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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 07:51

Zoom sur quatre pays en proie à de profondes divisions et tirant, à intervalles réguliers, la couverture médiatique à eux.

 

Égypte. Trente années. C’est le temps qu’il aura fallu aux Égyptiens pour chasser du pouvoir l’autocrate Hosni Moubarak. Une victoire à la Pyrrhus, diront certains, non sans raison. Car si les révolutionnaires de la place Tahrir ont obtenu gain de cause, à savoir la chute du raïs et l’organisation d’élections libres, l’avènement des Frères musulmans qui s’en est suivi portait en lui les germes d’une inquiétante instabilité. Jugez plutôt : alors que l’économie s’effondre au vu et au su de tous, une vague de contestation de grande ampleur s’empare du pays. Les militaires, bien avisés, saisissent la balle au bond et destituent sans délai Mohamed Morsi, le premier chef d’État démocratiquement élu, issu de la confrérie. Très vite, l’armée et les partisans du président déchu s’affrontent violemment, semant la mort et causant l’émoi de la communauté internationale. Les méthodes répressives de l’ère Moubarak reprennent parallèlement du service, au grand dam des islamistes. Côté décisionnel, l’opacité semble plus que jamais de mise. Le gouvernement intérimaire, emmené – officiellement – par Adly Mansour, se place de facto sous l’autorité du général Al-Sissi, véritable homme fort du nouveau régime. Pendant ce temps, les États-Unis, humiliés par un partenaire historique pourtant généreusement subventionné, et le Conseil de sécurité, inaudible, doivent se contenter d’un rôle à tout le moins mineur, celui de l’observateur ébahi appelant vainement au cessez-le-feu. Un vœu pieux, alors même qu’éclate au grand jour la fracture qui traverse la société égyptienne : l’armée et les laïcs d’un côté, les islamistes de l’autre. Avec, entre eux, deux idéologies diamétralement opposées et une hostilité patente.

 

Mali. Début 2012, les premiers signes de tension apparaissent au Mali. Le MNLA, qui revendique avec conviction l’autonomie de l’Azawad, remet en cause l’unité nationale en attaquant des points stratégiques sis au Nord. Jugé inapte à faire front au conflit, le président Amadou Toumani Touré est balayé quelques semaines plus tard par un coup d’État militaire dirigé par le capitaine Sanogo. C’est alors que les salafistes d’Ansar Dine et les terroristes d’AQMI s’engouffrent dans la brèche et cherchent à prendre le contrôle de la moitié nord du pays, fragilisée par la crise institutionnelle. Aussi, le Mali sombre dans l’horreur et les exactions. La destruction aveugle d’édifices, notamment les mausolées de Tombouctou, paraîtrait d’ailleurs presque anodine à côté des amputations accomplies au nom de la charia. Il faudra attendre l'intervention internationale – et surtout française – pour faire reculer une rébellion devenue foncièrement hétéroclite et aux intérêts hautement divergents. Aujourd’hui, malgré les appels à la stabilité, le pays reste considérablement fractionné. Arabes, Touaregs et Noirs n’en finissent plus de se regarder en chiens de faïence. De quoi mettre à l’épreuve IBK, le président fraîchement désigné, dont le mandat consiste essentiellement à remettre le Mali en ordre de marche.

 

Yémen. Si les États-Unis ont cherché à y mettre en œuvre une transition pacifique, le Yémen fait toujours office de maillon faible régional. Une stature peu clinquante, confortée par une instabilité quasi perpétuelle. Un gouvernement d’union nationale y a certes été formé, mais les divisions idéologiques et confessionnelles restent inexorablement d’actualité. Situé au sud de la péninsule arabique, le pays sert en outre de base arrière à Al-Qaïda depuis que les combattants de la nébuleuse ont été chassés d’Arabie saoudite. Sanaa a d’ailleurs vu la formation, sur son territoire, d’AQPA, la succursale la plus active des djihadistes. Cela s’explique en grande partie par la faiblesse du pouvoir central, mis à mal par la fracture Nord-Sud. Au nord, la rébellion armée houthiste mène une guerre sanglante contre le gouvernement. Ces révoltés sont issus de la communauté zayidite, des chiites anciennement aux commandes du pays. Taxés de terrorisme, détestés par les tribus sunnites, ils doivent de surcroît se frotter à l’hostilité d’Al-Qaïda, qui répond par les armes au chiisme sous toutes ses formes. Au sud, les relents du séparatisme persistent toujours. Dirigé par les marxistes après le départ des colons britanniques, le Sud ne s’est unifié au Nord qu’en 1990. Et, quatre années seulement plus tard, une tentative de sécession a donné lieu à une guerre civile mortifère. Depuis, les velléités indépendantistes n’ont jamais été apaisées. Pis, à ces divisions, il faut encore ajouter la question des jeunes révolutionnaires, ces « enfants du Printemps arabe » qui ont dépassé les clivages traditionnels. Qui peut aujourd’hui certifier qu’ils resteront à jamais tapis dans l’ombre ?

 

Syrie. Authentique mosaïque confessionnelle, la Syrie se pose désormais en (malencontreuse) vedette de nos journaux télévisés. La guerre civile qui met aux prises insurgés et forces loyalistes y a déjà occasionné près de deux millions de réfugiés – dont les deux tiers se trouvent au Liban et en Jordanie – et plus de 100 000 morts. Le tout en moins de trente mois. Une situation d’autant plus alarmante que, si l’on comptabilise les déplacés à l’intérieur du pays, il ressort qu’un Syrien sur quatre a dû fuir en raison des combats. Sur le terrain, les troupes du président alaouite Bachar al-Assad, aveuglément soutenu par les chiites, doivent notamment faire face aux islamistes et rebelles sunnites, rendant ainsi le conflit syrien particulièrement sensible à la question religieuse. De quoi rapprocher un peu plus Damas du bord du gouffre. À cet égard, la conférence de paix, réclamée de longue date par les Américains, a pour l’heure tout du vœu pieux. Le dialogue semble en effet définitivement rompu, les postures se radicalisant alors même que l’éventuelle livraison d’armes aux insurgés n’en finit plus d’agiter une communauté internationale au mieux timorée.

 

 

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 14:40
Bien que mieux outillé depuis l’entrée en scène du traité de Lisbonne, qui a considérablement élargi ses pouvoirs, le Parlement européen peine toujours à combler le déficit démocratique que déplore la construction communautaire. Et la crise de l’euro, non contente de hanter les Méridionaux, a imposé de nouveaux centres névralgiques. C’est ainsi que plusieurs instances non représentatives, Eurogroupe en tête, se tirent désormais du pair. Explications.
 
La crise de l’euro n’a pas seulement enfermé l’Europe méridionale entre le marteau de la dette et l’enclume de la récession. Elle a également consacré le rôle prépondérant des États membres, et surtout de l’Allemagne, au moment de rebattre les cartes communautaires. Aux côtés des grandes capitales se tient par ailleurs une kyrielle d’organismes illégitimes, ou si peu, qui ne cessent de monter en puissance. Leur mandat mal défini et à géométrie variable ne les empêche aucunement d’occuper le haut de l’affiche décisionnelle. C’est peu dire que l’on a fait valser la démocratie européenne au rythme des plans de sauvetage. Et quand la monnaie unique passe définitivement sous les fourches caudines des marchés financiers, nos dirigeants n’hésitent pas à sauter le pas et s’en remettent, la bouche en cœur, à l’Eurogroupe, le FMI et la Banque centrale, soit autant d’instances non représentatives. Quid alors du Parlement, seule institution directement élue par les peuples ?  Il ferait presque office de parent pauvre, voire de pestiféré. Signe des temps : le Bundestag paraît davantage impliqué dans la gestion de la crise de la dette que les eurodéputés. Pis, même la Commission, à l’abri des regards, rend lâchement les armes.
 
Pour tout démocrate, la potion est au mieux amère. Sur le vieux continent, l’intergouvernementalisme lâche rarement du lest, ce qui tend à marginaliser un peu plus des parlementaires davantage habitués à l’arrière-plan qu’à la première ligne. Mais les eurodéputés tâchent néanmoins de saisir la balle au bond et de faire entendre leur voix à l’occasion. Puisque les principaux arbitrages se décident aujourd’hui en dehors des instances communautaires, ils cherchent à se rappeler au bon souvenir du Conseil et s’opposent fermement au budget de l’Union 2014-2020, négocié de haute lutte par les chefs d’État et de gouvernement.
 
