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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 05:18

Au début des années 2000, l’expansion des journaux gratuits s’accompagne de cris d’orfraie et de prévisions apocalyptiques. Les patrons et cadres de la presse écrite craignent de voir leur audience s’effriter et, par ricochet, leurs recettes publicitaires fondre comme neige au soleil. À l’inverse, les défenseurs des gratuits ne manquent pas de mettre l’accent sur le profil de leur lectorat : essentiellement des jeunes citadins actifs et mobiles, soit des personnes qui demeureraient largement étrangères aux quotidiens et périodiques traditionnels. Le message sous-jacent ne saurait faire l’ombre d’un doute : gratuits et payants, en aucun cas concurrents, se révèleraient au contraire complémentaires. Une coexistence paisible au service de l’information.

 

À peine l’épisode des « gratuits » digéré par un secteur en crise que le Web fait une entrée fracassante sur la scène médiatique. Abondance de contenus, multiplicité des supports, hybridation, démocratisation du prix de l’information, la Toile met la presse écrite sur la sellette et bouleverse son mode de consommation. De quoi engager une vaste réflexion sur une profession désormais en lente perdition. Mais le grand remue-méninges qui aurait alors dû s’amorcer ne verra jamais le jour. Pourtant, les évolutions induites par le délitement du lectorat et les contraintes de l’instantanéité, auxquels il faut encore ajouter les mutations d’un secteur publicitaire en plein ressac, auraient en toute logique dû ouvrir la voie à une refonte intégrale des prestations, ainsi qu’à la révision des modèles économiques attenants. Que faire alors pour éradiquer le déclin de ces titres de presse devenus structurellement déficitaires, et néanmoins incapables de se réinventer ?

 

1) Renouer avec l’investigation. La pauvreté relative des papiers publiés ces dernières années renvoie dos à dos, ou presque, les dépêches d’agences et les articles (re)travaillés par les rédactions. Il est parfois difficile, en effet, de déceler une quelconque valeur ajoutée alors même que les principaux titres de la presse écrite – tant belge que française – compriment drastiquement leurs effectifs et cherchent à tout prix à rogner sur leurs frais de fonctionnement. Les publications doivent se serrer la ceinture et n’hésitent plus, au besoin, à sacrifier la qualité des contenus sur l’autel d’une comptabilité désormais toute-puissante. Ce faisant, elles scient la branche sur laquelle un secteur tout entier est assis et se contentent souvent de naviguer à vue en eaux troubles. Combien, aujourd’hui, d’entretiens exclusivement téléphoniques afin de limiter perte de temps et frais de déplacement ? Combien de journalistes de desk, ces rédacteurs ne quittant leur bureau qu’au terme de la journée, pour un enquêteur sur le terrain ? Enfin, comment renouer avec l’investigation quand les budgets alloués aux salariés intégrés sont largement amputés et que les pigistes, pour contrer la déflation du feuillet, se voient contraints d’accélérer encore et encore leur rythme de travail ? Ces mêmes journalistes indépendants en sont d’ailleurs souvent réduits à implorer leur hiérarchie pour de vulgaires défraiements et se trouvent considérablement précarisés, ce qui ne favorise assurément pas l’enquête de longue haleine. Par souci de concision, nous n’évoquerons même pas le sort réservé aux correspondants locaux, ces petites mains mésestimées au statut à géométrie variable. Pour se réinventer et reconquérir le lectorat, la presse écrite, dans son ensemble, doit stopper l’hémorragie – le simple traitement d’une matière brute fournie par les grandes agences – et revenir aux fondamentaux, à savoir l’investigation et l’exploitation de tous ces sujets porteurs aujourd’hui injustement négligés.

 

2) Mettre fin à l’instantanéité. Déjà malmenée par les journaux d’information abondamment diffusés par la radio et la télévision, la presse écrite doit en outre désormais composer avec le Web et sa réactivité quasi instantanée. Cette rivalité purement chronométrique entraîne une course effrénée à la publication, qui se réalise largement aux dépens des quotidiens, poussés à se fourvoyer, c’est-à-dire à bâcler leur travail, pour suivre la cadence infernale imprimée par les autres médias. Le verdict est sans appel : le secteur se tire une nouvelle fois une balle dans le pied, son empressement à « sortir l’info » rebutant encore un peu plus des lecteurs qui, à qualité comparable, décident en toute logique de se tourner massivement vers le moins onéreux, à savoir la Toile. Disons-le sans détour : patrons de journaux, directeurs de publication et rédacteurs en chef se doivent de repenser les contenus et de mettre fin tant à l’instantanéité de l’information qu’au raccourcissement perpétuel des papiers. Car, si beaucoup ont tendance à l’oublier, il reste que, pour se vendre, un titre doit pouvoir se prévaloir d’une réelle valeur ajoutée, dont la traduction effective suppose le dépassement du simple stade factuel, un croisement accru des sources et une mise en perspective pertinente des faits relatés.

