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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 15:49

Comme tant d'autres, la France se montre parfois oublieuse de son passé, prompte à se jeter dans les bras réconfortants de populistes au verbe haut et au front bas. Au regard de l'immigration, d'aucuns paraissent sourds aux arguments économiques, démographiques, humanistes, mais croient en revanche dur comme fer aux oriflammes réductrices de l'extrême droite. Alors que l'Europe traverse sa plus grave crise migratoire depuis la Seconde guerre mondiale, Marine Le Pen et le Front national, désormais dédiabolisés, prennent rang parmi les favoris au premier tour des prochaines élections présidentielles. Chez les frontistes, il n'est pas un discours public qui ne stigmatise les immigrés, qui ne les rende responsables du chômage et de l'insécurité, qui ne les renvoie aux théories complotistes de grand remplacement ou de vassalisation, chères à Renaud Camus et Bat Ye'or. C'est en réalité toute l'Europe qui voit ses digues céder sous la puissance des eaux xénophobes et essentialistes, sur lesquelles voguent le FPÖ autrichien, la Ligue du Nord italienne, le PVV hollandais, le Vlaams Belang flamand, l'Aube dorée grecque ou le Jobbik hongrois. Ultime témoin d'une dégénérescence morale et politique qui ne dit pas son nom, la Pologne vient de consacrer aux dernières élections législatives le parti catholique et conservateur Droit et Justice, une formation eurosceptique et anti-immigration qui a pris grand soin, durant la campagne électorale, de capitaliser sur la peur des réfugiés et un hypothétique fardeau migratoire, alors même que Varsovie demeure tout à fait dépourvue d'étrangers ! Si elle n'était à ce point révélatrice d'une Europe en peine, l'affaire prêterait peut-être à sourire. « Voulez-vous qu’on ne soit plus les maîtres dans notre propre pays ? », a même osé Jarosław Kaczyński, le chef de file de Droit et Justice, dans la plus pure tradition nationaliste, tandis que le président Andrzej Duda, issu du même sérail, évoquait très sérieusement les « risques épidémiologiques » supportés par les Polonais au contact des migrants. Si l'histoire ne se répète (heureusement) pas à l'identique, on perçoit néanmoins ses lointains échos, quelque peu distordus.

 

On se remémore alors certains événements tragiques, tels que le massacre (jamais condamné) des travailleurs italiens d'Aigues-Mortes, survenu en 1893, perpétré par des villageois et des ouvriers, et précédé par l'avénement des ligues d'extrême droite, elles-mêmes vivifiées par la montée progressive d'un sentiment nationaliste exacerbé. Les Français de la seconde moitié du XIXème siècle voyaient d'un mauvais oeil la première vague d'immigration occasionnée par la révolution industrielle, et matérialisée par l'arrivée en nombre des Belges et des « Ritals ». Une hostilité de plus en plus farouche qui débouchera sur des ratonnades à la sortie des usines, des lynchages en public, des noyades, des coups de bâtons ou de fusils. Le sort des centaines de milliers d'Irlandais fuyant la « Grande famine » (1845-1852) ne fut guère plus enviable. Aux États-Unis, beaucoup d'entre eux furent contraints de vivre dans des caves sans lumière, des sous-sols mal ventilés ou des appartements d'une pièce, quantité souffrirent du choléra, de la fièvre jaune, du typhus, de la tuberculose ou de la pneumonie, tandis que d'autres sombrèrent dans l'alcoolisme ou la maladie mentale, ou allèrent remplir les prisons par contingents entiers. Aux yeux des populations locales, ces Irlandais constituaient un prolétariat permanent, non qualifié, porteur de maladies et de misère, inféodé à la curie romaine. Très vite, les émeutiers nativistes lancèrent des actions et commirent des attentats à l'encontre de ces migrants malchanceux qu'ils prirent en horreur. Un siècle plus tard, comme un pied de nez à l'histoire, John Fitzgerald Kennedy, descendant d'immigrés irlandais, accéda à la magistrature suprême. Sans soumission à l'Église ni agenda caché. Ainsi, alors que l'extrême droite européenne a plus que jamais le coeur à la gaudriole, il est bon de s'arracher quelques instants aux idées préconçues, aux peurs primaires et aux discours schématiques, que l'exercice scientifique s'évertue, pour l'heure en vain, de démonétiser. Que dit l'histoire ? Que racontent les faits ?

 

Des politiques publiques évolutives (et cyniques)

 

La France a souvent fait montre d'une doctrine utilitariste à l'endroit des immigrés, réduits à une simple variable d'ajustement par Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac dès 1974. Il y eut pourtant, dans un premier temps, une authentique tradition d'accueil, entre 1917 et 1939, lors des différents soubresauts observés en Russie, en Espagne, en Italie, en Arménie ou en Allemagne. L'immigration politique fonctionnait alors à plein régime, et l'État français fut en première ligne au moment de la « Retirada », accompagnant l'exode de quelque 450 000 républicains espagnols. En 1945, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Paris entreprit de favoriser l'immigration familiale, dans une optique essentiellement démographique cette fois. Une politique qui entre singulièrement en résonance avec celle aujourd'hui menée par Angela Merkel en Allemagne. Entre 1956 et 1972, les flux migratoires se renforcèrent à la faveur de la décolonisation et du Traité de Rome, qui instaura la libre circulation des personnes. Peu à peu, les arrivées en provenance du Portugal, de l'Espagne, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie s'intensifièrent, tandis que les flots italiens se tarirent. En 1972, par la voie de circulaires, les pouvoirs publics entendirent subordonner l'octroi de la carte de séjour au maintien des étrangers sur le marché du travail, juste avant que Valéry Giscard d'Estaing n'opère son fameux tournant migratoire en 1974. Le gouvernement de Jacques Chirac ferma alors les frontières en arguant de la montée du chômage, mettant ainsi fin aux mesures favorisant la venue d'une main-d'oeuvre étrangère. En 1977 sera mise en place une « aide au retour » destinée à ceux qui rejoignent définitivement leur pays d'origine, puis, en 1980, seront accrues les possibilités d'expulsion et de refoulement. On gère désormais le capital humain comme le capital productif, même si des vies, et non du matériel, se trouvent ici en jeu. L'avènement de la gauche mitterrandienne en 1981 marqua une rupture et vint infléchir les politiques de restriction, notamment via la régularisation de quelque 130 000 personnes en situation irrégulière. Le regroupement familial fut par ailleurs facilité, tandis que l'expulsion des étrangers nés en France ou arrivés avant l'âge de dix ans se vit frappée d'interdiction. Dès 1983, on en revint toutefois à la répression, aux contrôles d'identité et aux « aides à la réinsertion », au moment même où les revendications des travailleurs immigrés se firent jour à l'occasion des grèves dans les usines automobiles de Citroën à Aulnay-sous-Bois, puis de Talbot à Poissy. L'embellie socialiste aura été de courte durée. Trois lois Pasqua-Debré plus tard, toutes appelées à durcir les conditions de migration, on en arriva, un peu honteusement, à l'occupation des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard, en 1996, et au mouvement des sans-papiers, puis à la jungle de Calais et au centre de Sangatte, démantelé par Nicolas Sarkozy en 2002, avec un amateurisme coupable. En matière d'immigration, il n'y a désormais plus qu'une constante en France : l'intérêt présumé de l'État, de moins en moins généreux, de plus en plus regardant. Quitte à paraître aujourd'hui, sous un gouvernement pourtant étiqueté à gauche, à la remorque de la CDU conservatrice allemande. Un comble et une ineptie qu'il convient de mettre en lumière, après un détour salutaire par les sciences sociales.

 

Accepter l'immigré : un peu de psychologie, de sociologie, d'anthropologie

 

La psychologie sociale a beaucoup à nous apprendre sur le racisme, la xénophobie, l'ethnocentrisme et les discriminations. On sait depuis longtemps que la non-acceptation de l'autre relève essentiellement d'un sentiment de peur et d'une décharge émotionnelle primaire. Rejeter, c'est une manière commode, à peu de frais, d'évacuer ses propres frustrations. L'être humain conceptualise sans cesse les comportements d'autrui et tend à catégoriser ses pairs pour simplifier ses schémas mentaux et fluidifier ses activités cognitives. Des mécanismes psychiques qui, à force de répétition, amenuisent l'intelligence et la créativité. La « stéréotypisation » des délinquants nous montre par exemple que les Anglais craignent avant tout les hooligans, les Jamaïcains et les Bangladeshis, tandis que les Américains ostracisent plus volontiers les Noirs et les Latinos. En France et en Belgique, il s'agirait plutôt des Africains et des Arabes. À chacun son logiciel mental et ses monomanies cachées. La recherche scientifique a par ailleurs apporté la preuve d'une préférence spontanée pour le groupe duquel on se réclame : sa famille, ses amis, son voisinage, son entreprise, son équipe sportive, son pays, sa religion. L'ethnologue Claude Lévi-Strauss évoque ainsi un désir de « rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit ». On est à mille lieues du relativisme culturel, qui propose d'accepter l'autre, de le respecter en tant que personne humaine, sans chercher ni à se l'approprier, ni à l'assimiler. Tendre la main sans prétendre à gommer les différences. L'anthropologue américain Franz Boas envisageait chaque culture comme une synthèse unique et originale, ni supérieure ni inférieure aux autres, seulement dissemblable. De son côté, la sociologie a consacré la prééminence du milieu social pour expliquer et rendre compte des comportements individuels. L'habitus de Pierre Bourdieu, ce « système de dispositions réglées » qui permet de se mouvoir dans la société, suffit à battre en brèche la plupart des théories essentialistes et racialistes. Plutôt que de mettre l'accent sur des facteurs héréditaires et génétiques, il est question d'étudier la matrice sociale et le conditionnement des actes de chacun, par l'éducation, l'expérience ou les perceptions. À cet égard, on ne dira jamais assez l'importance de l'argent, qui huile ou grippe les rouages, qui introduit ou exclut les personnes, qui permet ou empêche les actions. L'inégalité économique, telle que décrite par Thomas Piketty et Joseph Stiglitz, n'est-elle pas la mère de toutes les violences ?

 

Deux ou trois choses à savoir sur les réfugiés

 

Pendant que la Hongrie érige des murs de barbelés et que les réfugiés se massent aux frontières de l'Union européenne, les arguments moraux le disputent aux craintes économiques. Il reste en tout cas de bon ton de rappeler qu'il est de notre devoir d'accueillir ceux qui fuient la guerre et les persécutions, qu'ils viennent de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan ou d'Érythrée. Il fut un temps, pas si lointain, où c'étaient les Espagnols, les Hongrois, les Russes, les Polonais, les Italiens et les Tchèques qui migraient à travers l'Europe. Entre 1914 et 1918, les Pays-Bas accueillirent plus d'un million de Belges chassés de leurs terres par les troupes allemandes, un contingent notable en regard d'une population hollandaise qui avoisinait alors les six millions d'habitants. Durant la Seconde guerre mondiale, un nombre similaire de Belges trouvèrent refuge en France, où ils furent parfois accueillis par les poings et les armes, car perçus comme une charge considérable pour la société. Des événements qui font tristement écho aux centres de réfugiés incendiés çà et là, en Suède ou en Allemagne. Comme si l'on ne retenait rien, ou si peu, des leçons du passé. Mais pourquoi, finalement, les Européens se montrent-ils si hostiles, voire épouvantés, devant ces vagues migratoires ? Ont-ils peur de l'islam comme les Américains protestants eurent autrefois peur des Irlandais catholiques ? Imaginent-ils que l'organisation terroriste Daech cache ses nervis parmi les réfugiés, alors même qu'elle dispose déjà de relais importants en Europe et que les circuits de l'exil font l'objet de contrôles stricts ? Ou redoutent-ils, plus pragmatiquement, comme les Français naguère, un fiasco économique et une nouvelle envolée du chômage ?

 

D'après un récent rapport de l'OCDE, l'immigration engendrerait, en Belgique, près de 3500 euros de rentrées fiscales par individu et par an, une moyenne qui de surcroît exclut les pensions. Les observateurs regrettent toutefois un faisceau de conduites discriminantes qui contribuent à entraver la bonne insertion des étrangers et représentent in fine un gâchis économique difficile à chiffrer. En France, l'ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg a quant à lui déclaré que « l'immigration coûte 47,5 milliards et (...) rapporte 60 milliards » à son pays. Le solde positif – 12,5 milliards d'euros – est d'une importance telle qu'il excède, par exemple, le budget de la Justice, qui franchit à peine la barre des 8 milliards d’euros. Un bilan flatteur, renforcé par de nombreux rapports, dont une étude de l'université de Lille datant de 2009 et un audit de l'Assemblée nationale française réalisé en 2011. Professeur d'économie à l'UCL, Frédéric Docquier confiait par ailleurs à La Libre d'autres intérêts économiques relatifs à l'immigration, qui génèrerait « des effets légèrement positifs sur les salaires, tout en affectant très peu le taux de chômage ». Une déclaration corroborée par les statistiques de l'OCDE, attestant d'un impact positif de 0,27% sur les salaires.

 

Rappelons aussi que les demandeurs d'asile Syriens, majoritaires parmi ceux qui se présentent aujourd'hui aux portes de l'Union, s'avèrent essentiellement issus des classes moyenne et supérieure. Ils bénéficient généralement d'une formation de qualité subventionnée par leur pays d'origine, et aspirent désormais à exercer leurs compétences sur le vieux continent, qui subit justement un déclin démographique inexorable et connaît nombre de métiers en pénurie. Les attentes mutuelles semblent donc pouvoir se rencontrer. Cela paraît en tout cas en bonne voie en Belgique. Une récente étude réalisée par des économistes de l'Université Catholique de Louvain estime que l'impact budgétaire de l'immigration en cours se situe à hauteur de 0,5% du PIB, soit environ deux milliards d'euros. Le rapport préconise par ailleurs d'accorder sans tarder le droit de travail aux demandeurs d'asile. De quoi réfuter les arguments électoralistes fallacieux d'une certaine droite. D'autant plus que d'autres facteurs jouent également en faveur de l'accueil. Dans une société où le vieillissement de la population déséquilibre fortement le ratio entre actifs et inactifs, le recours à l'immigration ne pourrait-il pas contribuer à préserver le financement des retraites ?* Ces étrangers qualifiés et courageux – ils ont parcouru des milliers de kilomètres et enduré les pires atrocités de la guerre – ne constituent-ils pas une aubaine pour nos économies indolentes ? Ils sont appelés à travailler, consommer, payer des taxes et des impôts, contribuer à la richesse nationale, comme n'importe quel citoyen européen. En Allemagne par exemple, le coût annuel par réfugié a été évalué entre 12 000 et 13 000 euros, somme comprenant l'hébergement, la nourriture, le suivi médical, les cours de langue, ainsi que 143 euros mensuels. Des chiffres à mettre en parallèle avec les quelque quatre millions de travailleurs dont Berlin aura besoin d'ici à 2040, et alors même que 46% des employeurs déclarent déjà éprouver des difficultés à recruter. « Nous sommes prêts » à permettre « un accès rapide » à la formation et aux emplois, a d'ailleurs affirmé, début septembre, Ulrich Grillo, le président du patronat allemand. Les principales centrales syndicales sont sur la même ligne et ont clamé leur solidarité vis-à-vis des migrants. Il est donc permis de penser que les retombées économiques à long terme justifient un effort (qui plus est modéré) de dépenses à court terme.

