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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 19:55
« Le repas des fauves » : l'amitié à géométrie variable

Le Centre culturel de Huy proposait hier soir une énième variation du Repas des fauves, pièce de théâtre écrite dans les années 1960 par le scénariste français Vahé Katcha, puis porté au cinéma par Christian-Jaque. Cet étonnant jeu de massacre embrasse d'un seul tenant l'amitié, l'instinct de survie et les pires vilenies, dans une entreprise de relativisation qui touche à l'essence même du genre humain : ses sentiments, sa résilience, ses phobies. Alexis Goslain, le metteur en scène, amène le spectateur à redécouvrir la vie parisienne du début des années 1940, sous l'Occupation allemande, entre collaboration et résistance, souvent contingentées, parfois inavouées. Tout est réglé comme du papier à musique : le temps est enjoué ; le contretemps, sombre et tragique.

 

La phase d'exposition organise l'intrusion du drame dans l'ordinaire : Victor a réuni ses amis les plus proches pour fêter l'anniversaire de sa femme Sophie, qui s'apprête à souffler ses trente bougies. Tous deux habitent un quartier relativement calme, apparemment préservé de la guerre mais pas de la lassitude et des pénuries qu'elle occasionne. Tandis que la soirée s'ouvre sous les meilleurs auspices – champagne, saucisson et... bas nylon –, un attentat vient tout bouleverser. Deux officiers allemands trouvent la mort devant les fenêtres de l'appartement et le commandant SS Kaubach ne tarde pas à s'immiscer parmi les hôtes pour exiger deux otages, certainement promis à la mort en guise de vengeance. C'est au groupe d'amis qu'il revient de décider qui devra être sacrifié...

 

Commence alors une mise en charpie de l'homme prétendument civilisé : l'un déverse sa bile sur son voisin, lui-même occupé à confesser son autolâtrie, pendant qu'un troisième tente à bas bruit de corrompre l'ennemi. Là est toute la teneur du Repas des fauves : sonder l'être dans ce qu'il a de plus mesquin, de plus cruel, de plus égocentrique, dans un contexte de Seconde guerre mondiale qui ajoute de la peur et du malheur (veuvage, blessure de guerre, reniement) à l'indignité. Un groupe d'amis est censé se concevoir comme une micro-société pacifique et inclusive ; ici, il a la trahison pour passager clandestin et une vue oblitérée par les oeillères de Narcisse. La perspective de mourir fait peu à peu tomber tous les masques : on invite les jeunes femmes à se prostituer, on cherche à monnayer son propre salut, on fait valoir son mérite, son statut social ou son utilité, on ment, trompe et manipule. C'est amusant, intemporel et d'une impitoyable lucidité.

 

 

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 13:24
Ce que Robert Badinter nous enseigne sur la peine de mort

Relire Contre la peine de mort ne saurait être qu'entreprise salutaire. D'abord parce que ce recueil d'articles et de discours reprécise les grandes questions liées à la peine capitale, à l'heure où elle est défendue par le Front national en France ou le président Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. Ensuite parce qu'il nous renvoie au coeur de deux affaires significatives, abominables et retentissantes, celles impliquant Roger Bontems (1972) et Patrick Henry (1977). Robert Badinter, ancien garde des sceaux de François Mitterrand et abolitionniste de la première heure, fait valoir tout au long de l'ouvrage les arguments moraux et utilitaristes qui tendent à disqualifier, hier comme aujourd'hui, le châtiment suprême, toujours abondamment appliqué dans des pays aussi divers que la Chine, l'Iran ou les États-Unis.

 

1° Disposer de la peine capitale revient à institutionnaliser la mort et la loi du talion. L'État en arrive alors à cette situation paradoxale consistant à interdire à ses citoyens ce qu'il se réserve par ailleurs le droit de faire, c'est-à-dire attenter au premier des droits de l'homme et tuer. La justice s'en trouve doublement compromise : elle réprime le crime de sang par là où il pèche, en lui faisant écho, et fait fi des nombreux arguments moraux soulevés en leur temps par Victor Hugo, Jean Jaurès, Albert Camus, Lamartine ou Robespierre. Est-il vraiment concevable que dans la démocratie américaine bicentenaire, le Texas de George W. Bush consente à exécuter des mineurs ou des handicapés mentaux ?

 

2° Il s'agit certes d'un argument utilitariste, mais il permet néanmoins de retirer une arme particulièrement fourbe aux partisans de la guillotine et de la chaise électrique : la peine de mort a toujours échoué dans son rôle de dissuasion. Elle se montre inapte à lutter efficacement contre le crime. Elle n'a jamais arrêté aucun meurtrier ni aucun terroriste (au contraire, elle les valorise en les érigeant en martyrs). Les chiffres sont là pour en attester. Quand les pays d'Europe occidentale ont décidé d'abroger la peine capitale, ils n'ont enregistré aucune hausse significative de la criminalité. Quand la France l'a suspendue en 1906, sous Armand Fallières, cela n'a occasionné aucun effet négatif observable. Au nom de quoi faudrait-il défendre le châtiment suprême, vestige des temps anciens, alors même qu'il est établi qu'il ne prévient pas le crime ? S'il s'agit de protéger la société, la peine de sûreté peut très bien s'y substituer. S'il s'agit de venger les victimes, on bafoue alors la justice plus qu'on ne la sert.

 

3° Dans le cas d'une exécution, l'erreur judiciaire est naturellement irréversible. En théorie, cela devrait suffire à rendre intolérable la peine capitale, à la discréditer en vertu du simple et raisonnable principe de précaution. Peut-être est-il bon de rappeler à cet égard que l'adolescent noir George Stinney Jr, exécuté à 14 ans, fut innocenté 70 années plus tard. D'autres fois, ce sont des condamnés à mort qu'on libère (si) tardivement, à l'instar de Ricky Jackson, victime, comme tant d'autres, d'un témoignage mensonger – celui d'un enfant de douze ans en l'occurence. En abolitionniste convaincu, Robert Badinter rappelle quant à lui que les statistiques témoignent d'un nombre incalculable de procès entachés d'irrégularités, notamment aux États-Unis, où il sont essentiellement le fait d'avocats commis d'office sous-payés, souvent inexpérimentés et parfois incompétents.

