la diaspora. Le baron Edmond de Rothschild apporte également une aide financière à ces migrants. Le Yichouv – l’implantation judaïque en Palestine, qui deviendra plus tard un État dans l’État – se constitue alors peu à peu. Au tournant du siècle, une deuxième aliyah pousse 35 000 Juifs à fuir les pogroms de Russie. Le Premier dirigeant d’Israël, David Ben Gourion, se trouve parmi eux. Les aliyah se succèderont ensuite à un rythme soutenu, notamment en raison de l'appel d'air imputable à la Déclaration Balfour, et surtout à cause de la montée progressive et irrépressible de l'antisémitisme en Europe, et singulièrement en Allemagne et en Autriche. Le nazisme et la Shoah entraîneront ainsi une très importante vague d’immigration, au volume inédit : environ 300 000 Juifs quittent le vieux continent pour rejoindre la Palestine, alors même que la communauté des nations se montre de plus en plus favorable à un « Foyer » servant de refuge à un peuple opprimé et décimé par le régime hitlérien. Plus tard, vers 1990-1992, 500 000 Juifs originaires d’ex-URSS arriveront à leur tour. Entretemps, la société judaïque s'est grandement structurée, notamment autour de la puissante centrale syndicale Histadrout, créée en 1920 et regroupant bientôt jusqu'à 80% de la population juive. Cette fédération de travailleurs deviendra rapidement tentaculaire, puisqu'active aussi bien dans la défense des syndiqués que dans la formation technique, les services bancaires, le sport, les loisirs, les arts, les coopératives de production et de consommation, l'industrie ou encore la santé, avec à son compte un vaste réseau d'hôpitaux et de dispensaires.

 

Que peut-on dire du double jeu mené par les Britanniques ?

En 1916, des accords secrets ont lieu entre les vainqueurs de la Première guerre mondiale. François Georges-Picot et Mark Sykes, représentant respectivement la France et la Grande-Bretagne, se partagent le Proche-Orient en traçant des courbes sur une carte, confortablement installés dans un hôtel parisien. Il faudra attendre 1923 pour que la Société des Nations confie à la Grande-Bretagne de manière officielle un mandat sur la Palestine. Les Britanniques commettent alors ce qui ressemble fort à une forfaiture. Ils promettent un foyer juif aux uns et une grande nation arabe aux autres, à condition toutefois que ces derniers s’opposent à l’Empire ottoman. Bien conscients des réserves de leurs partenaires maghrébins et moyen-orientaux, les Britanniques publient plus tard un Livre blanc programmant la réduction drastique des quotas d’immigration, et restreignant donc les arrivées juives à 75 0000 en cinq ans, au moment même où les processus d’extermination se mettent en place en Europe, en 1939 et 1940. En agissant de la sorte, les Britanniques s'aliènent tout ce que la Palestine compte d'extrémistes juifs. Des attentats sont d'ailleurs perpétrés à l’encontre de leurs soldats, tandis que des drames humanitaires ne manquent pas de se produire. En 1942, le cargo Struma sombre au large de la Turquie avec presque 800 passagers à bord ; on lui a interdit d’accoster en Palestine. En 1947, alors qu'il fait route vers la « Terre promise », le cargo Exodus, peuplé de rescapés de la Shoah, doit rebrousser chemin, menacé par la Royal Navy, et trouver refuge en France, après une longue période d’errance en Méditerranée, particulièrement éprouvante en raison des conditions climatiques, sanitaires et alimentaires. C'est dans ce contexte tendu que les mouvements paramilitaires israéliens se multiplient, parmi lesquels la Haganah, l'Irgoun et le Lehi (groupe Stern). Ils ne tarderont pas à opérer et à répandre le sang. Exécuté en 1946 à Jérusalem, l'attentat à la bombe de l'hôtel King David fait 91 victimes, dont un tiers de Britanniques, sacrifiées au nom de la cause sioniste par l'organisation extrémiste de Menahem Begin, l'Irgoun. Et ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines. Ce massacre n'empêchera cependant pas la Grande-Bretagne de persister à souffler le chaud et le froid. Ainsi, en 1948, peu avant la guerre israélo-arabe, les Britanniques semblent une nouvelle fois céder à un double jeu : ils prêteront une oreille attentive aux revendications et doléances arabes tout en favorisant en sous-main une entente entre la Transjordanie, qui souhaite annexer une partie substantielle de la Palestine, et les organisations sionistes, dont l'Agence juive.

 

Quid des plans de partage ?

Deux célèbres plans de partage voient le jour : celui des Britanniques, sous la conduite de Lord Peel, en 1937, et celui de l’ONU dix années plus tard, qui consiste à créer deux États selon un découpage complexe en trois entités, et qui est soutenu à la fois par les Américains et les Soviétiques. Aux yeux des sionistes, cela ne doit pas faire un pli : il est naturel qu'ils récupèrent la terre de leurs ancêtres et, au besoin, qu'ils chassent les Palestiniens, qui n’auraient de toute façon jamais dû se trouver là. D'une manière prévisible et assez logique, le plan de l’ONU est rejeté par les Palestiniens, qui vivent l'éventuel partage de leur terre comme une immense injustice. Les Israéliens réclament quant à eux une division plus avantageuse : une superficie plus étendue et une réelle continuité territoriale. Le fiasco diplomatique est total. Comme susmentionné, en tant que représentante de l’Agence juive, Golda Meir négociera en 1947 un plan de partage alternatif avec le roi Abdallah, selon lequel la Cisjordanie doit revenir à la Transjordanie... Ces discussions mettent à mal l’hypothèse d'un soutien arabe unanime et inconditionnel aux Palestiniens, puisqu'Abdallah rêvait alors avant tout d’une « Grande Jordanie », sans égard aucun pour les populations locales.

 

Dans quelles conditions naquit l'État d'Israël ?