 

Surtout, il faut savoir raison garder. Les réfugiés ne représentent aujourd'hui qu'un infime 0,11% de la population européenne et ils ne peuvent généralement prétendre qu'à une part résiduelle des droits sociaux. Soit une goutte d'eau dans un océan de prospérité – l'UE demeurant la première économie mondiale. En guise de comparaison, les réfugiés représentent tout de même 25% (!) de la population du Liban qui, avec la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, accueillent ensemble 98% (!) du total des populations syriennes en exil. Ainsi, l'Europe prise dans son ensemble se trouve environ quatre fois moins sollicitée que le seul minuscule État libanais. Mais on le sait, en matière d'immigration, le ressenti se révèle souvent trompeur et les phénomènes tendent à être gravement exagérés. Au grand dam de ceux qui abandonnent leurs terres et leur vie en quête de paix et de dignité.

 

* En guise d'illustration, voici ce que j'écrivais en septembre 2013 : « D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050. Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe. »

 

 

Lire aussi :

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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 08:17

Incendie criminel coûtant la vie à un bébé palestinien, colonisation continue, radicalisation des ultraorthodoxes, attentat au couteau lors de la Gay Pride à Jérusalem, menaces planant sur le président Reuven Rivlin, dont le seul tort a été de condamner le « terrorisme juif ». Israël se trouve à nouveau sous le feu des projecteurs, sans honneur ni probité. L'occasion de revenir, en quelques questions, sur son histoire mouvementée, intimement liée au conflit proche-oriental.

 

Comment expliquer l'attachement des Juifs à la côte orientale de la Méditerranée ?

Cette terre, aujourd'hui occupée par l'État d'Israël, a toujours peuplé l'imaginaire collectif juif. Ce peuple voit dans les textes sacrés les plus anciens la justification de sa présence au Proche-Orient, sur le territoire historique de la Palestine. Il y aurait, selon les croyances judaïques, une « Terre promise » et un « peuple élu ». Tout, des Tables de la loi remises par Dieu à Moïse aux grands ancêtres que sont David, Abraham, Isaac, Salomon, Jacob ou Josué, contribue à désigner cette région comme la « Terre sainte » conférée bibliquement aux Juifs. David se fit nommer « roi d’Israël » et prit Jérusalem pour capitale. Plus tard, son fils, le roi Salomon, structura la société, favorisa l’émergence d’une classe de fonctionnaires et l'essor de la littérature hébraïque. Les Juifs seront néanmoins poussés à l'exil en l'an 70, pour presque 2000 ans, par les conquêtes romaines de César et Titus. À Massada en l'an 73, puis à Bar Kokhba soixante années plus tard, la résistance judéenne se verra battue en brèche par les Romains. Sous leur joug sera détruit le second Temple des Juifs, qui deviendra le mur des Lamentations. Jérusalem subira un sort similaire et finira rasée par l'empereur Hadrien. La « Terre sainte » passera ensuite entre les mains des musulmans, des croisés catholiques ou encore des Perses.

 

Comment s'intègrent les Juifs dans l'Europe du XIXème siècle ?

Les Juifs y subissent la défiance et le racisme. En 1850, le compositeur allemand Richard Wagner publie anonymement un essai à charge intitulé Judaïsme dans la musique. En 1879, le publiciste Wilhelm Marr démocratise le terme qui fâche – « antisémitisme » – dans un opuscule anti-juif. D'aucuns se nourrissent alors des théories racialistes du comte Arthur de Gobineau, ainsi que des recherches linguistiques opposant les langues aryennes aux autres langues. En 1886, le polémiste Édouard Drumont publie le pamphlet La France juive, qui demeure aujourd'hui encore l'un des plus grands succès hexagonaux de librairie de tous les temps ! Dès 1867, l'émancipation des Juifs dans l'empire austro-hongrois entraîne une immigration massive : malgré un antisémitisme latent, les Israélites y affluent par dizaine de milliers, surtout à Vienne, contribuant à faire de la ville la capitale culturelle européenne de la fin du XIXème siècle. Le bouillonnement artistique et intellectuel du milieu juif est alors à son apogée, et des personnalités éminentes comme Mahler, Freud ou Klimt s'y distinguent. Les cartes seront cependant rebattues en 1897, au moment où Karl Lueger s'empare de la mairie grâce à un programme antisémite... Adolf Hitler le tiendra plus tard en très haute estime.

 

Dans ces conditions, comment s'étonner de l'écho rencontré par Theodor Herzl ?

Ce journaliste hongrois sera sans conteste le grand théoricien du sionisme, qu’il défendit en réaction aux pogroms de Russie et d'Europe centrale, mais aussi à la tristement célèbre affaire Dreyfus, lorsqu'un capitaine juif fut accusé en France de haute trahison, dans un contexte propice à l'antisémitisme – le best-seller d'Édouard Drumont, au même titre que le scandale de Panama, n'y étant évidemment pas étranger. Les idées de Theodor Herzl furent toutefois longtemps mésestimées en France et en Allemagne, où les populations juives se sentaient bien intégrées et en sécurité. En Europe centrale, en revanche, on prête au journaliste sioniste une oreille bien plus attentive. En 1896, le théoricien publie L’État des juifs et tient lieu de président, un an plus tard, lors du premier Congrès sioniste mondial. En ressort le « programme de Bâle », qui consiste à coloniser la Palestine, obtenir le consentement de la communauté internationale et organiser le judaïsme en corps constitués. L’Église s’y oppose, les grandes puissances hésitent, et Herzl avance alors d’autres pistes d’implantation (l’Ouganda, Chypre, le Sinaï, l’Argentine) déjà évoquées dans son ouvrage, mais doit reculer devant le refus catégorique des Juifs de Russie, les plus menacés d'entre tous, qui n'aspirent qu'à un seul territoire, celui des ancêtres, la Palestine.

 

Que sait-on de la Palestine du XIXème siècle ?

Pendant que Theodor Herzl avance ses pions, des processus d'enracinement s'enclenchent déjà en Palestine. Ainsi, en 1890, on y compte plus de 40 000 Juifs, alors qu'ils n'étaient encore que 7000 au début du siècle (+ 571%). Dans le même temps, la population totale n'aura quant à elle même pas doublé, croissant modestement de 275 000 à 532 000. La Palestine n’est alors qu’une province arabe inféodée à l’Empire ottoman, dont le développement dépend en grande partie des capitaux extérieurs et des réformes institutionnelles promues par le gouverneur d’Égypte, Méhémet Ali. C'est une société rurale aux mains de notables locaux, dont l'économie s'articule essentiellement autour de l’agriculture – huile d’olive et agrumes. Jérusalem, le berceau des trois monothéismes, y fait déjà l'objet de toutes les convoitises. Une lutte d'influence y met ainsi aux prises les Russes et les Européens occidentaux. Ces derniers, avant même 1860, investissent la ville dans l'espoir d'y contrôler les Lieux saints chrétiens. Ils y ouvrent des écoles de missionnaires, développent le commerce, les plantations agricoles, mais aussi le secteur bancaire et les infrastructures. Sur un plan strictement démographique, dès 1880, les 17 000 Juifs de Jérusalem deviennent majoritaires.

 

Comment s'est structuré le conflit israélo-palestinien ?

Un élément va venir bousculer toutes les certitudes et profondément ébranler la région : la Déclaration Balfour, datée de 1917, par laquelle les Britanniques s'engagent ouvertement en faveur des sionistes. Secrétaire d'État aux Affaires étrangères et ancien Premier ministre, Arthur Balfour adresse un courrier au banquier Lionel Walter Rothschild, lui assurant que le gouvernement de Sa Majesté « envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif ». Cette lettre, qui fait bien peu de cas des droits des populations arabes locales, intervient alors que les Britanniques ne disposent encore d'aucun mandat pour administrer la région. Durant les trente années qui suivent, celles précédant la création de l’État d’Israël, la Palestine vivra dans instabilité permanente, en proie aux manifestations, aux émeutes, aux conflits et aux grèves. Les Arabes s'insurgent contre l'immigration juive et le mandat britannique. Les troubles débouchent sur un véritable soulèvement entre 1936 et 1939, faîte de la cause nationaliste, aboutissant au démantèlement des forces paramilitaires arabes et à l'emprisonnement ou l'exil des principaux dirigeants locaux. À titre d'illustration, rappelons que le rapport Juifs-Arabes, qui fut de un pour quarante (2,5%) au début du XIXème siècle, atteindra les 50% en 1947. Le rattrapage démographique est, disons-le, tout bonnement fulgurant.

 

D'où viennent les premiers immigrés juifs ?

La première vague migratoire sioniste (aliyah) a lieu dès 1880, en provenance de la Russie tsariste. Les émigrants rejoignent massivement la bande côtière pour y constituer des colonies agricoles. La Palestine est alors sous pavillon ottoman. Ces colons bénéficient du soutien de la Banque coloniale juive et du Fonds national juif, respectivement pour l’achat de terres arabes et pour collecter l’argent issu de la diaspora. Le baron Edmond de Rothschild apporte également une aide financière à ces migrants. Le Yichouv – l’implantation judaïque en Palestine, qui deviendra plus tard un État dans l’État – se constitue alors peu à peu. Au tournant du siècle, une deuxième aliyah pousse 35 000 Juifs à fuir les pogroms de Russie. Le Premier dirigeant d’Israël, David Ben Gourion, se trouve parmi eux. Les aliyah se succèderont ensuite à un rythme soutenu, notamment en raison de l'appel d'air imputable à la Déclaration Balfour, et surtout à cause de la montée progressive et irrépressible de l'antisémitisme en Europe, et singulièrement en Allemagne et en Autriche. Le nazisme et la Shoah entraîneront ainsi une très importante vague d’immigration, au volume inédit : environ 300 000 Juifs quittent le vieux continent pour rejoindre la Palestine, alors même que la communauté des nations se montre de plus en plus favorable à un « Foyer » servant de refuge à un peuple opprimé et décimé par le régime hitlérien. Plus tard, vers 1990-1992, 500 000 Juifs originaires d’ex-URSS arriveront à leur tour. Entretemps, la société judaïque s'est grandement structurée, notamment autour de la puissante centrale syndicale Histadrout, créée en 1920 et regroupant bientôt jusqu'à 80% de la population juive. Cette fédération de travailleurs deviendra rapidement tentaculaire, puisqu'active aussi bien dans la défense des syndiqués que dans la formation technique, les services bancaires, le sport, les loisirs, les arts, les coopératives de production et de consommation, l'industrie ou encore la santé, avec à son compte un vaste réseau d'hôpitaux et de dispensaires.

 

Que peut-on dire du double jeu mené par les Britanniques ?

En 1916, des accords secrets ont lieu entre les vainqueurs de la Première guerre mondiale. François Georges-Picot et Mark Sykes, représentant respectivement la France et la Grande-Bretagne, se partagent le Proche-Orient en traçant des courbes sur une carte, confortablement installés dans un hôtel parisien. Il faudra attendre 1923 pour que la Société des Nations confie à la Grande-Bretagne de manière officielle un mandat sur la Palestine. Les Britanniques commettent alors ce qui ressemble fort à une forfaiture. Ils promettent un foyer juif aux uns et une grande nation arabe aux autres, à condition toutefois que ces derniers s’opposent à l’Empire ottoman. Bien conscients des réserves de leurs partenaires maghrébins et moyen-orientaux, les Britanniques publient plus tard un Livre blanc programmant la réduction drastique des quotas d’immigration, et restreignant donc les arrivées juives à 75 0000 en cinq ans, au moment même où les processus d’extermination se mettent en place en Europe, en 1939 et 1940. En agissant de la sorte, les Britanniques s'aliènent tout ce que la Palestine compte d'extrémistes juifs. Des attentats sont d'ailleurs perpétrés à l’encontre de leurs soldats, tandis que des drames humanitaires ne manquent pas de se produire. En 1942, le cargo Struma sombre au large de la Turquie avec presque 800 passagers à bord ; on lui a interdit d’accoster en Palestine. En 1947, alors qu'il fait route vers la « Terre promise », le cargo Exodus, peuplé de rescapés de la Shoah, doit rebrousser chemin, menacé par la Royal Navy, et trouver refuge en France, après une longue période d’errance en Méditerranée, particulièrement éprouvante en raison des conditions climatiques, sanitaires et alimentaires. C'est dans ce contexte tendu que les mouvements paramilitaires israéliens se multiplient, parmi lesquels la Haganah, l'Irgoun et le Lehi (groupe Stern). Ils ne tarderont pas à opérer et à répandre le sang. Exécuté en 1946 à Jérusalem, l'attentat à la bombe de l'hôtel King David fait 91 victimes, dont un tiers de Britanniques, sacrifiées au nom de la cause sioniste par l'organisation extrémiste de Menahem Begin, l'Irgoun. Et ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines. Ce massacre n'empêchera cependant pas la Grande-Bretagne de persister à souffler le chaud et le froid. Ainsi, en 1948, peu avant la guerre israélo-arabe, les Britanniques semblent une nouvelle fois céder à un double jeu : ils prêteront une oreille attentive aux revendications et doléances arabes tout en favorisant en sous-main une entente entre la Transjordanie, qui souhaite annexer une partie substantielle de la Palestine, et les organisations sionistes, dont l'Agence juive.

