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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 21:44

Chemin faisant, le dossier hellénique aura ravivé les plaies les plus tuméfiées d'une Europe en voie de désunion. Depuis 2010, le déficit démocratique le dispute à l'aveuglement austéritaire, tandis qu'un peuple tout entier essuie un flot ininterrompu de mesures vexatoires et se voit plongé dans un sinistre dénuement – chômage à 26 %, revenus des ménages amputés de plus de 30 %, pensions rabotées à hauteur de 40 %, pauvreté en hausse exponentielle, productivité en berne, taux de dépression, de suicide et de mortalité infantile portés à leur zénith. Jetés en pâture par des chefs d'État et des journalistes n'y voyant souvent qu'assistés, fainéants et profiteurs, les Grecs paient aujourd'hui le lourd tribut d'une administration défaillante, réputée corrompue, clientéliste et incapable de lever l'impôt, coupable d'avoir truqué ses comptes avec la complicité intéressée de Goldman Sachs – et celle, plus discrète, d'une Union soudain prise de cécité car trop ravie de s'élargir ad nauseam. À l'endroit du berceau de la démocratie, on ne compte plus les déclarations au ton sermonneur, les clichés à la lisière du racisme, les contre-vérités culpabilisantes. La troïka (FMI, Commission européenne, BCE) reste scotchée à Athènes comme une moule à son rocher ; refusant toute politique expansionniste, elle prétend lutter contre la récession par des mesures récessives, amenuiser la dette en asphyxiant l'économie, réformer l'État en privatisant, congédiant les fonctionnaires et détruisant la sécurité sociale. C'est un peu comme si Friedrich Hayek, le chantre du libéralisme, l'emportait sur John Maynard Keynes par K.O. et sans combattre. Il n'y a pourtant guère que l'extrême gauche, les altermondialistes, les atterrés, Le Monde Diplomatique, Alternatives économiques et quelques économistes parmi lesquels Thomas Piketty, Jean Gadrey, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman pour s'émouvoir devant l'inanité d'une austérité contre-productive et humainement désastreuse. Le SPD allemand applaudit des deux mains, de concert avec Nicolas Sarkozy, Mariano Rajoy, Jeroen Dijsselbloem, Toomas Hendrik Ilves, Bernard-Henri Lévy ou Robert Fico. Tous ces gens se moquent de facto du référendum grec comme de leur première culotte ; ils perçoivent le troisième plan d'aide et le reprofilage de la dette, accouchés dans la douleur et au mépris de la démocratie hellène, comme un élan d'extrême générosité. D'Allemagne, de Slovaquie, d'Estonie, du Portugal ou d'Espagne, on vole au secours d'un unique avatar commun : la rigueur budgétaire, manifestement portée à bout de bras même en cas de vertige existentiel. Dans ces pays comme dans d'autres, on oublie un peu vite que les revendications d'Aléxis Tsípras se trouvent plus que jamais adoubées par ses administrés, que le parti Syriza, présenté comme radical et obstiné, tremble sur ses assises à force de compromission, que les efforts jusque-là consentis par la Grèce restent sans commune mesure, qu'Athènes souffre d'une monnaie forte peu en phase avec ses fondamentaux économiques et d'un ratio dette/PIB qui s'envole à mesure que les richesses créées s'amenuisent sous le coup de l'austérité. Combien de temps encore les « institutions » resteront-elles sourdes au malheur du peuple grec ? Convient-il de poursuivre des objectifs d'excédent budgétaire intenables pour espérer, naïvement, étioler une dette insoutenable ? Doit-on rappeler aux Européens la jurisprudence héritée de l'histoire en matière de défaut, de restructuration et d'effacement de dette ? Le CADTM s'y emploie quotidiennement, mais prêche dans un désert idéologique. Après tout, l'Argentine, l'Allemagne, Cuba, le Mexique, le Venezuela, le Costa Rica, la Pologne ou, plus récemment, l'Équateur y sont tous allés de leurs petits arrangements, souvent à raison, quand il s'agissait de solder leurs comptes. Ni l'ordolibéralisme né de la division allemande ni le chantage exercé par une certaine extrême droite (les Vrais Finlandais en porte-étendard) ne peuvent résoudre à eux seuls l'équation grecque, en ignorant les braillants sanglots du quidam voué à l'indigence. Ce serait faire place nette aux eurosceptiques de toutes sortes, aux pourfendeurs de l'union des peuples, et à Aube dorée, parti néonazi parmi les pires du vieux continent, habitué aux ratonnades comme aux vomissures langagières. On se dit finalement que l'économiste belge Bruno Colmant a peut-être trouvé la formule juste : la Grèce semble être le canari de la zone euro, l'oiseau que l'on jette froidement dans la fosse minière pour s'assurer qu'il ne s'en échappe pas des émanations de méthane.

 

 

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:03

Portant ombrage aux keynésiens, les « austériens » font plus que jamais recette sur le vieux continent. La crise de la dette leur lègue une tribune de premier plan, à partir de laquelle ils s’efforcent d’accréditer les thèses néoclassiques et de battre en brèche toute politique expansionniste. Quitte à hypothéquer l’avenir des Européens.

 

L’expérience des crises économiques, par nature codées et multiformes, devrait porter chefs d’État et de gouvernement à la prudence. Pourtant, la zone euro s’en remet depuis trop longtemps aux théoriciens de l’austérité, fermement arrimés à leurs dogmes. L’analyse clinique a de quoi laisser pantois : le cercle vicieux budgétaire dans lequel les vingt-huit se sont engagés se traduit par une confiance en voie d’érosion, la récession, le chômage et, in fine, les déficits publics. Il ne fait aucun doute que les politiques actuellement menées se révèlent contre-productives. Tandis que les marchés souffrent de dysfonctionnements conjoncturels, que le secteur privé limite considérablement ses investissements et que les ménages enregistrent une nette baisse de consommation, les Européens rament contre le courant et appliquent une rigueur qui, au lieu de la stimuler, réfrène la demande. En rabotant les aides sociales et en contractant les dépenses publiques. Si diminuer la dette est un objectif louable – et nécessaire –, l’effondrement des recettes fiscales induit par l’austérité rend l’entreprise particulièrement vaine, voire franchement hasardeuse. Les États peinent toujours à soigner leur comptabilité ; le chômage croît sans coup férir, surtout chez les jeunes ; et la dépression s’installe dans la durée.

 

Les signes flagrants d’irrationalité actés, les « austériens » se maintiennent néanmoins en position de force. Leurs préconisations, bien qu’à contretemps, font immanquablement tache d’huile. Autoflagellés, ou presque, les Méridionaux paient aujourd’hui le (lourd) tribut de leur laxisme d’hier. Devenus le laboratoire des résolutions de crises, ils avalent sans broncher toutes les couleuvres, se réfugiant au besoin derrière le vœu – malheureusement pieux – de redressement budgétaire structurel. Pis, même les bons élèves de la zone euroAllemagne, Finlande, Pays-Bas, etc. – s’infligent la potion amère de la rigueur. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent tenir le rôle, pourtant essentiel, de moteur de la croissance européenne. Les États-Unis, sans doute plus pragmatiques en la matière, échappent pour l’heure à ce diktat néoclassique qui étouffe dans l’œuf le moindre appel au keynésianisme. Et qui hypothèque d’une certaine façon, dans la foulée, l’avenir du vieux continent.

 

Quid des ressources humaines ?