En 1947, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution 181, qui prévoit la création de deux États en Palestine. Cinq armées arabes se coalisent alors contre les Juifs. Il s'agit des forces syriennes, libanaises, irakiennes, transjordaniennes et égyptiennes. Équipés par les Tchèques, rejoints par des volontaires venus du monde entier, les Israéliens se jettent à corps perdu dans la bataille, et remportent des victoires majeures. Au lendemain de cette guerre, en 1949, ont lieu les premières élections de l'histoire d'Israël. Elles établissent une Assemblée constituante, bien que le pays ne se soit toujours pas doté de constitution à ce jour. L’Agence juive faisant déjà figure d'État embryonnaire avant 1948, Ben Gourion passa logiquement de sa présidence au poste de Premier ministre de la jeune nation judaïque. C'est également lui qui fonda, dès 1920, le grand syndicat unique aux multiples corporations, la Histadrout, qui demeurera longtemps un instrument de domination des travaillistes. Il faut bien comprendre que l’organisation civile des Juifs fut largement préexistante à leur État : avant 1948 et la proclamation d'indépendance, ils possédaient déjà des écoles, des hôpitaux, une sécurité sociale et des forces armées intégrées. Aussi, quand David Ben Gourion décréta la naissance d’Israël, il le fit avec l'appui conjoint des Soviétiques et des Américains. Les premiers espéraient alors affaiblir les Britanniques afin de pouvoir diffuser librement le communisme au Proche-Orient – dans un contexte de guerre froide naissante –, tandis que les seconds cherchaient à ménager les groupes de pression américains et à flatter une frange considérable de leur électorat. Notons enfin que c'est l’Organisation sioniste mondiale qui, dans le nouvel État juif, se voit chargée de gérer les relations extérieures. Chaim Weizmann, qui présida l’institution de 1935 à 1946, devint le premier Président d'Israël.

 

La guerre israélo-arabe de 1948 n'est-elle pas prétexte à un plan de conquête ?

Il existe une controverse à ce sujet. Selon certains historiens, le plan Daleth, conçu par la Haganah, préfigurerait une guerre de conquête, et ce avant même l’entrée en scène des armées arabes coalisées pour contrer les forces juives. Si le débat historiographique n’est pas tranché, il semblerait que les archives tendent à démontrer que les massacres, au même titre que les destructions ou incendies de villages et de maisons, tenaient lieu de sommations aux départs et relevaient d’une stratégie concertée en haut lieu. Ce n'est pas anodin. Les réfugiés, dont il est tant question au cours des négociations de paix, seraient par conséquent imputables aux Juifs. Pour accréditer cette thèse, d'aucuns évoquent le massacre de Deir Yassin, un village purgé pour l’exemple par 120 combattants de l’Irgoun et du Lehi. Les estimations les plus basses font état de cent morts à la suite de ces attaques. Les « nouveaux historiens », ceux qui défendent cette théorie de conquête planifiée, se trouvent néanmoins désavoués par une grande partie de la population juive, qui ne tolère aucune atteinte, fût-elle scientifique, au « narratif sioniste », aujourd'hui largement sacralisé. Non contents de mettre les pieds dans le plat, ces historiens aggravent pourtant leur cas en clamant partout que l’intransigeance des Israéliens a étouffé dans l'oeuf toute tentative d'accord, et ce dès la fin des années 1940. Dans le camp d'en face, on préfère les accuser de « haine de soi » et questionner leur méthodologie ou leur rigueur sous prétexte que les archives des pays arabes demeurent, elles, inaccessibles. Quelques éléments méritent en tout cas d'être soulevés. Cette guerre israélo-arabe, aussi appelée la « Nakba » (la « catastrophe »), a poussé à l’exil plus de 800 000 Palestiniens, sur une population totale, toutes confessions confondues, d'environ 1,4 million de personnes. Israël deviendra dès lors majoritairement juif. Au terme du conflit, les Palestiniens de Cisjordanie seront administrés par le royaume hachémite de Jordanie, tandis que ceux de Gaza relèveront de l’Égypte. En comparaison, l'État juif ne perdra « que » 1% de sa population, tuée dans les combats. En 1949, à la fin de la guerre, Israël s’étendra sur 78 à 80 % du territoire palestinien, alors même que 85% des populations arabes auront dû fuir leur pays. Les notables locaux, qui ont quitté le territoire dès 1947, se sont pour la plupart réfugiés dans les pays voisins.

 

Comment se positionnent les Américains à cette époque ?

David Ben Gourion s'est placé d'emblée sous la protection des États-Unis, superpuissance sortie victorieuse de la Seconde guerre mondiale, tandis que les empires européens vieillissants, meurtris par les conflits armés, commençaient à s'éteindre. La France doit se délester de la Syrie et du Liban. La Grande-Bretagne voit les monarchies qui lui sont fidèles tomber les unes après les autres : d'abord en Égypte avec Nasser (1952), puis en Irak avec Kassem (1958). Les Américains font valoir leurs intérêts et entendent faire d’Israël un allié de poids contre les Soviétiques. En outre, il y a comme un effet de miroir entre les États-Unis et la jeune nation juive : deux peuples autoproclamés « élus », ayant pris le dessus sur des populations préalablement installées, les Peaux-rouges (Amérindiens) et les Palestiniens arabes. D'une manière plus générale, la Shoah finira par convaincre le monde entier – à l'exclusion notable des Arabes – du bien-fondé d’un État juif. La « Nakba », les Palestiniens jetés à la mer dans des embarcations de fortune, les camps de réfugiés insalubres et exigus, ou même, plus tard, en 1969, la déclaration de Golda Meir selon laquelle « les Palestiniens n’ont jamais existé » : tout ça restera largement passé sous silence devant l'horreur de l'Holocauste et les malheurs vécus par le peuple hébraïque.

 

Sur quelle base au juste se fondent l'OLP et le Fatah ?

Jusqu’en 1967, les Arabes d’Israël sont soumis à un régime militaire : circulation entravée, couvre-feu, tribunaux d'exception. La situation devient vite insupportable à de nombreux régimes proche-orientaux. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser préconise l'unité arabe pour contraindre Israël à libérer la terre qu'il occupe prétendument à tort. Célébré à Gaza et en Cisjordanie pour ses positions fermes, il peine cependant à faire avancer la cause palestinienne. C'est précisément parce que cette convergence des forces arabes tarde à se faire jour que le Fatah émerge, clandestinement, en 1959. Yasser Arafat en est le principal dirigeant. Dans l'espoir d'endiguer et de contrôler les mouvements nationalistes palestiniens, le président Nasser et la Ligue arabe vont créer, en 1964, l’Organisation de libération de la Palestine, qui se distinguera plus tard en détournant des avions et en prenant part à des actions spectaculaires. Les positions des uns et des autres sont néanmoins appelées à s'infléchir. Le Fatah propose ainsi en 1969 une Palestine libérée où chacun aurait sa place, un « État commun, dans l’égalité des droits et des devoirs ». En 1974, après la guerre du Kippour, au Caire, lors du Conseil national palestinien, l’OLP accepte quant à elle de fonder une « autorité nationale indépendante » sur une partie seulement du territoire de la Palestine historique. Même si des factions politiques de gauche s’insurgent contre ce projet, la cohésion l'emporte toutefois au sein de la Résistance. Par ailleurs, la même année, le mouvement est reconnu par les États arabes comme « unique représentant légitime » des Palestiniens.