 

Quid des plans de partage ?

Deux célèbres plans de partage voient le jour : celui des Britanniques, sous la conduite de Lord Peel, en 1937, et celui de l’ONU dix années plus tard, qui consiste à créer deux États selon un découpage complexe en trois entités, et qui est soutenu à la fois par les Américains et les Soviétiques. Aux yeux des sionistes, cela ne doit pas faire un pli : il est naturel qu'ils récupèrent la terre de leurs ancêtres et, au besoin, qu'ils chassent les Palestiniens, qui n’auraient de toute façon jamais dû se trouver là. D'une manière prévisible et assez logique, le plan de l’ONU est rejeté par les Palestiniens, qui vivent l'éventuel partage de leur terre comme une immense injustice. Les Israéliens réclament quant à eux une division plus avantageuse : une superficie plus étendue et une réelle continuité territoriale. Le fiasco diplomatique est total. Comme susmentionné, en tant que représentante de l’Agence juive, Golda Meir négociera en 1947 un plan de partage alternatif avec le roi Abdallah, selon lequel la Cisjordanie doit revenir à la Transjordanie... Ces discussions mettent à mal l’hypothèse d'un soutien arabe unanime et inconditionnel aux Palestiniens, puisqu'Abdallah rêvait alors avant tout d’une « Grande Jordanie », sans égard aucun pour les populations locales.

 

Dans quelles conditions naquit l'État d'Israël ?

En 1947, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution 181, qui prévoit la création de deux États en Palestine. Cinq armées arabes se coalisent alors contre les Juifs. Il s'agit des forces syriennes, libanaises, irakiennes, transjordaniennes et égyptiennes. Équipés par les Tchèques, rejoints par des volontaires venus du monde entier, les Israéliens se jettent à corps perdu dans la bataille, et remportent des victoires majeures. Au lendemain de cette guerre, en 1949, ont lieu les premières élections de l'histoire d'Israël. Elles établissent une Assemblée constituante, bien que le pays ne se soit toujours pas doté de constitution à ce jour. L’Agence juive faisant déjà figure d'État embryonnaire avant 1948, Ben Gourion passa logiquement de sa présidence au poste de Premier ministre de la jeune nation judaïque. C'est également lui qui fonda, dès 1920, le grand syndicat unique aux multiples corporations, la Histadrout, qui demeurera longtemps un instrument de domination des travaillistes. Il faut bien comprendre que l’organisation civile des Juifs fut largement préexistante à leur État : avant 1948 et la proclamation d'indépendance, ils possédaient déjà des écoles, des hôpitaux, une sécurité sociale et des forces armées intégrées. Aussi, quand David Ben Gourion décréta la naissance d’Israël, il le fit avec l'appui conjoint des Soviétiques et des Américains. Les premiers espéraient alors affaiblir les Britanniques afin de pouvoir diffuser librement le communisme au Proche-Orient – dans un contexte de guerre froide naissante –, tandis que les seconds cherchaient à ménager les groupes de pression américains et à flatter une frange considérable de leur électorat. Notons enfin que c'est l’Organisation sioniste mondiale qui, dans le nouvel État juif, se voit chargée de gérer les relations extérieures. Chaim Weizmann, qui présida l’institution de 1935 à 1946, devint le premier Président d'Israël.

 

La guerre israélo-arabe de 1948 n'est-elle pas prétexte à un plan de conquête ?

Il existe une controverse à ce sujet. Selon certains historiens, le plan Daleth, conçu par la Haganah, préfigurerait une guerre de conquête, et ce avant même l’entrée en scène des armées arabes coalisées pour contrer les forces juives. Si le débat historiographique n’est pas tranché, il semblerait que les archives tendent à démontrer que les massacres, au même titre que les destructions ou incendies de villages et de maisons, tenaient lieu de sommations aux départs et relevaient d’une stratégie concertée en haut lieu. Ce n'est pas anodin. Les réfugiés, dont il est tant question au cours des négociations de paix, seraient par conséquent imputables aux Juifs. Pour accréditer cette thèse, d'aucuns évoquent le massacre de Deir Yassin, un village purgé pour l’exemple par 120 combattants de l’Irgoun et du Lehi. Les estimations les plus basses font état de cent morts à la suite de ces attaques. Les « nouveaux historiens », ceux qui défendent cette théorie de conquête planifiée, se trouvent néanmoins désavoués par une grande partie de la population juive, qui ne tolère aucune atteinte, fût-elle scientifique, au « narratif sioniste », aujourd'hui largement sacralisé. Non contents de mettre les pieds dans le plat, ces historiens aggravent pourtant leur cas en clamant partout que l’intransigeance des Israéliens a étouffé dans l'oeuf toute tentative d'accord, et ce dès la fin des années 1940. Dans le camp d'en face, on préfère les accuser de « haine de soi » et questionner leur méthodologie ou leur rigueur sous prétexte que les archives des pays arabes demeurent, elles, inaccessibles. Quelques éléments méritent en tout cas d'être soulevés. Cette guerre israélo-arabe, aussi appelée la « Nakba » (la « catastrophe »), a poussé à l’exil plus de 800 000 Palestiniens, sur une population totale, toutes confessions confondues, d'environ 1,4 million de personnes. Israël deviendra dès lors majoritairement juif. Au terme du conflit, les Palestiniens de Cisjordanie seront administrés par le royaume hachémite de Jordanie, tandis que ceux de Gaza relèveront de l’Égypte. En comparaison, l'État juif ne perdra « que » 1% de sa population, tuée dans les combats. En 1949, à la fin de la guerre, Israël s’étendra sur 78 à 80 % du territoire palestinien, alors même que 85% des populations arabes auront dû fuir leur pays. Les notables locaux, qui ont quitté le territoire dès 1947, se sont pour la plupart réfugiés dans les pays voisins.

 

Comment se positionnent les Américains à cette époque ?

David Ben Gourion s'est placé d'emblée sous la protection des États-Unis, superpuissance sortie victorieuse de la Seconde guerre mondiale, tandis que les empires européens vieillissants, meurtris par les conflits armés, commençaient à s'éteindre. La France doit se délester de la Syrie et du Liban. La Grande-Bretagne voit les monarchies qui lui sont fidèles tomber les unes après les autres : d'abord en Égypte avec Nasser (1952), puis en Irak avec Kassem (1958). Les Américains font valoir leurs intérêts et entendent faire d’Israël un allié de poids contre les Soviétiques. En outre, il y a comme un effet de miroir entre les États-Unis et la jeune nation juive : deux peuples autoproclamés « élus », ayant pris le dessus sur des populations préalablement installées, les Peaux-rouges (Amérindiens) et les Palestiniens arabes. D'une manière plus générale, la Shoah finira par convaincre le monde entier – à l'exclusion notable des Arabes – du bien-fondé d’un État juif. La « Nakba », les Palestiniens jetés à la mer dans des embarcations de fortune, les camps de réfugiés insalubres et exigus, ou même, plus tard, en 1969, la déclaration de Golda Meir selon laquelle « les Palestiniens n’ont jamais existé » : tout ça restera largement passé sous silence devant l'horreur de l'Holocauste et les malheurs vécus par le peuple hébraïque.

 

Sur quelle base au juste se fondent l'OLP et le Fatah ?

Jusqu’en 1967, les Arabes d’Israël sont soumis à un régime militaire : circulation entravée, couvre-feu, tribunaux d'exception. La situation devient vite insupportable à de nombreux régimes proche-orientaux. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser préconise l'unité arabe pour contraindre Israël à libérer la terre qu'il occupe prétendument à tort. Célébré à Gaza et en Cisjordanie pour ses positions fermes, il peine cependant à faire avancer la cause palestinienne. C'est précisément parce que cette convergence des forces arabes tarde à se faire jour que le Fatah émerge, clandestinement, en 1959. Yasser Arafat en est le principal dirigeant. Dans l'espoir d'endiguer et de contrôler les mouvements nationalistes palestiniens, le président Nasser et la Ligue arabe vont créer, en 1964, l’Organisation de libération de la Palestine, qui se distinguera plus tard en détournant des avions et en prenant part à des actions spectaculaires. Les positions des uns et des autres sont néanmoins appelées à s'infléchir. Le Fatah propose ainsi en 1969 une Palestine libérée où chacun aurait sa place, un « État commun, dans l’égalité des droits et des devoirs ». En 1974, après la guerre du Kippour, au Caire, lors du Conseil national palestinien, l’OLP accepte quant à elle de fonder une « autorité nationale indépendante » sur une partie seulement du territoire de la Palestine historique. Même si des factions politiques de gauche s’insurgent contre ce projet, la cohésion l'emporte toutefois au sein de la Résistance. Par ailleurs, la même année, le mouvement est reconnu par les États arabes comme « unique représentant légitime » des Palestiniens.

 

La guerre des Six Jours ne va-t-elle pas tout bouleverser ?

Rien ne sera plus jamais comme avant. En 1967, quelque peu échaudés par la nationalisation réussie du Canal de Suez, avalisée par les États-Unis et les Soviétiques dans l’espoir de mettre au pas les anciens empires coloniaux, les pays arabes - Égypte, Jordanie, Syrie - s’unissent contre Israël, avant de finir en déroute. Le Proche-Orient n'a d'autre choix que de se redessiner selon les territoires que Tsahal va s'approprier : le Golan, le Sinaï, la bande de Gaza, la Cisjordanie et la partie arabe de Jérusalem. Les Palestiniens, eux, sont à nouveau contraints de fuir. L'exode concernera environ 350 000 personnes. Le blocus du Détroit de Tiran aux navires israéliens est à l'origine des hostilités. Le gouvernement de Levi Eshkol et l'état-major des forces armées ont anticipé la guerre voulue par Nasser et détruit l’aviation arabe au sol, en quelques heures à peine, au cours d’une attaque préventive. Au terme du conflit, l'État d'Israël fit plus que quadrupler (!) sa superficie, passant de 21 000 à 102 000 km2, tandis qu'un million d'Arabes passèrent sous son administration. L’ONU réclamera ensuite, en vain, un redéploiement en deçà de la Ligne verte (la ligne d’armistice de 1949).

 

Que se passe-t-il ensuite ?

À partir de 1967, les bourgeoisies locales palestiniennes vont se fondre dans les syndicats, les associations et les municipalités. Les jeux d’influence y auront plus que jamais cours, d'abord entre le Fatah et les forces marxistes, puis entre le Fatah et le Hamas. Les territoires conquis en 1967 vont voir affluer les colons, les expropriations de terres s’intensifiant ensuite avec l’arrivée au pouvoir du Likoud en 1977, première victoire électorale de la droite, qui met ainsi fin à l'hégémonie politique des travaillistes. Les Arabes d’Israël, considérés comme des citoyens de seconde zone, se battent pour leurs droits. Ceux de Gaza et de Cisjordanie ne veulent pas quitter leur terre par crainte de ne jamais pouvoir revenir. Ceux exilés dans les pays limitrophes aspirent à regagner leur foyer. Trois formes de résistance coexistent alors.

 

Quelle est la situation dans les camps de réfugiés de Jordanie ?

La Résistance s’y organise. En 1968, à Karameh, les Palestiniens y obtiennent même une victoire symbolique. Moshe Dayan, le ministre israélien de la Défense, voulût sonner la charge contre les combattants du Fatah, mais Tsahal se heurta à la détermination et l'unité des Palestiniens, dont les morts furent d'ailleurs célébrés en héros. Si les sources historiques divergent considérablement, on sait au moins qu'il y eût plusieurs dizaines de morts parmi les soldats israéliens et que ceux-ci laissèrent derrière eux plusieurs chars et quantité de véhicules de combat. Yasser Arafat, qui prit la tête de l’OLP en 1969, voit ensuite son organisation chassée de Jordanie, en 1971. La monarchie hachémite du roi Hussein craignait pour sa stabilité et accusait les fedayins de chercher à renverser le pouvoir en place avec l'aide des Syriens. Les Palestiniens reprochaient quant à eux au régime de soutenir une résolution de l’ONU favorable à la reconnaissance d’Israël. C'est le fameux « Septembre noir », qui coûta la vie à de nombreux combattants, mais aussi à des milliers de civils palestiniens, et à la suite duquel l’OLP dut trouver refuge au Liban, petit État montagneux à l'équilibre fragile. Un an plus tard, aux Jeux olympiques de Munich, le fedayin masqué et opprimé devient, aux yeux du monde entier, le terroriste cagoulé prenant en otage des athlètes israéliens. C'est un coup de massue porté à la cause palestinienne.

 

Que va changer la guerre du Kippour ?

Dans un premier temps, l'état d'esprit des nations arabes. En attaquant soudainement Israël le jour du Yom Kippour, en 1973, la Syrie parvient à récupérer le Golan, tandis que l’Égypte reprend le canal de Suez. Même si Tsahal, une fois organisée, finira par l'emporter, la victoire psychologique se situe indéniablement dans l'autre camp. L'État d'Israël a été surpris et a reculé durant les premiers jours de l'offensive devant la supériorité numérique des combattants adverses. Cette guerre présente également un autre aspect, plus discret celui-là : les tensions américano-soviétiques s'y sont exprimées en creux, l'URSS ravitaillant ses alliés arabes, et les États-Unis faisant de même avec les Israéliens. Il faudra attendre 1979 pour que l’Égypte et l'État hébreu signent un accord de paix (l'accord de Camp David). Par leur entente, Menahem Begin et Anouar el-Sadate recevront ensemble le prix Nobel de la paix. Le désert du Sinaï revient finalement aux Égyptiens. Dans cette affaire, les Palestiniens perdent un soutien de poids, mais aussi leur principal entremetteur vis-à-vis des Américains. Le Caire subit alors l'ostracisme du monde arabe pour avoir négocié l’administration d’une Palestine résiduelle, tandis que le président el-Sadate paiera de sa vie les discussions entamées avec les Israéliens. Il sera en effet assassiné durant une parade militaire par des membres de l'armée appartenant au Jihad islamique égyptien.

 

Les années 1977-1983 n'apportent-elles pas la preuve d'une révolution quasi permanente au Proche-Orient ?