Le Parlement à l’heure du traité de Lisbonne
 
Battus en brèche, les eurodéputés reprennent peu à peu leur souffle. Il faut dire que le traité de Lisbonne engage une réécriture complète de leur périmètre d’action. C’est ainsi que le Parlement peut désormais codécider des dépenses communautaires et, par conséquent, entraver tout budget contraire à ses aspirations. De même, les accords internationaux, notamment commerciaux, relèvent aujourd’hui – au moins partiellement – de sa compétence. Il a d’ailleurs usé de ses prérogatives pour bloquer plusieurs textes sensibles, comme ceux portant sur les échanges de données bancaires ou aériennes, négociés avec Washington. Mieux : les eurodéputés bénéficient désormais du pouvoir législatif dans des domaines autrefois dévolus aux autorités nationales. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’agriculture. Enfin, alors que les États membres se contentent de faire du surplace, le Parlement multiplie les initiatives en faveur de la régulation financière, imposant par exemple le plafonnement des bonus bancaires, et prônant avec détermination une supervision intégrée des banques.
 
Dans l’œil du cyclone
 
Mais ceux qui suivent l’actualité européenne le savent : la crise de l’euro a fragilisé et marginalisé un Parlement déjà peu à son avantage. Pendant que les États et l’Eurogroupe pilotaient les plans de sauvetage, les eurodéputés se voyaient quant à eux réduits au silence. Pis, les fonds de secours mis en place ces dernières années échappent au contrôle de la seule instance communautaire légitimée par le suffrage. Et il en va de même pour le dispositif de supervision des banques, placé sous la tutelle de la BCE, devenue le pompier – et prêteur – en dernier ressort de la monnaie unique. Qu’on se le dise : le sursaut d’intégration actuellement en œuvre se fait largement aux dépens du Parlement, dont les prérogatives demeurent à tout le moins modestes au sein d’une union monétaire reformatée par des crises à répétition. D’autant plus, on le sait, que les paradoxes pullulent. Que penser, par exemple, de cette commission des affaires économiques et monétaires présidée par… une Britannique ?  L’Europe à deux vitesses – avec ou sans la monnaie unique – mettrait-elle à mal le bon sens des eurodéputés ?  Poser la question, c’est y répondre.
 
Si le Parlement a bel et bien adopté les fameux « six-pack » et « two-pack », qui renforcent les pouvoirs de la Commission en lui conférant un droit de regard sur les politiques économiques et budgétaires nationales, les eurodéputés n’ont en revanche pas leur mot à dire sur les recommandations adressées par l’exécutif européen aux États membres. Ils ne peuvent pas plus influer sur les arbitrages rendus par les grands argentiers de la zone euro : tant Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, que Jeroen Dijsselbloem, le patron de l’Eurogroupe, n’ont de comptes à rendre à personne. Une absurdité qui confine, ici encore, au manquement de démocratie.
 
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Bien que mieux outillé depuis l’entrée en scène du traité de Lisbonne, qui a considérablement élargi ses pouvoirs, le Parlement européen peine toujours à combler le déficit démocratique que déplore la construction communautaire. Et la crise de l’euro, non contente de hanter les Méridionaux, a imposé de nouveaux centres névralgiques. C’est ainsi que plusieurs instances non représentatives, Eurogroupe en tête, se tirent désormais du pair. Explications.
 
La crise de l’euro n’a pas seulement enfermé l’Europe méridionale entre le marteau de la dette et l’enclume de la récession. Elle a également consacré le rôle prépondérant des États membres, et surtout de l’Allemagne, au moment de rebattre les cartes communautaires. Aux côtés des grandes capitales se tient par ailleurs une kyrielle d’organismes illégitimes, ou si peu, qui ne cessent de monter en puissance. Leur mandat mal défini et à géométrie variable ne les empêche aucunement d’occuper le haut de l’affiche décisionnelle. C’est peu dire que l’on a fait valser la démocratie européenne au rythme des plans de sauvetage. Et quand la monnaie unique passe définitivement sous les fourches caudines des marchés financiers, nos dirigeants n’hésitent pas à sauter le pas et s’en remettent, la bouche en cœur, à l’Eurogroupe, le FMI et la Banque centrale, soit autant d’instances non représentatives. Quid alors du Parlement, seule institution directement élue par les peuples ?  Il ferait presque office de parent pauvre, voire de pestiféré. Signe des temps : le Bundestag paraît davantage impliqué dans la gestion de la crise de la dette que les eurodéputés. Pis, même la Commission, à l’abri des regards, rend lâchement les armes.
 
Pour tout démocrate, la potion est au mieux amère. Sur le vieux continent, l’intergouvernementalisme lâche rarement du lest, ce qui tend à marginaliser un peu plus des parlementaires davantage habitués à l’arrière-plan qu’à la première ligne. Mais les eurodéputés tâchent néanmoins de saisir la balle au bond et de faire entendre leur voix à l’occasion. Puisque les principaux arbitrages se décident aujourd’hui en dehors des instances communautaires, ils cherchent à se rappeler au bon souvenir du Conseil et s’opposent fermement au budget de l’Union 2014-2020, négocié de haute lutte par les chefs d’État et de gouvernement.
 
Le Parlement à l’heure du traité de Lisbonne
 
Battus en brèche, les eurodéputés reprennent peu à peu leur souffle. Il faut dire que le traité de Lisbonne engage une réécriture complète de leur périmètre d’action. C’est ainsi que le Parlement peut désormais codécider des dépenses communautaires et, par conséquent, entraver tout budget contraire à ses aspirations. De même, les accords internationaux, notamment commerciaux, relèvent aujourd’hui – au moins partiellement – de sa compétence. Il a d’ailleurs usé de ses prérogatives pour bloquer plusieurs textes sensibles, comme ceux portant sur les échanges de données bancaires ou aériennes, négociés avec Washington. Mieux : les eurodéputés bénéficient désormais du pouvoir législatif dans des domaines autrefois dévolus aux autorités nationales. C’est notamment le cas en ce qui concerne l’agriculture. Enfin, alors que les États membres se contentent de faire du surplace, le Parlement multiplie les initiatives en faveur de la régulation financière, imposant par exemple le plafonnement des bonus bancaires, et prônant avec détermination une supervision intégrée des banques.
 
Dans l’œil du cyclone
 
Mais ceux qui suivent l’actualité européenne le savent : la crise de l’euro a fragilisé et marginalisé un Parlement déjà peu à son avantage. Pendant que les États et l’Eurogroupe pilotaient les plans de sauvetage, les eurodéputés se voyaient quant à eux réduits au silence. Pis, les fonds de secours mis en place ces dernières années échappent au contrôle de la seule instance communautaire légitimée par le suffrage. Et il en va de même pour le dispositif de supervision des banques, placé sous la tutelle de la BCE, devenue le pompier – et prêteur – en dernier ressort de la monnaie unique. Qu’on se le dise : le sursaut d’intégration actuellement en œuvre se fait largement aux dépens du Parlement, dont les prérogatives demeurent à tout le moins modestes au sein d’une union monétaire reformatée par des crises à répétition. D’autant plus, on le sait, que les paradoxes pullulent. Que penser, par exemple, de cette commission des affaires économiques et monétaires présidée par… une Britannique ?  L’Europe à deux vitesses – avec ou sans la monnaie unique – mettrait-elle à mal le bon sens des eurodéputés ?  Poser la question, c’est y répondre.
 
Si le Parlement a bel et bien adopté les fameux « six-pack » et « two-pack », qui renforcent les pouvoirs de la Commission en lui conférant un droit de regard sur les politiques économiques et budgétaires nationales, les eurodéputés n’ont en revanche pas leur mot à dire sur les recommandations adressées par l’exécutif européen aux États membres. Ils ne peuvent pas plus influer sur les arbitrages rendus par les grands argentiers de la zone euro : tant Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques et monétaires, que Jeroen Dijsselbloem, le patron de l’Eurogroupe, n’ont de comptes à rendre à personne. Une absurdité qui confine, ici encore, au manquement de démocratie.
 