 

4° Dans les pays où elle est appliquée, la peine de mort fait parfois figure de prétexte commode. Préserver la vie d'un condamné qui risquait l'exécution, c'est se montrer charitable à peu de frais, alors que les peines longues ou incompressibles prêtent, elles aussi, le flanc à la critique, notamment en raison d'une absence de perspectives réellement accablante pour le détenu. Dans le même ordre d'idées, il paraît évident que la peine capitale tend à occulter d'autres préoccupations tout aussi légitimes, telles que les erreurs judiciaires, la surpopulation carcérale ou les prisons vétustes et parfois insalubres. Robert Badinter ne se trompe pas quand il dénonce une justice dont l'humanité se résumerait à jeter (provisoirement) la mort dans un coin d'ombre.

 

5° C'est une réalité que les partisans de la peine capitale préfèrent évidemment passer sous silence : les jurés demeurent des êtres humains sujets à la subjectivité et à la partialité, sensibles à l'horreur, empathiques envers les victimes, parfois affectés par l'état de l'opinion et laissant à l'occasion l'émotion prendre le pas sur leur raison. On a vu des jurés prononcer la mort là où d'autres la refusaient. La justice ne saurait tolérer l'arbitraire, devenu avec la peine capitale d'autant plus regrettable que la vie d'un inculpé est en jeu. On constate d'ailleurs une nette propension à condamner des individus issus des minorités : les Arabes en France, les Noirs aux États-Unis. Et Robert Badinter de se questionner légitimement : leurs crimes sont-ils vraiment plus graves ou choquants ou est-ce seulement la couleur de leur peau qui les rend plus horribles ?

 

 

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 19:48
« 1984 », les totalitarismes à la loupe

 

C'est peu dire que le régime de l’Angsoc conjugue toutes les tares : liberticide, insidieux, mensonger, militariste, il se situe quelque part entre le nazisme et le stalinisme, là où les Lumières philosophiques se sont à jamais éteintes pour laisser place à d'obscurs desseins. Le fonctionnaire Winston Smith, héros solitaire et diminué, prend rang parmi les innombrables petites mains du Parti, fossoyeur invétéré de l'Océania, un vaste empire hiérarchique promis aux pénuries et aux guerres permanentes. Là-bas, des télécrans diffusent une propagande nauséabonde tout en opérant une surveillance de masse ; la figure de Big Brother, emblème du régime, est idéalisée à tel point qu'elle imprègne et gangrène la conscience collective ; une novlangue décrétée en haut lieu contribue à appauvrir le langage et restreindre le champ de la pensée, elle-même étroitement contrôlée par une police toute-puissante et oppressive. C'est cet univers dystopique qui irrigue de part en part 1984, roman d'anticipation politique dans lequel George Orwell s'échine à pourfendre tout totalitarisme, sans situations préfabriquées ni solutions simplificatrices, mais avec une amplitude et une densité étourdissantes.

 

Glaçant et fermé, assailli par l'urgence, le monde décrit par l'auteur britannique fait le lit des comportements grégaires et la lie du nomadisme des concepts. Que reste-t-il en effet de la liberté et de la démocratie quand des foules anonymes se réunissent, régulièrement et de manière quasi protocolaire, pour vociférer et assouvir leur haine contre une résistance fantasmagorique ? Le travail de Winston Smith au Ministère de la Vérité constitue par ailleurs un point d'entrée commode vers les arcanes de l'Océania : désillusionné et incrédule, il doit réécrire l'Histoire au quotidien, selon les besoins de l'Angsoc, et ce malgré toutes les réserves qui sont depuis longtemps les siennes. Il personnifie à lui seul les nombreuses failles du régime, malmené par l'incroyance, le sentiment d'injustice et le besoin impérieux de dignité. Sa romance avortée avec Julia, une jeune femme employée au Commissariat aux romans, témoignera des multiples dissimulations du pouvoir, mais aussi de son effroyable omnipotence. On n'échappe pas à l'enfer orwellien, sauf à considérer un moment d'insoumission comme une finalité.

 

Dans 1984, l'infamie est monnaie courante. La guerre sert d'incubateur à la dictature et les alliances se muent d'un coup de crayon en antagonismes. L'Angsoc, autiste et irascible, est conçu de façon pyramidale, de manière à privilégier les membres du Parti intérieur et à renvoyer les prolétaires à l'état de vulgaires indésirables. Tout appartient au Parti, tous sont appelés à s'y soumettre docilement, et même les affaires familiales et amoureuses se trouvent irrésistiblement sous son joug. Comme pour aller au bout de sa désastreuse logique, l'Océania emploie la science au service exclusif de la guerre, développe des prisons sans foi ni loi et recourt volontiers au double jeu, tant et si bien qu'elle est passée maître dans l'art de tromper et de fausser les apparences. Les archives y sont évolutives, falsifiées au jour le jour par le Ministère de la Vérité, un peu comme les chiffres de production des plans triennaux, aussi fallacieux que les confessions publiques pleines de repentance, truquées et mises en scène avec tout l'apparat d'usage, essentiellement pour désigner des boucs émissaires et renforcer un culte de la personnalité déjà porté à incandescence.

 

En bien des points, la dystopie de George Orwell rencontre un écho contemporain. On pourrait opposer à Big Brother la surveillance généralisée mise en place par la NSA, au système de la double-pensée les mensonges américains sur l'Irak, à la mutabilité du passé le révisionnisme ou les processus d'idéalisation historique. Surtout, sous ses dehors alarmistes, 1984 nous rappelle utilement que les démocraties demeurent fragiles et inaccomplies, que les libertés civiles pourraient un jour être suspendues sans discernement ou à mauvais escient, qu'une veille citoyenne devrait permettre de prévenir tout fléchissement, surtout s'il est de nature profonde et irréversible. Sans quoi le concept de démocrature – contraction de démocratie et dictature – pourrait, peut-être, prochainement s'appliquer à des gouvernements occidentaux.