 

Tandis que les records de chômage tombent les uns après les autres, les Européens vont se trouver, à terme, face à un défi de taille : que faire de ces travailleurs devenus inemployables parce que restés trop longtemps sur la touche ?  Pour ceux-là, la bataille de la réinsertion sociale est loin d’être gagnée. Car les employeurs voient d’un mauvais œil le désœuvrement prolongé, synonyme pour eux au mieux d’oisiveté, au pire d’inaptitude. Et c’est tout juste si les autres salariés s’en sortent mieux. Que penser en effet de ces marées humaines contraintes d’accepter un job inadapté à leurs qualifications sous peine de s’en mordre les doigts, de venir grossir les rangs des inactifs ?  Pour les uns comme pour les autres, le chômage de masse tend à rendre stérile la formation initiale, souvent généreusement subventionnée par les pouvoirs publics. Un gaspillage financier doublé du sacrifice, économiquement et moralement assassin, d’une main-d’œuvre qualifiée. En somme, c’est toute l’efficience du marché de l’emploi qui se voit remise en cause : la gestion des ressources humaines souffrent d’imperfections durables et les travailleurs font, bien malgré eux, l’expérience des compétences inemployées, donc galvaudées et improductives.

 

Défaut d’investissements publics

 

Les Européens, enfermés dans la logique de la rigueur, s’efforcent de contenir leurs dépenses, quand ils ne sabrent pas hardiment dedans. Les investissements publics connaissent un recul aussi brutal que regrettable. L’atonie économique ne peut évidemment qu’en sortir renforcée, puisque l’État ne tient pas son rôle de relais au moment où les autres agents interrompent leur course. Non seulement la demande globale s’en trouve impactée, mais les effets indésirables, à long terme, pullulent. Qui paiera en effet pour ces postes lâchement supprimés dans l’éducation nationale ?  Pour ces brevets abandonnés à la concurrence ?  Pour ces infrastructures devenues inadaptées aux évolutions socioéconomiques ?  Pour ces hôpitaux en manque de personnel et où la modernité fait cruellement défaut ?  Pour ces forces de l’ordre désorganisées, mal équipées et en pénurie ?  Pour cette justice engorgée et défaillante ?  Surtout, une fois la croissance recouvrée, les sociétés européennes se heurteront aux insuffisances induites par les années creuses, où l’investissement public a été indûment sacrifié sur l’autel de l’austérité. La machine tardera alors à se remettre en branle.

 

Les entreprises et leurs moyens de production

 

Les entreprises européennes vivent comme un drame la conjoncture actuelle. La crise de la dette et l’austérité corollaire mettent à mal leurs modèles économiques. Certaines craignent de devoir, dans un avenir proche, mettre la clé sous la porte. D’autres manquent cruellement de liquidités et subissent de plein fouet le credit crunch. Tous les secteurs d’activités, ou presque, sont logés à la même enseigne : la clientèle se raréfie, ou éprouve les pires difficultés à tenir ses engagements, tandis que les pouvoirs publics réduisent comme peau de chagrin leurs subventions et, parfois, majorent de quelques points les prélèvements fiscaux. Un cocktail d’autant plus explosif que l’on voit poindre le spectre de l’allongement des cycles et, par ricochet, la menace d’une récession durable. Cela sans même compter que l’interpénétration des économies a des allures de château de cartes et que le climat des affaires ne parvient pas à s’extirper d’une morosité inexpiable. Pour toutes ces raisons, les entreprises européennes rechignent, plus encore que les autres, à investir. Un contexte maussade, qui donne lieu à la stagnation, voire à l’effritement, des capacités de production. Les machines se dégradent et les procédés techniques, au lieu de se moderniser, font au mieux du surplace. Pendant ce temps, la concurrence glane, le couteau aux lèvres, des parts de marché très disputées. Au plus fort de la reprise, quand la demande reprendra du poil de la bête, nos entreprises ne pourront même pas donner leur pleine mesure, faute de capacités de production suffisantes. Puisque le temps perdu ne peut se rattraper, cela se soldera forcément par des pertes cumulées de plusieurs billions d’euros. Qui dit mieux ?

 

Les leçons de l’histoire

 

Si la Grande Dépression a pris fin dans la seconde moitié des années 1930, notamment grâce à la mise en œuvre du New Deal, c’est l’économie de guerre, par les dépenses qu’elle a induites, qui a définitivement tiré l’Amérique du marasme dans lequel elle était plongée. Le conservatisme budgétaire a alors dû s’incliner devant la nécessité de se protéger face aux menaces totalitaires. Et les travailleurs inoccupés, prématurément jugés « inaptes » par certains économistes, ont repris le chemin des usines, enclenchant par là un cercle vertueux encourageant tant la consommation que les investissements. Aujourd’hui, alors que la trappe à liquidité s’impose à nos esprits – la BCE a abusé, en vain, des leviers monétaires contracycliques – et que l’économie demeure lourdement handicapée par une demande indolente, l’État se doit d’injecter des liquidités dans le circuit afin de redresser, par la distribution de revenus, un paquebot qui n’en finit plus de prendre l’eau. Une idée, vous l’aurez compris, farouchement honnie par tout « austérien » qui se respecte.

 

 

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 06:33

Fidèle à ses habitudes, la Chine est jusqu’à présent restée sourde et muette sur la question ukrainienne. Se refusant à intervenir dans les crises internationales, Pékin se met volontairement à l’écart, se contentant pour l’heure d’observer et de jauger les forces en présence. L’Europe de l’Est ne constituant qu’un partenaire commercial marginal, l’Empire du Milieu estime avoir tout intérêt, dans ce dossier, à avancer avec une prudence de Sioux. À en croire les postures officielles, mieux vaudrait ainsi, pour les hommes de Xi Jinping, opter pour l’ombre plutôt que la lumière.

 

Conscient des enjeux, le pouvoir chinois espère sans doute voir les Américains s’engager davantage encore dans le bourbier ukrainien et, pourquoi pas, y laisser quelques plumes au passage. Non seulement cela impacterait négativement leurs positions dans le Pacifique, déjà chancelantes, mais les États-Unis apparaîtraient en outre comme un gendarme autoproclamé, inapte à résoudre les crises qui surviennent aux quatre coins du globe. Dans pareil cas, nul doute que Pékin se frotterait allégrement les mains.

 

Mais la Chine ne néglige pas pour autant ses préoccupations intérieures. Clamer les louanges du mouvement ukrainien pro-occidental Euromaïdan serait revenu à tourner le dos aux Russes et, surtout, à légitimer les manifestations publiques. Une alternative politique inconcevable dans un pays qui craint les troubles sociaux comme la peste et qui cherche à préserver coûte que coûte sa relation privilégiée avec Moscou.

 

D’autre part, on ne saurait nier l’évidence : ce qui se passe actuellement en Crimée fait figure de test grandeur nature pour un pouvoir communiste qui aspire toujours à la réunification et rêve d’un Taiwan sous la forme d’une simple province assujettie au gouvernement central. C’est ainsi que l’action russe, agressive sans être sanguinaire, fournit insidieusement à tous une méthodologie déjà éprouvée, susceptible d’être reproduite partout, et notamment dans l’espoir de faire rentrer les autorités taïwanaises dans le rang, c’est-à-dire dans le giron national.

 

 

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 14:18

Le saviez-vous ?  Si les universités américaines trustent les premières places des classements internationaux, il faut avant tout y voir le signe d’un modèle de gestion efficient, reposant sur un processus décisionnel largement aux mains d’anciens étudiants, devenus administrateurs avisés.