En 1977, pour la première fois, la droite israélienne remporte les élections et accède au pouvoir, emmenée par Menahem Begin, l'ancienne tête pensante de l'Irgoun. Le parti Likoud se positionne sur une ligne nationaliste très dure, faisant de cette première alternance politique une sorte d'aggiornamento. De tout temps, la droite israélienne s'est articulée autour de deux composantes, l'une libérale, l'autre nationaliste et populiste, calquée sur le mouvement révisionniste du journaliste Vladimir Jabotinsky, principal inspirateur de l'Irgoun et défenseur obstiné d'un « Grand Israël » incluant l'actuelle Jordanie. Les deux droites fusionnent en 1973 pour former le Likoud, qui absorba notamment la formation sioniste Herout, elle-même héritière du Parti révisionniste. Au sein de cette nouvelle droite agrégée, on estime que les Palestiniens possèdent déjà un État, dans lequel ils sont représentés en nombre, et qui comprend une partie des terres de la Palestine historique : la Jordanie, nation pourtant devenue indépendante en 1946, après le retrait des Britanniques. Le tour de passe-passe ne trompe personne : il s'agit uniquement de nier, par un raisonnement fallacieux, la nécessité de rétrocéder les territoires occupés depuis 1967 et la guerre des Six Jours. En 1982, Menahem Begin envahit le Liban en pleine guerre civile, dans l’espoir d’y déloger la Résistance palestinienne et de sécuriser une bande de quarante kilomètres à l’intérieur du pays, ce qui permettrait à Israël d’éviter les tirs de roquettes. Dans les camps de Sabra et de Chatila, entre 800 et 3000 civils palestiniens sont exterminés par des forces libanaises, les miliciens chrétiens des Phalanges maronites, avec la complicité des Israéliens. Quelque 2000 autres sont portés disparus. L’indignation gagne la société civile israélienne et la communauté internationale. Ariel Sharon, bouillonnant ministre de la Défense, doit démissionner. L'opération « Paix en Galilée » est un échec qui écorne profondément l'image de l'État juif et nourrit des ressentiments antisionistes chez les chiites libanais. Nouvelle convulsion en 1983 : une scission au sein des Frères musulmans donne naissance à un groupuscule, le Jihad islamique, dont la branche armée, les Brigades al-Qods, tissera des liens avec le Hezbollah. En six ans, le Proche-Orient aura vécu un lot de cataclysmes plutôt bien garni. Entretemps, au début des années 1980, l’économie israélienne entame un tournant critique : endettement record, déficits commerciaux vertigineux, inflation galopante (jusqu’à 250%), érosion des kibboutzim. Shimon Peres prend alors la tête d’un gouvernement d’union nationale et opère un contrôle sur les prix et les salaires. Une thérapie de choc se met en place et aboutit aux rétablissements des comptes publics, permettant à la nation d’investir dans la recherche et les techniques de pointe, nouveaux moteurs de la croissance israélienne.

 

Quels seront les tenants et aboutissants de la première Intifada ?

Fin 1987, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza lancent l’Intifada à la suite d’un banal accident de la circulation. L’image de l’enfant armé de cailloux face aux chars de Tsahal remplace progressivement celle du terroriste cagoulé des Jeux olympiques de Munich. Une agrégation de facteurs peut expliquer ce soulèvement spontané : la politique oppressive menée par l'État juif, les conditions de vie précaires des Palestiniens, le désintérêt croissant des nations arabes pour « la cause », l'occupation de Jérusalem, proclamée « capitale éternelle et indivisible », le détournement des sources d'eau de Gaza et de Cisjordanie... On dénombrera quelque 800 morts côté palestinien, souvent des jeunes désarmés, ainsi que des dizaines de milliers d’arrestations, les villes étant par ailleurs quadrillées par l’armée, tandis qu'un couvre-feu fut décrété. Cette « guerre des pierres » suscita l'indignation mondiale quand commencèrent à circuler des photographies de soldats israéliens molestant violemment les populations arabes. Le mouvement de contestation, qui dura plus de cinq ans, ne connût pourtant qu'un nombre restreint de débordements. Les contacts informels entre Palestiniens et Israéliens modérés, auxquels participa l'historien et essayiste Elias Sanbar, n'influèrent aucunement sur la révolte. C'est aussi l'époque où le Hamas, présent dans les Territoires occupés, gagne en influence en défendant les intérêts des Arabes selon un double prisme, nationaliste et islamiste.

 

En quoi consiste le « compromis historique » de 1988 ?

Alors que l’OLP est désormais terrée à Tunis, après avoir été chassée de Beyrouth en 1982 par les forces israéliennes, le Parlement palestinien en exil décide de se réunir à Alger. Est alors adoptée, dans la douleur, une proposition entérinant le renoncement à l’entièreté de la terre palestinienne. Ce « compromis historique » constitue à la fois une avancée majeure pour la paix et un déchirement pour tous les Palestiniens. La résolution 181 de l’ONU, sur laquelle s’appuie l’OLP, reconnaît par ailleurs l’État hébreu. Une solution à deux États s’esquissent donc dans les esprits arabes, Israël étant quant à lui appelé à se retirer des territoires conquis en 1967. Ces revendications émanent essentiellement des Palestiniens de l’intérieur, ceux qui cohabitent quotidiennement avec les Israéliens, et qui aspirent désormais à une forme de « normalité ».

 

Quels sont les deux événements majeurs survenus au début des années 1990 ?

En 1991, alors que la première guerre du Golfe bat son plein, Yasser Arafat opte pour un soutien inconditionnel à Saddam Hussein, qui lance des missiles sur Israël et envahit le Koweït, pays figurant pourtant parmi les appuis traditionnels des Palestiniens. L’OLP en ressort marginalisée et connaît dès lors une traversée du désert. Parmi les explications plausibles avancées, retenons celle-ci : l'objectif inavoué d'Arafat aurait été de se mettre en position d'intermédiaire vis-à-vis des belligérants pour ensuite pouvoir prétendre à la faveur des Américains. Mais les Palestiniens échouent sur toute la ligne : ils seront désormais privés des aides financières des monarchies arabes et chassés du Koweït par milliers. En 1993, l'histoire est fondamentalement différente. Les accords d’Oslo sont signés sur la pelouse de la Maison Blanche en présence de Bill Clinton, Yasser Arafat, Mahmoud Abbas, Yitzhak Rabin et Shimon Peres. Le rapport de force penche alors nettement en faveur des Israéliens, soutenus par les Américains, tandis que les Européens demeurent en retrait. Si l'accord est un gage (relatif) de paix, les deux parties se reconnaissant officiellement, les sujets brûlants sont cependant renvoyés aux calendes grecques : les frontières, les réfugiés, les colonies ou encore Jérusalem, annexée et réunifiée en 1967, désormais placée sous administration juive.

 

Sur le terrain, qu'est-ce que l'on constate après ces accords ?

Le pillage des ressources naturelles, l'expropriation de terres, les colonies et le déni des droits des Palestiniens persistent. La continuité territoriale est mise à mal par l'expansion urbaine israélienne, tant et si bien que tracer aujourd'hui les frontières de deux États distincts relèverait de la gageure. Le « Protocole de Paris », signé en avril 1994 par l'OLP et le gouvernement de Yitzhak Rabin, prévoit en outre une dépendance des Palestiniens pour toute activité commerciale, surtout si elle concerne l’import-export, puisqu'il revient à Israël de définir un régime douanier externe commun. Pendant ce temps, le Hamas, excroissance des Frères musulmans apparue en 1987, grandit sur le terreau fertile de l’incrédulité et de la déception des populations arabes. Les islamistes se montrent intransigeants, ne reconnaissent pas l'État d'Israël et refusent les accords d’Oslo, également battus en brèche par les mouvements de gauche FDLP et FPL ou encore le Jihad islamique. Dans ces organisations, les directions exilées s'avèrent souvent plus radicales que leurs partisans restés au pays. Sur le plan économique et diplomatique, les négociations de 1993 débouchèrent néanmoins sur une hausse des investissements étrangers et une relative détente au Moyen-Orient, des relations informelles étant notamment nouées entre l'État juif et le Maroc, la Tunisie ou les Émirats, tandis que les liens bilatéraux seront normalisés avec la Jordanie voisine. Ces négociations n'ont en revanche pas empêché les barrages militaires à l’entrée et à la sortie des villes, ces checkpoints humiliants, souvent chronophages et surpeuplés. Et si l’Autorité a désormais un pouvoir civil sur la population palestinienne, la gestion territoriale lui échappe toujours en grande partie. Selon la nature des zones géographiques (A, B ou C), l'exercice de la sécurité intérieure et l'administration des villes dépendent plus ou moins fortement des Israéliens. Il faut aussi rappeler qu'à la suite des accords d’Oslo, la branche armée du Hamas commît une série d’attentats de nature à tourmenter et exaspérer les populations juives. Le Hamas politique refusera par ailleurs de prendre part aux élections présidentielles et législatives de 1996, préférant consacrer son action civile au terrain social et caritatif. Le partage des pouvoirs pourrait dès lors se résumer ainsi : l'OLP dirige les négociations internationales, tandis que l’Autorité palestinienne gère les Territoires.

 

Qu'est-il advenu des autres négociations de paix ?

Elles ont toutes échoué, pour des raisons diverses. Les négociations de Camp David en 2000, le Sommet de Taba de 2001 ou les discussions récemment impulsées par John Kerry n'ont été qu'énergies dépensées en pure perte, parfois pour de sinistres raisons électorales. À Camp David, ce qui fut proposé aux Palestiniens était à milles lieues de leurs revendications : territoire réduit et morcelé, frontières maritimes, aériennes et terrestres aux mains des Israéliens, confiscation partielle de Jérusalem-Est, retour des réfugiés limité à une fourchette comprise entre 10 000 à 30 000 personnes sur dix ans... Par ailleurs, l'accession au pouvoir d'Ariel Sharon, en 2001, compliquera encore les choses : il accuse Arafat de soutenir le terrorisme, voire de le coordonner, et bombarde des postes de police palestiniens, des ports, des aéroports et même des chaînes télévisées. Les chars de Tsahal provoquent des dégâts auxquels l’Autorité palestinienne doit ensuite remédier en usant de ses fonds propres. Le gouvernement Sharon s'échine de toute évidence à démanteler l’Administration arabe. Les années 2002-2003 seront quant à elles marquées par un important blocus économique, la réoccupation par Israël des villes autonomes et une série de sanctions collectives liées à la seconde Intifada.

 

Comment se déroule cette seconde Intifada ?

On considère généralement que son déclenchement eût lieu le 28 septembre 2000, au moment où Ariel Sharon, alors simple parlementaire d'opposition, visite l'Esplanade des Mosquées, dans la vieille ville de Jérusalem. Les populations arabes y voient là une provocation intolérable, qui débouchera sur une insurrection populaire dans les Territoires occupés, à laquelle se joindra les Arabes d'Israël. Réprimé dans le sang par Tsahal, le soulèvement occasionne, en seulement deux semaines, plus de cent morts, essentiellement palestiniens. Fin octobre, le Hamas entame une campagne d'attentats-suicides, ce qui aura pour effet de radicaliser les positions juives. Après plus d'une quarantaine d'attaques terroristes, Tsahal et les services de sécurité lanceront, en 2002, une série d'éliminations ciblées, tandis que sera programmée la construction d'un mur de séparation en Cisjordanie. Ces deux événements se trouveront, parmi d'autres, à l'origine de la fin du conflit, au même titre d'ailleurs que la disparition de Yasser Arafat ou l'ouverture de pourparlers de paix. Le bilan humain ne peut en tout cas laisser indifférent : plus de 5500 morts, dont environ 4500 Palestiniens. Il est aussi à noter que la branche armée du Fatah, les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, commît plusieurs attentats-suicides durant ces événements.

 

Quelles seront les conséquences du conflit ?

Les contrecoups prennent des proportions désastreuses, notamment pour l'économie palestinienne. La seconde Intifada aboutit à une reprise des annexions, aux bouclages militaires, aux restrictions des libertés et à la radicalisation des politiques menées par l'État hébreu. Israël prend le parti de contrôler drastiquement la circulation des marchandises, des pratiques discriminatoires qui vont notablement entraver le commerce palestinien, notamment les exportations, et amenuiser en proportion les projets d'investissement destinés aux Territoires occupés. Il est également plus difficile d'obtenir des permis de travail pour les populations arabes, ce qui tend à accroître le taux de chômage, qui atteint un niveau critique. En raison des checkpoints, en voie de multiplication, le marché intérieur palestinien paraît plus morcelé que jamais. Toutes ces mesures occasionnent bien entendu des surcoûts pour les entreprises locales, ce qui fausse la concurrence et les prive artificiellement de précieuses parts de marché. Alors que les importations israéliennes subissent un risque de contrôles de sécurité de l’ordre de 15 à 20%, les importateurs palestiniens peuvent compter sur un contrôle systématique, toutes les livraisons vers la Cisjordanie ou la bande de Gaza demeurant sujettes à des procédures fastidieuses.

 

Dans quelles conditions émerge le Hamas ?

Les premiers signes d'une mouvance islamiste apparaissent dès les années 1970. Des écoles, des associations, des bibliothèques, des dispensaires ou encore des clubs de sport sont créés en filiation avec les mosquées. Dans l'enclave gazaouie, le réseau caritatif est appelé à prendre une dimension considérable, tant la précarisation et l'indigence se font écrasantes. Il arrive même qu'Israël apporte une aide financière aux mouvements islamistes. Le Hamas n'apparaît quant à lui qu'en 1987. Il va construire sa popularité sur une lutte acharnée avec l'occupant juif, mais aussi grâce à son implantation locale, favorisée par ses actions sociales auprès des populations paupérisées. Ses cadres et partisans emprisonnés lui permettent par ailleurs de se victimiser, d'obtenir à bon compte le soutien des Palestiniens et de se crédibiliser auprès d'eux. Parallèlement à ça, les soupçons de corruption et de mauvaise gestion pesant sur l’Autorité palestinienne contribuent encore à rehausser son audience.

 

Les modes de résistance du Hamas ont-ils l'aval du peuple palestinien ?