 

La guerre des Six Jours ne va-t-elle pas tout bouleverser ?

Rien ne sera plus jamais comme avant. En 1967, quelque peu échaudés par la nationalisation réussie du Canal de Suez, avalisée par les États-Unis et les Soviétiques dans l’espoir de mettre au pas les anciens empires coloniaux, les pays arabes - Égypte, Jordanie, Syrie - s’unissent contre Israël, avant de finir en déroute. Le Proche-Orient n'a d'autre choix que de se redessiner selon les territoires que Tsahal va s'approprier : le Golan, le Sinaï, la bande de Gaza, la Cisjordanie et la partie arabe de Jérusalem. Les Palestiniens, eux, sont à nouveau contraints de fuir. L'exode concernera environ 350 000 personnes. Le blocus du Détroit de Tiran aux navires israéliens est à l'origine des hostilités. Le gouvernement de Levi Eshkol et l'état-major des forces armées ont anticipé la guerre voulue par Nasser et détruit l’aviation arabe au sol, en quelques heures à peine, au cours d’une attaque préventive. Au terme du conflit, l'État d'Israël fit plus que quadrupler (!) sa superficie, passant de 21 000 à 102 000 km2, tandis qu'un million d'Arabes passèrent sous son administration. L’ONU réclamera ensuite, en vain, un redéploiement en deçà de la Ligne verte (la ligne d’armistice de 1949).

 

Que se passe-t-il ensuite ?

À partir de 1967, les bourgeoisies locales palestiniennes vont se fondre dans les syndicats, les associations et les municipalités. Les jeux d’influence y auront plus que jamais cours, d'abord entre le Fatah et les forces marxistes, puis entre le Fatah et le Hamas. Les territoires conquis en 1967 vont voir affluer les colons, les expropriations de terres s’intensifiant ensuite avec l’arrivée au pouvoir du Likoud en 1977, première victoire électorale de la droite, qui met ainsi fin à l'hégémonie politique des travaillistes. Les Arabes d’Israël, considérés comme des citoyens de seconde zone, se battent pour leurs droits. Ceux de Gaza et de Cisjordanie ne veulent pas quitter leur terre par crainte de ne jamais pouvoir revenir. Ceux exilés dans les pays limitrophes aspirent à regagner leur foyer. Trois formes de résistance coexistent alors.

 

Quelle est la situation dans les camps de réfugiés de Jordanie ?

La Résistance s’y organise. En 1968, à Karameh, les Palestiniens y obtiennent même une victoire symbolique. Moshe Dayan, le ministre israélien de la Défense, voulût sonner la charge contre les combattants du Fatah, mais Tsahal se heurta à la détermination et l'unité des Palestiniens, dont les morts furent d'ailleurs célébrés en héros. Si les sources historiques divergent considérablement, on sait au moins qu'il y eût plusieurs dizaines de morts parmi les soldats israéliens et que ceux-ci laissèrent derrière eux plusieurs chars et quantité de véhicules de combat. Yasser Arafat, qui prit la tête de l’OLP en 1969, voit ensuite son organisation chassée de Jordanie, en 1971. La monarchie hachémite du roi Hussein craignait pour sa stabilité et accusait les fedayins de chercher à renverser le pouvoir en place avec l'aide des Syriens. Les Palestiniens reprochaient quant à eux au régime de soutenir une résolution de l’ONU favorable à la reconnaissance d’Israël. C'est le fameux « Septembre noir », qui coûta la vie à de nombreux combattants, mais aussi à des milliers de civils palestiniens, et à la suite duquel l’OLP dut trouver refuge au Liban, petit État montagneux à l'équilibre fragile. Un an plus tard, aux Jeux olympiques de Munich, le fedayin masqué et opprimé devient, aux yeux du monde entier, le terroriste cagoulé prenant en otage des athlètes israéliens. C'est un coup de massue porté à la cause palestinienne.

 

Que va changer la guerre du Kippour ?

Dans un premier temps, l'état d'esprit des nations arabes. En attaquant soudainement Israël le jour du Yom Kippour, en 1973, la Syrie parvient à récupérer le Golan, tandis que l’Égypte reprend le canal de Suez. Même si Tsahal, une fois organisée, finira par l'emporter, la victoire psychologique se situe indéniablement dans l'autre camp. L'État d'Israël a été surpris et a reculé durant les premiers jours de l'offensive devant la supériorité numérique des combattants adverses. Cette guerre présente également un autre aspect, plus discret celui-là : les tensions américano-soviétiques s'y sont exprimées en creux, l'URSS ravitaillant ses alliés arabes, et les États-Unis faisant de même avec les Israéliens. Il faudra attendre 1979 pour que l’Égypte et l'État hébreu signent un accord de paix (l'accord de Camp David). Par leur entente, Menahem Begin et Anouar el-Sadate recevront ensemble le prix Nobel de la paix. Le désert du Sinaï revient finalement aux Égyptiens. Dans cette affaire, les Palestiniens perdent un soutien de poids, mais aussi leur principal entremetteur vis-à-vis des Américains. Le Caire subit alors l'ostracisme du monde arabe pour avoir négocié l’administration d’une Palestine résiduelle, tandis que le président el-Sadate paiera de sa vie les discussions entamées avec les Israéliens. Il sera en effet assassiné durant une parade militaire par des membres de l'armée appartenant au Jihad islamique égyptien.

 

Les années 1977-1983 n'apportent-elles pas la preuve d'une révolution quasi permanente au Proche-Orient ?