 

Mais encore ?  La domination sans partage des États-Unis dans le secteur de l’enseignement supérieur a tout du secret de Polichinelle. Si l’on en croit le classement de l’université Jiao Tong de Shanghai, dix-sept des vingt meilleures écoles se situent en effet sur le territoire américain. D’aucuns font de la richesse du pays le principal facteur explicatif. D’autres préfèrent invoquer une population pléthorique, des politiques volontaristes en faveur de la recherche ou encore un pouvoir d’attraction considérable, capable d’amadouer les élites du monde entier. Mais ces arguments quelque peu rabâchés occultent un élément sans doute bien plus déterminant : les dispositions organisationnelles propres aux grandes universités états-uniennes. Car le fonctionnement de ces machines de guerre éducatives repose sur des évolutions largement mésestimées. Un phénomène qui ne date d’ailleurs pas d’hier.

 

En effet, dès les années 1860, Harvard demande à être traitée hors des évolutions politiques et souhaite confier à ses anciens élèves le pouvoir décisionnel. Le 29 avril 1865, après une intense campagne de lobbying, la Cour générale du Massachusetts adopte de justesse une proposition allant dans ce sens. Le concours des diplômés de Cambridge durant la guerre de Sécession, fort apprécié à l’échelle fédérale, contribue lui aussi à l’avènement de cette authentique révolution scolaire. Depuis lors, à Harvard, les anciens étudiants contrôlent le Conseil de surveillance, un phénomène avant-gardiste qui ne manquera pas d’inspirer d’autres établissements, à l’instar de Yale, l’université du Michigan, la Purdue University, Notre Dame, Duke ou encore le College of William and Mary. Dans les faits, ce modèle de gestion deviendra vite la norme, tant pour le privé que pour le public. Un pari gagnant, puisque le célèbre classement publié par US News and World Report rend régulièrement hommage à ces écoles sous la coupe d’anciens pensionnaires, c’est-à-dire celles où ils représentent au moins 50 % du conseil d’administration.

 

Signe des temps, parmi les fleurons américains, Harvard, Yale et Columbia se trouvent entièrement gérées par leurs diplômés, tandis que Princeton et Stanford peuvent se prévaloir d’un taux d’environ 90 % d’ex-étudiants. Élargissons le plan : en moyenne, les universités figurant dans le top 100 comptent au sein de leur conseil d’administration 63 % d’anciens élèves. Ces derniers semblent veiller mieux que quiconque au prestige des écoles qui les ont formés. Non seulement ils veulent soigner leur pedigree, mais ils connaissent en plus les établissements de l’intérieur, ce qui tend à fluidifier et bonifier le processus décisionnel. Surtout, ils n’hésitent pas à mettre la main au portefeuille lorsque cela s’avère nécessaire. Enfin, pour maintenir la compétitivité de leur université, ils cherchent obstinément à attirer les meilleurs professeurs et les étudiants les plus méritants. Les performances sportives et artistiques, très valorisantes à terme, constituent également des critères de sélection de première importance. Le rayonnement de l’école doit à tout prix primer. Et même si les universités restent des organismes à but non lucratif, leur gestion se doit de répondre à deux impératifs : dispenser un enseignement exemplaire et appâter les éléments les plus prometteurs.

 

Citation. « Toutes les grandes universités sont des organisations à but non lucratif, créées pour dispenser un enseignement de haute qualité qui bénéficiera à la société tout entière. Les universités américaines revêtent cependant cette particularité d’avoir trouvé le moyen de combiner les bienfaits de la compétition avec le concept européen d’établissements non lucratifs et de quasi-bienfaisance. » – Shailendra Raj Mehta, professeur intervenant à l’Indian Institute of Management d’Ahmedabad et directeur académique du département Duke Corporate Education, dans La Libre Belgique.

 

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 05:41

Depuis le triplement des frais de scolarité décrété par le gouvernement Cameron, les étudiants britanniques du supérieur éprouvent les pires difficultés à joindre les deux bouts.

 

David Cameron est homme à afficher ses convictions. Succombant d’emblée aux sirènes de l’austérité, il pilote depuis sa prise de fonction un plan de rigueur aussi brutal que contre-productif. Aussi, à mesure que s’installe la récession, les victimes de sa politique sortent de l’anonymat. Parmi elles, on recense les quelque 350 000 jeunes Britanniques qui se frottent actuellement aux mesures mises en place par sa coalition gouvernementale en matière de frais de scolarité. Contraints de s’endetter pour étudier, ils hypothèquent leur avenir au moment même où ils s’échinent à le préparer au mieux.

 

En effet, depuis l’année dernière, les étudiants ont la charge de l’ensemble des frais induits par leurs études supérieures. Cela s’étend des droits d’inscription aux dépenses courantes. Le Times donne à cet égard un ordre de grandeur à tout le moins éloquent : les universités occasionneraient en moyenne des coûts de 9000 livres, soit 10 501 euros. Une somme qui s’explique largement par le triplement des frais de scolarité décidé par les troupes de David Cameron.

 

À ceux qui se réfugient volontiers derrière le paravent des prêts consentis par l’État, rappelons d’entrée de jeu que le plafond de 5500 livres (6418 euros) est bien loin de couvrir les montants cumulés du loyer, des transports, de la nourriture et des fournitures. Sans compter qu’avec les rigoureuses modalités de remboursement, les candidats emprunteurs risquent fort de se retrouver pieds et poings liés. L’argument du crédit public se révèle par conséquent aussi spécieux que la démocratisation des meilleures écoles est illusoire.

 

Un cursus universitaire qui se solde par une dette de 50 000 euros

 

Les chiffres avancés par le Times ont de quoi faire froid dans le dos. Cette année, les étudiants de premier cycle devraient quitter l’université lestés d’un engagement dépassant les 43 500 livres, soit environ 50 700 euros qu’il leur faudra rembourser à l’État. Cerise sur le gâteau : des dettes privées, parfois colossales, viennent encore se greffer à cette note déjà – bien trop – salée.

 

Aussi, les apprenants ne pouvant se reposer sur les largesses de parents fortunés se verront certes nantis d’un enseignement de qualité, mais crouleront avant tout sous un passif inédit jusqu’alors. Ceux qui auront la chance de décrocher un poste en adéquation avec leur formation devront par conséquent consentir à vivre avec des revenus sévèrement ponctionnés, remboursement des emprunts oblige. Les autres, ceux dont le cursus a été interrompu prématurément ou dont le salaire s’avère insuffisant, n’auront plus qu’à espérer s’en tirer avec les moyens du bord. Un péril financier bien réel, mais qui demeure cependant largement sous-estimé tant par les étudiants que par leur famille. Un pari d’autant plus risqué que, sous les effets conjugués de la récession et de l’inflation des diplômes, le précieux sésame universitaire n’est plus un gage de prospérité.

 

Le prix du savoir

 

Les nouveaux emprunts octroyés par les autorités britanniques s’étendent sur 30 ans. Les intérêts réels commencent à être perçus au moment même où le crédit est émis. Les taux se maintiennent dans un premier temps à un niveau de 3 % au-dessus de l’inflation, applicable tout au long du cursus universitaire. Ainsi, l’étudiant moyen aura déjà cumulé 3000 livres d’intérêts (3503 euros) quand il obtiendra son diplôme. Par la suite, le taux rejoint strictement l’inflation et se contente d’évoluer parallèlement à elle jusqu’à ce que la personne concernée touche plus de 21 000 livres par an. À ce moment-là, la dette reprend sa hausse en termes réels et doit commencer à être remboursée. Dans les faits, cela correspond souvent précisément à l’instant où les bénéficiaires des crédits publics entendent acheter un logement et fonder une famille. Une concomitance propre à décourager les jeunes Britanniques, alors même que Londres a un besoin manifeste de travailleurs hautement qualifiés.