Tout dépend des actions dont il est question. Pour les plus sanguinaires d'entre elles, les attentats notamment, il ne fait aucun doute que les Palestiniens modérés s'en détournent, contrairement à d'autres, plus radicaux, qui les soutiennent sans réserve. Mais il ne faut surtout pas faire l'erreur de penser que les actes spectaculaires seraient l'apanage du Hamas. Dans les années 1970, des groupes laïques d’inspiration marxiste détournaient des avions en guise de protestation. Vingt ans plus tard, des groupes de gauche et/ou d’obédience islamiste commettent des attentats-suicides dans l'espoir de marquer l’imaginaire collectif. Les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, attachées au Fatah, ont longtemps mené une guérilla contre les troupes israéliennes et les colons juifs, avant de se voir inscrites sur la liste américaine des organisations terroristes suite à un attentat-suicide perpétré en 2002, en pleine Intifada. En Palestine, les modes de résistance sont extrêmement évolutifs : la soumoud, la résistance passive, le dispute à la désobéissance civile, aux grèves, aux manifestations, aux émeutes et, enfin, à la lutte armée ou aux attentats. Notons enfin que la déclaration d’indépendance de la Palestine (1988) condamne explicitement « la menace de l’usage de la force, de la violence et du terrorisme ».

 

Tous les Israéliens sont-ils sur une même ligne sioniste et nationaliste ?

Comme les Palestiniens, les Israéliens sont animés par un large spectre de sensibilités, religieuses, philosophiques, humaines et politiques. Ahad Ha’am, l’un des pères de la littérature hébraïque moderne, réfute par exemple l’idée d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y oppose une simple interrogation : quid des Arabes ? A contrario, concernant les Territoires occupés, Golda Meir estimait en 1969 qu'il « n’y a personne à qui les rendre ». Non seulement l'argument tient du mensonge absolu, mais c'est surtout faire bien peu de cas des populations palestiniennes. D'autres avancent par ailleurs que le sionisme serait antireligieux, laïc et hérétique, qu'il faut attendre l’ère messianique, que ce n’est pas aux hommes qu'il revient d’organiser le grand retour. Puis, il existe certains mythes qui occupent une place plus ou moins prépondérante, comme ceux des kibboutzim ou du sabra. Revenons en quelques mots sur ce dernier cas, très intéressant. Né en Israël sur la Terre sainte, le sabra est assimilé à une figue de Barbarie : piquant à l’extérieur, doux à l’intérieur. Il est l'homme nouveau qui doit voir le jour sur le territoire des ancêtres juifs, loin de la « maladie de l’Exil » (le galoutisme) et de la honte de la Shoah. Aujourd’hui, selon des statistiques officielles, environ 70% du peuple juif serait constitué de sabras nés en Israël.

 

Vit-on la fin du mythe des kibboutzim ?

Le kibboutz ne quittera jamais tout à fait l'imaginaire juif. Pendant longtemps, surtout dans les années 1950-1960, ces communautés agricoles collectivistes ont été un élément constitutif de l'identité d'Israël et ont agrégé la communauté nationale. Des milliers d'immigrés y ont puisé de quoi vivre et s'intégrer, pendant que l'armée y recrutait ses officiers en nombre. Malgré son territoire aride, Israël est devenu une terre d’agriculture grâce ces sociétés collectives créées sous l’impulsion des travaillistes. La propriété privée n’y a pas voix. Tout y est régi par une Assemblée générale élue démocratiquement, et le travail s’organise en fonction des aptitudes de chacun. La communauté prend en charge le logement, l'éducation et même la santé de ses membres. Cela étant, c'est effectivement un modèle aujourd'hui en voie d'érosion, dont le poids économique – 40% de la production agricole, environ 6% du PIB, moins de 2% de la population – peine à masquer un déclin amorcé dès les années 1970, et renforcé durant la décennie suivante, période marquée par l'annulation des subventions sous les gouvernements de droite. C'est le capitalisme triomphant qui mettra fin à l’esprit égalitaire et socialiste des pionniers, dont les valeurs trouvaient une résonance particulière au sein des kibboutzim. Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater que, depuis les années 1970, les modes d'existence y ont sensiblement évolué : apparition d'un budget personnel pour consommer, revalorisation de la vie privée et familiale et même, dans certains cas, établissement de salaires différenciés.

 

Pourquoi dit-on parfois que la société israélienne se fracture ?

C'est une société éminemment plurielle et non réductible à quelques caractéristiques communes. Pour sonder ces fameuses « fractures », il faut cependant schématiser un peu. On trouve en Israël une centaine de nationalités, des dizaines de cultures et autant de langues. Entre Falachas (Juifs d'Éthiopie, très minoritaires), Séfarades (Juifs orientaux) et Ashkénazes (Juifs d'Europe centrale et occidentale, majoritaires), on se regarde parfois en chiens de faïence. Statistiquement, Falachas, Séfarades et Arabes demeurent défavorisés économiquement, tandis que les Ashkénazes s'en sortent bien mieux. Ces derniers marginalisent encore aujourd'hui les autres Juifs et tendent à accaparer toutes les formes de pouvoir – politique, économique, culturel. Les Séfarades votent majoritairement pour le Likoud, tandis que les Ashkénazes sont historiquement attachés aux travaillistes. Les Arabes d'Israël ont également tendance à confier leurs suffrages à la gauche. C'est la langue hébraïque, réhabilitée par le patron de presse Eliezer Ben-Yehuda, et le service militaire, dont les Arabes d’Israël sont exemptés, qui sont censés unifier le peuple juif. Mais les points de divergence paraissent parfois extrêmement profonds, et difficilement conciliables. Comparer Jérusalem la religieuse et Tel-Aviv la laïque reste à cet égard proprement édifiant : alors que les deux villes ne sont distantes que de soixante kilomètres, la première observe scrupuleusement les rites confessionnels et s’articule autour du mur des Lamentations et du mont des Oliviers, alors que la seconde, largement sécularisée, vit de manière parfaitement décomplexée et transgresse volontiers le shabbat (le jour de repos hebdomadaire). Il est à noter que la radicalisation religieuse juive, notamment encouragée par certaines écoles privées, peut engendrer des tensions sociétales basées sur l'intolérance ou des comportements illégaux.

 

Que sait-on des camps de réfugiés palestiniens ?

Il existe autant de réalités que de camps. On y est souvent passé des tentes aux petits baraquements en dur, avant d'opérer quelques aménagements pour rendre plus aisé le quotidien des populations. S'il fallait dresser un portrait général, ce serait celui d'entités exiguës, surpeuplées, précarisées, en manque d'infrastructures (eau, électricité) et en état de désespérance. Les Palestiniens y reforment les villages d’autrefois et tentent d'y préserver leur identité, en attendant des jours meilleurs.

 

Qu'en est-il aujourd'hui des Territoires occupés ?

L'ordre militaire continue d'y régner. Israël met en oeuvre une double stratégie à l’endroit de ces Territoires : une logique de colonisation doublée d’un contrôle rigoureux de l’eau, qui ensemble conduisent à une mainmise ordonnée. Le blocage des importations et des exportations empêche les Palestiniens de commercer avec les pays arabes et les place dans une situation d'extrême dépendance. Israël a aussi le pouvoir de bloquer le versement des taxes dues à l'Autorité, puisque qu’il prélève toutes sortes d'impôts pour elle, qui représentent ensemble plus des deux tiers de ses recettes propres, et qui contribuent au paiement de plus de 150 000 fonctionnaires. Au sein des Territoires, les Palestiniens vivent assez largement de l’aide extérieure, notamment celle de la diaspora, pour investir dans les infrastructures ou lutter contre une paupérisation qui tend à se généraliser depuis la seconde Intifada. Le chômage s'y est développé depuis 2000, et renforcé lors de la construction du mur de séparation et à l'occasion du bouclage militaire des villes, qui ont contribué à réduire le nombre de Palestiniens engagés en Israël, dans le bâtiment, l’agriculture ou l’industrie manufacturière. Les programmes d’aide alimentaire de l’UNRWA sont tout aussi précieux que l'argent de la diaspora, surtout à Gaza, où des dizaines de milliers de familles se trouvent plongées dans l'indigence. Sur l'exiguë bande gazaouie comme en Cisjordanie, les populations arabes consomment des produits israéliens, qu'ils paient naturellement au même prix que les populations juives, sauf qu'ils perçoivent des revenus jusqu’à trente fois inférieurs. Notons aussi qu'il fut une époque où les bars de Ramallah grouillaient d'Israéliens, tout comme les marchés des villes frontalières palestiniennes. Mais depuis le début des années 1990, et plus encore depuis la seconde Intifada, la défiance mutuelle et les crises en cascades ont eu raison de ces échanges réguliers. Aujourd’hui, les Territoires occupés semblent plus que jamais morcelés, en raison des colonies en voie d'expansion et placées sous administration israélienne selon un principe d'extraterritorialité. L’Autorité s'avère par ailleurs démunie en matière de sécurité et de Défense, puisque c’est à Israël qu'incombe la charge de contrôler les frontières.

 

Que gère alors l'Autorité palestinienne ?

Depuis 1994, elle administre une quarantaine de domaines d’activités : agriculture, éducation, santé, industrie, affaires sociales, environnement, banques, police, justice, organisation des scrutins...

 

Les soupçons de corruption qui pèsent sur elle sont-ils légitimes ?

Dans une certaine mesure. La corruption, les détournements d’argent public ou les dessous-de-table ont eu cours en haut lieu au sein de l’Autorité palestinienne. Salam Fayyad, un ancien représentant du FMI en Palestine, fut d'ailleurs parachuté aux Finances en 2007 pour y mettre de l’ordre. Mais ce n’est pas un problème massif, puisqu'il ne semble pas toucher les petits fonctionnaires. Surtout, sans chercher à excuser qui que ce soit, il nous faut néanmoins apporter quelques précisions contextuelles. L’argent a souvent permis de gommer les aspérités à la tête de la Résistance, de ménager les susceptibilités, de maintenir une certaine cohésion. Les liens claniques ont également beaucoup compté du temps d’Arafat, notamment pour les nominations relatives aux postes de maire, de conseillers municipaux, ou même de députés.

 

Qu'en est-il du processus de colonisation ?

En 2005, devant les caméras du monde entier, Ariel Sharon chasse quelque 7500 colons de Gaza. Cette décision ne fut finalement qu'un cache-misère de nature à tromper notre vigilance. Sur le plateau du Golan comme en Cisjordanie et à Jérusalem, les colonies se multiplient et s'agrandissent sans discontinuer. Certaines d'entre elles comptent désormais entre 30 000 et 70 000 habitants, et les projets de construction ne cessent d'affluer. On estime qu'il y aurait aujourd'hui plus de 500 000 colons répartis dans quelque 150 implantations (sur une population totale de plus de huit millions d'habitants). Sises sur un espace de plus en plus vaste, les colonies s’entourent de barbelés et emploient des infrastructures – routes de contournement, réseaux électriques ou téléphoniques, alimentation en eau – inaccessibles aux populations arabes. Dans la ville sainte d'Hébron, à trente kilomètres de Jérusalem, les colons ultraorthodoxes et les islamistes radicaux du Hamas se font face, ce qui occasionne des tensions religieuses et politiques, parfois des exodes, ainsi qu'une scission de fait du territoire. Les processus de colonisation et d'extraterritorialité, enclenchés en violation avec le droit international, ont suivi la guerre des Six Jours de 1967. Ces terres accaparées par les Juifs servent parfois d’avant-postes militaires et constituent une garantie d’approvisionnement en eau, puisque le Golan comme la Cisjordanie constituent des régions hydrauliques primordiales, le premier abritant les principaux affluents du Jourdain et du lac de Tibériade, la seconde étant significativement pourvue en ressources aquifères. L’eau des Territoires occupés a depuis longtemps été placée sous contrôle militaire israélien, les résidents arabes se voyant flanqués d'une interdiction de creuser de nouveaux puits, alors même que les colons forent librement. Si l'on en croit la Banque mondiale, près de 90% de l’eau de la Cisjordanie est employée au bénéfice d'Israël, les Palestiniens ne disposant que des maigres volumes résiduels. Cela sans compter que l'eau, comme l'électricité, se veut souvent plus chère et moins abondante pour les populations arabes que pour les colons juifs. Un comble. Sur le plan politique, le Likoud aspire au « Grand Israël » et rêve de reconstituer le royaume hébreu de l’Antiquité. Cela relèverait, selon eux et leurs alliés, de l’expression d’une volonté divine. Ce « camp national », composé du Likoud, des nationalistes et des ultraorthodoxes, tend à favoriser l’implantation de colonies et se montre généralement hostile aux accords de paix conclus par Yitzhak Rabin et Shimon Peres. C'est d'ailleurs ces formations politiques que Leah Rabin accusa d’avoir contribué à diaboliser son mari, assassiné en 1995 par un fanatique religieux opposé au protocole d'Oslo.

 

L'arme démographique relève-t-elle davantage de la fiction que de la réalité ?

L'argument démographique est employé tant par les Juifs que par les Arabes. Israël favorise une immigration massive et peut compter sur la grande fécondité des ultraorthodoxes. Les Palestiniens mirent en avant, du temps d'Arafat, un discours appelant les femmes à avoir douze enfants, dont dix pour « la cause ». Lors de la première Intifada, on battît d'ailleurs des records de natalité au sein des populations arabes. Ces dix dernières années, les taux de fertilité des uns et des autres ont tendance à converger, même s'il ne faut en aucun cas sous-estimer les effets cumulatifs d'une divergence mineure, ici en l'occurence en faveur des Palestiniens.

 

Quelle importance revêtent l'armée et le complexe militaro-industriel en Israël ?

Tsahal, mais aussi les groupes paramilitaires, ont produit un certain nombre d'hommes d'État : Menahem Begin, Yitzhak Shamir, Yitzhak Rabin, Ariel Sharon ou encore Ehud Barak. Souvent très engagés et pensionnés relativement jeunes, les officiers et cadres de l'armée se reconvertissent volontiers dans la politique, pour continuer la lutte sous une forme nouvelle. Le complexe militaro-industriel compte parmi les grands exportateurs nationaux, ses produits s'écoulant d'ailleurs en volumes de plus en plus importants. Puisqu'il tire profit des conflits, il demeure sur une position offensive, qui trouve généralement un écho favorable parmi les politiciens issus de Tsahal, surtout lorsqu'ils se situent à droite de l'échiquier (les fameux « faucons »). Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'industrie militaire israélienne développe des techniques de sécurité et de surveillance au cours de missions ou expéditions menées par les corps de la Défense. Il y a là de savantes imbrications. Le service militaire se veut particulièrement long en Israël, au moins trois ans pour les hommes et vingt-deux mois pour les femmes. Le civil est un réserviste susceptible de combattre avec l’armée de métier. Il n'existe pas d’académie militaire et, sujet fâcheux, les ultraorthodoxes demeurent exemptés de conscription. Une grande part du PIB est dévolue à la Défense – entre 5,2% et 7,6% ces dix dernières années, selon une courbe déclinante. Durant la guerre du Kippour, les dépenses de sécurité israéliennes ont même avoisiné le tiers du PIB.