 
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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 05:47

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© Jos Collignon

 

Ceux qui ne s’embarrassent d’aucun scrupule se délectent parfois à comparer les pommes et les poires. Ils se dévoient alors grossièrement, empruntant des raccourcis que tout bon sens récuserait. C’est ainsi, par exemple, que le pouvoir islamo-conservateur turc se trouve à l’occasion assimilé aux pires dictatures. Coupons court à toute controverse : il s’agit là, au mieux, d’une erreur de jugement imprescriptible. Mais il ne faudrait pas se détourner d’une caricature pour se jeter naïvement dans les bras d’une autre. Car c’est peu dire qu’il convient de mettre en doute certains arguments électoraux rabâchés par l’AKP et son chef de file, Recep Tayyip Erdogan. On pourrait d’ailleurs gloser des heures durant sur la prétendue liberté d’expression en vigueur à Ankara, largement fantasmée pour le coup.

 

En réalité, l’immense polémique née sur les braises de la place Taksim n’est que l’arbre qui cache la forêt. La Turquie voit l’ensemble de ses médias faire face au chantage à la grenade d’un pouvoir pour le moins intempérant. Que des intellectuels, avocats ou journalistes cherchent à rompre les lisières politiques relève d’un certain ordre logique. Que l’État, via ses élus, se montre intransigeant et ne veuille pas battre sa coulpe, chacun pouvait le prévoir. Et puisqu’il est hors de question de parler de pair à compagnon avec les autocrates turcs, il fallait bien qu’une impasse se manifeste tôt ou tard. Le bras de fer engagé à Istanbul, sous couvert de protéger le parc Gezi, résulte en fait, au moins partiellement, du chemin de croix imposé depuis des années aux journalistes, priés par les autorités de montrer patte blanche afin de pouvoir exercer leur métier. Ainsi, la presse fait désormais jeu égal avec les pantins et les automates en matière de docilité. On est tout au plus à un cheveu du serment d’allégeance. Et, pour l’heure, les discours officiels, de pure forme, ne font que jeter de l’huile sur le feu démocratique.

 

La presse à l’épreuve du bâillon

 

Les industriels ayant l’heur de traiter avec les pouvoirs publics se contentent souvent de mettre une sourdine à leurs récriminations. Pis, les patrons des grands groupes de presse, essentiellement issus du milieu des affaires, se méfient comme de la peste d’un éventuel retour de bâton en cas d’outrecuidance trop affirmée. Car Recep Tayyip Erdogan tenant les rênes du pays d’une main de fer, il peut distribuer les bons et les mauvais points à sa guise, décidant le cas échéant de délier ou non les cordons de la bourse. Parce que l’enjeu financier est de taille, les opportunistes succombent sans broncher à la tentation de se placer sous le joug gouvernemental et de s’en tenir à une prudence de Sioux. En toute logique, peu se risquent à fâcher un client fortuné qui, de surcroît, légifère comme bon lui semble.

 

La mainmise du Premier ministre atteint un tel degré qu’il se permet même de s’immiscer dans les moindres recoins médiatiques, se prononçant volontiers sur le sort à réserver aux éditorialistes, journalistes ou chroniqueurs un peu trop insolents. Qu’on se le dise : prendre des libertés excessives revient souvent à se mettre à dos l’AKP, parti majoritaire et – forçons le trait – organe de contrôle de la presse faisant fonction. C’est pourquoi l’autocensure règne aujourd’hui en maître absolu, s’emparant de tout sujet sensible et dictant sans ambages (ni scrupules) ses exigences rédactionnelles. Ceux qui osent délier la langue prétendent d’ailleurs que certains professionnels de l’information s’adressent directement à Erdogan, ou à ses proches conseillers, afin de prendre les ordres et baliser leur travail. C’est l’hégémonie du non-sens.

 

Comme le Premier ministre ne se refuse rien, il va jusqu’à réunir à Ankara les patrons de presse et leurs rédacteurs en chef afin de déterminer quelques lignes rouges à ne franchir sous aucun prétexte. De quoi parasiter un peu plus le bon fonctionnement d’un quatrième pouvoir devenu… impuissant. Au grand dam des démocrates, c’est encore Erdogan qui a le dernier mot concernant certaines hautes nominations. C’est dire si le gouvernement turc semble faire peu de cas de l’indépendance des journalistes. Et il y a pis encore : en coulisses, les manœuvres pullulent en vue d’écarter les plus bavards, regardants et impétueux. Pourquoi en effet ne pas remplacer les esprits trop critiques par des factotums inoffensifs, menés tant à la baguette que par le bout du nez ?  La couverture des événements de la place Taksim a d’ailleurs démontré à quel point la pensée journalistique se fossilisait et se sclérosait, comme paralysée par des intimidations maintes fois répétées.

 

Plus généralement, dans un contexte où la Turquie enregistre une hausse significative du nombre de journalistes emprisonnés, la liberté d'expression semble connaître un recul aussi soudain que spectaculaire. Même la série télévisée Le Siècle magnifique, qui dépeint sans fard les turpitudes de Soliman 1er, n’a pas échappé aux vitupérations de l’ancien maire d’Istanbul. « Je maudis et condamne les réalisateurs de ces séries et les propriétaires de cette chaîne de télévision », avait-il osé. Nul besoin d’avoir inventé l’eau chaude pour comprendre que le pouvoir islamo-conservateur turc s’évertue à bâillonner la presse, quitte à fragiliser la démocratie et à nourrir un peu plus les mouvements de contestation qui embrasent actuellement le pays.

 

 

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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 20:14

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Le mouvement contestataire tient son égérie

 

 

Depuis vendredi dernier, tous les regards se braquent sur la Turquie. La République laïque, sise aux portes de l’Europe, connaît un mouvement de contestation de grande ampleur. En cause : la politique conservatrice menée par Recep Tayyip Erdogan, accusé de porter sur les fonts baptismaux l’islamisation de la société. Le projet immobilier défigurant le parc Gezi aura été l’allumette jetée dans le baril de poudre.

 

Place Taksim : l’histoire d’un mouvement arc-en-ciel. Vendredi dernier, alors que des manifestants s’élèvent pacifiquement contre la construction d’un complexe immobilier transformant le parc Gezi, les forces de police, visiblement irritées, réagissent de manière disproportionnée, usant notamment de gaz lacrymogène, de canons à eau et de matraques. Une répression brutale, au mieux inconsidérée, s’abat alors sur la place Taksim et met le feu aux poudres. Ces dérives, rapidement qualifiées d’« autoritaires », mobilisent un peu plus les Stambouliotes, qui réclament désormais un aggiornamento politique au sommet de l’État. C’est la réponse du berger à la bergère : devant la violence des autorités, les contestataires se doivent de jeter les griffes. La main tendue se mue en poing serré. Et plusieurs débordements viendront encore radicaliser les positions, tuant ainsi dans l’œuf toute tentative d’arrondir les angles. La police décide alors de se retirer de la place, tandis qu’Erdogan reconnaît à mots couverts la brutalité excessive des forces de l’ordre. Depuis lors, le calme (relatif) a repris ses droits et les deux camps semblent miser sur la résignation pour sortir de l’impasse. Un coup d’arrêt momentané qui permet en tout cas à la presse internationale de se pencher sur la sociologie du mouvement. Et c’est peu dire qu’il ratisse large, puisqu’il transcende tant les générations que les convictions religieuses et les sensibilités politiques. L’AKP a beau pointer du doigt une minorité active, volontiers assimilée au terrorisme, tout défenseur de la laïcité, de la liberté, du pluralisme et de la démocratie pourrait en réalité venir gonfler les rangs de cette vague contestataire qui embrase le pays. Contrairement aux révolutions arabes, nourries par une jeunesse désœuvrée, les rassemblements qui se font jour dans des dizaines de villes turques réunissent des universitaires, des militants du CHP – le parti d’Atatürk –, des artistes, des professeurs, des travailleurs ou encore des syndicalistes. Mais revenons à Taksim, l’épicentre du mouvement. Au menu : une bibliothèque improvisée, des concerts spontanés, la distribution (gratuite) de denrées alimentaires, des séances de lecture publique ponctuées de débats acharnés. Et le cadre n’a sans doute pas été choisi au hasard : la place revêt un caractère symbolique prééminent. Étroitement lié à l’avènement de la République, cet espace public fait office de marque de prestige pour l’ensemble de la nation turque, un lieu de liberté à la fois récréatif et culturel, entouré d’établissements de tout genre. Plusieurs gouvernements ont été embarrassés par les manifestations y étant organisées à l’occasion du 1er mai. Enfin, last but not least, à la fin des années 1990, alors qu’il était encore maire d’Istanbul, Erdogan a dû faire face à une vaste polémique découlant de rumeurs lui imputant la volonté d’édifier une mosquée au cœur même de la place. Ironie de l’histoire ?