En 1977, pour la première fois, la droite israélienne remporte les élections et accède au pouvoir, emmenée par Menahem Begin, l'ancienne tête pensante de l'Irgoun. Le parti Likoud se positionne sur une ligne nationaliste très dure, faisant de cette première alternance politique une sorte d'aggiornamento. De tout temps, la droite israélienne s'est articulée autour de deux composantes, l'une libérale, l'autre nationaliste et populiste, calquée sur le mouvement révisionniste du journaliste Vladimir Jabotinsky, principal inspirateur de l'Irgoun et défenseur obstiné d'un « Grand Israël » incluant l'actuelle Jordanie. Les deux droites fusionnent en 1973 pour former le Likoud, qui absorba notamment la formation sioniste Herout, elle-même héritière du Parti révisionniste. Au sein de cette nouvelle droite agrégée, on estime que les Palestiniens possèdent déjà un État, dans lequel ils sont représentés en nombre, et qui comprend une partie des terres de la Palestine historique : la Jordanie, nation pourtant devenue indépendante en 1946, après le retrait des Britanniques. Le tour de passe-passe ne trompe personne : il s'agit uniquement de nier, par un raisonnement fallacieux, la nécessité de rétrocéder les territoires occupés depuis 1967 et la guerre des Six Jours. En 1982, Menahem Begin envahit le Liban en pleine guerre civile, dans l’espoir d’y déloger la Résistance palestinienne et de sécuriser une bande de quarante kilomètres à l’intérieur du pays, ce qui permettrait à Israël d’éviter les tirs de roquettes. Dans les camps de Sabra et de Chatila, entre 800 et 3000 civils palestiniens sont exterminés par des forces libanaises, les miliciens chrétiens des Phalanges maronites, avec la complicité des Israéliens. Quelque 2000 autres sont portés disparus. L’indignation gagne la société civile israélienne et la communauté internationale. Ariel Sharon, bouillonnant ministre de la Défense, doit démissionner. L'opération « Paix en Galilée » est un échec qui écorne profondément l'image de l'État juif et nourrit des ressentiments antisionistes chez les chiites libanais. Nouvelle convulsion en 1983 : une scission au sein des Frères musulmans donne naissance à un groupuscule, le Jihad islamique, dont la branche armée, les Brigades al-Qods, tissera des liens avec le Hezbollah. En six ans, le Proche-Orient aura vécu un lot de cataclysmes plutôt bien garni. Entretemps, au début des années 1980, l’économie israélienne entame un tournant critique : endettement record, déficits commerciaux vertigineux, inflation galopante (jusqu’à 250%), érosion des kibboutzim. Shimon Peres prend alors la tête d’un gouvernement d’union nationale et opère un contrôle sur les prix et les salaires. Une thérapie de choc se met en place et aboutit aux rétablissements des comptes publics, permettant à la nation d’investir dans la recherche et les techniques de pointe, nouveaux moteurs de la croissance israélienne.

 

Quels seront les tenants et aboutissants de la première Intifada ?

Fin 1987, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza lancent l’Intifada à la suite d’un banal accident de la circulation. L’image de l’enfant armé de cailloux face aux chars de Tsahal remplace progressivement celle du terroriste cagoulé des Jeux olympiques de Munich. Une agrégation de facteurs peut expliquer ce soulèvement spontané : la politique oppressive menée par l'État juif, les conditions de vie précaires des Palestiniens, le désintérêt croissant des nations arabes pour « la cause », l'occupation de Jérusalem, proclamée « capitale éternelle et indivisible », le détournement des sources d'eau de Gaza et de Cisjordanie... On dénombrera quelque 800 morts côté palestinien, souvent des jeunes désarmés, ainsi que des dizaines de milliers d’arrestations, les villes étant par ailleurs quadrillées par l’armée, tandis qu'un couvre-feu fut décrété. Cette « guerre des pierres » suscita l'indignation mondiale quand commencèrent à circuler des photographies de soldats israéliens molestant violemment les populations arabes. Le mouvement de contestation, qui dura plus de cinq ans, ne connût pourtant qu'un nombre restreint de débordements. Les contacts informels entre Palestiniens et Israéliens modérés, auxquels participa l'historien et essayiste Elias Sanbar, n'influèrent aucunement sur la révolte. C'est aussi l'époque où le Hamas, présent dans les Territoires occupés, gagne en influence en défendant les intérêts des Arabes selon un double prisme, nationaliste et islamiste.

 

En quoi consiste le « compromis historique » de 1988 ?

Alors que l’OLP est désormais terrée à Tunis, après avoir été chassée de Beyrouth en 1982 par les forces israéliennes, le Parlement palestinien en exil décide de se réunir à Alger. Est alors adoptée, dans la douleur, une proposition entérinant le renoncement à l’entièreté de la terre palestinienne. Ce « compromis historique » constitue à la fois une avancée majeure pour la paix et un déchirement pour tous les Palestiniens. La résolution 181 de l’ONU, sur laquelle s’appuie l’OLP, reconnaît par ailleurs l’État hébreu. Une solution à deux États s’esquissent donc dans les esprits arabes, Israël étant quant à lui appelé à se retirer des territoires conquis en 1967. Ces revendications émanent essentiellement des Palestiniens de l’intérieur, ceux qui cohabitent quotidiennement avec les Israéliens, et qui aspirent désormais à une forme de « normalité ».

 

Quels sont les deux événements majeurs survenus au début des années 1990 ?

En 1991, alors que la première guerre du Golfe bat son plein, Yasser Arafat opte pour un soutien inconditionnel à Saddam Hussein, qui lance des missiles sur Israël et envahit le Koweït, pays figurant pourtant parmi les appuis traditionnels des Palestiniens. L’OLP en ressort marginalisée et connaît dès lors une traversée du désert. Parmi les explications plausibles avancées, retenons celle-ci : l'objectif inavoué d'Arafat aurait été de se mettre en position d'intermédiaire vis-à-vis des belligérants pour ensuite pouvoir prétendre à la faveur des Américains. Mais les Palestiniens échouent sur toute la ligne : ils seront désormais privés des aides financières des monarchies arabes et chassés du Koweït par milliers. En 1993, l'histoire est fondamentalement différente. Les accords d’Oslo sont signés sur la pelouse de la Maison Blanche en présence de Bill Clinton, Yasser Arafat, Mahmoud Abbas, Yitzhak Rabin et Shimon Peres. Le rapport de force penche alors nettement en faveur des Israéliens, soutenus par les Américains, tandis que les Européens demeurent en retrait. Si l'accord est un gage (relatif) de paix, les deux parties se reconnaissant officiellement, les sujets brûlants sont cependant renvoyés aux calendes grecques : les frontières, les réfugiés, les colonies ou encore Jérusalem, annexée et réunifiée en 1967, désormais placée sous administration juive.