 

 

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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 05:09

Alors que les déclinistes ne savent plus à quel chiffon rouge se vouer, blâmant sans relâche l’Europe, l’analyse factuelle apporte un éclairage inattendu sur l’état de santé du vieux continent. Si la crise de la dette polarise toutes les attentions, l’Union ne peut en aucun cas s’y résumer. Au contraire, elle a plus que jamais de belles cartes à jouer. Explications.

 

La crise de l’euro ne cesse de mettre à mal le vieux continent. Placés sous la coupe de marchés financiers irascibles, et ne jurant plus que par une rigueur hautement contre-productive, chefs d’État et de gouvernement foncent droit dans le mur budgétaire. L’extrême fragilité des Méridionaux, couplée à une activité économique morose, prédispose l’Europe aux débâcles en tout genre. Et la construction communautaire, en raison de ses innombrables – et innommables – imperfections, se montre au mieux inapte à sauver les meubles, au pire foncièrement autodestructrice. L’entité continentale imaginée par les pères fondateurs a désormais tout du canard boiteux irrécupérable : la faiblesse, le discrédit, le manque de courage, l’absence de vision, l’obsession du court-termisme. Voilà, grossièrement résumé, le discours qui prévaut actuellement dans les milieux autorisés. Décliné à l’infini, il a (presque) valeur de dogme. L’analyse factuelle suppose pourtant de nuancer ce portrait hâtif et caricatural, voire de le réfuter purement et simplement. Mieux, elle tourne définitivement le dos aux sophismes et contre-vérités tenant lieu de certitudes inébranlables. Ainsi, les élucubrations sans fin des déclinistes et autres eurosceptiques ne supportent pas une seconde l’épreuve des faits. Car, malgré la crise de la dette, l’Europe conserve de beaux restes et fait sans conteste figure de superpuissance qui s’ignore.

 

Non seulement l’intégration communautaire a stabilisé et pacifié la région, mais elle a également contribué, notamment via les Fonds structurels, au développement des États membres qui accusaient un retard patent, à l’instar de la Grèce, de l’Espagne, de l’Irlande ou du Portugal. Aujourd’hui, l’Union, prise dans son ensemble, constitue la première économie mondiale et le deuxième budget de défense derrière les États-Unis. Sa force de frappe diplomatique, sans égale ou presque, repose sur un vaste réseau d’ambassadeurs, connecté à la planète entière. Comptant plus de 66 000 soldats déployés à travers le monde et des effectifs comparables à ceux de Washington, l’Europe peut en outre s’enorgueillir d’équipements de pointe et de dépenses militaires cumulées représentant environ 20 % du total absolu – contre 4 % seulement pour la Russie. Autrement dit, ses armées ont largement de quoi taper dans l’œil : elles s’avèrent à la fois modernes, puissantes et bien entraînées. Les nombreuses installations basées à l’étranger se veulent quant à elles autant de points stratégiques de coordination et d’action, indispensables à qui entend peser dans un paradigme multipolaire. N’oublions pas non plus que la France et la Grande-Bretagne disposent de l’arme nucléaire et siègent au Conseil de sécurité de l’ONU, organe de décision de première importance s’il en est. Et, comme en témoignent les épisodes libyen, malien, géorgien ou kosovar, certains États membres n’hésitent pas à intervenir pour remettre de l’ordre sur la scène internationale. Enfin, plus généralement, le vieux continent présente un PIB par habitant en termes de pouvoir d’achat presque quatre fois plus élevé que la Chine. Quant à son rayonnement culturel et scientifique, il n’a rien, ou si peu, à envier aux États-Unis et au Japon.

 

L’Europe et le paradigme multipolaire

 

La boutique européenne voit poindre une menace de taille : un déclin relatif, mais inexorable. Alors que le vieux continent a mené la danse pendant plus de quatre siècles, il a dû se faire une raison et, en toute logique, passer le relais aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Une région minée par les conflits, en pleine phase de reconstruction, ne pouvait en effet raisonnablement prétendre au titre de chef de file d’une communauté internationale plus que jamais en quête de repères.

 

Aujourd’hui, alors que s’impose le paradigme multipolaire, la Chine, le Brésil, l’Inde et la Russie s’affirment toujours plus. Le fossé entre pays émergents et riches s’amenuise à vue d’œil. Depuis 1945, le rattrapage ne cesse d’ailleurs de s’accélérer, tant et si bien que d’aucuns évoquent désormais la toute-puissance des BRICS, présentés à mots couverts comme les nouveaux maîtres des relations économiques et géopolitiques. Pourtant, les interconnexions, voire les interdépendances, appellent à la retenue : jamais auparavant, les nations n’avaient été autant liées entre elles, ce qui suppose – au moins – un partage des fruits de la croissance. Car là où des crises systémiques peuvent frapper, il existe forcément des profits à mutualiser. La logique de la socialisation vaut évidemment dans les deux sens. Et, à ce jeu-là, l’Europe s’en tire avec les honneurs.

 

L’Europe, juste une mauvaise passe ?

 

Si l’Union valse depuis plusieurs années au rythme des crises, les États membres présentent néanmoins un endettement moyen inférieur à celui du Japon, du Canada, de l’Égypte, de Singapour ou des États-Unis. Et bien que plusieurs poids lourds européens – France et Italie en tête – accusent un déficit structurel alarmant, il reste que les traités et dispositifs récemment ratifiés visent justement à encadrer et prévenir tout dérapage jugé excessif. Un garde-fou communautaire dont peu de pays en dehors de l’Union peuvent réellement se prévaloir. Et si l’on en croit le FMI, les États-Unis connaîtront un déficit public trois fois plus élevé que le vieux continent en 2013. De quoi définitivement faire taire les mauvaises langues. D’autant plus que les économies européennes figurent, encore et toujours, parmi les plus concurrentielles du monde. À cet égard, il est intéressant de constater que la zone euro représente 15,6 % du total des exportations, contre seulement 8,3 % pour les États-Unis et 4,6 % pour le Japon. Pas mal pour un canard boiteux, non ?

 

Alors, comment expliquer cette défiance durable des investisseurs ?  Il convient d’abord de préciser que tous les pays européens ne sont pas, en la matière, logés à la même enseigne : l’Allemagne et la France, par exemple, bénéficient de taux d’intérêt dérisoires, les plus bas jamais enregistrés. Ensuite, il faut tenir compte de l’absence de gouvernement économique, quand d’aucuns réclament une instance décisionnelle aux pouvoirs coercitifs. L’intégration politique demeurant le parent pauvre de la construction communautaire, les marchés ont tendance à faire des pays périphériques les ambassadeurs macroéconomiques du continent. Des baromètres par défaut en quelque sorte, qui se situent pourtant à mille lieues des tendances relayées par les principaux agrégats. Car la fracture entre le Nord et le Sud divise l’Europe en deux zones aux fondamentaux disparates. À moins de mélanger les torchons et les serviettes, les performances des uns ne peuvent en aucun cas être assimilées à celles des autres.

 

Ultime preuve de sa vitalité, l’Europe se pose en interlocuteur de choix sur le continent asiatique. Elle constitue le premier partenaire commercial de la Chine, le deuxième de l’Inde et de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), le troisième du Japon et le quatrième de l’Indonésie. Des interconnexions à tout le moins capitales alors même que l’Asie affiche une croissance effrénée (insolente ?) et tire l’économie mondiale vers le haut.