 

Quelles sont les particularités du régime israélien ?

Il existe onze lois fondamentales, mais aucune constitution n'a été adoptée à ce jour. La Cour suprême, plus haute instance du système judiciaire israélien, exerce un contrôle sur les décisions du gouvernement et la constitutionnalité des lois, ce qui lui confère un rôle central parmi les institutions du pays. La Knesset, le Parlement national, est élue à la proportionnelle et choisit ensuite le Premier ministre, ce qui peut occasionner des coalitions contre-nature ou accordant un pouvoir décisif à des partis marginaux et/ou extrémistes. La presse demeure soumise à la censure militaire, les prisons regorgent de prisonniers politiques, tandis que la torture est tolérée sous couvert de lutte contre le terrorisme, avec tous les débordements que cela peut engendrer. Si Israël n'a rien d'une dictature, son obsession sécuritaire n'en fait pas non plus une démocratie apaisée. Enfin, soulignons que le droit y est d'inspiration religieuse, ce qui constitue une évidence d'un point de vue historique.

 

Peut-on raisonnablement imaginer une issue au conflit, à court ou moyen terme ?

Les probabilités sont quasi nulles. Entre la mouvance islamiste, la question iranienne, le poids croissant des ultraorthodoxes – entre 8 et 10% de la population juive actuelle –, le mur de séparation, les colonies qui ceinturent les territoires palestiniens, les entraves à la libre circulation, le statut de Jérusalem, l'expansion urbaine juive y ayant cours, les barrages y étant établis, c'est tout un faisceau de facteurs entremêlés qui contribue à complexifier la situation et rendre les positions inconciliables. Ensuite restera encore la question du droit au retour des réfugiés palestiniens. Combien ? Selon quels critères ? Sur quelles terres ? Avec quelles garanties d'emploi et de logement ? Devra-t-on donner la priorité aux réfugiés du Liban, qui vivent en situation de précarité extrême, ou traiter tous les cas sans données discriminantes ? Encore faudra-t-il trouver des bonnes volontés pour répondre avec humanité et mesure à toutes ces interrogations...

 

 

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 07:48

Hillary Clinton n’en espérait pas tant. Les sondages placent désormais en tête des candidats républicains à l’élection présidentielle l’inénarrable Donald Trump, milliardaire de l’immobilier dont la fortune est estimée à quelque quatre milliards de dollars par le magazine Forbes. Malgré un tweet malheureux impliquant des soldats nazis, une exubérance digne de Silvio Berlusconi et des déclarations révoltantes sur les immigrés mexicains, l’ancien partisan de Ronald Reagan s’installe tranquillement au coeur de la campagne du GOP, obligeant les autres prétendants à revoir leur copie et se positionner par rapport à lui. Ni son Boeing 757 aux allures de palace volant ni ses jugements à l’emporte-pièce sur les hispaniques, assimilés à des « trafiquants de drogue, des violeurs et des criminels », ne viennent écorner son image ou freiner sa course. Au contraire, ses provocations en cascades semblent produire leur petit effet et le doper dans les sondages. Si d’aucuns imaginent déjà sa candidature se dégonfler comme un ballon de baudruche, il en restera néanmoins quelques traces dommageables pour les républicains, notamment auprès de l’électorat latino, dont l’importance ne cesse de croître scrutin après scrutin. On ne peut promettre de faire construire un mur de 3 000 kilomètres sur la frontière mexicaine impunément. De la même manière, on ne stigmatise pas le grand voisin hispanique, ouvertement désigné comme un ennemi, sans causer quelques remous parmi ses ressortissants. Il ne s’agit plus de fronder quelques menus tabous ou de se piquer d’idéologie. On entre dans une dimension nouvelle. Donald Trump enserre aujourd’hui la destinée du GOP, condamné à réagir en ordre dispersé à son extrémisme sans rivages. Ce n’est pas seulement ridicule, c’est aussi indigne d’un parti qui a produit pas moins de dix-neuf présidents américains. Et, pendant ce temps, Jeb Bush joue les chargés de clientèle pour la compagnie Uber, adulée par les tenants du désengagement de l’État. Allez comprendre.

 

 

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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 21:44

Chemin faisant, le dossier hellénique aura ravivé les plaies les plus tuméfiées d'une Europe en voie de désunion. Depuis 2010, le déficit démocratique le dispute à l'aveuglement austéritaire, tandis qu'un peuple tout entier essuie un flot ininterrompu de mesures vexatoires et se voit plongé dans un sinistre dénuement – chômage à 26 %, revenus des ménages amputés de plus de 30 %, pensions rabotées à hauteur de 40 %, pauvreté en hausse exponentielle, productivité en berne, taux de dépression, de suicide et de mortalité infantile portés à leur zénith. Jetés en pâture par des chefs d'État et des journalistes n'y voyant souvent qu'assistés, fainéants et profiteurs, les Grecs paient aujourd'hui le lourd tribut d'une administration défaillante, réputée corrompue, clientéliste et incapable de lever l'impôt, coupable d'avoir truqué ses comptes avec la complicité intéressée de Goldman Sachs – et celle, plus discrète, d'une Union soudain prise de cécité car trop ravie de s'élargir ad nauseam. À l'endroit du berceau de la démocratie, on ne compte plus les déclarations au ton sermonneur, les clichés à la lisière du racisme, les contre-vérités culpabilisantes. La troïka (FMI, Commission européenne, BCE) reste scotchée à Athènes comme une moule à son rocher ; refusant toute politique expansionniste, elle prétend lutter contre la récession par des mesures récessives, amenuiser la dette en asphyxiant l'économie, réformer l'État en privatisant, congédiant les fonctionnaires et détruisant la sécurité sociale. C'est un peu comme si Friedrich Hayek, le chantre du libéralisme, l'emportait sur John Maynard Keynes par K.O. et sans combattre. Il n'y a pourtant guère que l'extrême gauche, les altermondialistes, les atterrés, Le Monde Diplomatique, Alternatives économiques et quelques économistes parmi lesquels Thomas Piketty, Jean Gadrey, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman pour s'émouvoir devant l'inanité d'une austérité contre-productive et humainement désastreuse. Le SPD allemand applaudit des deux mains, de concert avec Nicolas Sarkozy, Mariano Rajoy, Jeroen Dijsselbloem, Toomas Hendrik Ilves, Bernard-Henri Lévy ou Robert Fico. Tous ces gens se moquent de facto du référendum grec comme de leur première culotte ; ils perçoivent le troisième plan d'aide et le reprofilage de la dette, accouchés dans la douleur et au mépris de la démocratie hellène, comme un élan d'extrême générosité. D'Allemagne, de Slovaquie, d'Estonie, du Portugal ou d'Espagne, on vole au secours d'un unique avatar commun : la rigueur budgétaire, manifestement portée à bout de bras même en cas de vertige existentiel. Dans ces pays comme dans d'autres, on oublie un peu vite que les revendications d'Aléxis Tsípras se trouvent plus que jamais adoubées par ses administrés, que le parti Syriza, présenté comme radical et obstiné, tremble sur ses assises à force de compromission, que les efforts jusque-là consentis par la Grèce restent sans commune mesure, qu'Athènes souffre d'une monnaie forte peu en phase avec ses fondamentaux économiques et d'un ratio dette/PIB qui s'envole à mesure que les richesses créées s'amenuisent sous le coup de l'austérité. Combien de temps encore les « institutions » resteront-elles sourdes au malheur du peuple grec ? Convient-il de poursuivre des objectifs d'excédent budgétaire intenables pour espérer, naïvement, étioler une dette insoutenable ? Doit-on rappeler aux Européens la jurisprudence héritée de l'histoire en matière de défaut, de restructuration et d'effacement de dette ? Le CADTM s'y emploie quotidiennement, mais prêche dans un désert idéologique. Après tout, l'Argentine, l'Allemagne, Cuba, le Mexique, le Venezuela, le Costa Rica, la Pologne ou, plus récemment, l'Équateur y sont tous allés de leurs petits arrangements, souvent à raison, quand il s'agissait de solder leurs comptes. Ni l'ordolibéralisme né de la division allemande ni le chantage exercé par une certaine extrême droite (les Vrais Finlandais en porte-étendard) ne peuvent résoudre à eux seuls l'équation grecque, en ignorant les braillants sanglots du quidam voué à l'indigence. Ce serait faire place nette aux eurosceptiques de toutes sortes, aux pourfendeurs de l'union des peuples, et à Aube dorée, parti néonazi parmi les pires du vieux continent, habitué aux ratonnades comme aux vomissures langagières. On se dit finalement que l'économiste belge Bruno Colmant a peut-être trouvé la formule juste : la Grèce semble être le canari de la zone euro, l'oiseau que l'on jette froidement dans la fosse minière pour s'assurer qu'il ne s'en échappe pas des émanations de méthane.

 

 

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 09:03

Portant ombrage aux keynésiens, les « austériens » font plus que jamais recette sur le vieux continent. La crise de la dette leur lègue une tribune de premier plan, à partir de laquelle ils s’efforcent d’accréditer les thèses néoclassiques et de battre en brèche toute politique expansionniste. Quitte à hypothéquer l’avenir des Européens.

 

L’expérience des crises économiques, par nature codées et multiformes, devrait porter chefs d’État et de gouvernement à la prudence. Pourtant, la zone euro s’en remet depuis trop longtemps aux théoriciens de l’austérité, fermement arrimés à leurs dogmes. L’analyse clinique a de quoi laisser pantois : le cercle vicieux budgétaire dans lequel les vingt-huit se sont engagés se traduit par une confiance en voie d’érosion, la récession, le chômage et, in fine, les déficits publics. Il ne fait aucun doute que les politiques actuellement menées se révèlent contre-productives. Tandis que les marchés souffrent de dysfonctionnements conjoncturels, que le secteur privé limite considérablement ses investissements et que les ménages enregistrent une nette baisse de consommation, les Européens rament contre le courant et appliquent une rigueur qui, au lieu de la stimuler, réfrène la demande. En rabotant les aides sociales et en contractant les dépenses publiques. Si diminuer la dette est un objectif louable – et nécessaire –, l’effondrement des recettes fiscales induit par l’austérité rend l’entreprise particulièrement vaine, voire franchement hasardeuse. Les États peinent toujours à soigner leur comptabilité ; le chômage croît sans coup férir, surtout chez les jeunes ; et la dépression s’installe dans la durée.

 

Les signes flagrants d’irrationalité actés, les « austériens » se maintiennent néanmoins en position de force. Leurs préconisations, bien qu’à contretemps, font immanquablement tache d’huile. Autoflagellés, ou presque, les Méridionaux paient aujourd’hui le (lourd) tribut de leur laxisme d’hier. Devenus le laboratoire des résolutions de crises, ils avalent sans broncher toutes les couleuvres, se réfugiant au besoin derrière le vœu – malheureusement pieux – de redressement budgétaire structurel. Pis, même les bons élèves de la zone euroAllemagne, Finlande, Pays-Bas, etc. – s’infligent la potion amère de la rigueur. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent tenir le rôle, pourtant essentiel, de moteur de la croissance européenne. Les États-Unis, sans doute plus pragmatiques en la matière, échappent pour l’heure à ce diktat néoclassique qui étouffe dans l’œuf le moindre appel au keynésianisme. Et qui hypothèque d’une certaine façon, dans la foulée, l’avenir du vieux continent.

 

Quid des ressources humaines ?

 

Tandis que les records de chômage tombent les uns après les autres, les Européens vont se trouver, à terme, face à un défi de taille : que faire de ces travailleurs devenus inemployables parce que restés trop longtemps sur la touche ?  Pour ceux-là, la bataille de la réinsertion sociale est loin d’être gagnée. Car les employeurs voient d’un mauvais œil le désœuvrement prolongé, synonyme pour eux au mieux d’oisiveté, au pire d’inaptitude. Et c’est tout juste si les autres salariés s’en sortent mieux. Que penser en effet de ces marées humaines contraintes d’accepter un job inadapté à leurs qualifications sous peine de s’en mordre les doigts, de venir grossir les rangs des inactifs ?  Pour les uns comme pour les autres, le chômage de masse tend à rendre stérile la formation initiale, souvent généreusement subventionnée par les pouvoirs publics. Un gaspillage financier doublé du sacrifice, économiquement et moralement assassin, d’une main-d’œuvre qualifiée. En somme, c’est toute l’efficience du marché de l’emploi qui se voit remise en cause : la gestion des ressources humaines souffrent d’imperfections durables et les travailleurs font, bien malgré eux, l’expérience des compétences inemployées, donc galvaudées et improductives.

 

Défaut d’investissements publics

 

Les Européens, enfermés dans la logique de la rigueur, s’efforcent de contenir leurs dépenses, quand ils ne sabrent pas hardiment dedans. Les investissements publics connaissent un recul aussi brutal que regrettable. L’atonie économique ne peut évidemment qu’en sortir renforcée, puisque l’État ne tient pas son rôle de relais au moment où les autres agents interrompent leur course. Non seulement la demande globale s’en trouve impactée, mais les effets indésirables, à long terme, pullulent. Qui paiera en effet pour ces postes lâchement supprimés dans l’éducation nationale ?  Pour ces brevets abandonnés à la concurrence ?  Pour ces infrastructures devenues inadaptées aux évolutions socioéconomiques ?  Pour ces hôpitaux en manque de personnel et où la modernité fait cruellement défaut ?  Pour ces forces de l’ordre désorganisées, mal équipées et en pénurie ?  Pour cette justice engorgée et défaillante ?  Surtout, une fois la croissance recouvrée, les sociétés européennes se heurteront aux insuffisances induites par les années creuses, où l’investissement public a été indûment sacrifié sur l’autel de l’austérité. La machine tardera alors à se remettre en branle.