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Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/

 

Une islamisation rampante de la société. En Turquie, une idée s’obstine : l’AKP aspirerait à l’islamisation progressive de la société. Il faut dire que l’analyse factuelle apporte de l’eau au moulin de ses adversaires. Ainsi, le gouvernement islamo-conservateur tient le pays en lisières et met en œuvre une politique au mieux équivoque, aidé en cela par des médias vassaux et une opposition réduite au silence. Mais peut-on pour autant parler de vieilles lunes islamistes ?  Les manifestants ont-ils raison d’agiter le chiffon rouge de la théocratisation des institutions ?  Outre les restrictions portant sur l’alcool et les polémiques soulevées à l’encontre de Turkish Airlines, le pouvoir en place a effectivement multiplié les dérapages. Pourquoi donner au troisième pont du Bosphore le nom d’un sultan ottoman – Sélim 1er – qui a massacré plus de 40 000 alévis (des musulmans libéraux issus du chiisme, fortement implantés en Turquie) ?  Comment expliquer cette mise au pas de l’armée, de la presse et de la justice, notamment via les affaires Ergenekon et Bayloz ?  Peut-on y déceler autre chose que le signe d’un pouvoir qui aspire à l’hégémonie, qui n’hésite en aucun cas à mettre sous les verrous ses détracteurs ?  Pourquoi autoriser – donc légitimer – le port du voile islamique dans certaines universités ?  Comment tolérer la condamnation pour blasphème du pianiste Fazil Say ?  Quid alors de la liberté d’expression ?  Que signifie vraiment cette interdiction de vendre des boissons alcoolisées durant la nuit ou à proximité des écoles et des lieux de culte ?  Et comment ne pas crier au scandale devant ces sournoises tentatives de limiter le droit à l’avortement ou de prohiber l’adultère ?  Pourquoi ces injonctions répétées portant sur la nécessité de faire au moins trois enfants ?  Et la suppression de la pilule du lendemain ?  Les contestataires de la place Taksim, à l’aune de ces éléments, ne pouvaient mésestimer la menace d’islamisation de la Turquie. C’est la raison pour laquelle ils tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. D’autant plus que l’AKP ne s’arrête pas là : à l’école, en plus du cours de religion obligatoire, le nouveau programme prévoit l’enseignement optionnel du Coran. Le Premier ministre Erdogan ne cache d’ailleurs pas son ambition de former une « jeunesse religieuse ». De quoi rebuter laïcs et libéraux. Et ce ne sont certainement pas les centaines de journalistes, avocats, étudiants, militants politiques ou Kurdes qui croupissent en prison, accusés de « terrorisme », qui vont les rassurer. Petite piqûre de rappel forcément salutaire : avant même d’endosser le costume de Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan avait promis de construire des minarets dans tout Istanbul. Et on lui doit en outre cette citation à tout le moins déroutante : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats» Et si l’homme porté au pouvoir par la crise financière et l‘instabilité politique, celui qui est parvenu à multiplier par trois le revenu par habitant, celui qui a généralisé l’accès à l’éducation et à la santé, cherchait en fait à piétiner l’héritage kémaliste ?  Une question qui doit tarauder plus d’un républicain…

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Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/


Vers une révolution de palais ?  En l’absence du Premier ministre, en tournée au Maghreb, le président Abdullah Gül et le vice-Premier ministre Bülent Arinç ont tenu les rênes du pays. L’occasion pour eux de s’inscrire en faux contre Recep Tayyip Erdogan et de faire montre d’ouverture. Une manière aussi, peut-être, de se positionner en vue des futures échéances électorales. Les dissonances ont en tout cas foisonné au sommet de l’État, le président turc se permettant même de jouer des épaules pour mieux se poser en concurrent naturel de l’ancien maire d’Istanbul. Et quand on sait, en outre, qu’Abdullah Gül et Bülent Arinç sont réputés proches de la confrérie religieuse de Fethullah Gülen, un intellectuel et imam turc installé aux États-Unis, principale force d’opposition à Erdogan dans la mouvance politique musulmane, on peut légitimement se questionner quant à la stabilité du pouvoir en place. Pourtant, Gül et Erdogan ont longtemps été des compagnons de route inséparables, les deux étoiles montantes du parti Refah dans les années 1990. Ensemble, ils ont réinventé l’islamisme en fondant l’AKP, le Parti pour la justice et le développement. Mieux encore : en 2002, alors qu’Erdogan est toujours frappé d’une peine d’inéligibilité, Abdullah Gül occupe la fonction de Premier ministre. Mais, en 2007, quand ce dernier accède à la présidence en dépit des réticences de son « ami », la machine se grippe, la tension monte et l’hostilité se fait jour. Qu’on se le dise : les prochaines échéances électorales risquent encore d’exacerber un peu plus la rivalité qui oppose les deux hommes forts de l’AKP. Car, au terme de son troisième mandat, en 2015, Erdogan ne pourra plus prétendre au poste de Premier ministre. Il pourrait dès lors se rabattre sur une présidence revalorisée : en effet, pour la première fois, l’année prochaine, le titulaire du fauteuil résultera directement du suffrage universel. Le Premier ministre rêve de saisir l’occasion pour réécrire la charge, aujourd’hui essentiellement honorifique. Car si Ankara venait à adopter un régime à la française ou à l’américaine, voire un mélange des deux, il pourrait, en cas de victoire, conserver les commandes du pays. Un scénario que l’on croirait tout droit sorti de l’imagination d’un certain Vladimir Poutine. C’est dire…

 

 

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 19:05

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C’était il y a vingt-quatre ans précisément. Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’Armée populaire de Chine ouvre le feu sur les jeunes manifestants qui occupent depuis plusieurs semaines la place Tiananmen. Cet événement sonne le glas du « printemps de Pékin ».

 

Dès 1979, Deng Xiaoping lance des réformes d’envergure afin de libérer l’économie chinoise de ses carcans. La communauté internationale ne se prive pas d’applaudir cet aggiornamento politique à tout le moins inattendu. Très vite, les entreprises occidentales, notamment américaines, vont affluer et investir en masse dans l’Empire du Milieu. L’exode rural commence alors à poindre : des milliers de paysans quittent chaque jour leur province d’origine pour s’installer là où les emplois se créent. Ce phénomène de migration, inenvisageable sous Mao, qui contrôlait strictement les mouvements de population, conduit de nombreux travailleurs à rejoindre les usines, qui poussent comme des champignons. Sans crier gare, un essor économique sans précédent s’amorce.

 

C’est pourtant dans ce contexte prometteur que le sang va couler à Pékin. En 1989, un mouvement de contestation prend de vitesse le pouvoir en place et le camp pro-démocratie. Tant le PCC que Deng Xiaoping y laisseront des plumes. De cette révolte populaire, le monde retiendra un symbole : l’image d’un manifestant esseulé faisant front aux chars de l’armée.

 

Hommage ou mouvement de contestation ?

 

Le 15 avril 1989 est annoncée officiellement la mort de Hu Yaobang. Depuis son limogeage deux ans plus tôt, la popularité de cet ancien secrétaire général du PCC demeurait à son zénith. Un mouvement de sympathie s’empare alors de Pékin, qui lui rend un hommage appuyé, saluant notamment ses aspirations réformatrices. Déjà, certains profitent de l’occasion pour demander au Parti unique d’accélérer la refonte du paysage socioéconomique national. Alors que les revendications foisonnent, les étudiants chinois montent en première ligne et font entendre leur voix. Ils se rendent en nombre devant le monument aux héros, place Tiananmen, pour célébrer la mémoire de Hu Yaobang.

 

Quelques jours plus tard, le 20 avril, plusieurs milliers de personnes se présentent devant l’entrée de Zhongnanhai, la « nouvelle cité interdite », afin de réclamer une réévaluation de l’action de l’ancien patron du PCC. Et ce n’est pas tout : figurent parmi les doléances des appels à la liberté d’expression et à la lutte contre la corruption. Le gouvernement, malavisé, choisit de répondre aux revendications par la violence. À défaut de communiquer, les autorités publiques agitent les matraques. Il n’en faut pas davantage pour pousser le mouvement pro-démocratie à se structurer. C’est ainsi que les étudiants se mettent à créer des associations autonomes pour remplacer les unions officielles liées au Parti.