 

Déficit démocratique

 

S’inscrire en faux contre l’euroscepticisme est une chose ; pratiquer la politique de l’autruche en est une autre. C’est pourquoi il convient parfois de faire cause commune avec les opposants à l’UE en vue de pointer du doigt certains dysfonctionnements manifestes. À ce titre, la question de la légitimité de certaines institutions, Eurogroupe en tête, revient sur la place publique à intervalles réguliers. Et ne manque pas d’en appeler d’autres.

 

Les gouvernements nationaux, qui résultent du suffrage direct, nomment les membres de la Commission, avant que le Parlement ne se prononce pour avaliser ou recaler les candidatures. Jusqu’à présent, l’édifice communautaire a toujours carburé à l’intergouvernementalisme, une mauvaise habitude vieille comme la CECA, qui paralyse toute démocratisation de l’Europe. Un modus operandi qui permet surtout aux États de conserver jalousement leurs prérogatives décisionnelles. Pis, le Parlement, seule instance directement élue par les peuples, doit se contenter d’un rôle déconsidéré. Non seulement l’initiative législative lui échappe, mais, en outre, nombre de matières ne relèvent pas de sa compétence. Ces champs d’action n’impliquent donc pas la procédure de codécision si chère aux démocrates et aux parlementaristes. Signe probant de cette toute-puissance des nations : depuis le début de la crise de la dette, les eurodéputés, marginalisés, n’ont jamais eu voix au chapitre, se laissant même déborder par… le Bundestag !  On comprend dès lors d’autant mieux pourquoi l’Union voit son image s’écorner.

 

Déjà considérée comme non représentative, l’Europe est en plus accusée de faire sortir un nombre croissant de matières de la sphère politique nationale, réduisant par là le pouvoir des gouvernements en place. Cela a le don d’envenimer les débats et de faire hurler nationalistes, souverainistes ou encore protectionnistes. Plus grave : les peuples finissent par craindre une confiscation de la marche de leurs affaires publiques. Ils sont toujours plus nombreux à estimer que les scrutins nationaux permettent de changer de gouvernement, mais pas de politique – définie et encadrée, selon eux, par la seule UE. Il y a là, au minimum, un vice de communication de la part des institutions communautaires. Car si la maison commune a les murs qui penchent et les vitres brisées, elle a néanmoins offert un toit et des sanitaires à ses hôtes. En d’autres termes, il ne faudrait surtout pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Qui peut d’ailleurs dire à quoi ressemblerait la Hongrie de Viktor Orbán sans les prescriptions européennes ?  Et quid du développement économique de l’Espagne, de l’Estonie ou de l’Irlande ?

 

Démographie : il est encore temps d’agir

 

D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050.

 

Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe.

 

Mais ne prenons pas des vessies pour des lanternes. La quasi-totalité des grandes puissances doit faire face au vieillissement de sa population et cherche à en limiter les dégâts. À cet égard, la Chine et le Japon s’avèrent particulièrement touchés, tandis que l’Europe s’en tire plutôt à bon compte. La Grande-Bretagne présente d’ailleurs des perspectives équivalentes à celles des États-Unis, le bon élève en la matière. Mais il n’empêche qu’un tel phénomène démographique constitue une réelle menace pour l’équilibre des budgets affectés aux dépenses de retraite. Et, pour apporter une réponse politique opérante à ce défi, les pays membres de l’UE vont devoir s’activer sans tarder.

 

Ainsi, une immigration dûment considérée permettrait non seulement de lutter contre le recul numérique, mais aussi d’impacter positivement la (désormais fameuse) pyramide des âges. Et quoi de mieux, pour sauver les systèmes de retraite européens, qu’une hausse modérée des cotisations doublée d’un allongement des carrières ?  Des mesures à compléter, au besoin, par une politique volontariste en matière de natalité (allocations majorées, progression de l’offre de places en crèche, promotion de l’horaire flottant, facilités diverses, etc.). Ne croyez surtout pas les marchands de sable : si l’enjeu démographique est assurément de taille, il est encore temps d’agir. D’autant plus que les prévisions européennes s’avèrent bien moins alarmantes qu’ailleurs.

 

 

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 05:50

Dépasser les réticences et tracer les frontières d’une entente nouvelle. Voilà à quoi devait s’atteler Barack Obama au lendemain de son élection à la présidence des États-Unis. La politique du « reset », annoncée en grande pompe, était alors sur toutes les lèvres. D’aucuns voyaient déjà les Russes et les Américains se tendre à nouveau la main et épouser – enfin – des causes communes. Mais c’était sans compter sur une poignée d’événements fâcheux, qui ont annihilé les bonnes volontés à mesure qu’ils faisaient l’actualité.

 

Le bloc de l’Est et le « monde libre »

 

À peine la conférence de Yalta achevée que l’URSS et les États-Unis se regardent déjà en chiens de faïence. Par la seule négociation, Joseph Staline, plus que jamais en position de force, parvient à pérenniser et étendre sa zone d’influence, coupant de fait l’Europe en deux blocs bien distincts. Ce sont les balbutiements de la guerre froide, durant laquelle les deux superpuissances se livrent une bataille idéologique sans merci, alternant les périodes de tension et de détente pendant à peu près un demi-siècle. La chute du mur de Berlin et le déclin du pacte de Varsovie sonneront le glas de l’empire soviétique et, par voie de conséquence, mettront un terme au paradigme bipolaire. Une page se tourne, alors même que s’ouvre le chapitre de la pacification. Mais jusqu’à quand ?

 

De la Syrie à Edward Snowden, une relation parasitée

 

C’est peu dire que le torchon brûle actuellement entre Washington et Moscou. Et tandis que les pommes de discorde se succèdent avec une régularité de métronome, le Kremlin joue à fond la carte de la provocation. Il en va notamment ainsi de l’interdiction faite aux Américains d’adopter des enfants russes, de la législation sanctionnant la « propagande homosexuelle » devant mineurs ou encore de l’obligation pour les ONG percevant des financements extérieurs de s’enregistrer comme « agents de l’étranger ». Pis, l’inimitié que se vouent aujourd’hui Barack Obama et Vladimir Poutine tend à parasiter un peu plus des relations bilatérales déjà fragilisées par l’histoire. Dernier exemple en date : le président américain n’a pas hésité à poser un lapin à son homologue russe, motivant le boycott d’un sommet commun en des termes assassins. Derrière les postures et circonvolutions de circonstance se cachent invariablement les stigmates de deux « affaires » à tout le moins retentissantes, la Syrie et Edward Snowden. Tandis que les positions demeurent inconciliables sur la réponse à apporter à la guerre civile qui secoue actuellement Damas, le cas de l’agent dissident, auteur des révélations sur les programmes d’espionnage américains, relève quant à lui du casus belli diplomatique. Moscou a en effet décidé d’accorder l’asile politique temporaire à l’homme le plus recherché des États-Unis. De quoi échauffer les esprits et attiser les rancœurs. Alors même que les deux parties semblaient se rapprocher à l’occasion du drame de Boston, le scandale frappant la NSA et les divergences de vues sur le régime de Bachar al-Assad viennent donner un nouveau souffle à la défiance réciproque.