 

Les entreprises et leurs moyens de production

 

Les entreprises européennes vivent comme un drame la conjoncture actuelle. La crise de la dette et l’austérité corollaire mettent à mal leurs modèles économiques. Certaines craignent de devoir, dans un avenir proche, mettre la clé sous la porte. D’autres manquent cruellement de liquidités et subissent de plein fouet le credit crunch. Tous les secteurs d’activités, ou presque, sont logés à la même enseigne : la clientèle se raréfie, ou éprouve les pires difficultés à tenir ses engagements, tandis que les pouvoirs publics réduisent comme peau de chagrin leurs subventions et, parfois, majorent de quelques points les prélèvements fiscaux. Un cocktail d’autant plus explosif que l’on voit poindre le spectre de l’allongement des cycles et, par ricochet, la menace d’une récession durable. Cela sans même compter que l’interpénétration des économies a des allures de château de cartes et que le climat des affaires ne parvient pas à s’extirper d’une morosité inexpiable. Pour toutes ces raisons, les entreprises européennes rechignent, plus encore que les autres, à investir. Un contexte maussade, qui donne lieu à la stagnation, voire à l’effritement, des capacités de production. Les machines se dégradent et les procédés techniques, au lieu de se moderniser, font au mieux du surplace. Pendant ce temps, la concurrence glane, le couteau aux lèvres, des parts de marché très disputées. Au plus fort de la reprise, quand la demande reprendra du poil de la bête, nos entreprises ne pourront même pas donner leur pleine mesure, faute de capacités de production suffisantes. Puisque le temps perdu ne peut se rattraper, cela se soldera forcément par des pertes cumulées de plusieurs billions d’euros. Qui dit mieux ?

 

Les leçons de l’histoire

 

Si la Grande Dépression a pris fin dans la seconde moitié des années 1930, notamment grâce à la mise en œuvre du New Deal, c’est l’économie de guerre, par les dépenses qu’elle a induites, qui a définitivement tiré l’Amérique du marasme dans lequel elle était plongée. Le conservatisme budgétaire a alors dû s’incliner devant la nécessité de se protéger face aux menaces totalitaires. Et les travailleurs inoccupés, prématurément jugés « inaptes » par certains économistes, ont repris le chemin des usines, enclenchant par là un cercle vertueux encourageant tant la consommation que les investissements. Aujourd’hui, alors que la trappe à liquidité s’impose à nos esprits – la BCE a abusé, en vain, des leviers monétaires contracycliques – et que l’économie demeure lourdement handicapée par une demande indolente, l’État se doit d’injecter des liquidités dans le circuit afin de redresser, par la distribution de revenus, un paquebot qui n’en finit plus de prendre l’eau. Une idée, vous l’aurez compris, farouchement honnie par tout « austérien » qui se respecte.

 

 

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 06:33

Fidèle à ses habitudes, la Chine est jusqu’à présent restée sourde et muette sur la question ukrainienne. Se refusant à intervenir dans les crises internationales, Pékin se met volontairement à l’écart, se contentant pour l’heure d’observer et de jauger les forces en présence. L’Europe de l’Est ne constituant qu’un partenaire commercial marginal, l’Empire du Milieu estime avoir tout intérêt, dans ce dossier, à avancer avec une prudence de Sioux. À en croire les postures officielles, mieux vaudrait ainsi, pour les hommes de Xi Jinping, opter pour l’ombre plutôt que la lumière.

 

Conscient des enjeux, le pouvoir chinois espère sans doute voir les Américains s’engager davantage encore dans le bourbier ukrainien et, pourquoi pas, y laisser quelques plumes au passage. Non seulement cela impacterait négativement leurs positions dans le Pacifique, déjà chancelantes, mais les États-Unis apparaîtraient en outre comme un gendarme autoproclamé, inapte à résoudre les crises qui surviennent aux quatre coins du globe. Dans pareil cas, nul doute que Pékin se frotterait allégrement les mains.

 

Mais la Chine ne néglige pas pour autant ses préoccupations intérieures. Clamer les louanges du mouvement ukrainien pro-occidental Euromaïdan serait revenu à tourner le dos aux Russes et, surtout, à légitimer les manifestations publiques. Une alternative politique inconcevable dans un pays qui craint les troubles sociaux comme la peste et qui cherche à préserver coûte que coûte sa relation privilégiée avec Moscou.

 

D’autre part, on ne saurait nier l’évidence : ce qui se passe actuellement en Crimée fait figure de test grandeur nature pour un pouvoir communiste qui aspire toujours à la réunification et rêve d’un Taiwan sous la forme d’une simple province assujettie au gouvernement central. C’est ainsi que l’action russe, agressive sans être sanguinaire, fournit insidieusement à tous une méthodologie déjà éprouvée, susceptible d’être reproduite partout, et notamment dans l’espoir de faire rentrer les autorités taïwanaises dans le rang, c’est-à-dire dans le giron national.

 

 

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 14:18

Le saviez-vous ?  Si les universités américaines trustent les premières places des classements internationaux, il faut avant tout y voir le signe d’un modèle de gestion efficient, reposant sur un processus décisionnel largement aux mains d’anciens étudiants, devenus administrateurs avisés.

 

Mais encore ?  La domination sans partage des États-Unis dans le secteur de l’enseignement supérieur a tout du secret de Polichinelle. Si l’on en croit le classement de l’université Jiao Tong de Shanghai, dix-sept des vingt meilleures écoles se situent en effet sur le territoire américain. D’aucuns font de la richesse du pays le principal facteur explicatif. D’autres préfèrent invoquer une population pléthorique, des politiques volontaristes en faveur de la recherche ou encore un pouvoir d’attraction considérable, capable d’amadouer les élites du monde entier. Mais ces arguments quelque peu rabâchés occultent un élément sans doute bien plus déterminant : les dispositions organisationnelles propres aux grandes universités états-uniennes. Car le fonctionnement de ces machines de guerre éducatives repose sur des évolutions largement mésestimées. Un phénomène qui ne date d’ailleurs pas d’hier.

 

En effet, dès les années 1860, Harvard demande à être traitée hors des évolutions politiques et souhaite confier à ses anciens élèves le pouvoir décisionnel. Le 29 avril 1865, après une intense campagne de lobbying, la Cour générale du Massachusetts adopte de justesse une proposition allant dans ce sens. Le concours des diplômés de Cambridge durant la guerre de Sécession, fort apprécié à l’échelle fédérale, contribue lui aussi à l’avènement de cette authentique révolution scolaire. Depuis lors, à Harvard, les anciens étudiants contrôlent le Conseil de surveillance, un phénomène avant-gardiste qui ne manquera pas d’inspirer d’autres établissements, à l’instar de Yale, l’université du Michigan, la Purdue University, Notre Dame, Duke ou encore le College of William and Mary. Dans les faits, ce modèle de gestion deviendra vite la norme, tant pour le privé que pour le public. Un pari gagnant, puisque le célèbre classement publié par US News and World Report rend régulièrement hommage à ces écoles sous la coupe d’anciens pensionnaires, c’est-à-dire celles où ils représentent au moins 50 % du conseil d’administration.

 

Signe des temps, parmi les fleurons américains, Harvard, Yale et Columbia se trouvent entièrement gérées par leurs diplômés, tandis que Princeton et Stanford peuvent se prévaloir d’un taux d’environ 90 % d’ex-étudiants. Élargissons le plan : en moyenne, les universités figurant dans le top 100 comptent au sein de leur conseil d’administration 63 % d’anciens élèves. Ces derniers semblent veiller mieux que quiconque au prestige des écoles qui les ont formés. Non seulement ils veulent soigner leur pedigree, mais ils connaissent en plus les établissements de l’intérieur, ce qui tend à fluidifier et bonifier le processus décisionnel. Surtout, ils n’hésitent pas à mettre la main au portefeuille lorsque cela s’avère nécessaire. Enfin, pour maintenir la compétitivité de leur université, ils cherchent obstinément à attirer les meilleurs professeurs et les étudiants les plus méritants. Les performances sportives et artistiques, très valorisantes à terme, constituent également des critères de sélection de première importance. Le rayonnement de l’école doit à tout prix primer. Et même si les universités restent des organismes à but non lucratif, leur gestion se doit de répondre à deux impératifs : dispenser un enseignement exemplaire et appâter les éléments les plus prometteurs.

 

Citation. « Toutes les grandes universités sont des organisations à but non lucratif, créées pour dispenser un enseignement de haute qualité qui bénéficiera à la société tout entière. Les universités américaines revêtent cependant cette particularité d’avoir trouvé le moyen de combiner les bienfaits de la compétition avec le concept européen d’établissements non lucratifs et de quasi-bienfaisance. » – Shailendra Raj Mehta, professeur intervenant à l’Indian Institute of Management d’Ahmedabad et directeur académique du département Duke Corporate Education, dans La Libre Belgique.

 

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 05:41

Depuis le triplement des frais de scolarité décrété par le gouvernement Cameron, les étudiants britanniques du supérieur éprouvent les pires difficultés à joindre les deux bouts.

 

David Cameron est homme à afficher ses convictions. Succombant d’emblée aux sirènes de l’austérité, il pilote depuis sa prise de fonction un plan de rigueur aussi brutal que contre-productif. Aussi, à mesure que s’installe la récession, les victimes de sa politique sortent de l’anonymat. Parmi elles, on recense les quelque 350 000 jeunes Britanniques qui se frottent actuellement aux mesures mises en place par sa coalition gouvernementale en matière de frais de scolarité. Contraints de s’endetter pour étudier, ils hypothèquent leur avenir au moment même où ils s’échinent à le préparer au mieux.

 

En effet, depuis l’année dernière, les étudiants ont la charge de l’ensemble des frais induits par leurs études supérieures. Cela s’étend des droits d’inscription aux dépenses courantes. Le Times donne à cet égard un ordre de grandeur à tout le moins éloquent : les universités occasionneraient en moyenne des coûts de 9000 livres, soit 10 501 euros. Une somme qui s’explique largement par le triplement des frais de scolarité décidé par les troupes de David Cameron.

 

À ceux qui se réfugient volontiers derrière le paravent des prêts consentis par l’État, rappelons d’entrée de jeu que le plafond de 5500 livres (6418 euros) est bien loin de couvrir les montants cumulés du loyer, des transports, de la nourriture et des fournitures. Sans compter qu’avec les rigoureuses modalités de remboursement, les candidats emprunteurs risquent fort de se retrouver pieds et poings liés. L’argument du crédit public se révèle par conséquent aussi spécieux que la démocratisation des meilleures écoles est illusoire.

 

Un cursus universitaire qui se solde par une dette de 50 000 euros

 

Les chiffres avancés par le Times ont de quoi faire froid dans le dos. Cette année, les étudiants de premier cycle devraient quitter l’université lestés d’un engagement dépassant les 43 500 livres, soit environ 50 700 euros qu’il leur faudra rembourser à l’État. Cerise sur le gâteau : des dettes privées, parfois colossales, viennent encore se greffer à cette note déjà – bien trop – salée.

 

Aussi, les apprenants ne pouvant se reposer sur les largesses de parents fortunés se verront certes nantis d’un enseignement de qualité, mais crouleront avant tout sous un passif inédit jusqu’alors. Ceux qui auront la chance de décrocher un poste en adéquation avec leur formation devront par conséquent consentir à vivre avec des revenus sévèrement ponctionnés, remboursement des emprunts oblige. Les autres, ceux dont le cursus a été interrompu prématurément ou dont le salaire s’avère insuffisant, n’auront plus qu’à espérer s’en tirer avec les moyens du bord. Un péril financier bien réel, mais qui demeure cependant largement sous-estimé tant par les étudiants que par leur famille. Un pari d’autant plus risqué que, sous les effets conjugués de la récession et de l’inflation des diplômes, le précieux sésame universitaire n’est plus un gage de prospérité.

 

Le prix du savoir

 

Les nouveaux emprunts octroyés par les autorités britanniques s’étendent sur 30 ans. Les intérêts réels commencent à être perçus au moment même où le crédit est émis. Les taux se maintiennent dans un premier temps à un niveau de 3 % au-dessus de l’inflation, applicable tout au long du cursus universitaire. Ainsi, l’étudiant moyen aura déjà cumulé 3000 livres d’intérêts (3503 euros) quand il obtiendra son diplôme. Par la suite, le taux rejoint strictement l’inflation et se contente d’évoluer parallèlement à elle jusqu’à ce que la personne concernée touche plus de 21 000 livres par an. À ce moment-là, la dette reprend sa hausse en termes réels et doit commencer à être remboursée. Dans les faits, cela correspond souvent précisément à l’instant où les bénéficiaires des crédits publics entendent acheter un logement et fonder une famille. Une concomitance propre à décourager les jeunes Britanniques, alors même que Londres a un besoin manifeste de travailleurs hautement qualifiés.

 

 

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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 05:09

Alors que les déclinistes ne savent plus à quel chiffon rouge se vouer, blâmant sans relâche l’Europe, l’analyse factuelle apporte un éclairage inattendu sur l’état de santé du vieux continent. Si la crise de la dette polarise toutes les attentions, l’Union ne peut en aucun cas s’y résumer. Au contraire, elle a plus que jamais de belles cartes à jouer. Explications.

 

La crise de l’euro ne cesse de mettre à mal le vieux continent. Placés sous la coupe de marchés financiers irascibles, et ne jurant plus que par une rigueur hautement contre-productive, chefs d’État et de gouvernement foncent droit dans le mur budgétaire. L’extrême fragilité des Méridionaux, couplée à une activité économique morose, prédispose l’Europe aux débâcles en tout genre. Et la construction communautaire, en raison de ses innombrables – et innommables – imperfections, se montre au mieux inapte à sauver les meubles, au pire foncièrement autodestructrice. L’entité continentale imaginée par les pères fondateurs a désormais tout du canard boiteux irrécupérable : la faiblesse, le discrédit, le manque de courage, l’absence de vision, l’obsession du court-termisme. Voilà, grossièrement résumé, le discours qui prévaut actuellement dans les milieux autorisés. Décliné à l’infini, il a (presque) valeur de dogme. L’analyse factuelle suppose pourtant de nuancer ce portrait hâtif et caricatural, voire de le réfuter purement et simplement. Mieux, elle tourne définitivement le dos aux sophismes et contre-vérités tenant lieu de certitudes inébranlables. Ainsi, les élucubrations sans fin des déclinistes et autres eurosceptiques ne supportent pas une seconde l’épreuve des faits. Car, malgré la crise de la dette, l’Europe conserve de beaux restes et fait sans conteste figure de superpuissance qui s’ignore.