 

Les manifestants investissent Tiananmen

 

Le 13 mai, certains manifestants commencent à observer une grève de la faim. Les Pékinois investissent peu à peu la place Tiananmen, rejoignant ainsi des étudiants déjà largement mobilisés. Les pommes de discorde se font jour : les Chinois se plaignent tour à tour du coût de la vie, d’une justice jugée défaillante, d’une liberté considérablement entravée et de la corruption des cadres du régime. Peu après, le 17 mai précisément, une réunion tenue chez Deng Xiaoping tourne au pugilat : le patron du PCC, Zhao Ziyang, et son lieutenant, Bao Tong, sont accusés de soutenir le mouvement étudiant. La tension grimpe parmi les officiels. Le président évoque une anarchie naissante et un risque de contagion pouvant mener, à terme, à une perte de contrôle totale. Il va même jusqu’à suggérer l’instauration de la loi martiale. On sent le souffle du Premier ministre, le conservateur Li Peng, dans sa nuque.

 

Le 18 mai au matin, Zhao Ziyang, secrétaire général du PCC, décide de jeter l’éponge. Le prédécesseur de Li Peng refuse de marcher dans les pas d’un pouvoir qui s’apprête à brutaliser son peuple. Dès le lendemain, il part à la rencontre des manifestants, accompagné du futur Premier ministre Wen Jiabao. Sentant la menace de l’affrontement poindre, il demande aux contestataires de regagner leur foyer. Les événements vont lui donner raison : la loi martiale est promulguée le 20 mai.

 

L’armée entre en jeu

 

Des murs humains se dressent en vue de freiner l’avancée des soldats. Les manifestants s’opposent pacifiquement à l’armée, au risque d’en subir les (lourdes) conséquences. Du 20 mai au 3 juin, l’APL apparaît comme paralysée dans une capitale qui entre en ébullition. Les troupes qui circulent à Pékin ont l’ordre de ne pas menacer la foule. Jusqu’ici, les chargeurs demeurent vides…

 

Alors que les étudiants se raréfient, les chômeurs investissent à leur tour la rue. On observe, à cet instant, des signaux contradictoires de résignation et de radicalisation. Mais l’évolution de la contestation laisse penser au pouvoir que la maison brûle. Car la loi martiale, au lieu de calmer les ardeurs populaires, a eu pour seul effet d’irriter un peu plus les foules mobilisées. Alors que tout porte à croire que la violence est évitable, voire inutile, l’inexpérience des deux camps va les amener à prendre les mauvaises décisions, mettant progressivement le feu aux poudres. Les manifestants refusent de faire marche arrière par crainte de présenter un visage docile, tandis que le PCC, obsédé par sa crédibilité, ne bouge pas d’un pouce en vue de parvenir à un compromis acceptable. On assiste par conséquent à un vulgaire jeu de postures. Il va s’avérer destructeur.

 

« Nettoyer » la place

 

Après des semaines de tergiversations, l’armée reçoit, le 3 juin, l’ordre de « nettoyer » la place. Mais les consignes officielles exigent que le sang ne coule pas à Tiananmen. La plupart des scènes de violence seront donc à déplorer dans les avenues adjacentes et dans les quartiers voisins. Pékin devient le théâtre de lynchages de soldats, de tirs contre des barrages humains et d’exécutions sommaires. Une barbarie immodérée y sème la mort et le chaos. Le bilan se révélera extrêmement lourd : des centaines, voire des milliers, de vies injustement sacrifiées. Quant aux blessés, ils se comptent en légions. Certains suspecteront même les autorités chinoises d’avoir calciné des corps pour effacer toutes traces des événements. Ce massacre, que le pouvoir cherche aujourd’hui à passer sous silence, impactera considérablement l’Empire du Milieu. Il isolera temporairement le pays et écornera durablement l’image du réformateur Deng Xiaoping.

 

 

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 11:31

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© Andreas Solaro/AFP

 

 

C’est un peu comme si l’Italie cherchait à couvrir ses vices du masque de la vertu. En faisant de Cécile Kyenge la première ministre noire de l’histoire, Enrico Letta n’a pas seulement mis à l’honneur l’ouverture et l’interculturalité : par ricochet, il a offert une tribune à tout ce que le pays compte de xénophobes et de groupuscules d’extrême droite. Avec, en filigrane, un Landerneau politique perdu dans un tourbillon de bons et mauvais sentiments.

 

Paris et Rome n’ont plus grand-chose en commun. Pourtant, le parcours de cette ophtalmologue originaire du Congo fait étrangement écho à celui d’une Rachida Dati ou d’une Najat Vallaud-Belkacem. On y retrouve l’ascension fulgurante, la nomination hautement symbolique et les résistances exacerbées. Si les deux Françaises n’ont pas été épargnées par les critiques, les adversaires de Cécile Kyenge, bien plus virulents, ne s’embarrassent d’aucun scrupule, se moquant tant des règles de bienséance que des dispositifs antidiscriminatoires en vigueur. La guerre des mots – insultes, quolibets, lieux communs – fait état de celle des maux – racisme, intolérance, conservatisme.

 

L’avènement d’un symbole

 

Cécile Kyenge découvre la politique sur le tard. En 2004, alors âgée de 40 ans, elle intègre le Conseil municipal de Modène, avant de passer à l’échelon provincial en 2009. Elle décroche ensuite un siège de député lors des législatives de février 2013, sous la bannière du Parti démocrate de Pier Luigi Bersani. Enrico Letta, fraîchement désigné formateur, fera appel à elle quelques semaines plus tard et lui confiera un ministère à tout le moins emblématique, l’Intégration.

 

Avant d’hériter de ce portefeuille, la parlementaire préparait un dossier touchant au racisme institutionnel. Sensible aux questions sociales, elle milite par ailleurs depuis longtemps pour l’abrogation du délit d’immigration clandestine et cherche à ouvrir le marché du travail aux étrangers. Des positions propres à s’aliéner la droite radicale et à faire bondir les milieux extrémistes, qui ne se privent pas de la taxer de tous les maux, la renvoyant au mieux à des images réductrices et à des injures insupportables.

 

Mais la nouvelle ministre de l’Intégration n’en a cure. Elle s’attelle au contraire à la réforme du droit du sol, qui vise à accorder la nationalité aux enfants nés de parents étrangers établis en Italie depuis plus de cinq ans. De quoi fâcher un peu plus certaines oppositions de principe, peu enclines aux évolutions sociétales.

 

Du pain sur la planche

 

Entre une Ligue du Nord ouvertement xénophobe et des groupuscules d’extrême droite qui ne cessent de s’agiter, Cécile Kyenge mène un âpre combat pour l’intégration. Et devient, en conséquence, l’objet de toutes les diatribes. Ainsi, les commentaires racistes pullulent sur la Toile, tandis que des organisations comme Forza Nuova persistent dans la promotion d’idées nauséabondes portant sur sa personne. En butte à l’infamie, la ministre doit en plus essuyer une salve de sobriquets racistes : « gouvernement bunga bunga », « guenon congolaise », « zoulou », « Noire anti-italienne », etc. Le degré zéro du débat démocratique, en somme.

 

Même les parlementaires s’y mettent. Le peu recommandable Mario Borghezio, tribun issu des rangs de la sulfureuse Ligue du Nord, met en garde contre les « traditions tribales » que Cécile Kyenge s’évertuerait prétendument à imposer au pays. Pis encore : il assène, sans ambages, que les Africains n’ont jamais « produit de grands gènes ». Un discours que ne renierait pas le parti grec néo-nazi Aube dorée. Celle qui entend lutter contre toutes les formes de discrimination ne peut en tout cas désormais plus ignorer ce qui l’attend : la croix et la bannière.

 

 

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 18:46

Si la kleptocratie bénaliste n’a plus voix au chapitre, les maux tunisiens semblent en revanche désespérément immuables. Plus de deux ans après la « révolution de jasmin », annonciatrice du printemps arabe, démocrates et réformistes ont en effet largement de quoi sonner le tocsin : une économie en berne, une insécurité grandissante et une valse-hésitation politique au mieux fâcheuse. Analyse.