 

Pourquoi les positions risquent (encore) de se radicaliser

 

Si les autorités russes et américaines se cherchent des crosses, c’est avant tout parce qu’elles se voient contraintes de se plier à un inconfortable jeu d’équilibriste. Mis à mal par une opposition acharnée, enchaînant les mauvaises séquences – port d’armes, attaque de Benghazi, scandale des écoutes –, Barack Obama est plus que jamais sur le pied de guerre, prêt à faire feu de tout bois. Alors, le président démocrate, en toute logique, est désormais tenté de passer à l’offensive sur la scène internationale en vue de redorer quelque peu son blason. C’est la raison pour laquelle il ne devrait pas céder d’un pouce face à un Vladimir Poutine sans concession, qui aspire à réaffirmer son leadership en jouant sa propre partition. Des postures de toute évidence hautement antagoniques, propres à enclencher une mécanique renvoyant sans détour à la guerre froide.

 

 

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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 07:51

Zoom sur quatre pays en proie à de profondes divisions et tirant, à intervalles réguliers, la couverture médiatique à eux.

 

Égypte. Trente années. C’est le temps qu’il aura fallu aux Égyptiens pour chasser du pouvoir l’autocrate Hosni Moubarak. Une victoire à la Pyrrhus, diront certains, non sans raison. Car si les révolutionnaires de la place Tahrir ont obtenu gain de cause, à savoir la chute du raïs et l’organisation d’élections libres, l’avènement des Frères musulmans qui s’en est suivi portait en lui les germes d’une inquiétante instabilité. Jugez plutôt : alors que l’économie s’effondre au vu et au su de tous, une vague de contestation de grande ampleur s’empare du pays. Les militaires, bien avisés, saisissent la balle au bond et destituent sans délai Mohamed Morsi, le premier chef d’État démocratiquement élu, issu de la confrérie. Très vite, l’armée et les partisans du président déchu s’affrontent violemment, semant la mort et causant l’émoi de la communauté internationale. Les méthodes répressives de l’ère Moubarak reprennent parallèlement du service, au grand dam des islamistes. Côté décisionnel, l’opacité semble plus que jamais de mise. Le gouvernement intérimaire, emmené – officiellement – par Adly Mansour, se place de facto sous l’autorité du général Al-Sissi, véritable homme fort du nouveau régime. Pendant ce temps, les États-Unis, humiliés par un partenaire historique pourtant généreusement subventionné, et le Conseil de sécurité, inaudible, doivent se contenter d’un rôle à tout le moins mineur, celui de l’observateur ébahi appelant vainement au cessez-le-feu. Un vœu pieux, alors même qu’éclate au grand jour la fracture qui traverse la société égyptienne : l’armée et les laïcs d’un côté, les islamistes de l’autre. Avec, entre eux, deux idéologies diamétralement opposées et une hostilité patente.

 

Mali. Début 2012, les premiers signes de tension apparaissent au Mali. Le MNLA, qui revendique avec conviction l’autonomie de l’Azawad, remet en cause l’unité nationale en attaquant des points stratégiques sis au Nord. Jugé inapte à faire front au conflit, le président Amadou Toumani Touré est balayé quelques semaines plus tard par un coup d’État militaire dirigé par le capitaine Sanogo. C’est alors que les salafistes d’Ansar Dine et les terroristes d’AQMI s’engouffrent dans la brèche et cherchent à prendre le contrôle de la moitié nord du pays, fragilisée par la crise institutionnelle. Aussi, le Mali sombre dans l’horreur et les exactions. La destruction aveugle d’édifices, notamment les mausolées de Tombouctou, paraîtrait d’ailleurs presque anodine à côté des amputations accomplies au nom de la charia. Il faudra attendre l'intervention internationale – et surtout française – pour faire reculer une rébellion devenue foncièrement hétéroclite et aux intérêts hautement divergents. Aujourd’hui, malgré les appels à la stabilité, le pays reste considérablement fractionné. Arabes, Touaregs et Noirs n’en finissent plus de se regarder en chiens de faïence. De quoi mettre à l’épreuve IBK, le président fraîchement désigné, dont le mandat consiste essentiellement à remettre le Mali en ordre de marche.

 

Yémen. Si les États-Unis ont cherché à y mettre en œuvre une transition pacifique, le Yémen fait toujours office de maillon faible régional. Une stature peu clinquante, confortée par une instabilité quasi perpétuelle. Un gouvernement d’union nationale y a certes été formé, mais les divisions idéologiques et confessionnelles restent inexorablement d’actualité. Situé au sud de la péninsule arabique, le pays sert en outre de base arrière à Al-Qaïda depuis que les combattants de la nébuleuse ont été chassés d’Arabie saoudite. Sanaa a d’ailleurs vu la formation, sur son territoire, d’AQPA, la succursale la plus active des djihadistes. Cela s’explique en grande partie par la faiblesse du pouvoir central, mis à mal par la fracture Nord-Sud. Au nord, la rébellion armée houthiste mène une guerre sanglante contre le gouvernement. Ces révoltés sont issus de la communauté zayidite, des chiites anciennement aux commandes du pays. Taxés de terrorisme, détestés par les tribus sunnites, ils doivent de surcroît se frotter à l’hostilité d’Al-Qaïda, qui répond par les armes au chiisme sous toutes ses formes. Au sud, les relents du séparatisme persistent toujours. Dirigé par les marxistes après le départ des colons britanniques, le Sud ne s’est unifié au Nord qu’en 1990. Et, quatre années seulement plus tard, une tentative de sécession a donné lieu à une guerre civile mortifère. Depuis, les velléités indépendantistes n’ont jamais été apaisées. Pis, à ces divisions, il faut encore ajouter la question des jeunes révolutionnaires, ces « enfants du Printemps arabe » qui ont dépassé les clivages traditionnels. Qui peut aujourd’hui certifier qu’ils resteront à jamais tapis dans l’ombre ?

 

Syrie. Authentique mosaïque confessionnelle, la Syrie se pose désormais en (malencontreuse) vedette de nos journaux télévisés. La guerre civile qui met aux prises insurgés et forces loyalistes y a déjà occasionné près de deux millions de réfugiés – dont les deux tiers se trouvent au Liban et en Jordanie – et plus de 100 000 morts. Le tout en moins de trente mois. Une situation d’autant plus alarmante que, si l’on comptabilise les déplacés à l’intérieur du pays, il ressort qu’un Syrien sur quatre a dû fuir en raison des combats. Sur le terrain, les troupes du président alaouite Bachar al-Assad, aveuglément soutenu par les chiites, doivent notamment faire face aux islamistes et rebelles sunnites, rendant ainsi le conflit syrien particulièrement sensible à la question religieuse. De quoi rapprocher un peu plus Damas du bord du gouffre. À cet égard, la conférence de paix, réclamée de longue date par les Américains, a pour l’heure tout du vœu pieux. Le dialogue semble en effet définitivement rompu, les postures se radicalisant alors même que l’éventuelle livraison d’armes aux insurgés n’en finit plus d’agiter une communauté internationale au mieux timorée.

 

 

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 14:40
Bien que mieux outillé depuis l’entrée en scène du traité de Lisbonne, qui a considérablement élargi ses pouvoirs, le Parlement européen peine toujours à combler le déficit démocratique que déplore la construction communautaire. Et la crise de l’euro, non contente de hanter les Méridionaux, a imposé de nouveaux centres névralgiques. C’est ainsi que plusieurs instances non représentatives, Eurogroupe en tête, se tirent désormais du pair. Explications.
 