 

 

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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 12:52

Vendredi soir, au Centre culturel de Huy, Ismaël Saidi a réitéré un long et méticuleux travail de déconstruction. À l'endroit du djihadisme d'abord, d'un certain conformisme intellectuel ensuite. Dans une veine tragicomique tapissée de lassitude et d'alibis rigoristes, l'auteur et metteur en scène bruxellois s'échine à mettre à nu trois jeunes aspirants djihadistes, résolus à mener la guerre sainte au nom de principes largement dévoyés. Fuyant une Belgique ouvertement défiante à leur égard, ils entendent prêter main-forte à tous les martyrs du Proche et du Moyen-Orient, en commençant évidemment par ceux de Syrie, dont le malheur trouve une formidable caisse de résonance dans les programmes d'Al Jazeera. À mesure que les actes s'égrènent, les masques se fissurent et l'hypocrisie se met à poindre : ces musulmans radicalisés originaires de la capitale belge n'ont pas lu le Coran, idolâtrent Elvis Presley, s'adonnent au dessin, boivent de l'alcool et demeurent incapables d'identifier l'ennemi contre lequel ils aspirent pourtant à se dresser, prêches fondamentalistes en tête et armes à la main. Si le malheureux Michel, chrétien croisé dans une Église en ruines, leur ressemble tellement, pourquoi s'opposer à lui et au nom de quoi lui ôter le droit d'exister et de vivre en paix ? L'extrême naïveté de Reda, ses connaissances religieuses très rudimentaires, servent ainsi avant tout à épingler les limites d'un djihadisme roboratif et disneylandisé, à mille lieues de la nécessaire lecture circonstancielle de l'islam.

 

Loin d'essentialiser ses personnages et de donner quitus au prêt-à-penser islamophobe, Ismaël Saidi porte au contraire un regard tendre et compassionnel sur eux. Il narre les drames personnels à la suite desquels ils se sont reportés sur l'intégrisme, ces moments de flottement existentiel où la mosquée avait valeur d'ultime refuge, où le sentiment de plénitude semblait y être cantonné. Il ne s'agit pas tant de les dédouaner de toute responsabilité individuelle, mais plutôt de sonder les affects très ordinaires sur lesquels se replient souvent les processus de radicalisation, lesquels se conjuguent habituellement à une forme exacerbée de pression sociale et familiale. Habilement caractérisés, souvent hilarants en dépit des épreuves qu'ils traversent, Ben, Ismaël et Reda, respectivement campés par James Deano, Ismaël Saidi et Reda Chebchoubi, se lancent ensemble dans une double odyssée éprouvante, qui les mènera au coeur du désert syrien, mais surtout jusqu'aux tréfonds de l'être. Si l'intrigue progresse en ligne droite, les souvenirs et interrogations des trois protagonistes permettent de creuser plus avant le sujet. Pour l'un, il s'agit de faire la fierté du paternel, pour l'autre de suturer les plaies occasionnées par un amour interdit, pour tous de se décharger enfin de cette prépotente intégration qu'on leur jette maladroitement en pâture à longueur de journée.

 

Dans la séance de questions-réponses qui suivit la représentation, Ismaël Saidi amorça le débat en des termes très justes et précis : que peut signifier l'intégration quand on entend l'appliquer à des musulmans qui n'ont connu que le sol belge, qui fréquentent les mêmes villes, quartiers et écoles que chacun d'entre nous ? Un peu las, l'auteur avouera s'être inspiré de son expérience personnelle, parfois datée, pour écrire Djihad, ce qui en dit long sur la pérennité des comportements et déterminismes sociaux conduisant au mal-être des uns et à la potentielle radicalisation des autres, cette dernière étant en partie tributaire de la relégation sociale comme de l'ignorance philosophique et religieuse. De cette pièce inspirée, amusante et à forte dimension humaine, on regrettera toutefois un acte final quelque peu moralisateur et démonstratif, qui ne fait que resituer dans une forme d'outrance les enjeux et questionnements moraux déjà posés ailleurs.

 

 

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 19:46

« Quiconque affectait un comportement normal n'était qu'un rabat-joie qui cherchait à gâcher le plaisir des autres. » Quel regard plus lucide que celui-ci quand il s'agit d'évoquer ces temples de la spéculation qui fleurissent aux quatre coins de Wall Street ? Jordan Belfort, financier exubérant et désinhibé dans toute sa splendeur, décrit sans détour la folie inexpiable à l'oeuvre chez Stratton Oakmont, et par extension dans tout le microcosme nauséabond et ordurier de la finance américaine. Son autobiographie porte la démesure en bandoulière : on avale les cachetons comme un bébé le ferait avec sa panade à la banane ; on se jette sur les putes comme des rats sur une croûte de fromage ; on ventriloque bêtement, sourire aux lèvres, les discours préfabriqués du golden boy sacralisé.

 

Le Loup de Wall Street n'y va pas par quatre chemins : ses portraits, élogieux ou irrévérencieux, sont rédigés à l'encre de l'indécence ; ses protagonistes, constellation de traders illuminés, ont l'air moins avenant qu'une vieille moquette d'hospice ; les grandes compagnies financières s'y déploient dans une opacité rappelant vaguement les systèmes d'ordre para-soviétiques ; même Chronos, un peu las, semble s'y plier aux volontés du roi Dollar... Bovin amorphe et baveux après une surdose, enfant roucoulant quand il s'agit de convaincre sa « Duchesse » d'écarter les cuisses ou de desserrer les mâchoires, Jordan Belfort ne s'épargne pas. Au contraire, il tient des comptes d'apothicaire dès lors qu'il évoque ses obsessions sexuelles, ses innombrables accoutumances ou ses bons coups boursiers, fumeux et souvent parfaitement illégaux, se chiffrant en (dizaines de) millions de dollars.

 

Des excursions récréatives en Suisse aux postes de police américains, il n'y a parfois qu'un pas, que certains franchissent à cloche-pied. « Le Loup » ne raconte pas seulement l'outrance d'une existence dorée, abritée dans des châteaux aux mille valets, bercée par le ronronnement d'une Ferrari Testarossa ou les vibrations d'un yacht ridiculement surdimensionné. Il épingle aussi la perdition qui vous attend de pied ferme, celle de la vie de famille brisée à force d'usure ou celle liée à une justice qui soudain se dresse sur votre route et vous demande de rendre des comptes, pas falsifiés ceux-là. C'est l'autre face de cette autobiographie-fleuve (plus de 750 pages) : celui qui peut taper 12,5 millions de dollars en trois insignifiantes minutes, résultat d'une introduction en bourse fructueuse, est sans cesse en butte à ses propres démons : la drogue, le sexe, la fraude, les manipulations... Jusqu'à migrer vers un centre de désintoxication... ou la prison.