 

Il aura suffi de deux clans familiaux, les Ben Ali et les Trabelsi, pour mettre la Tunisie en coupe réglée. De 1987 à 2011, ils ont imposé au pays un régime kleptocratique tentaculaire, propre à assouvir une soif intense de richesse, rarement vue jusque-là. Fleurons économiques et secteurs porteurs tombent ainsi tous dans l’escarcelle des proches du président, qui n’a désormais plus rien à envier au Bey déchu – le souverain chassé du pouvoir par Habib Bourguiba, père de la République tunisienne.

 

Durant ce règne sans partage, le RCD, l’omniprésent parti-État, multiplie les scores électoraux staliniens. Les opposants politiques sont réduits au silence, contraints à l’exil ou emprisonnés. Agitant le chiffon rouge de l’islamisme pour mieux accréditer sa politique sécuritaire, « Zinochet » dépouille par ailleurs sans scrupules les Tunisiens, accaparant tant les richesses que les œuvres d’art ou les entreprises prospères. Mieux : malgré ses innombrables casseroles – un euphémisme –, il peut compter sur le soutien inconditionnel des Occidentaux, pas mécontents de trouver un allié dans leur guerre contre les terroristes. Tunis voit la corruption se généraliser. Les observateurs s’accordent à dire que la fortune du clan Ben Ali-Trabelsi se chiffre à plusieurs milliards de dollars. Mais le pillage ne s’arrête pas là : le népotisme se développe considérablement, le président arrosant d’ailleurs joyeusement les membres du RCD. Quiconque veut décrocher un poste convoité ou un marché public a tout intérêt à fréquenter le parti bénaliste ou l’un de ses cadres.

 

Alors que les Tunisiens se voient confisquer toutes leurs richesses, le pays s’apparente toujours plus à une boutique que des gestionnaires peu scrupuleux – les « récédistes » – peuvent ponctionner à leur guise. De leur tour d’ivoire, le président et ses proches ne parviennent plus à appréhender les évolutions sociétales en cours, apparaissant de plus en plus déconnectés de la réalité. Même l’immolation de Mohamed Bouazizi, événement déclencheur de la révolution démocratique, n’ouvrira pas les yeux de la « famille », aveuglée par un luxe ostentatoire et un sentiment (trompeur) d’invulnérabilité. Feignant la compassion, « Zaba » s’est rendu au chevet du jeune homme. Pour les photographes sans doute. Mais les contestataires ne croient plus à ce cinéma anesthésiant, criant désormais sans relâche leur désarroi et leur envie irrépressible de liberté.

 

Les révolutionnaires « dégagent » Ben Ali

 

La mégalomane et détestée Leïla « Gin » doit alors se faire une raison : les jours de son despote de mari sont désormais comptés. Quelques semaines à peine après le geste de désespoir de Mohamed Bouazizi, les révolutionnaires obtiennent gain de cause. Chassé par son peuple, le président Ben Ali doit plier bagage et se réfugier en Arabie saoudite. Chacun comprend alors que le régime avait tout d’un tigre de papier.

 

« Zinochet » sera jugé et condamné à perpétuité par contumace. Après sa fuite désespérée, les autorités découvriront chez lui de la drogue en grande quantité, des pièces archéologiques dérobées et des liquidités pour le moins effarantes. On lèvera aussi le voile sur les expropriations musclées, les déclassements de sites protégés à des fins privées ou encore l’impôt discrétionnaire du Fonds de solidarité nationale, le fameux « compte 26-26 » – un outil de lutte contre la pauvreté qui aura surtout servi à faire le bonheur du parti-État. Ainsi, c’est tout un système népotique, clientéliste et confiscatoire que la révolution met au jour.

 

Un fois le régime destitué, les prisons se vident de leurs opposants politiques injustement incarcérés. Mohamed Ghannouchi, le dernier Premier ministre de « Zinochet », prend les commandes du pays, mais doit reculer à plusieurs reprises devant des révolutionnaires qui aspirent à nettoyer la Tunisie des anciens cadres bénalistes. C’est la période des Kasbah, ces mouvements contestataires suivant la chute du raïs. Moins compromis, plus consensuel, c’est finalement Béji Caïd Essebsi qui hérite du flambeau, ultime étape avant les premières élections libres, qui consacrent les islamistes d’Ennahda.

 

Car les anciens ostracisés ont assurément le vent en poupe. Et ils décident de s’associer avec deux petites formations laïques de gauche, formant ainsi une troïka au mieux hétéroclite, au pire indomptable. Conséquence logique : les mésententes et divergences d’opinions condamnent régulièrement le gouvernement fraîchement désigné au statu quo. Le Premier ministre Hamadi Jebali tente vainement de répondre aux doléances de ses partenaires, notamment quant à la répartition des maroquins. Il cherche à les apaiser en donnant suite à leurs griefs, mais ne parviendra cependant jamais à remanier son équipe. L’assassinat de Chokri Belaïd, un leader de l’opposition, le pousse définitivement à la démission. Dès lors, les mécontents se multiplient, occupant à nouveau les rues, tandis que l’instabilité politique menace les fragiles équilibres péniblement trouvés. S’ouvre alors une période tumultueuse qui ferait presque regretter à certains le règne implacable de la « famille » spoliatrice. Un comble.

 

La Tunisie est-elle malade de sa révolution ?

 

Le secteur touristique n’en démord pas : la révolution démocratique a sapé son chiffre d’affaires et coulé de nombreux hôtels autrefois prospères. Les images de violence ont fait fuir les Occidentaux, pourtant abonnés aux stations balnéaires tunisiennes. Les vacanciers, trop peureux, privilégieraient désormais les plages turques ou croates, plus accueillantes.

 

En termes de lamentations, les régions oubliées de l’ère bénaliste ne sont pas en reste. Le centre du pays, contrairement aux régions côtières, souffre depuis des décennies d’un manque d’investissements criant. Et l’industrie du phosphate, traditionnelle pourvoyeuse d’emplois, se porte trop mal pour inverser la tendance. Pis encore : alors que les salaires stagnent, voire se contractent, et que le chômage grimpe, avoisinant désormais les 18 %, l’inflation dépasse quant à elle allégrement les 5 %, ce qui tend à effriter considérablement le pouvoir d’achat et à impacter la consommation. L’évolution du PIB n’est guère plus réjouissante, avec notamment une année 2011 marquée par la récession. Même le déficit commercial se creuse ; il frôle actuellement les 12 milliards de dinars. De quoi désemparer tout Tunisien sensible aux questions sociopolitiques.

 

Dès lors, une question s’impose : la Tunisie serait-elle malade de sa révolution ?  Les jeunes diplômés, qui pestent contre leurs dirigeants, contraints de tuer le temps dans les cafés faute de travail, pourraient le laisser penser. Surtout que la troïka peine jusqu’ici à mettre en œuvre une politique économique crédible et cohérente. D’autres facteurs viennent encore assombrir le tableau : l’insécurité ne cesse de gagner du terrain, tandis que les déséquilibres régionaux perdurent. Et les institutions n’échappent pas à la dictature du provisoire – d’autant plus que la nouvelle constitution se fait toujours attendre. C’est pourquoi certains opposants réclament la dissolution de l’ANC, l’autorité chargée de rédiger la loi fondamentale. Alors, forcément, chacun espère que la nouvelle équipe gouvernementale, chapeautée par Ali Larayedh, apportera les gages d’efficacité tant attendus.

 

C’est un fait : le courage des Tunisiens a permis de purger leur pays des « récédistes ». Il a frayé la voie aux élections libres et au printemps arabe. Mais, aujourd’hui, c’est l’avenir de tout un peuple qui semble pris en otage par une classe politique encline à la médiocrité. Alors, où va donc la Tunisie ?  Sans doute pas dans la bonne direction…


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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 21:05

Le candidat de la gauche allemande à la chancellerie, Peer Steinbrück, continue de s’enliser dans ses propres fourvoiements. Déjà malmené par la presse, qui lui reproche un piètre sens politique, il fait en plus l’objet de plusieurs scandales plutôt fâcheux. Ses compatriotes ayant érigé la moralité au rang de valeur absolue, le chef de file du SPD en paie logiquement les pots cassés et voit Angela Merkel caracoler en tête des sondages. Qui se souvient encore aujourd’hui qu’il a un temps décroché la faveur des Allemands ?