La crise de l’euro n’a pas seulement enfermé l’Europe méridionale entre le marteau de la dette et l’enclume de la récession. Elle a également consacré le rôle prépondérant des États membres, et surtout de l’Allemagne, au moment de rebattre les cartes communautaires. Aux côtés des grandes capitales se tient par ailleurs une kyrielle d’organismes illégitimes, ou si peu, qui ne cessent de monter en puissance. Leur mandat mal défini et à géométrie variable ne les empêche aucunement d’occuper le haut de l’affiche décisionnelle. C’est peu dire que l’on a fait valser la démocratie européenne au rythme des plans de sauvetage. Et quand la monnaie unique passe définitivement sous les fourches caudines des marchés financiers, nos dirigeants n’hésitent pas à sauter le pas et s’en remettent, la bouche en cœur, à l’Eurogroupe, le FMI et la Banque centrale, soit autant d’instances non représentatives. Quid alors du Parlement, seule institution directement élue par les peuples ?  Il ferait presque office de parent pauvre, voire de pestiféré. Signe des temps : le Bundestag paraît davantage impliqué dans la gestion de la crise de la dette que les eurodéputés. Pis, même la Commission, à l’abri des regards, rend lâchement les armes.
 
Pour tout démocrate, la potion est au mieux amère. Sur le vieux continent, l’intergouvernementalisme lâche rarement du lest, ce qui tend à marginaliser un peu plus des parlementaires davantage habitués à l’arrière-plan qu’à la première ligne. Mais les eurodéputés tâchent néanmoins de saisir la balle au bond et de faire entendre leur voix à l’occasion. Puisque les principaux arbitrages se décident aujourd’hui en dehors des instances communautaires, ils cherchent à se rappeler au bon souvenir du Conseil et s’opposent fermement au budget de l’Union 2014-2020, négocié de haute lutte par les chefs d’État et de gouvernement.
 
Le Parlement à l’heure du traité de Lisbonne
 
Battus en brèche, les eurodéputés reprennent peu à peu leur souffle. Il faut dire que le traité de Lisbonne engage une réécriture complète de leur périmètre d’action. C’est ainsi que le Parlement peut désormais codécider des dépenses communautaires et, par conséquent, entraver tout budget contraire à ses aspirations. De même, les accords internationaux, notamment commerciaux, relèvent aujourd’hui – au moins partiellement – de sa compétence. Il a d’ailleurs usé de ses prérogatives pour bloquer plusieurs textes sensibles, comme ceux portant sur les échanges de données bancaires ou aériennes, négociés avec Washington. Mieux : les eurodéputés bénéficient désormais du pouvoir législatif dans des domaines autrefois dévolus aux autorités nationales. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’agriculture. Enfin, alors que les États membres se contentent de faire du surplace, le Parlement multiplie les initiatives en faveur de la régulation financière, imposant par exemple le plafonnement des bonus bancaires, et prônant avec détermination une supervision intégrée des banques.
 
Dans l’œil du cyclone
 
Mais ceux qui suivent l’actualité européenne le savent : la crise de l’euro a fragilisé et marginalisé un Parlement déjà peu à son avantage. Pendant que les États et l’Eurogroupe pilotaient les plans de sauvetage, les eurodéputés se voyaient quant à eux réduits au silence. Pis, les fonds de secours mis en place ces dernières années échappent au contrôle de la seule instance communautaire légitimée par le suffrage. Et il en va de même pour le dispositif de supervision des banques, placé sous la tutelle de la BCE, devenue le pompier – et prêteur – en dernier ressort de la monnaie unique. Qu’on se le dise : le sursaut d’intégration actuellement en œuvre se fait largement aux dépens du Parlement, dont les prérogatives demeurent à tout le moins modestes au sein d’une union monétaire reformatée par des crises à répétition. D’autant plus, on le sait, que les paradoxes pullulent. Que penser, par exemple, de cette commission des affaires économiques et monétaires présidée par… une Britannique ?  L’Europe à deux vitesses – avec ou sans la monnaie unique – mettrait-elle à mal le bon sens des eurodéputés ?  Poser la question, c’est y répondre.
 
Si le Parlement a bel et bien adopté les fameux « six-pack » et « two-pack », qui renforcent les pouvoirs de la Commission en lui conférant un droit de regard sur les politiques économiques et budgétaires nationales, les eurodéputés n’ont en revanche pas leur mot à dire sur les recommandations adressées par l’exécutif européen aux États membres. Ils ne peuvent pas plus influer sur les arbitrages rendus par les grands argentiers de la zone euro : tant Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, que Jeroen Dijsselbloem, le patron de l’Eurogroupe, n’ont de comptes à rendre à personne. Une absurdité qui confine, ici encore, au manquement de démocratie.
 
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Bien que mieux outillé depuis l’entrée en scène du traité de Lisbonne, qui a considérablement élargi ses pouvoirs, le Parlement européen peine toujours à combler le déficit démocratique que déplore la construction communautaire. Et la crise de l’euro, non contente de hanter les Méridionaux, a imposé de nouveaux centres névralgiques. C’est ainsi que plusieurs instances non représentatives, Eurogroupe en tête, se tirent désormais du pair. Explications.
 
La crise de l’euro n’a pas seulement enfermé l’Europe méridionale entre le marteau de la dette et l’enclume de la récession. Elle a également consacré le rôle prépondérant des États membres, et surtout de l’Allemagne, au moment de rebattre les cartes communautaires. Aux côtés des grandes capitales se tient par ailleurs une kyrielle d’organismes illégitimes, ou si peu, qui ne cessent de monter en puissance. Leur mandat mal défini et à géométrie variable ne les empêche aucunement d’occuper le haut de l’affiche décisionnelle. C’est peu dire que l’on a fait valser la démocratie européenne au rythme des plans de sauvetage. Et quand la monnaie unique passe définitivement sous les fourches caudines des marchés financiers, nos dirigeants n’hésitent pas à sauter le pas et s’en remettent, la bouche en cœur, à l’Eurogroupe, le FMI et la Banque centrale, soit autant d’instances non représentatives. Quid alors du Parlement, seule institution directement élue par les peuples ?  Il ferait presque office de parent pauvre, voire de pestiféré. Signe des temps : le Bundestag paraît davantage impliqué dans la gestion de la crise de la dette que les eurodéputés. Pis, même la Commission, à l’abri des regards, rend lâchement les armes.
 
Pour tout démocrate, la potion est au mieux amère. Sur le vieux continent, l’intergouvernementalisme lâche rarement du lest, ce qui tend à marginaliser un peu plus des parlementaires davantage habitués à l’arrière-plan qu’à la première ligne. Mais les eurodéputés tâchent néanmoins de saisir la balle au bond et de faire entendre leur voix à l’occasion. Puisque les principaux arbitrages se décident aujourd’hui en dehors des instances communautaires, ils cherchent à se rappeler au bon souvenir du Conseil et s’opposent fermement au budget de l’Union 2014-2020, négocié de haute lutte par les chefs d’État et de gouvernement.
 
Le Parlement à l’heure du traité de Lisbonne
 
Battus en brèche, les eurodéputés reprennent peu à peu leur souffle. Il faut dire que le traité de Lisbonne engage une réécriture complète de leur périmètre d’action. C’est ainsi que le Parlement peut désormais codécider des dépenses communautaires et, par conséquent, entraver tout budget contraire à ses aspirations. De même, les accords internationaux, notamment commerciaux, relèvent aujourd’hui – au moins partiellement – de sa compétence. Il a d’ailleurs usé de ses prérogatives pour bloquer plusieurs textes sensibles, comme ceux portant sur les échanges de données bancaires ou aériennes, négociés avec Washington. Mieux : les eurodéputés bénéficient désormais du pouvoir législatif dans des domaines autrefois dévolus aux autorités nationales. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’agriculture. Enfin, alors que les États membres se contentent de faire du surplace, le Parlement multiplie les initiatives en faveur de la régulation financière, imposant par exemple le plafonnement des bonus bancaires, et prônant avec détermination une supervision intégrée des banques.
 