 

 

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 20:01

Michel Bôle-Richard a décidé de raconter Israël au présent. Son histoire mouvementée, traversée de crises et de conflits, est reléguée aux arrière-plans d'une nouvelle forme d'apartheid, dont l'ancien correspondant du Monde a fait son objet d'étude. Produisant une réflexion comparative mue par des années de journalisme en Afrique du Sud et en Israël, l'essayiste radiographie un système ségrégatif d'une actualité brûlante, dont les dispositifs réglés paraissent de nature à annihiler les faibles espoirs d'indépendance palestinienne. L'état des lieux a quelque chose de profondément alarmant, particulièrement en raison de mimétismes flagrants avec la politique de « développement séparé » longtemps en vigueur en Afrique du Sud. Les effets de miroir foisonnent en effet comme les bactéries en eaux usées : la Cisjordanie morcelée renvoie aux bantoustans réservés aux Noirs ; les rapports entre communautés se réduisent à leur portion congrue, comme peuvent en témoigner les 64 % des Juifs qui ne s’aventurent jamais en secteur arabe ; la ville d'Hébron est désormais coupée en trois et en voie de désertion dans ses parties non juives ; le grignotage territorial s'applique à quelque 78 % de la Palestine historique ; les 1,6 millions d'Israéliens arabes se contentent péniblement d'un statut de citoyens de seconde zone ; à l'instar des Afrikaners, les sionistes se considèrent comme « un peuple élu de Dieu » et « missionnaire », « qui a trouvé la terre promise » ; depuis la création de l’Autorité palestinienne en 1994, la population arabe n'a cessé de croître, allant jusqu'à doubler, sans que les allocations en eau progressent ou que les exigences nécessaires à l'ouverture de nouveaux puits soient assouplies ; même l’Assemblée générale de l’ONU définit l’apartheid de telle sorte qu’Israël semble s'en rendre coupable au quotidien : entrave à la circulation, obstacle à la libre résidence, liberté d’expression limitée... Si les systèmes de marginalisation, de discrimination et d'oppression restent peu institutionnalisés, la ségrégation raciale demeure néanmoins la norme, comme l'a confirmé le Tribunal (d'opinion) Russell : « Les autorités israéliennes mènent des politiques concertées de colonisation et d’appropriation de territoires palestiniens. »

 

Les populations non juives subissent chaque jour un faisceau de mesures discriminatoires occasionnant leur déclassement graduel. « En 2009, 53,5 % des familles arabes sont classifiées comme pauvres – contre une moyenne de 20,5 % pour l’ensemble des Israéliens. Le revenu moyen des Palestiniens est de 32 % inférieur en 2008 (685 $ contre 1 465 $). Le taux de chômage arabe est de presque quatre points supérieur. Une priorité à l’embauche dans la fonction publique est accordée aux Juifs, qui effectuent leur service militaire alors que les Arabes en sont dispensés pour des raisons politiques et historiques. » Si ces éléments portent en leur sein un profond désarroi, ils ne constituent pourtant qu'un clou de plus enfoncé dans le cercueil des Territoires. C'est ainsi que Michel Bôle-Richard explique comment le blocus de Gaza enferre une enclave surpeuplée dans la misère, l'indigence et la déshérence. Il revient sur le caractère non démocratique de la déchéance de nationalité et de la révocation des permis de résidence, qui se décident souvent de manière coercitive et frappent avant tout les populations arabes. Quant à savoir quel regard portent les Israéliens sur leurs homologues palestiniens, un sondage de l’université de Haïfa, publié en mai 2011, atteste que 32,5 % des Juifs se prononcent en faveur de la suppression du droit de vote des Arabes. Un chiffre étourdissant, qui grimpe même à plus de 50 % chez les jeunes. Dans le même ordre d'idées, près de la moitié des Israéliens ne voudraient pas d'un Arabe comme voisin ou dans la classe de leur enfant (42 % dans les deux cas). La multiplication des checkpoints, les contrôles militaires zélés ou le mur de séparation entravent quant à eux largement la circulation des travailleurs palestiniens : « Quatorze check-points contrôlent l’accès à Jérusalem et quatre-vingts autres barrent les paysans de leurs champs coupés en deux ou séparés de leur habitation. Pour les franchir, ils doivent obtenir des permis. » Ces dérives sécuritaires finissent par lasser et décourager les forces vives d'une communauté toujours plus paupérisée, enfermée dans des bantoustans qui ne disent pas leur nom. L'accès aux ressources (énergie, eau) est un autre élément porté au crédit d'une politique discriminatoire. Non seulement les Juifs peuvent se prévaloir d'une priorité absolue en la matière, mais en outre les 450 000 colons israéliens de Cisjordanie utilisent davantage d’eau que les 2,3 millions de Palestiniens, dont les réserves se voient parfois prises pour cible pendant les innombrables opérations militaires.

 