 

La chancelière Merkel peut avoir le cœur léger : l’homme fort du SPD s’embourbe dans des scandales à répétition. Pire : les observateurs montent en épingle la moindre de ses déclarations, accréditant ainsi l’idée, désormais largement partagée, qu’il peine à faire preuve de clairvoyance politique. Et ses maladresses électorales ne cessent de plomber la campagne du plus grand parti de gauche allemand, amorçant ainsi une chute vertigineuse dans tous les sondages nationaux. Le navire coule et l’équipage ne croit plus en son commandant.

 

Tout avait pourtant bien commencé pour Peer Steinbrück. Sa stature et son expertise séduisaient sans mal des électeurs soucieux de la bonne marche des affaires publiques. Angela Merkel, la figure de proue de la CDU, sortait alors affaiblie d’une série de défaites régionales. L’ancien ministre-président de Rhénanie du Nord-Westphalie faisait dès lors figure de « chancelier de réserve », capitalisant sur sa maîtrise des rouages économiques et son rôle prééminent durant la crise financière de 2008. Pas charismatique pour un sou, l’homme fort des sociaux-démocrates pouvait en revanche miser sur le verbe, qu’il manipule avec aisance, n’hésitant d’ailleurs jamais à se montrer sarcastique et à moquer ses adversaires. Au départ, son profil libéral présentait même l’avantage de pouvoir appâter les centristes et les modérés, bien qu’il rebutait quelque peu l’aile gauche du SPD, incarnée par l’intraitable Andrea Nahles. Mais c’était sans compter les fourvoiements et les polémiques à venir…

 

Le sens moral allemand

 

Quantité de dirigeants allemands ont récemment souffert de scandales plus ou moins sérieux : Rainer Brüderle (sexisme), Annette Schavan et Karl-Theodor zu Guttenberg (plagiat), Horst Köhler (controverse sur l’intérêt économique de l’action militaire) ou encore Christian Wulff (corruption). Si ces affaires s’apparentent à nos yeux à des peccadilles, il n’en va pas de même à Berlin, où le moindre écart de conduite peut se révéler électoralement destructeur. Bien loin des cas Berlusconi ou Strauss-Kahn, ces polémiques ont néanmoins secoué le Landerneau politique outre-Rhin. Et si l’on devait juger la moralité d’un pays à sa capacité d’indignation, l’Allemagne l’emporterait sans conteste haut la main. C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender la campagne de Peer Steinbrück, entachée de plusieurs scandales plutôt handicapants.

 

Des conférences grassement payées

 

L’hypersensibilité des Allemands présente peut-être des vertus préventives. Puisqu’elle met en lumière certains principes sur lesquels on ne peut transiger, elle délimite par conséquent les frontières de l’acceptable. Peer Steinbrück l’a appris à ses dépens, compromettant sa candidature aux élections législatives de septembre.

 

Tout a commencé quand, quelques jours seulement après sa désignation, l’ancien ministre des Finances de la grande coalition doit admettre sa participation à presque 90 conférences grassement rémunérées. Il aurait en effet touché plus d’un million d’euros – un record pour un parlementaire. Cela sans compter les revenus tirés de la vente de ses livres et des jetons de présence dans les conseils d’administration de grandes entreprises.

 

Rien d’illégal là-dedans, certes, mais la pilule passe toutefois difficilement. D’autant plus que les Allemands se montrent très regardants quant au train de vie de leurs élus et que le député Steinbrück a privilégié à plusieurs reprises ses conférences aux débats parlementaires. Une attitude qui froisse de nombreux électeurs, mettant ainsi à mal les ambitions du SPD.

 

Le roi des scandales ?

 

Le blog officiel de Steinbrück, Peerblog.de, a beau avoir connu un succès instantané, il lui coûtera peut-être cher électoralement. Car l’ancien ministre a affirmé ignorer qui le finance, un mensonge rapidement révélé par la presse teutonne. Cerise sur le gâteau : le Bundestag s’intéresse de près à l’affaire, puisque ces quelques dizaines de milliers d’euros pourraient relever d’un financement occulte. De quoi égratigner un peu plus l’image de la locomotive politique du SPD.

 

Et ce n’est pas tout : son état-major, déjà taxé de sexisme, a dû subir le départ forcé de Roman Maria Koidl, conseiller pour les nouveaux médias. Avant de rejoindre la garde rapprochée de Peer Steinbrück, cet écrivain autrichien avait fait fortune en travaillant pour deux hedge funds hautement spéculatifs, un profil qui contraste nettement avec la tonalité générale de la campagne du SPD, qui stigmatise avec force la finance et ses dérives. Ce spin doctor encombrant disqualifie donc un peu plus les sociaux-démocrates, dont l’extrême gauche dénonce la dualité.

 

Les interviews kamikazes

 

Souvent présenté comme condescendant envers les femmes, Peer Steinbrück enfonce encore le clou. Dans l’une de ses célèbres « interviews kamikazes », il attribue le succès d’Angela Merkel à sa féminité. Pis encore : il déclare s’estimer trop cérébral et pas assez dans l’émotionnel pour conquérir l’électorat féminin. Il ne valorise pas davantage sa candidature lorsqu’il évoque le salaire de la chancellerie, qu’il juge trop faible et non concurrentiel. Il n’en fallait certainement pas plus pour relancer le débat sur son opportunisme et sa cupidité. Si l’on ne peut nier qu’il y a du vrai dans ses propos, Peer Steinbrück fait en revanche preuve d’une maladresse électorale au mieux impropre à son statut.

 

Ces scandales incessants nuisent considérablement à la campagne du SPD. Et Angela Merkel ne se fait évidemment pas prier pour en profiter ; elle devance désormais largement les sociaux-démocrates dans les enquêtes d’opinion. Mieux : en faisant de la justice sociale l’axe central de son projet, elle prive Steinbrück, le chantre du salaire minimum, de ses thèmes de prédilection. Distancée, peu audible, abîmée par les polémiques, la gauche allemande ne peut que constater les dégâts. Si son leader peut s’appuyer sur des qualités incontestables, ses faux pas ont en revanche tout du dérapage incontrôlé et pourraient conduire le parti au crash électoral. Andrea Nahles, souvent méprisée par l’ancien ministre des Finances, y verrait peut-être une maigre consolation. Forcément amère.

 

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 21:58

Sale période pour la droite israélienne : dernièrement, les embûches ont foisonné sur sa route. Benyamin Nétanyahou doit en avoir des sueurs froides. Fragilisé par la poussée électorale de l’extrême droite, irrité par l’identité du nouveau secrétaire américain à la Défense, il se voit en plus contraint d’essuyer les critiques acerbes de Yuval Diskin, l’ancien patron du Shin Beth.

 

En Israël, le pouvoir vit des jours difficiles. Alors que le Premier ministre Benyamin Nétanyahou multiplie les interventions médiatiques pour enrayer l’essor de l’extrême droite, les élections législatives approchent à grands pas. Et la tension monte au sein d’un Likoud effrayé par des sondages pour le moins capricieux. C’est précisément le moment qu’a choisi Yuval Diskin, l’ancien chef de la sécurité intérieure, pour faire part de ses griefs à l’encontre de l’homme fort de la droite israélienne, aux responsabilités depuis 2009. « Quand je le regarde, je ne vois pas en lui la moindre étoffe d'un chef… Mon sentiment est que Rabin, Peres, Sharon et Olmert savaient placer l'intérêt national au-dessus de toute autre considération. Ce n'est pas le cas avec Nétanyahou et Barak. Leurs intérêts personnels, opportunistes et immédiats semblent primer. » Non content d’écorner son image, il renvoie de surcroît, sans détour, le Premier ministre à son insouciance, son indécision et son irresponsabilité. Et il ne s’arrête pas là : « J'ai l'impression que sur le dossier iranien, Nétanyahou est hanté par Menahem Begin, qui avait décidé l'attaque contre le réacteur nucléaire irakien [en 1981, NDLR], et par Ehoud Olmert, auquel on attribue la décision d'attaquer le réacteur atomique syrien [en 2007, NDLR]. Bibi veut rester dans l'histoire comme quelqu'un qui a pris une décision du même ordre. Heureusement pour nous, il est habituellement paralysé par ses craintes. »

 

La charge de Yuval Diskin se veut d’autant plus destructrice qu’elle émane d’un homme qui jouit d’un immense crédit auprès des Israéliens. Il faut dire que ses 38 années passées dans le renseignement ont marqué les esprits. Et, sommet d’une carrière bien fournie, il a dirigé entre 2005 et 2011 le très estimé Shin Beth. Un parcours qui a de quoi impressionner, surtout dans un pays où les enjeux sécuritaires prédominent largement. Alors, quand il met le pouvoir en garde contre la paralysie du processus de paix ou contre la menace d’une nouvelle Intifada, chaque Israélien tend l’oreille et l’écoute attentivement. Enfin, rappelons que Diskin est réputé pour avoir contribué à empêcher Benyamin Nétanyahou et Ehud Barak, en 2010, d’attaquer unilatéralement les installations nucléaires iraniennes. L’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, et l’ancien patron de l’état-major, Gabi Ashkenazi, auraient d’ailleurs également eu voix au chapitre.