Dans l’œil du cyclone
 
Mais ceux qui suivent l’actualité européenne le savent : la crise de l’euro a fragilisé et marginalisé un Parlement déjà peu à son avantage. Pendant que les États et l’Eurogroupe pilotaient les plans de sauvetage, les eurodéputés se voyaient quant à eux réduits au silence. Pis, les fonds de secours mis en place ces dernières années échappent au contrôle de la seule instance communautaire légitimée par le suffrage. Et il en va de même pour le dispositif de supervision des banques, placé sous la tutelle de la BCE, devenue le pompier – et prêteur – en dernier ressort de la monnaie unique. Qu’on se le dise : le sursaut d’intégration actuellement en œuvre se fait largement aux dépens du Parlement, dont les prérogatives demeurent à tout le moins modestes au sein d’une union monétaire reformatée par des crises à répétition. D’autant plus, on le sait, que les paradoxes pullulent. Que penser, par exemple, de cette commission des affaires économiques et monétaires présidée par… une Britannique ?  L’Europe à deux vitesses – avec ou sans la monnaie unique – mettrait-elle à mal le bon sens des eurodéputés ?  Poser la question, c’est y répondre.
 
Si le Parlement a bel et bien adopté les fameux « six-pack » et « two-pack », qui renforcent les pouvoirs de la Commission en lui conférant un droit de regard sur les politiques économiques et budgétaires nationales, les eurodéputés n’ont en revanche pas leur mot à dire sur les recommandations adressées par l’exécutif européen aux États membres. Ils ne peuvent pas plus influer sur les arbitrages rendus par les grands argentiers de la zone euro : tant Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, que Jeroen Dijsselbloem, le patron de l’Eurogroupe, n’ont de comptes à rendre à personne. Une absurdité qui confine, ici encore, au manquement de démocratie.
 
 
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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 05:47

collignon_turkey.jpg

© Jos Collignon

 

Ceux qui ne s’embarrassent d’aucun scrupule se délectent parfois à comparer les pommes et les poires. Ils se dévoient alors grossièrement, empruntant des raccourcis que tout bon sens récuserait. C’est ainsi, par exemple, que le pouvoir islamo-conservateur turc se trouve à l’occasion assimilé aux pires dictatures. Coupons court à toute controverse : il s’agit là, au mieux, d’une erreur de jugement imprescriptible. Mais il ne faudrait pas se détourner d’une caricature pour se jeter naïvement dans les bras d’une autre. Car c’est peu dire qu’il convient de mettre en doute certains arguments électoraux rabâchés par l’AKP et son chef de file, Recep Tayyip Erdogan. On pourrait d’ailleurs gloser des heures durant sur la prétendue liberté d’expression en vigueur à Ankara, largement fantasmée pour le coup.

 

En réalité, l’immense polémique née sur les braises de la place Taksim n’est que l’arbre qui cache la forêt. La Turquie voit l’ensemble de ses médias faire face au chantage à la grenade d’un pouvoir pour le moins intempérant. Que des intellectuels, avocats ou journalistes cherchent à rompre les lisières politiques relève d’un certain ordre logique. Que l’État, via ses élus, se montre intransigeant et ne veuille pas battre sa coulpe, chacun pouvait le prévoir. Et puisqu’il est hors de question de parler de pair à compagnon avec les autocrates turcs, il fallait bien qu’une impasse se manifeste tôt ou tard. Le bras de fer engagé à Istanbul, sous couvert de protéger le parc Gezi, résulte en fait, au moins partiellement, du chemin de croix imposé depuis des années aux journalistes, priés par les autorités de montrer patte blanche afin de pouvoir exercer leur métier. Ainsi, la presse fait désormais jeu égal avec les pantins et les automates en matière de docilité. On est tout au plus à un cheveu du serment d’allégeance. Et, pour l’heure, les discours officiels, de pure forme, ne font que jeter de l’huile sur le feu démocratique.

 

La presse à l’épreuve du bâillon

 

Les industriels ayant l’heur de traiter avec les pouvoirs publics se contentent souvent de mettre une sourdine à leurs récriminations. Pis, les patrons des grands groupes de presse, essentiellement issus du milieu des affaires, se méfient comme de la peste d’un éventuel retour de bâton en cas d’outrecuidance trop affirmée. Car Recep Tayyip Erdogan tenant les rênes du pays d’une main de fer, il peut distribuer les bons et les mauvais points à sa guise, décidant le cas échéant de délier ou non les cordons de la bourse. Parce que l’enjeu financier est de taille, les opportunistes succombent sans broncher à la tentation de se placer sous le joug gouvernemental et de s’en tenir à une prudence de Sioux. En toute logique, peu se risquent à fâcher un client fortuné qui, de surcroît, légifère comme bon lui semble.

 

La mainmise du Premier ministre atteint un tel degré qu’il se permet même de s’immiscer dans les moindres recoins médiatiques, se prononçant volontiers sur le sort à réserver aux éditorialistes, journalistes ou chroniqueurs un peu trop insolents. Qu’on se le dise : prendre des libertés excessives revient souvent à se mettre à dos l’AKP, parti majoritaire et – forçons le trait – organe de contrôle de la presse faisant fonction. C’est pourquoi l’autocensure règne aujourd’hui en maître absolu, s’emparant de tout sujet sensible et dictant sans ambages (ni scrupules) ses exigences rédactionnelles. Ceux qui osent délier la langue prétendent d’ailleurs que certains professionnels de l’information s’adressent directement à Erdogan, ou à ses proches conseillers, afin de prendre les ordres et baliser leur travail. C’est l’hégémonie du non-sens.

 

Comme le Premier ministre ne se refuse rien, il va jusqu’à réunir à Ankara les patrons de presse et leurs rédacteurs en chef afin de déterminer quelques lignes rouges à ne franchir sous aucun prétexte. De quoi parasiter un peu plus le bon fonctionnement d’un quatrième pouvoir devenu… impuissant. Au grand dam des démocrates, c’est encore Erdogan qui a le dernier mot concernant certaines hautes nominations. C’est dire si le gouvernement turc semble faire peu de cas de l’indépendance des journalistes. Et il y a pis encore : en coulisses, les manœuvres pullulent en vue d’écarter les plus bavards, regardants et impétueux. Pourquoi en effet ne pas remplacer les esprits trop critiques par des factotums inoffensifs, menés tant à la baguette que par le bout du nez ?  La couverture des événements de la place Taksim a d’ailleurs démontré à quel point la pensée journalistique se fossilisait et se sclérosait, comme paralysée par des intimidations maintes fois répétées.

 

Plus généralement, dans un contexte où la Turquie enregistre une hausse significative du nombre de journalistes emprisonnés, la liberté d'expression semble connaître un recul aussi soudain que spectaculaire. Même la série télévisée Le Siècle magnifique, qui dépeint sans fard les turpitudes de Soliman 1er, n’a pas échappé aux vitupérations de l’ancien maire d’Istanbul. « Je maudis et condamne les réalisateurs de ces séries et les propriétaires de cette chaîne de télévision », avait-il osé. Nul besoin d’avoir inventé l’eau chaude pour comprendre que le pouvoir islamo-conservateur turc s’évertue à bâillonner la presse, quitte à fragiliser la démocratie et à nourrir un peu plus les mouvements de contestation qui embrasent actuellement le pays.

 

 

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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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