Dès 1948, dans la foulée des combats pour l'indépendance, « près de 750 000 Palestiniens sont contraints de quitter leur domicile par la force », tandis que « cinq cent trente et un villages disparaissent ». Les villes mixtes sont vidées de leurs habitants arabes, lesquels « sont aujourd’hui près de 5 millions installés dans 59 camps, dont 8 à Gaza et 19 en Cisjordanie ». Ce que l'historien israélien Shabtai Teveth qualifie de « péché originel » a trouvé un prolongement naturel dans les politiques menées ces cinquante dernières années par l'État hébreux : Jérusalem fut progressivement judaïsée, agrandie et encerclée par des implantations juives phagocytant les terres environnantes ; les maisons des Arabes ayant fui les conflits ont été accaparées et redistribuées à des Juifs ; la vieille ville a été peu à peu purgée de ses populations non judaïques ; 40 % des habitants de Cisjordanie n’ont plus la moindre possibilité d'effectuer leur prière à la mosquée Al-Aqsa ou au dôme du Rocher ; le statut de résident des Palestiniens de la capitale s'avère non seulement difficile d'accès, mais répond en outre à des considérations raciales, puisque les Arabes y sont soumis à d'autres règles, bien plus strictes, que les Juifs. Concernant ce dernier point, il faut encore souligner que la loi israélienne permet de surcroît de révoquer le droit de résidence à toute personne s’absentant trop longtemps de chez elle, des étudiants partis à l’étranger par exemple. Ces mesures restrictives s'appliquent presque exclusivement aux Palestiniens. L'objectif inavoué d'un basculement démographique tient désormais lieu de secret de Polichinelle. Comment justifier d'ailleurs que le retour soit permis pour les membres d’une diaspora juive datant d’il y a quelque deux mille ans, tandis qu'il reste formellement interdit pour une diaspora arabe encore présente il y a... 65 ans ? Alors qu'il dessine peu à peu les contours d'une détresse diffuse et protéiforme, Michel Bôle-Richard continue de sonner le tocsin : « Pourquoi un Israélien peut-il quitter son pays pour le restant de ses jours sans que personne ne suggère que sa citoyenneté soit révoquée alors qu’un Palestinien, né sur place, n’est pas autorisé à le faire ? Pourquoi un Israélien peut-il épouser une étrangère et obtenir un permis de résidence pour sa femme alors qu’un Palestinien ne peut épouser sa voisine qui vit en Jordanie ? Cela n’est-il pas de l’apartheid ? ». Il poursuit un peu plus loin : « Doit-on ne pas dénoncer le fait que depuis la guerre des six jours en 1967, plus de 700 000 Palestiniens sont passés par les prisons militaires, soit 20 % de la population des territoires occupés ? Sait-on que, depuis le début de la première Intifada en décembre 1987, près de 8 400 Palestiniens ont péri dans le conflit ainsi que plus de 1 500 Israéliens ? » Encore faudrait-il évoquer le sort des détenus administratifs, ces Palestiniens privés de liberté pendant six mois – renouvelables jusqu’à plusieurs années ! – sans l'ombre d'une inculpation ou d'un jugement. De là à penser que l'on se trouve en présence d'une forme « apaisée » d'apartheid, inquiétante mais non institutionnalisée, il n'y a qu'un pas... que l'auteur franchit sans ménagement aucun.

 

Que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, les visages sont couverts d'un voile de lassitude et de tragédie. L'ombre israélienne recouvre les rues et assombrit les perspectives. Les plaintes exprimées à l'encontre Tsahal demeurent non traitées, classées sans suite, ou soldées par des sanctions symboliques. Les donations et aides internationales servent avant tout à reconstruire ce que l'armée israélienne bombarde, pilonne et détruit, l'aéroport, le port et les infrastructures gazaouis formant en cela des exemples édifiants. Les poussées électorales du Hamas se font sur le terreau fertile du désespoir et des privations. Comme le note très justement Michel Bôle-Richard : « après l’enlèvement du soldat Gilad Shalit, un nouvel engrenage se met en marche. Israël bombarde la centrale électrique et les ponts de Gaza puis déclenche une opération militaire qui fera près de 300 morts. De la zone industrielle d’Erez, au nord, ne reste qu’un tas de gravats. Gaza la sulfureuse, totalement cadenassée, se transforme en un vase clos où les passions s’exacerbent. » Mais que répondre au juste aux discriminations et oppressions de toutes sortes ? Peut-être ce « BDS » sur lequel revient l'auteur, un savant alliage de boycott, de désinvestissement et de sanctions, que beaucoup appellent de leurs voeux pour infléchir les positions israéliennes. En attendant, les populations arabes continuent de souffrir, dans un désintérêt quasi général...

 

 

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 17:28

« Crocodile » n'a pas de bol. Après quelques gorgeons trop capiteux, pris d'ivresse, il se met à clamer fièrement des propos séditieux, anarchistes, qui le conduisent directement au cachot. À peine sa liberté recouvrée, son ancien employeur lui claque la porte au museau, tandis que des « compagnons » libertaires de circonstance prennent la décision, apparemment irrévocable, de le prendre sous leurs ailes trop protectrices. Ces nouveaux acolytes ont beau se montrer bedonnants de principes, ils se distinguent avant tout par des vols en série, des tirades scatologiques contre les capitalistes et une sorte de contrôle prudentiel sur leurs recrues les plus récentes, chose pourtant peu en phase avec leur soif inentamée de liberté. Trop lâche pour prendre la tangente, aussi dévitalisé qu'un vieux canasson, « Crocodile », jeune ouvrier parisien de son état, participe malgré lui à un braquage de banque qui tourne mal. À nouveau contraint de ronger l'os pénitentiaire, il profite d'une mutinerie pour se soustraire à la vigilance des gardes et prendre la mer. En fuite, le sourire fané et l'esprit en maraude, il échoue finalement sur une île indéterminée, prisonnier de son passé, néo-esclave d'un « hangar plein d’outils et de ferraille », c'est-à-dire mécanicien sur un petit vapeur, sans salaire ni perspectives, avec l'impossibilité de décamper en raison d'une réputation peu flatteuse, tenace, d'« anarchiste de Barcelone » exotique et légèrement fêlé.

 

Ce que Joseph Conrad dévoile par flashbacks, quelque part entre le Crainquebille d'Anatole France et L'Île du docteur Moreau d'Herbert George Wells, c'est la désintégration progressive d'un individu socialement intégré, un ouvrier français transformé au gré des circonstances en anarchiste de pacotille, juste bon à singer et ventriloquer, sans le début de la plus petite des convictions, mais avec la peur au ventre. Pris dans la mare boueuse des mouvements libertaires, là où les problèmes se présentent en foule, il doit tuer pour survivre, accepter la servitude pour échapper aux barreaux, consentir et imiter sous peine de disparaître. Des années après les théories socialo-anarchistes de Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine, Joseph Conrad se livre à une vision cruelle et désenchantée de ces mouvements révolutionnaires promouvant souvent le désordre plutôt que la liberté, les maux plus que les solutions. Pour lever le lièvre libertaire, l'auteur britannique tire parti des mésaventures d'un ouvrier ayant « le coeur chaud et la tête faible », portant « en lui les contradictions les plus amères et les conflits les plus meurtriers ». Un « Crocodile » qui finit entre les crocs putrides et incisifs d'un vil exploitant, dépourvu de scrupules et d'humanité, pire encore que ceux qu'il vilipendait jadis. Quand le sort s'acharne...

 

 

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 12:38

Quelle offrande plus précieuse que celle que fit Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis ? Assistant, las et impuissant, au morcellement de l'Italie à la Renaissance, craignant de voir son pays démantelé sous le feu de puissances rivales, le théoricien transmit au duc d'Urbino le fruit de ses réflexions sur la manière de s'emparer du pouvoir, et sur les moyens à mettre en usage pour le conserver. Ce traité politique, publié plus tard sous le titre générique du Prince, a la particularité de conjuguer une clairvoyance rare à une sorte de cynisme résigné, qui fit rapidement la renommée de son auteur.