 

Sur le terrain, qu'est-ce que l'on constate après ces accords ?

Le pillage des ressources naturelles, l'expropriation de terres, les colonies et le déni des droits des Palestiniens persistent. La continuité territoriale est mise à mal par l'expansion urbaine israélienne, tant et si bien que tracer aujourd'hui les frontières de deux États distincts relèverait de la gageure. Le « Protocole de Paris », signé en avril 1994 par l'OLP et le gouvernement de Yitzhak Rabin, prévoit en outre une dépendance des Palestiniens pour toute activité commerciale, surtout si elle concerne l’import-export, puisqu'il revient à Israël de définir un régime douanier externe commun. Pendant ce temps, le Hamas, excroissance des Frères musulmans apparue en 1987, grandit sur le terreau fertile de l’incrédulité et de la déception des populations arabes. Les islamistes se montrent intransigeants, ne reconnaissent pas l'État d'Israël et refusent les accords d’Oslo, également battus en brèche par les mouvements de gauche FDLP et FPL ou encore le Jihad islamique. Dans ces organisations, les directions exilées s'avèrent souvent plus radicales que leurs partisans restés au pays. Sur le plan économique et diplomatique, les négociations de 1993 débouchèrent néanmoins sur une hausse des investissements étrangers et une relative détente au Moyen-Orient, des relations informelles étant notamment nouées entre l'État juif et le Maroc, la Tunisie ou les Émirats, tandis que les liens bilatéraux seront normalisés avec la Jordanie voisine. Ces négociations n'ont en revanche pas empêché les barrages militaires à l’entrée et à la sortie des villes, ces checkpoints humiliants, souvent chronophages et surpeuplés. Et si l’Autorité a désormais un pouvoir civil sur la population palestinienne, la gestion territoriale lui échappe toujours en grande partie. Selon la nature des zones géographiques (A, B ou C), l'exercice de la sécurité intérieure et l'administration des villes dépendent plus ou moins fortement des Israéliens. Il faut aussi rappeler qu'à la suite des accords d’Oslo, la branche armée du Hamas commît une série d’attentats de nature à tourmenter et exaspérer les populations juives. Le Hamas politique refusera par ailleurs de prendre part aux élections présidentielles et législatives de 1996, préférant consacrer son action civile au terrain social et caritatif. Le partage des pouvoirs pourrait dès lors se résumer ainsi : l'OLP dirige les négociations internationales, tandis que l’Autorité palestinienne gère les Territoires.

 

Qu'est-il advenu des autres négociations de paix ?

Elles ont toutes échoué, pour des raisons diverses. Les négociations de Camp David en 2000, le Sommet de Taba de 2001 ou les discussions récemment impulsées par John Kerry n'ont été qu'énergies dépensées en pure perte, parfois pour de sinistres raisons électorales. À Camp David, ce qui fut proposé aux Palestiniens était à milles lieues de leurs revendications : territoire réduit et morcelé, frontières maritimes, aériennes et terrestres aux mains des Israéliens, confiscation partielle de Jérusalem-Est, retour des réfugiés limité à une fourchette comprise entre 10 000 à 30 000 personnes sur dix ans... Par ailleurs, l'accession au pouvoir d'Ariel Sharon, en 2001, compliquera encore les choses : il accuse Arafat de soutenir le terrorisme, voire de le coordonner, et bombarde des postes de police palestiniens, des ports, des aéroports et même des chaînes télévisées. Les chars de Tsahal provoquent des dégâts auxquels l’Autorité palestinienne doit ensuite remédier en usant de ses fonds propres. Le gouvernement Sharon s'échine de toute évidence à démanteler l’Administration arabe. Les années 2002-2003 seront quant à elles marquées par un important blocus économique, la réoccupation par Israël des villes autonomes et une série de sanctions collectives liées à la seconde Intifada.

 

Comment se déroule cette seconde Intifada ?

On considère généralement que son déclenchement eût lieu le 28 septembre 2000, au moment où Ariel Sharon, alors simple parlementaire d'opposition, visite l'Esplanade des Mosquées, dans la vieille ville de Jérusalem. Les populations arabes y voient là une provocation intolérable, qui débouchera sur une insurrection populaire dans les Territoires occupés, à laquelle se joindra les Arabes d'Israël. Réprimé dans le sang par Tsahal, le soulèvement occasionne, en seulement deux semaines, plus de cent morts, essentiellement palestiniens. Fin octobre, le Hamas entame une campagne d'attentats-suicides, ce qui aura pour effet de radicaliser les positions juives. Après plus d'une quarantaine d'attaques terroristes, Tsahal et les services de sécurité lanceront, en 2002, une série d'éliminations ciblées, tandis que sera programmée la construction d'un mur de séparation en Cisjordanie. Ces deux événements se trouveront, parmi d'autres, à l'origine de la fin du conflit, au même titre d'ailleurs que la disparition de Yasser Arafat ou l'ouverture de pourparlers de paix. Le bilan humain ne peut en tout cas laisser indifférent : plus de 5500 morts, dont environ 4500 Palestiniens. Il est aussi à noter que la branche armée du Fatah, les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, commît plusieurs attentats-suicides durant ces événements.

 

Quelles seront les conséquences du conflit ?

Les contrecoups prennent des proportions désastreuses, notamment pour l'économie palestinienne. La seconde Intifada aboutit à une reprise des annexions, aux bouclages militaires, aux restrictions des libertés et à la radicalisation des politiques menées par l'État hébreu. Israël prend le parti de contrôler drastiquement la circulation des marchandises, des pratiques discriminatoires qui vont notablement entraver le commerce palestinien, notamment les exportations, et amenuiser en proportion les projets d'investissement destinés aux Territoires occupés. Il est également plus difficile d'obtenir des permis de travail pour les populations arabes, ce qui tend à accroître le taux de chômage, qui atteint un niveau critique. En raison des checkpoints, en voie de multiplication, le marché intérieur palestinien paraît plus morcelé que jamais. Toutes ces mesures occasionnent bien entendu des surcoûts pour les entreprises locales, ce qui fausse la concurrence et les prive artificiellement de précieuses parts de marché. Alors que les importations israéliennes subissent un risque de contrôles de sécurité de l’ordre de 15 à 20%, les importateurs palestiniens peuvent compter sur un contrôle systématique, toutes les livraisons vers la Cisjordanie ou la bande de Gaza demeurant sujettes à des procédures fastidieuses.