 

3) Revoir le modèle économique. Au sein des rédactions, la crise n’a échappé à personne. Les annonceurs revoient leurs investissements à la baisse, ce qui tend à fragiliser des éditeurs fortement tributaires des revenus qu’ils parviennent à tirer de la publicité. À titre d’exemple, rappelons que les grands quotidiens de Belgique francophone, à l’instar du Soir ou de La Libre, enregistrent jusqu’à 50 % de leurs recettes par la seule vente des espaces promotionnels. Mieux, dans les périodes fastes, des titres comme L’Express ou Le Nouvel Observateur montent à des ratios de l’ordre de 80 % ! Une dépendance qui rend d’autant plus indispensable la révision complète du modèle économique de la presse écrite, alors même que s’effondrent les investissements publicitaires. À cela, il convient encore d’ajouter le virage historique amorcé dans la consommation des contenus, appelant tous les responsables à revoir leurs services en y intégrant le numérique, qu’il faut sans tarder rendre rentable. Alors que d’aucuns rêvent publiquement de s’en remettre à un aggiornamento refondateur, tant la composition des remèdes adéquats que leur posologie demeurent encore largement inconnues. Il est pourtant grand temps d’organiser de vrais états généraux de la presse écrite afin de dégager des solutions applicables dans les plus brefs délais. Le redressement du secteur passera forcément par la définition d’un juste prix propre à chaque titre – le journalisme professionnel se paie ! –, par la refonte du volet publicitaire, par l’ajustement des formats et maquettes ou encore par un développement approprié du numérique – actuellement, c’est tout juste si la publicité sur le Web génère des queues de cerises. Qu’on se le dise : si un titre peut renaître de ses cendres par son contenu, sa commercialisation et ses finances devront montrer patte blanche pour espérer pérenniser l’activité.

 

 

Lire aussi :

Trois mesures pour… lutter contre le chômage (#1)

La presse turque face au bâillon gouvernemental

Journalisme : quid de la diversité ?

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Published by Jonathan Fanara - dans Trois mesures pour... Médias
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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 12:15

Voilà qui devrait faire couler l’encre. L’AJP et le Centre d’étude de l’opinion de l’Université de Liège (CLEO) ont réalisé conjointement une enquête portant sur la diversité du microcosme journalistique. Et les conclusions auxquelles ils parviennent apportent quelques enseignements dont il serait dommage de se passer. Menée en octobre 2012 auprès des journalistes professionnels belges francophones, cette étude ne peut se prévaloir que d’un taux de réponse de 27 %. Faible, certes, mais suffisamment significatif pour se révéler digne d’intérêt.

 

La profession se compose d’une grande majorité d’hommes (sept sur dix journalistes), mais se féminise toutefois lentement. La presse écrite, largement masculine, tranche quelque peu avec la télévision, au visage davantage féminin. On constate de fortes disparités dans la répartition des postes à responsabilités, occupés à 25 % seulement par des femmes. Le secteur compte encore très peu d’étrangers : 94 % de Belges, les autres éléments étant surtout originaires de France ou d’Italie. La plupart des journalistes (68 %), et a fortiori les plus jeunes d’entre eux, ont suivi un cursus universitaire. C’est à la radio publique et dans les périodiques que l’on compte le plus de ces diplômés. À cet égard, la télévision locale et l’agence photo se trouvent toutes deux en queue de peloton. Plus généralement, les chiffres démontrent assez clairement qu’un diplôme du supérieur s’avère désormais indispensable, ou presque, pour intégrer une rédaction.

 

S’il y a peu de journalistes de moins de 30 ans (13 %), la tranche 41-50 ans comporte par contre environ 30 % du total des effectifs. Pour les plus de 60 ans, on retombe à 12 %. Les plus jeunes émanent parfois d’un milieu socioéconomique défavorisé. Car si la profession ne compte que 10 % de salariés jugeant leurs conditions de vie « pauvres » ou « modestes », ils sont proportionnellement plus nombreux parmi les moins de 40 ans. Plus éclairant encore : un quart des journalistes prétendent être originaires d’un milieu défavorisé. Enfin, aux antipodes, 35 % d’entre eux peuvent être considérés comme « aisés ».

 

Engagés et majoritairement de gauche

 

Voilà qui devrait faire bondir la droite de l’échiquier politique wallon : les journalistes votent en moyenne majoritairement à gauche. Et, surprise, c’est Ecolo qui tire son épingle du jeu – 46 % des voix de préférence, contre seulement 21 % pour le MR et 15 % pour le PS. Mais l’on se doit cependant de nuancer ce constat. Il s’agit en effet avant tout d’un choix par défaut, susceptible d’évoluer dans un avenir proche. Sans compter que les différents responsables s’avèrent quant à eux légèrement plus à droite. Mais l’enquête révèle surtout que le positionnement des journalistes varie considérablement selon les organes de presse : les effectifs du privé, télévision comme radio, se trouvent ainsi bien plus sensibles aux idées du MR que ceux qui officient ailleurs, et particulièrement dans le public et les agences. La presse écrite, dans son ensemble, s’inscrit dans la moyenne.

 

Le volet confessionnel apporte également son lot d’enseignements. La plupart des journalistes se définissent comme non religieux, à savoir laïcs ou sans appartenance. Un bon tiers d’entre eux se déclarent toutefois catholiques. Les autres religions ou convictions philosophiques ne récoltent tout au plus que des miettes, ce qui témoigne explicitement d’une certaine uniformité spirituelle. Engagés, sensibles à différentes causes, les journalistes sont près de 75 % à faire partie d’au moins une association.

 

On notera par ailleurs des divergences significatives quant à l’intérêt porté aux autres cultures. On passe en effet de 37 % pour la télévision locale à 67 % pour la radio publique, contre 45 % pour les quotidiens et 58 % pour les hebdomadaires. Les télévisions publique et privée présentent des chiffres très proches de la moyenne, qui s’établit à 49 %.

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Médias
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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