 

Inépuisable sève réflexive, le Prince machiavélien arbore simultanément les traits du Lion et du Renard, se montre rusé, puissant et opportuniste, mais jamais ni « odieux » ni « méprisé » ; pour se maintenir en poste, il ne peut paraître « irrésolu » ou « lâche », ni même « changeant », et doit manier les vertus morales au seul gré des circonstances ; il lui appartient de pondérer clémence et cruauté selon les événements ; il lui est permis, au besoin, de rompre sa parole et de simuler des qualités sans jamais avoir à les mettre en pratique ; surtout, même en temps de paix, il lui revient la charge impérative de se préparer à la guerre, érigée en état permanent et inéluctable.

 

Un horizon indépassable ?

 

Sous ses dehors d'observation quelque peu surannée, la pensée machiavélienne fait pourtant chambre commune avec nombre de concepts modernes : l'homogénéité des aires géoculturelles (mieux vaudrait s'allier entre « semblables ») ; l'incrémentalisme et le conservatisme des sociétés (faire bouger les lignes reviendrait à se créer de nouveaux ennemis) ; les coalitions et alliances régionales (la nécessité de s'accorder entre voisins, surtout face à un ennemi puissant) ; les actions et déploiements militaires (colonies et garnisons ici étudiées en fonction de leurs coûts respectifs, financiers et politiques). « Un Prince qui en élève un autre se ruine lui-même », annonce par ailleurs, prophétique, Nicolas Machiavel, citant à titre de démonstration l'exemple de Louis XII, défait après avoir renforcé les pouvoirs de l’Église en cédant la Romagne au pape, mais aussi introduit les Espagnols en Italie, par le truchement du Royaume de Naples.

 

Si, comme le dit l'adage, comparaison ne vaut certainement pas raison, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure la politique américaine à l'égard des moudjahidines afghans, en cours dans les années 1980, ne contribua pas à élever un « autre Prince », à savoir Oussama ben Laden. D'une manière plus implicite encore, ceux qui encouragèrent au Chili le coup d'État du général Pinochet ont institué, sans même le savoir, les conditions de l'avènement du narcotrafiquant colombien Pablo Escobar. Les exemples de ce type ne manquent pas, en particulier sur le continent africain, où des généraux plus ou moins parachutés s'approprient régulièrement l'appareil militaire à des fins personnelles.

 

De la nature des États

 

Considérant les différentes formes dont peuvent se pourvoir les États, Nicolas Machiavel établit une distinction nette entre l'Empire du Turc et celui du Roi de France : le premier, exclusivement composé d'esclaves, ne reconnaît qu'un unique maître, ce qui le rend certes difficile à prendre, mais relativement aisé à gouverner, puisqu'une fois le Chef destitué, personne n'apparaît en mesure de s'y substituer ; le second, contenant quantité de petits seigneurs et de princes, avec autant de vassaux leur étant obéissants, s'inscrit en revanche aux antipodes, puisque les notables mécontents peuvent éventuellement vous y introduire, mais aussi retourner, sans grande peine, les armes à votre encontre. Prolongeant sa réflexion, Machiavel soulève une autre distinction : selon qu'un Prince soit porté au pouvoir par les Grands ou par le peuple, ses agissements devront prendre tel ou tel tour. Ainsi, les notables nourrissent parfois des ambitions en contradiction franche avec celles du Chef, tandis que les foules anonymes n'aspirent qu'à n'être point opprimées, leur fidélité exigeant par conséquent assez peu d'efforts.

 

Machiavel le martèle : s'arroger un territoire n'a rien d'une sinécure. L'entreprise doit être murement réfléchie, confrontée à une grille de lecture qui mêle les singularités régionales aux généralités de l'Histoire. Ainsi, pour exercer un contrôle prudentiel sur un État nouvellement acquis, il faudra parfois s'y établir ou, à la manière des Romains, consentir à en détruire de larges pans. S'il se trouvait sous la coupe d'un Prince, il faudra veiller à éteindre sa lignée afin d'écarter toute tentative de récupération. Si l'autoritarisme y avait voix, c'est de bon augure, car le peuple n'aura alors nul besoin de se familiariser avec la servitude. Pour Machiavel, il ne fait guère de doute que les prophètes s’en sortent mieux les armes à la main. Persuader, c’est une chose ; conserver le pouvoir, c’en est une autre, parfois tachée de sang.

 

Le théoricien range les nouveaux Princes en deux classes selon qu'ils manifestent de la Fortune ou du mérite. Il oppose ainsi Francesco Sforza et ses qualités de dirigeant à César Borgia et son destin rendu glorieux par le seul fait du pape. S'intéressant à Agathoclès, qui s'empara du pouvoir en usant de la perfidie et du crime, il en tire la conclusion suivante : si les maux s'avèrent nécessaires à la conquête d'un territoire, il faut les accomplir d’un seul coup, d'une traite, puis choyer ses nouveaux administrés jusqu'à l'oubli ou le pardon. On y perçoit à nouveau ce savant mélange de lucidité et de cynisme. Mais après tout, ne dit-on pas que « la fin justifie les moyens » ?

 

Manuel de survie à l'usage du Prince

 

Une fois le territoire conquis, le Prince doit s'employer à le défendre. Pour ce faire, Machiavel avance plusieurs pistes : fortifier la capitale, la militariser et l'approvisionner en conséquence ; se faire aimer de son peuple, en ne le désarmant pas (ce qui serait synonyme de défiance), et en lui garantissant la pleine jouissance de ses richesses (« On oublie beaucoup plus aisément la mort de son père que la perte de sa succession ») ; privilégier les troupes nationales, ou mixtes, plutôt que des mercenaires avides et peu courageux ou des auxiliaires sous la coupe d'une puissance étrangère (c'est ainsi que Francesco Sforza se rebella contre ses maîtres pour occuper la Lombardie, ou que Charles VIII arriva au pouvoir en Italie).