 

Dans quelles conditions émerge le Hamas ?

Les premiers signes d'une mouvance islamiste apparaissent dès les années 1970. Des écoles, des associations, des bibliothèques, des dispensaires ou encore des clubs de sport sont créés en filiation avec les mosquées. Dans l'enclave gazaouie, le réseau caritatif est appelé à prendre une dimension considérable, tant la précarisation et l'indigence se font écrasantes. Il arrive même qu'Israël apporte une aide financière aux mouvements islamistes. Le Hamas n'apparaît quant à lui qu'en 1987. Il va construire sa popularité sur une lutte acharnée avec l'occupant juif, mais aussi grâce à son implantation locale, favorisée par ses actions sociales auprès des populations paupérisées. Ses cadres et partisans emprisonnés lui permettent par ailleurs de se victimiser, d'obtenir à bon compte le soutien des Palestiniens et de se crédibiliser auprès d'eux. Parallèlement à ça, les soupçons de corruption et de mauvaise gestion pesant sur l’Autorité palestinienne contribuent encore à rehausser son audience.

 

Les modes de résistance du Hamas ont-ils l'aval du peuple palestinien ?

Tout dépend des actions dont il est question. Pour les plus sanguinaires d'entre elles, les attentats notamment, il ne fait aucun doute que les Palestiniens modérés s'en détournent, contrairement à d'autres, plus radicaux, qui les soutiennent sans réserve. Mais il ne faut surtout pas faire l'erreur de penser que les actes spectaculaires seraient l'apanage du Hamas. Dans les années 1970, des groupes laïques d’inspiration marxiste détournaient des avions en guise de protestation. Vingt ans plus tard, des groupes de gauche et/ou d’obédience islamiste commettent des attentats-suicides dans l'espoir de marquer l’imaginaire collectif. Les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, attachées au Fatah, ont longtemps mené une guérilla contre les troupes israéliennes et les colons juifs, avant de se voir inscrites sur la liste américaine des organisations terroristes suite à un attentat-suicide perpétré en 2002, en pleine Intifada. En Palestine, les modes de résistance sont extrêmement évolutifs : la soumoud, la résistance passive, le dispute à la désobéissance civile, aux grèves, aux manifestations, aux émeutes et, enfin, à la lutte armée ou aux attentats. Notons enfin que la déclaration d’indépendance de la Palestine (1988) condamne explicitement « la menace de l’usage de la force, de la violence et du terrorisme ».

 

Tous les Israéliens sont-ils sur une même ligne sioniste et nationaliste ?

Comme les Palestiniens, les Israéliens sont animés par un large spectre de sensibilités, religieuses, philosophiques, humaines et politiques. Ahad Ha’am, l’un des pères de la littérature hébraïque moderne, réfute par exemple l’idée d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y oppose une simple interrogation : quid des Arabes ? A contrario, concernant les Territoires occupés, Golda Meir estimait en 1969 qu'il « n’y a personne à qui les rendre ». Non seulement l'argument tient du mensonge absolu, mais c'est surtout faire bien peu de cas des populations palestiniennes. D'autres avancent par ailleurs que le sionisme serait antireligieux, laïc et hérétique, qu'il faut attendre l’ère messianique, que ce n’est pas aux hommes qu'il revient d’organiser le grand retour. Puis, il existe certains mythes qui occupent une place plus ou moins prépondérante, comme ceux des kibboutzim ou du sabra. Revenons en quelques mots sur ce dernier cas, très intéressant. Né en Israël sur la Terre sainte, le sabra est assimilé à une figue de Barbarie : piquant à l’extérieur, doux à l’intérieur. Il est l'homme nouveau qui doit voir le jour sur le territoire des ancêtres juifs, loin de la « maladie de l’Exil » (le galoutisme) et de la honte de la Shoah. Aujourd’hui, selon des statistiques officielles, environ 70% du peuple juif serait constitué de sabras nés en Israël.

 

Vit-on la fin du mythe des kibboutzim ?

Le kibboutz ne quittera jamais tout à fait l'imaginaire juif. Pendant longtemps, surtout dans les années 1950-1960, ces communautés agricoles collectivistes ont été un élément constitutif de l'identité d'Israël et ont agrégé la communauté nationale. Des milliers d'immigrés y ont puisé de quoi vivre et s'intégrer, pendant que l'armée y recrutait ses officiers en nombre. Malgré son territoire aride, Israël est devenu une terre d’agriculture grâce ces sociétés collectives créées sous l’impulsion des travaillistes. La propriété privée n’y a pas voix. Tout y est régi par une Assemblée générale élue démocratiquement, et le travail s’organise en fonction des aptitudes de chacun. La communauté prend en charge le logement, l'éducation et même la santé de ses membres. Cela étant, c'est effectivement un modèle aujourd'hui en voie d'érosion, dont le poids économique – 40% de la production agricole, environ 6% du PIB, moins de 2% de la population – peine à masquer un déclin amorcé dès les années 1970, et renforcé durant la décennie suivante, période marquée par l'annulation des subventions sous les gouvernements de droite. C'est le capitalisme triomphant qui mettra fin à l’esprit égalitaire et socialiste des pionniers, dont les valeurs trouvaient une résonance particulière au sein des kibboutzim. Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater que, depuis les années 1970, les modes d'existence y ont sensiblement évolué : apparition d'un budget personnel pour consommer, revalorisation de la vie privée et familiale et même, dans certains cas, établissement de salaires différenciés.

 

Pourquoi dit-on parfois que la société israélienne se fracture ?