 

Non seulement l’intégration communautaire a stabilisé et pacifié la région, mais elle a également contribué, notamment via les Fonds structurels, au développement des États membres qui accusaient un retard patent, à l’instar de la Grèce, de l’Espagne, de l’Irlande ou du Portugal. Aujourd’hui, l’Union, prise dans son ensemble, constitue la première économie mondiale et le deuxième budget de défense derrière les États-Unis. Sa force de frappe diplomatique, sans égale ou presque, repose sur un vaste réseau d’ambassadeurs, connecté à la planète entière. Comptant plus de 66 000 soldats déployés à travers le monde et des effectifs comparables à ceux de Washington, l’Europe peut en outre s’enorgueillir d’équipements de pointe et de dépenses militaires cumulées représentant environ 20 % du total absolu – contre 4 % seulement pour la Russie. Autrement dit, ses armées ont largement de quoi taper dans l’œil : elles s’avèrent à la fois modernes, puissantes et bien entraînées. Les nombreuses installations basées à l’étranger se veulent quant à elles autant de points stratégiques de coordination et d’action, indispensables à qui entend peser dans un paradigme multipolaire. N’oublions pas non plus que la France et la Grande-Bretagne disposent de l’arme nucléaire et siègent au Conseil de sécurité de l’ONU, organe de décision de première importance s’il en est. Et, comme en témoignent les épisodes libyen, malien, géorgien ou kosovar, certains États membres n’hésitent pas à intervenir pour remettre de l’ordre sur la scène internationale. Enfin, plus généralement, le vieux continent présente un PIB par habitant en termes de pouvoir d’achat presque quatre fois plus élevé que la Chine. Quant à son rayonnement culturel et scientifique, il n’a rien, ou si peu, à envier aux États-Unis et au Japon.

 

L’Europe et le paradigme multipolaire

 

La boutique européenne voit poindre une menace de taille : un déclin relatif, mais inexorable. Alors que le vieux continent a mené la danse pendant plus de quatre siècles, il a dû se faire une raison et, en toute logique, passer le relais aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Une région minée par les conflits, en pleine phase de reconstruction, ne pouvait en effet raisonnablement prétendre au titre de chef de file d’une communauté internationale plus que jamais en quête de repères.

 

Aujourd’hui, alors que s’impose le paradigme multipolaire, la Chine, le Brésil, l’Inde et la Russie s’affirment toujours plus. Le fossé entre pays émergents et riches s’amenuise à vue d’œil. Depuis 1945, le rattrapage ne cesse d’ailleurs de s’accélérer, tant et si bien que d’aucuns évoquent désormais la toute-puissance des BRICS, présentés à mots couverts comme les nouveaux maîtres des relations économiques et géopolitiques. Pourtant, les interconnexions, voire les interdépendances, appellent à la retenue : jamais auparavant, les nations n’avaient été autant liées entre elles, ce qui suppose – au moins – un partage des fruits de la croissance. Car là où des crises systémiques peuvent frapper, il existe forcément des profits à mutualiser. La logique de la socialisation vaut évidemment dans les deux sens. Et, à ce jeu-là, l’Europe s’en tire avec les honneurs.

 

L’Europe, juste une mauvaise passe ?

 

Si l’Union valse depuis plusieurs années au rythme des crises, les États membres présentent néanmoins un endettement moyen inférieur à celui du Japon, du Canada, de l’Égypte, de Singapour ou des États-Unis. Et bien que plusieurs poids lourds européens – France et Italie en tête – accusent un déficit structurel alarmant, il reste que les traités et dispositifs récemment ratifiés visent justement à encadrer et prévenir tout dérapage jugé excessif. Un garde-fou communautaire dont peu de pays en dehors de l’Union peuvent réellement se prévaloir. Et si l’on en croit le FMI, les États-Unis connaîtront un déficit public trois fois plus élevé que le vieux continent en 2013. De quoi définitivement faire taire les mauvaises langues. D’autant plus que les économies européennes figurent, encore et toujours, parmi les plus concurrentielles du monde. À cet égard, il est intéressant de constater que la zone euro représente 15,6 % du total des exportations, contre seulement 8,3 % pour les États-Unis et 4,6 % pour le Japon. Pas mal pour un canard boiteux, non ?

 

Alors, comment expliquer cette défiance durable des investisseurs ?  Il convient d’abord de préciser que tous les pays européens ne sont pas, en la matière, logés à la même enseigne : l’Allemagne et la France, par exemple, bénéficient de taux d’intérêt dérisoires, les plus bas jamais enregistrés. Ensuite, il faut tenir compte de l’absence de gouvernement économique, quand d’aucuns réclament une instance décisionnelle aux pouvoirs coercitifs. L’intégration politique demeurant le parent pauvre de la construction communautaire, les marchés ont tendance à faire des pays périphériques les ambassadeurs macroéconomiques du continent. Des baromètres par défaut en quelque sorte, qui se situent pourtant à mille lieues des tendances relayées par les principaux agrégats. Car la fracture entre le Nord et le Sud divise l’Europe en deux zones aux fondamentaux disparates. À moins de mélanger les torchons et les serviettes, les performances des uns ne peuvent en aucun cas être assimilées à celles des autres.

 

Ultime preuve de sa vitalité, l’Europe se pose en interlocuteur de choix sur le continent asiatique. Elle constitue le premier partenaire commercial de la Chine, le deuxième de l’Inde et de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), le troisième du Japon et le quatrième de l’Indonésie. Des interconnexions à tout le moins capitales alors même que l’Asie affiche une croissance effrénée (insolente ?) et tire l’économie mondiale vers le haut.

 

Déficit démocratique

 

S’inscrire en faux contre l’euroscepticisme est une chose ; pratiquer la politique de l’autruche en est une autre. C’est pourquoi il convient parfois de faire cause commune avec les opposants à l’UE en vue de pointer du doigt certains dysfonctionnements manifestes. À ce titre, la question de la légitimité de certaines institutions, Eurogroupe en tête, revient sur la place publique à intervalles réguliers. Et ne manque pas d’en appeler d’autres.

 

Les gouvernements nationaux, qui résultent du suffrage direct, nomment les membres de la Commission, avant que le Parlement ne se prononce pour avaliser ou recaler les candidatures. Jusqu’à présent, l’édifice communautaire a toujours carburé à l’intergouvernementalisme, une mauvaise habitude vieille comme la CECA, qui paralyse toute démocratisation de l’Europe. Un modus operandi qui permet surtout aux États de conserver jalousement leurs prérogatives décisionnelles. Pis, le Parlement, seule instance directement élue par les peuples, doit se contenter d’un rôle déconsidéré. Non seulement l’initiative législative lui échappe, mais, en outre, nombre de matières ne relèvent pas de sa compétence. Ces champs d’action n’impliquent donc pas la procédure de codécision si chère aux démocrates et aux parlementaristes. Signe probant de cette toute-puissance des nations : depuis le début de la crise de la dette, les eurodéputés, marginalisés, n’ont jamais eu voix au chapitre, se laissant même déborder par… le Bundestag !  On comprend dès lors d’autant mieux pourquoi l’Union voit son image s’écorner.

 

Déjà considérée comme non représentative, l’Europe est en plus accusée de faire sortir un nombre croissant de matières de la sphère politique nationale, réduisant par là le pouvoir des gouvernements en place. Cela a le don d’envenimer les débats et de faire hurler nationalistes, souverainistes ou encore protectionnistes. Plus grave : les peuples finissent par craindre une confiscation de la marche de leurs affaires publiques. Ils sont toujours plus nombreux à estimer que les scrutins nationaux permettent de changer de gouvernement, mais pas de politique – définie et encadrée, selon eux, par la seule UE. Il y a là, au minimum, un vice de communication de la part des institutions communautaires. Car si la maison commune a les murs qui penchent et les vitres brisées, elle a néanmoins offert un toit et des sanitaires à ses hôtes. En d’autres termes, il ne faudrait surtout pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Qui peut d’ailleurs dire à quoi ressemblerait la Hongrie de Viktor Orbán sans les prescriptions européennes ?  Et quid du développement économique de l’Espagne, de l’Estonie ou de l’Irlande ?

 

Démographie : il est encore temps d’agir

 

D’après les chiffres fournis par le Bureau européen des statistiques, la population de l’UE devrait passer de 504 millions aujourd’hui à 525 millions en 2035, avant de légèrement fléchir pour s’établir finalement à 517 millions en 2060. À titre de comparaison, les États-Unis frôleraient quant à eux les 400 millions d’habitants à l’horizon 2050.

 

Le hic, c’est que la population européenne vieillit inexorablement. Cette année, la quantité de personnes en âge de travailler commencera à se réduire. De 308 millions aujourd’hui, on se situera en toute logique aux alentours des 265 millions en 2060. Résultat : le ratio de dépendance des plus âgés – le nombre des plus de 65 ans rapporté au total des personnes en âge de travailler – s’envolera littéralement, de 28 % en 2010 à 58 % en 2060. De quoi clouer par la peur plus d’un démographe.

 

Mais ne prenons pas des vessies pour des lanternes. La quasi-totalité des grandes puissances doit faire face au vieillissement de sa population et cherche à en limiter les dégâts. À cet égard, la Chine et le Japon s’avèrent particulièrement touchés, tandis que l’Europe s’en tire plutôt à bon compte. La Grande-Bretagne présente d’ailleurs des perspectives équivalentes à celles des États-Unis, le bon élève en la matière. Mais il n’empêche qu’un tel phénomène démographique constitue une réelle menace pour l’équilibre des budgets affectés aux dépenses de retraite. Et, pour apporter une réponse politique opérante à ce défi, les pays membres de l’UE vont devoir s’activer sans tarder.

 

Ainsi, une immigration dûment considérée permettrait non seulement de lutter contre le recul numérique, mais aussi d’impacter positivement la (désormais fameuse) pyramide des âges. Et quoi de mieux, pour sauver les systèmes de retraite européens, qu’une hausse modérée des cotisations doublée d’un allongement des carrières ?  Des mesures à compléter, au besoin, par une politique volontariste en matière de natalité (allocations majorées, progression de l’offre de places en crèche, promotion de l’horaire flottant, facilités diverses, etc.). Ne croyez surtout pas les marchands de sable : si l’enjeu démographique est assurément de taille, il est encore temps d’agir. D’autant plus que les prévisions européennes s’avèrent bien moins alarmantes qu’ailleurs.

 

 

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 05:50

Dépasser les réticences et tracer les frontières d’une entente nouvelle. Voilà à quoi devait s’atteler Barack Obama au lendemain de son élection à la présidence des États-Unis. La politique du « reset », annoncée en grande pompe, était alors sur toutes les lèvres. D’aucuns voyaient déjà les Russes et les Américains se tendre à nouveau la main et épouser – enfin – des causes communes. Mais c’était sans compter sur une poignée d’événements fâcheux, qui ont annihilé les bonnes volontés à mesure qu’ils faisaient l’actualité.

 

Le bloc de l’Est et le « monde libre »

 

À peine la conférence de Yalta achevée que l’URSS et les États-Unis se regardent déjà en chiens de faïence. Par la seule négociation, Joseph Staline, plus que jamais en position de force, parvient à pérenniser et étendre sa zone d’influence, coupant de fait l’Europe en deux blocs bien distincts. Ce sont les balbutiements de la guerre froide, durant laquelle les deux superpuissances se livrent une bataille idéologique sans merci, alternant les périodes de tension et de détente pendant à peu près un demi-siècle. La chute du mur de Berlin et le déclin du pacte de Varsovie sonneront le glas de l’empire soviétique et, par voie de conséquence, mettront un terme au paradigme bipolaire. Une page se tourne, alors même que s’ouvre le chapitre de la pacification. Mais jusqu’à quand ?

 

De la Syrie à Edward Snowden, une relation parasitée

 

C’est peu dire que le torchon brûle actuellement entre Washington et Moscou. Et tandis que les pommes de discorde se succèdent avec une régularité de métronome, le Kremlin joue à fond la carte de la provocation. Il en va notamment ainsi de l’interdiction faite aux Américains d’adopter des enfants russes, de la législation sanctionnant la « propagande homosexuelle » devant mineurs ou encore de l’obligation pour les ONG percevant des financements extérieurs de s’enregistrer comme « agents de l’étranger ». Pis, l’inimitié que se vouent aujourd’hui Barack Obama et Vladimir Poutine tend à parasiter un peu plus des relations bilatérales déjà fragilisées par l’histoire. Dernier exemple en date : le président américain n’a pas hésité à poser un lapin à son homologue russe, motivant le boycott d’un sommet commun en des termes assassins. Derrière les postures et circonvolutions de circonstance se cachent invariablement les stigmates de deux « affaires » à tout le moins retentissantes, la Syrie et Edward Snowden. Tandis que les positions demeurent inconciliables sur la réponse à apporter à la guerre civile qui secoue actuellement Damas, le cas de l’agent dissident, auteur des révélations sur les programmes d’espionnage américains, relève quant à lui du casus belli diplomatique. Moscou a en effet décidé d’accorder l’asile politique temporaire à l’homme le plus recherché des États-Unis. De quoi échauffer les esprits et attiser les rancœurs. Alors même que les deux parties semblaient se rapprocher à l’occasion du drame de Boston, le scandale frappant la NSA et les divergences de vues sur le régime de Bachar al-Assad viennent donner un nouveau souffle à la défiance réciproque.

 

Pourquoi les positions risquent (encore) de se radicaliser

 

Si les autorités russes et américaines se cherchent des crosses, c’est avant tout parce qu’elles se voient contraintes de se plier à un inconfortable jeu d’équilibriste. Mis à mal par une opposition acharnée, enchaînant les mauvaises séquences – port d’armes, attaque de Benghazi, scandale des écoutes –, Barack Obama est plus que jamais sur le pied de guerre, prêt à faire feu de tout bois. Alors, le président démocrate, en toute logique, est désormais tenté de passer à l’offensive sur la scène internationale en vue de redorer quelque peu son blason. C’est la raison pour laquelle il ne devrait pas céder d’un pouce face à un Vladimir Poutine sans concession, qui aspire à réaffirmer son leadership en jouant sa propre partition. Des postures de toute évidence hautement antagoniques, propres à enclencher une mécanique renvoyant sans détour à la guerre froide.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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