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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 18:52

Roman-fleuve d’anticipation, hydre à deux têtes, à mi-chemin entre le thriller policier et le récit de science-fiction, L’Éclipse prend pour cadre le Royaume-Uni de l’année 2193, un pays fragilisé, à l’aura écornée, naguère contraint de refondre ses principales institutions à la suite d’un retentissant scandale de corruption. Dans un climat de forte résurgence fasciste et indépendantiste, Cardiff devient le théâtre d’un vaste complot appelé à déstabiliser un régime politique chancelant, taxé de tous les maux par les uns, ardemment défendu par les autres.

 

Avec doigté, Morgan Fortuna va opérer la jonction entre cette conspiration à double fond et d’autres affaires parallèles secouant des services d’ordre clairement dépassés – meurtres, trafic de drogue, disparitions, agents infiltrés… S’ensuivra un jeu de piste labyrinthique, ingénieux et captivant, témoin d’une démocratie en pleine déliquescence et d’intérêts antagoniques inconciliables, prêts à faire main basse sur un État aux abois, ébranlé dans ses fondements, déchiré par des tensions latentes.

 

Préférant aux grandes envolées lyriques des intrigues joyeusement entremêlées, le jeune auteur multiplie les chassés-croisés et les portraits hauts en couleurs, amorçant continuellement, sans forfanterie, des bombes narratives qui ne s’enclencheront que cinquante ou soixante pages plus tard. La preuve, s’il en fallait une, qu’il maîtrise et agence scrupuleusement ses arches de bout en bout.

 

Fresque plurielle et prophétique

 

Foisonnante et parfois alambiquée, la première moitié du roman se conçoit essentiellement comme une rampe de lancement, la mise en orbite des principaux enjeux et des protagonistes qui s’y rattachent. La suite, plus harmonieuse et rythmée, ne se fait pas prier pour trancher le nœud gordien : les masques tombent, le vernis craque. Chacun, face à son psychisme, ses legs et ses obsessions, doit alors prendre langue avec une réalité embrouillée, à plusieurs visages, compulsive et autodestructrice.

 

Cathédrale d’idées, pluriel par ses références, pourvu du souffle houleux et prophétique des meilleures dystopies, L’Éclipse ne manque ni d’épaisseur ni de hauteur de vue. S’il arbore sans conteste les inégalités et la démesure des premiers romans, il ménage et galvanise le suspense, invite à la réflexion et cache sous les oripeaux de la fiction une pensée aussi alarmiste que nécessaire. Alors même que la démocratie se porte au fronton de cette fresque quelque peu kafkaïenne, Morgan Fortuna ponctue son œuvre d’un retournement final désarmant, ultime tour de force avant le baisser du rideau.

 

 

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Published by Jonathan Fanara - dans Culture
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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