C'est une société éminemment plurielle et non réductible à quelques caractéristiques communes. Pour sonder ces fameuses « fractures », il faut cependant schématiser un peu. On trouve en Israël une centaine de nationalités, des dizaines de cultures et autant de langues. Entre Falachas (Juifs d'Éthiopie, très minoritaires), Séfarades (Juifs orientaux) et Ashkénazes (Juifs d'Europe centrale et occidentale, majoritaires), on se regarde parfois en chiens de faïence. Statistiquement, Falachas, Séfarades et Arabes demeurent défavorisés économiquement, tandis que les Ashkénazes s'en sortent bien mieux. Ces derniers marginalisent encore aujourd'hui les autres Juifs et tendent à accaparer toutes les formes de pouvoir – politique, économique, culturel. Les Séfarades votent majoritairement pour le Likoud, tandis que les Ashkénazes sont historiquement attachés aux travaillistes. Les Arabes d'Israël ont également tendance à confier leurs suffrages à la gauche. C'est la langue hébraïque, réhabilitée par le patron de presse Eliezer Ben-Yehuda, et le service militaire, dont les Arabes d’Israël sont exemptés, qui sont censés unifier le peuple juif. Mais les points de divergence paraissent parfois extrêmement profonds, et difficilement conciliables. Comparer Jérusalem la religieuse et Tel-Aviv la laïque reste à cet égard proprement édifiant : alors que les deux villes ne sont distantes que de soixante kilomètres, la première observe scrupuleusement les rites confessionnels et s’articule autour du mur des Lamentations et du mont des Oliviers, alors que la seconde, largement sécularisée, vit de manière parfaitement décomplexée et transgresse volontiers le shabbat (le jour de repos hebdomadaire). Il est à noter que la radicalisation religieuse juive, notamment encouragée par certaines écoles privées, peut engendrer des tensions sociétales basées sur l'intolérance ou des comportements illégaux.

 

Que sait-on des camps de réfugiés palestiniens ?

Il existe autant de réalités que de camps. On y est souvent passé des tentes aux petits baraquements en dur, avant d'opérer quelques aménagements pour rendre plus aisé le quotidien des populations. S'il fallait dresser un portrait général, ce serait celui d'entités exiguës, surpeuplées, précarisées, en manque d'infrastructures (eau, électricité) et en état de désespérance. Les Palestiniens y reforment les villages d’autrefois et tentent d'y préserver leur identité, en attendant des jours meilleurs.

 

Qu'en est-il aujourd'hui des Territoires occupés ?

L'ordre militaire continue d'y régner. Israël met en oeuvre une double stratégie à l’endroit de ces Territoires : une logique de colonisation doublée d’un contrôle rigoureux de l’eau, qui ensemble conduisent à une mainmise ordonnée. Le blocage des importations et des exportations empêche les Palestiniens de commercer avec les pays arabes et les place dans une situation d'extrême dépendance. Israël a aussi le pouvoir de bloquer le versement des taxes dues à l'Autorité, puisque qu’il prélève toutes sortes d'impôts pour elle, qui représentent ensemble plus des deux tiers de ses recettes propres, et qui contribuent au paiement de plus de 150 000 fonctionnaires. Au sein des Territoires, les Palestiniens vivent assez largement de l’aide extérieure, notamment celle de la diaspora, pour investir dans les infrastructures ou lutter contre une paupérisation qui tend à se généraliser depuis la seconde Intifada. Le chômage s'y est développé depuis 2000, et renforcé lors de la construction du mur de séparation et à l'occasion du bouclage militaire des villes, qui ont contribué à réduire le nombre de Palestiniens engagés en Israël, dans le bâtiment, l’agriculture ou l’industrie manufacturière. Les programmes d’aide alimentaire de l’UNRWA sont tout aussi précieux que l'argent de la diaspora, surtout à Gaza, où des dizaines de milliers de familles se trouvent plongées dans l'indigence. Sur l'exiguë bande gazaouie comme en Cisjordanie, les populations arabes consomment des produits israéliens, qu'ils paient naturellement au même prix que les populations juives, sauf qu'ils perçoivent des revenus jusqu’à trente fois inférieurs. Notons aussi qu'il fut une époque où les bars de Ramallah grouillaient d'Israéliens, tout comme les marchés des villes frontalières palestiniennes. Mais depuis le début des années 1990, et plus encore depuis la seconde Intifada, la défiance mutuelle et les crises en cascades ont eu raison de ces échanges réguliers. Aujourd’hui, les Territoires occupés semblent plus que jamais morcelés, en raison des colonies en voie d'expansion et placées sous administration israélienne selon un principe d'extraterritorialité. L’Autorité s'avère par ailleurs démunie en matière de sécurité et de Défense, puisque c’est à Israël qu'incombe la charge de contrôler les frontières.

 

Que gère alors l'Autorité palestinienne ?

Depuis 1994, elle administre une quarantaine de domaines d’activités : agriculture, éducation, santé, industrie, affaires sociales, environnement, banques, police, justice, organisation des scrutins...

 

Les soupçons de corruption qui pèsent sur elle sont-ils légitimes ?

Dans une certaine mesure. La corruption, les détournements d’argent public ou les dessous-de-table ont eu cours en haut lieu au sein de l’Autorité palestinienne. Salam Fayyad, un ancien représentant du FMI en Palestine, fut d'ailleurs parachuté aux Finances en 2007 pour y mettre de l’ordre. Mais ce n’est pas un problème massif, puisqu'il ne semble pas toucher les petits fonctionnaires. Surtout, sans chercher à excuser qui que ce soit, il nous faut néanmoins apporter quelques précisions contextuelles. L’argent a souvent permis de gommer les aspérités à la tête de la Résistance, de ménager les susceptibilités, de maintenir une certaine cohésion. Les liens claniques ont également beaucoup compté du temps d’Arafat, notamment pour les nominations relatives aux postes de maire, de conseillers municipaux, ou même de députés.

 

Qu'en est-il du processus de colonisation ?