 

Concernant les mécanismes de redistribution sociale, c'est le libéralisme qui triomphe, haut la main, de la libéralité. Plutôt que de prélever chez les uns de quoi agrémenter les autres, ce qui peut se révéler source d'impopularité, Machiavel préconise la non-intervention des autorités, quitte à se voir taxé d'avarice. Selon lui, les largesses du pouvoir ne peuvent découler que du pillage d'un ennemi défait, en aucun cas d'un système réglé d'imposition. Enfin, en cas de conflit, la neutralité serait de nature à nuire au Prince. Machiavel juge préférable de toujours prendre parti, sous peine d’être écrasé par le vainqueur sans ne plus jamais être écouté du vaincu. Une recommandation qui apparaît aujourd'hui des plus discutables...

 

 

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 09:21

Cinq entretiens d'une vingtaine de pages pour révéler Winston Churchill, c'est un peu comme éclairer une montagne à la lampe torche. On ne saisit ses aspérités que par bribes, par morceaux épars, tandis que ses flancs robustes se colorent par endroits d'une ombre épaisse. Le recueil de Pierre Assouline constitue pourtant une randonnée apéritive tout ce qu'il y a de plus louable. Des historiens français et britanniques y convoquent ensemble le « Vieux Lion » britannique, conservateur opiniâtre qui accéda à la magistrature suprême en 1940, quand Neville Chamberlain se résigna à passer la main après l'échec de la campagne de Norvège. Même s'il faisait l'objet d'une certaine défiance dans son propre camp, Churchill forma rapidement un gouvernement d'union nationale afin de contrer les velléités hégémoniques nazies, lesquelles aboutirent au Blitz de la Luftwaffe, une succession de bombardements qui touchèrent Londres, Liverpool, Birmingham ou encore Coventry, faisant entre 40 et 50 000 morts, ainsi que des millions de déplacés.

 

Itinéraire d'un cancre

 

Issu de la haute société britannique, descendant du premier duc de Marlborough, Winston Churchill eut la malchance de naître cadet dans une société qui ne choie que les aînés, ce qui d'une part le priva d'héritage, mais aussi l'empêcha de prétendre à un siège à la Chambre des Lords. Pour intégrer la vie politique de son pays, il dut alors se présenter comme candidat à la Chambre des Communes et courtiser les suffrages. Ancien écolier indiscipliné devenu soldat non-conformiste, il fut néanmoins diplômé de la prestigieuse Académie royale militaire de Sandhurst, avant de devenir parlementaire contestataire, d'obédience conservatrice, puis ministre de l'Intérieur et des Finances. En tant que notable, il baigna très tôt dans une francophilie qui le rapprochera de Léon Blum, Paul Reynaud et Georges Mandel. Il se passionna de bonne heure pour Georges Clemenceau et Napoléon, dont il appréciait la lucidité stratégique et les campagnes armées. En tant que militaire, brave et aventureux, il prit part à toutes les grandes batailles, à Cuba, en Inde ou au Soudan. Il fut nommé Premier Lord de l’Amirauté en 1911, puis regagna les tranchées après son baptême du feu parlementaire.

 

Alcoolo-tabagique, hypermnésique, champion de polo et escrimeur de qualité avant de se muer en antisportif primaire (son fameux « No sport »), Winston Churchill fut tout à la fois : homme d'État, écrivain, reporter, peintre, soldat et même prix Nobel de littérature*. Il nourrit de tout temps un goût prononcé pour les formules incisives, les facéties verbales et avait le don d'électriser n'importe quel public, de le rallier à sa cause, par un sens peu commun du discours, d'autant plus étonnant qu'il souffrit au cours de son enfance de troubles de l'élocution. Intuitif, pragmatique, ni pacifiste ni belliqueux, bien plus parlementariste que son homologue Charles de Gaulle, le « Vieux Lion » fut méritoirement érigé en emblème de la résistance, lui qui eut la faculté, en tant que Premier ministre, de dresser tout un peuple contre la tyrannie et les totalitarismes qui avaient cours en Europe.

 

Du flair et de la pugnacité...

 

Entre deux lampées de whisky, Churchill pouvait avoir des dizaines de visions, certaines prophétiques, d'autres loufoques ou biscornues. Son cabinet et ses proches conseillers avaient alors la charge de recadrer sa pensée, de l'épurer de ses flottements et outrances. Le « Vieux Lion » fut l'un des principaux promoteurs du char de combat. Il croyait religieusement en la modernité technologique et appréhendait parfaitement la nécessité de briser les codes de cryptage allemands. Le physicien Frederick Alexander Lindemann lui rendait régulièrement visite afin de tester de nouvelles armes, parfois au coeur même de son propre jardin. Obstiné et résolument antinazi, il se dressait en première ligne contre les chantres de l'apaisement que furent Neville Chamberlain et Lord Halifax, prêts à frayer avec le régime hitlérien au nom d'une hypothétique sérénité insulaire. Il s'agissait, schématiquement, de fermer les yeux devant l'expansion orientale allemande en gageant que cela suffirait à assouvir l'appétit impérialiste du Troisième Reich. Mais Churchill n'était pas du genre à replier la voilure ; face aux apôtres de l'entente objective, il comprit très tôt la nécessité d'un réarmement de la Grande-Bretagne et d'un accommodement provisoire avec l'URSS, ancien ennemi appelé à se fondre dans une alliance de revers face au nazisme. Sans l'avènement de « Sir Winston » et de son extraordinaire capacité à saisir l'air du temps, d'aucuns ont prédit que Lloyd George, Lord Halifax et le fasciste Oswald Mosley auraient sans doute pris le pouvoir, pactisé avec Adolf Hitler et offert en gage l'Europe continentale aux Allemands. Une perspective dont l'effroi le dispute à la lâcheté.

 

... mais aussi quelques erreurs de jugement

 

Tandis que Neville Chamberlain subit avec fracas le contrecoup de la campagne de Norvège, à savoir la désaffection du Parlement britannique, Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, fut étonnamment épargné par les députés, malgré une fonction militaire de premier plan. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il se rendait coupable d'un certain manque de discernement. Il y eut des signes précoces d'errements stratégiques à Dunkerque, à Singapour, à Tobrouk, mais aussi dans le détroit des Dardanelles, dès 1915, quand il se heurta aux forces de l’empire ottoman. En tant que chancelier de l’Échiquier, il fit montre d'une profonde méconnaissance des matières économiques ; il prit la décision de revenir à l’étalon-or à un taux tellement élevé qu'il étouffa dans l'oeuf toute reprise de l'activité ; il observa la seconde moitié des années 1920 avec des lunettes datant, au mieux, de la Première guerre mondiale ; il ne tint aucun compte des recommandations de John Maynard Keynes, sans doute l'économiste le plus clairvoyant de l'empire ; surtout, l'homme de lettres qu'il était abhorrait l'aridité des chiffres, dont il peinait réellement à saisir la pleine mesure.