 

Pour se consoler, le Premier ministre israélien devra en tout cas trouver mieux que les relations internationales ou les négociations avec les Palestiniens. Chuck Hagel, qui vient officiellement d’hériter du Pentagone, lui voue une inimitié notoire. Le Hamas bombe le torse dès qu’il le peut et conserve une mainmise imparable sur la bande de Gaza. L’ONU ne connaît aucune avancée notable dans le dossier du nucléaire iranien, qui obsède tant le Likoud que ses principaux partenaires de gouvernement. Enfin, la guerre civile syrienne pourrait avoir des répercussions au-delà des frontières israéliennes, bientôt fortifiées par une gigantesque clôture électrique – un système de défense décidément très prisé là-bas.


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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 21:40

Dernière d’une longue liste, la tuerie de Newtown, dans le Connecticut, ravive le débat concernant le port d’armes aux États-Unis. Avec son bilan affligeant – 28 morts, dont 20 enfants –, ce drame polarise toutes les attentions et questionne les Américains quant au deuxième amendement de leur Constitution. Le sujet divise toujours la société états-unienne, opposant avec force les fidèles de la National Rifle Association (NRA, lobby pro-armes) aux libéraux et aux progressistes. Mais les espoirs de faire bouger les lignes restent maigres…

 

Les faits. Sur Adam Lanza, le tueur présumé, toutes les rumeurs circulent. Et, parmi ces informations parfois contradictoires, il semble difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais que sait-on réellement ?  Le massacre a eu lieu à l’école primaire de Sandy Hook, dans le Connecticut. Comble de l’horreur : les experts du FBI s’accordent à dire qu’il s’agissait d’un acte prémédité, peut-être préparé de longue date. L’auteur des faits était intelligent, asocial, timide, surprotégé. Il souffrait selon toute vraisemblance du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme relativement méconnue. Cela l’aurait éloigné du lycée, où il ne parvenait pas à trouver sa place. Sa mère, rigide mais bien intégrée dans la communauté, collectionnait les armes et emmenait ses enfants au stand de tir. Mais ce qu’il faut avant tout retenir, bien plus encore que l’influence supposée des jeux vidéo, c’est qu’un psychopathe a mis la main sur un fusil semi-automatique (notamment) et l’a utilisé afin de commettre l’un des crimes les plus abominables de l’histoire des États-Unis. Bilan : 28 morts, dont 20 enfants.

 

Un deuxième amendement sacralisé. Le port d’armes n’a jamais vraiment été remis en cause aux États-Unis. Le deuxième amendement de la Déclaration des Droits bénéficie en effet d’un caractère presque sacré. Pourtant, en dépit de l’importance que lui confèrent les Américains, la codification de ce droit dans le Bill of Rights repose essentiellement sur une double peur : d’une part, le peuple craignait un désarmement unilatéral imposé par le gouvernement fédéral en vue de dicter ses règles par la force ; et, d’autre part, les pouvoirs publics voulaient à tout prix se réserver la possibilité de former des milices populaires (fermiers, commerçants, etc.) en cas d’attaque de l’empire britannique, l’ancienne métropole. En outre, l’histoire des États-Unis n’est pas tout à fait étrangère à cette passion pour les armes à feu. Ainsi, la guerre d’indépendance, l’esclavage ou encore la conquête de l’Ouest ont anobli pistolets et fusils, faisant d’eux des outils indispensables à la liberté et à la grandeur de la nation. Le drame de Newtown, au mieux, revisite ces idées reçues.

 

Les chiffres. Aux États-Unis, 300 millions d’armes seraient actuellement en circulation. Les ventes mensuelles dépassent facilement le million d’unités. Et, c’est un secret de Polichinelle, si l’on pouvait comptabiliser les transactions illégales, les statistiques grimperaient en flèche. Les chiffres ont de quoi déconcerter : un Américain sur quatre – majoritairement des hommes – possède au moins une arme. Et souvent plus. Car les ventes ne cessent d’augmenter, tandis que le nombre de détenteurs baisse continuellement : on observe par conséquent un phénomène de concentration pour le moins inquiétant. Pis encore : chaque année, on recense 30 000 morts victimes d’armes à feu et environ 300 000 attaques impliquant des armes. Le tout pour un coût avoisinant les 100 milliards de dollars par an. Ce chiffre – hallucinant ! – ne peut cependant se mesurer avec justesse qu’à l’aune des bénéfices économiques engendrés par l’industrie (emplois directs et indirects, rentrées fiscales, brevets, croissance, etc.). Et s’impose alors un constat, forcément amer pour les armuriers : leur rentabilité générale se révèle très relative… Mais il ne doit pas être seulement question de finances publiques. Les coûts humains s’avèrent tout aussi alarmants. On dénombre approximativement 25 Américains assassinés chaque jour par des tueurs munis d’armes à feu. Et ce n’est pas tout : ces chiffres ne tiennent en effet pas compte des suicides et des morts accidentelles. On pourrait dès lors les multiplier par trois. Au moins. Enfin, signalons que les États-Unis se distinguent par cette statistique ahurissante : si l’on englobe les morts par arme à feu des 23 pays les plus riches du monde, on constate que plus de 80 % d’entre eux se trouvent sur le territoire américain. Au cours de l’histoire récente, les massacres y ont foisonné.

 

Un débat, deux camps. La tuerie de Newtown – celle de trop ? – a pour seul mérite de relancer un débat qui s’essoufflait quelque peu. Aux yeux de nombreux Américains, le port d’armes reste trop faiblement réglementé. Historiquement, les républicains s’opposent à tout durcissement des lois, se montrant réfractaires aux réformes régulatrices. Et certains démocrates ne sont pas en reste. Dans les faits, le sujet divise la société américaine au-delà des clivages politiques traditionnels. Par ailleurs, le processus décisionnel se veut relativement complexe : si le gouvernement fédéral a évidemment son mot à dire, les États légifèrent également en la matière. Ce partage des rôles, abscons, ne peut que freiner les initiatives législatives. Et les ventes entre particuliers échappent de surcroît aux règlements, rendant de facto la circulation des armes partiellement libre. Quoi qu’il en soit, cette question vient régulièrement occuper la place publique. La puissante NRA, qui prêche évidemment pour sa paroisse, cherche à dédouaner pistolets et fusils, les présentant d’ailleurs comme un moyen de défense efficace. Plus généralement, la droite américaine semble penser que les pères fondateurs lui ont donné le droit absolu – et surtout inaliénable – de posséder autant d’armes qu’elle le souhaite. Historiquement, cela ne tient pas la route un instant. Mais peu s’en soucient. Les partisans des armes à feu avancent en revanche des arguments tout à fait infondés pour expliquer les tueries : la violence dans les films ou les jeux vidéo, par exemple. Faut-il rappeler que la plupart des pays riches se trouvent soumis à ces mêmes phénomènes sans pour autant connaître des massacres en série ?  La gauche réclame, au moins, une législation interdisant les armes automatiques et les chargeurs à grande capacité. Un projet a minima, faisant simplement appel au bon sens, et pourtant si difficile à mettre en œuvre... Pour venir à bout d’une industrie opportuniste, prompte à se payer des soutiens politiques, mieux vaut en tout cas ne pas trop compter sur la moralité citoyenne : après chaque tuerie, anticipant un durcissement des lois, les Américains se ruent sur les armes, dont les ventes décuplent. Les modèles les plus prisés ?  Ceux employés lors des massacres.


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Published by Jonathan Fanara - dans International
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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