En 2005, devant les caméras du monde entier, Ariel Sharon chasse quelque 7500 colons de Gaza. Cette décision ne fut finalement qu'un cache-misère de nature à tromper notre vigilance. Sur le plateau du Golan comme en Cisjordanie et à Jérusalem, les colonies se multiplient et s'agrandissent sans discontinuer. Certaines d'entre elles comptent désormais entre 30 000 et 70 000 habitants, et les projets de construction ne cessent d'affluer. On estime qu'il y aurait aujourd'hui plus de 500 000 colons répartis dans quelque 150 implantations (sur une population totale de plus de huit millions d'habitants). Sises sur un espace de plus en plus vaste, les colonies s’entourent de barbelés et emploient des infrastructures – routes de contournement, réseaux électriques ou téléphoniques, alimentation en eau – inaccessibles aux populations arabes. Dans la ville sainte d'Hébron, à trente kilomètres de Jérusalem, les colons ultraorthodoxes et les islamistes radicaux du Hamas se font face, ce qui occasionne des tensions religieuses et politiques, parfois des exodes, ainsi qu'une scission de fait du territoire. Les processus de colonisation et d'extraterritorialité, enclenchés en violation avec le droit international, ont suivi la guerre des Six Jours de 1967. Ces terres accaparées par les Juifs servent parfois d’avant-postes militaires et constituent une garantie d’approvisionnement en eau, puisque le Golan comme la Cisjordanie constituent des régions hydrauliques primordiales, le premier abritant les principaux affluents du Jourdain et du lac de Tibériade, la seconde étant significativement pourvue en ressources aquifères. L’eau des Territoires occupés a depuis longtemps été placée sous contrôle militaire israélien, les résidents arabes se voyant flanqués d'une interdiction de creuser de nouveaux puits, alors même que les colons forent librement. Si l'on en croit la Banque mondiale, près de 90% de l’eau de la Cisjordanie est employée au bénéfice d'Israël, les Palestiniens ne disposant que des maigres volumes résiduels. Cela sans compter que l'eau, comme l'électricité, se veut souvent plus chère et moins abondante pour les populations arabes que pour les colons juifs. Un comble. Sur le plan politique, le Likoud aspire au « Grand Israël » et rêve de reconstituer le royaume hébreu de l’Antiquité. Cela relèverait, selon eux et leurs alliés, de l’expression d’une volonté divine. Ce « camp national », composé du Likoud, des nationalistes et des ultraorthodoxes, tend à favoriser l’implantation de colonies et se montre généralement hostile aux accords de paix conclus par Yitzhak Rabin et Shimon Peres. C'est d'ailleurs ces formations politiques que Leah Rabin accusa d’avoir contribué à diaboliser son mari, assassiné en 1995 par un fanatique religieux opposé au protocole d'Oslo.

 

L'arme démographique relève-t-elle davantage de la fiction que de la réalité ?

L'argument démographique est employé tant par les Juifs que par les Arabes. Israël favorise une immigration massive et peut compter sur la grande fécondité des ultraorthodoxes. Les Palestiniens mirent en avant, du temps d'Arafat, un discours appelant les femmes à avoir douze enfants, dont dix pour « la cause ». Lors de la première Intifada, on battît d'ailleurs des records de natalité au sein des populations arabes. Ces dix dernières années, les taux de fertilité des uns et des autres ont tendance à converger, même s'il ne faut en aucun cas sous-estimer les effets cumulatifs d'une divergence mineure, ici en l'occurence en faveur des Palestiniens.

 

Quelle importance revêtent l'armée et le complexe militaro-industriel en Israël ?

Tsahal, mais aussi les groupes paramilitaires, ont produit un certain nombre d'hommes d'État : Menahem Begin, Yitzhak Shamir, Yitzhak Rabin, Ariel Sharon ou encore Ehud Barak. Souvent très engagés et pensionnés relativement jeunes, les officiers et cadres de l'armée se reconvertissent volontiers dans la politique, pour continuer la lutte sous une forme nouvelle. Le complexe militaro-industriel compte parmi les grands exportateurs nationaux, ses produits s'écoulant d'ailleurs en volumes de plus en plus importants. Puisqu'il tire profit des conflits, il demeure sur une position offensive, qui trouve généralement un écho favorable parmi les politiciens issus de Tsahal, surtout lorsqu'ils se situent à droite de l'échiquier (les fameux « faucons »). Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'industrie militaire israélienne développe des techniques de sécurité et de surveillance au cours de missions ou expéditions menées par les corps de la Défense. Il y a là de savantes imbrications. Le service militaire se veut particulièrement long en Israël, au moins trois ans pour les hommes et vingt-deux mois pour les femmes. Le civil est un réserviste susceptible de combattre avec l’armée de métier. Il n'existe pas d’académie militaire et, sujet fâcheux, les ultraorthodoxes demeurent exemptés de conscription. Une grande part du PIB est dévolue à la Défense – entre 5,2% et 7,6% ces dix dernières années, selon une courbe déclinante. Durant la guerre du Kippour, les dépenses de sécurité israéliennes ont même avoisiné le tiers du PIB.

 

Quelles sont les particularités du régime israélien ?

Il existe onze lois fondamentales, mais aucune constitution n'a été adoptée à ce jour. La Cour suprême, plus haute instance du système judiciaire israélien, exerce un contrôle sur les décisions du gouvernement et la constitutionnalité des lois, ce qui lui confère un rôle central parmi les institutions du pays. La Knesset, le Parlement national, est élue à la proportionnelle et choisit ensuite le Premier ministre, ce qui peut occasionner des coalitions contre-nature ou accordant un pouvoir décisif à des partis marginaux et/ou extrémistes. La presse demeure soumise à la censure militaire, les prisons regorgent de prisonniers politiques, tandis que la torture est tolérée sous couvert de lutte contre le terrorisme, avec tous les débordements que cela peut engendrer. Si Israël n'a rien d'une dictature, son obsession sécuritaire n'en fait pas non plus une démocratie apaisée. Enfin, soulignons que le droit y est d'inspiration religieuse, ce qui constitue une évidence d'un point de vue historique.

 

Peut-on raisonnablement imaginer une issue au conflit, à court ou moyen terme ?

Les probabilités sont quasi nulles. Entre la mouvance islamiste, la question iranienne, le poids croissant des ultraorthodoxes – entre 8 et 10% de la population juive actuelle –, le mur de séparation, les colonies qui ceinturent les territoires palestiniens, les entraves à la libre circulation, le statut de Jérusalem, l'expansion urbaine juive y ayant cours, les barrages y étant établis, c'est tout un faisceau de facteurs entremêlés qui contribue à complexifier la situation et rendre les positions inconciliables. Ensuite restera encore la question du droit au retour des réfugiés palestiniens. Combien ? Selon quels critères ? Sur quelles terres ? Avec quelles garanties d'emploi et de logement ? Devra-t-on donner la priorité aux réfugiés du Liban, qui vivent en situation de précarité extrême, ou traiter tous les cas sans données discriminantes ? Encore faudra-t-il trouver des bonnes volontés pour répondre avec humanité et mesure à toutes ces interrogations...

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans International
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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