 

Un homme se défiait ouvertement de son suivisme à l'endroit des Américains : Charles de Gaulle, son protégé, avec qui il entretenait une sorte de relation douce-amère, faite de fascination et de détestation. En retour, Winston Churchill redoutait depuis longtemps la réhabilitation matérielle et organique de l'armée française. Il y objectait un équilibre des forces qui aurait été de nature à annihiler toute velléité expansionniste sur le continent. Le général De Gaulle lui donna en revanche quitus à l'occasion de la bataille de Mers el-Kébir, quand il fut décidé de couler une escadre de la flotte française pour éviter que les nazis ne s’en emparent inopportunément. Les Britanniques craignaient d'autant plus un débarquement allemand que les Français avaient d'ores et déjà signé l’armistice. Cela étant, d'autres failles, de différents ordres, se firent jour dans la réflexion du « Vieux Lion ». Ainsi, sa germanophobie et sa méfiance vis-à-vis du militarisme prussien furent contrebalancées par une admiration trouble à l'égard de Benito Mussolini et du général Franco, dont il ne comprit que tardivement les ambitions mortifères. Sur le plan intérieur, il fut considérablement affaibli par la crise d'abdication du monarque Édouard VIII, qu'il soutenait presque inconditionnellement, tandis qu'un vif débat sur son anticipation présumée des bombardements de Coventry donna lieu à toutes sortes de supputations. Avait-il abandonné la ville au feu des Allemands ?

 

Quelle descendance politique ?

 

Comme tout héritage, celui de Winston Churchill prête à discussions. Parmi les historiens interrogés par Pierre Assouline, certains évoquent, de près ou de loin, l'expédition menée par Anthony Eden au canal de Suez, celle de Tony Blair en Irak, ou encore la pugnacité de Margaret Thatcher face aux mineurs grévistes ou durant la guerre des Malouines. Dans tous ces cas de figure, c'est l'opiniâtreté des acteurs, et non la philosophie politique, qui fait réellement sens. Même les néoconservateurs de George W. Bush se réclamèrent d'une certaine filiation churchillienne, comme si cela suffisait à les disculper de tout amateurisme, à légitimer leurs guerres « préventives » en totale contraction avec la législation onusienne. Sans doute peut-on usurper une ascendance pour flatter l'opinion.

 

Concernant l'avenir européen de la Grande-Bretagne, Churchill développa une vision apaisée que l'on ne perçoit ni dans le « I want my money back » de la baronne Thatcher, ni dans l'improvisation référendaire permanente de David Cameron. Mais peut-être devrait-on avant tout retenir du « Vieux Lion » son sens affûté de l'Histoire, sa foi obstinée en la démocratie, sa combativité jamais démentie. Il veilla au respect des opinions même en temps de guerre ; il mena des politiques sociales financées par l'imposition des nantis, quitte à froisser un peu plus les Tories ; il s'opposa avec une verve inépuisable au nazisme et au communisme. Enfin, Winston Churchill nous administra une ultime leçon de démocratie bien malgré lui : tout seigneur de guerre qu'il fut, l'opinion le rejeta néanmoins sans coup férir, quelques mois à peine après la victoire des alliés sur les troupes du pacte tripartite. C'est le terne et désormais oublié Clement Attlee, cadre travailliste, qui présida alors à la destinée et reconstruction de la Grande-Bretagne.

 

 

* Contrairement à Charles de Gaulle, qui ne fut jamais récompensé par l'Académie Nobel, Winston Churchill n'écrivait pas seul : un contingent bien garni de nègres et de spécialistes lui apportaient une matière brute qu'il retravaillait ensuite en orfèvre, prose châtiée et formules pénétrantes à l'appui. Ses mémoires de guerre lui procurèrent une fortune qu'aucune carrière politique, en Grande-Bretagne ou ailleurs, n'aurait permise.

 

 

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7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 20:44

Le terroriste n'est pas toujours cet être assoiffé de sang que les médias jettent volontiers en pâture à la vindicte populaire. Sa cause recèle parfois une justesse indiscutable, même si ses méthodes prêtent, par leur nature, à débat. Jusqu'où est-on en droit d'aller pour défendre des principes nobles, démocratiques et/ou humanistes ? Quels enjeux sous-tendent les attentats et leurs dommages collatéraux ?

 

En cinq actes, Albert Camus nous envoie dans le Moscou de 1905, au coeur même d'une cellule terroriste composée de socialistes révolutionnaires opposés à la tyrannie d'un pouvoir qui asservit et opprime le peuple. Réunis dans un appartement aux allures de quartier général, les cinq séditieux projettent d'assassiner le grand-duc Serge, coupable de gouverner la ville en despote. Après des semaines de filature et une planification méticuleuse, le groupe est persuadé de parvenir à ses fins : faire parler la poudre et attenter à la servitude des masses, quitte à périr sur l'échafaud.

 

Comme dans toute entreprise, des déficits relationnels et des divergences de vues plus ou moins affirmées vont se faire jour, de même que des questions d'ordre moral. Le doute va s'immiscer parmi les révolutionnaires, l'esprit de camaraderie s'étioler, et les idéaux se trouver en butte aux dures réalités. Le sacrifice d'enfants innocents est-il concevable au nom de « la cause » ? Faut-il s'embarrasser de scrupules quand il s'agit de lutter pied à pied contre l'oppresseur ? Les échanges sont vifs, enfiévrés, et mettent à nu les caractères des différents protagonistes.

 

Albert Camus greffe une remarquable histoire d'amour à son intrigue principale, et prend soin de peindre ses personnages à traits fins, préférant les interroger plutôt que les laisser figés dans des postures prédéterminées, créant entre eux des tensions parasitaires et une relative défiance. Chaque confrontation, habilement scénarisée, livre ses enseignements et ajoute de l'ampleur au récit, dont on ne peut qu'apprécier les nuances et l'humanisme contrarié. Car ces Justes nous rappellent que le monde n'a rien de binaire ni de schématique, mais qu'il projette sur toute chose une multiplicité d'états.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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