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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 06:36
« Dunkerque » : war zone

Parmi les nombreux partis pris de Christopher Nolan sujets à débat, il en est un qui se démarque particulièrement : la volonté de montrer, plutôt que de narrer. Non seulement Dunkerque est très peu dialogué, mais ses personnages évoluent sans background ni aspiration, si ce n'est celle, évidente, de survivre. Le contexte historique tout entier est d'ailleurs survolé autant que peuvent l'être les plages françaises immortalisées çà et là en vues aériennes. La radicalité de la démarche peut légitimement agacer, mais elle n'en demeure pas moins appréciable à une époque où les blockbusters lisses et formatés pullulent désespérément à Hollywood. Surtout, elle permet à Christopher Nolan de chausser des lunettes de documentaliste et de mettre l'accent sur l'immersion, appréhendée selon trois points de vue, dans les airs, sur une jetée et dans la mer. Certains déploreront, peut-être à raison, la difficulté de développer un quelconque sentiment d'identification ou d'empathie envers des personnages maintenus en permanence dans un état de quasi-anonymat. Mais Dunkerque n'est-il pas simplement une tentative de raconter la guerre plus que les soldats qui s'y livrent et y périssent, de sonder la détresse et l'accablement, tant physique que psychique, plus que ceux qui les portent ? C'est une sorte de Salaire de la peur relogé au front, où l'humain serait relégué à l'arrière-plan d'un cadre militaire qui l'écrase toujours plus jour après jour.

 

Caméra embarquée dans un cockpit, plongée sous l'eau ou lancée dans des courses folles sur les plages de Dunkerque, Christopher Nolan donne à voir un spectacle douloureux mais factuel, superbement photographié par Hoyte van Hoytema (Spectre, Her, Interstellar), mais malheureusement sursignifié de bout en bout par l'utilisation accrue de la musique de Hans Zimmer. À ce sujet, le réalisateur britannique a récemment évoqué sur France Culture la nécessaire « illusion audiophonique » qu'il s'est évertué à créer, matérialisée par des « bruits de montre » ou « de pas », procédé relativement phagocytaire, chargé d'accompagner les montées de tension, comme cela avait déjà été expérimenté en 1997 à l'occasion de son court métrage muet Doodlebug. Ceux qui ont eu vent des anecdotes de tournage savent sans doute déjà tout de l'emploi de vrais navires d'époque, des hordes de centaines de figurants mobilisées par la production du film, des scènes « réelles » tirées des récits de survivants. Ce qu'ils ignorent peut-être en revanche, c'est l'ambition revendiquée par Christopher Nolan de façonner un « rythme nouveau », une sorte de « dynamisme structurel », pour reprendre ses propres mots, qui se mettrait au service de ce qui semble constituer le cœur même de Dunkerque : l'angoisse de mourir, éclatée dans le temps et dans l'espace, rencontrée tant dans le chef d'un pilote de la Royal Air Force héroïque (Tom Hardy) que chez un officier lâche et tourmenté du CEB (Cillian Murphy), ou même parmi les civils britanniques qui viendront courageusement secourir leurs soldats exposés aux feux ennemis. Une reconstitution au cordeau, qui exige du spectateur qu'il se laisse happer, si tant est qu'il puisse faire son deuil d'une narration ici réduite à sa portion congrue.

 

 

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23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 16:53
« La Planète des singes : Suprématie » : et si le Kong devenait le king ?

La bande-annonce nous promettait essentiellement deux choses : un spectacle étourdissant et une confrontation sans merci entre les hommes et les singes. À cet égard, les déceptions risquent d'être légion, une fois considéré que l'on ne compte que deux séquences véritablement éruptives – l'ouverture, jubilatoire, et le final, assez lourdaud – et que l'affrontement inter-espèces longtemps escompté tend à s'éclipser derrière la guerre que se livrent entre eux les hommes. Le gros de Suprématie est en fait une question de cheminement. Celui qui rapproche toujours plus le chef César du séditieux Koba, et qui se voit péniblement sursignifié à plusieurs reprises, notamment par des apparitions fantasmées. Celui qui pousse un colonel contesté, devenu paranoïaque (caution Apocalypse Now ?), à éradiquer une partie de sa propre espèce, sous couvert (détourné) de darwinisme. Woody Harrelson campe avec ce qu'il faut de charisme – et de plans iconiques – ce gradé de l'armée qui aspire à mettre César six pieds sous terre, mais qui se fourvoie bêtement en assassinant son fils aîné et sa femme, point de départ d'une chasse à l'homme des plus classiques et prévisibles.

 

Graphiquement, Suprématie a du répondant. La photographie de Michael Seresin nous gratifie de plusieurs plans à couper le souffle, tandis que la performance capture et la facial motion capture continuent de conférer aux singes une charge émotionnelle hautement anthropomorphique. La mise en scène de Matt Reeves fait quant à elle pleinement sens : elle restitue avec tout l'apparat d'usage les moments les plus spectaculaires et prend des airs plus intimistes quand il s'agit de travailler l'empathie du public ou de se porter à la hauteur des personnages. Le problème essentiel de cet épilogue se situe donc ailleurs. D'abord, il faut noter que les enjeux qu'il cherche à poser ont déjà largement émaillé le volet précédent, ce qui peut donner l'impression d'une machine tournant à vide. Avant de se diluer dans Suprématie, les divisions et les actes de duplicité, chez les hommes comme chez les singes, ont constitué la colonne vertébrale de L'Affrontement, qui traitait également certains thèmes et dilemmes moraux dont on perçoit ici les prolongements et variations, par exemple ceux englobant la vengeance personnelle, la haine raciale et la survie de l'espèce.

 

Que retenir alors d'une pellicule longue de 140 minutes ? Matt Reeves semble emprunter au western, au film de guerre, à l'histoire (les camps de travail, l'hygiène raciale, la résilience des peuples), mais sans pour autant parvenir à la profondeur attendue et espérée. Les trames narratives paraissent trop chiches, les personnages pas assez nombreux et/ou caractérisés, les moments de flottement trop fréquents pour pouvoir porter ce qui était annoncé partout comme une épopée grandiose. Même les « échanges » interraciaux aperçus dans la bande-annonce se confondent finalement avec quelque artifice sans réel fondement scénaristique. Que le dialogue inter-espèces soit possible – même avec des muets ! –, on le savait déjà depuis le premier film. Qu'il soit entravé et mis à mal par des comportements sectaires ou radicaux, cela était démontré avec force tout au long du second opus. La plus-value de l'immixtion des hommes chez les singes, et réciproquement, apparaît dès lors pratiquement nulle, si ce n'est au détour d'une scène symbolique dans un camp militaire ou pour éclairer ex ante les crimes de sang du colonel... Insuffisant.

 

 

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 05:18
« Chez nous » : haine(s) pollinisatrice(s)

On pourrait bien sûr multiplier les reproches à l'encontre de Chez nous : les personnages manquent d'étoffe, la trame narrative est cousue de fil blanc, le parti pris politique a quelque chose de grossier, tout comme cette tendance didactique à enfoncer des portes ouvertes... Tous ces éléments, bien qu'avérés, ne suffisent toutefois pas à prendre la pleine mesure du film de Lucas Belvaux, qui n'a d'autre prétention que celle de poser les bonnes questions – et de remuer quelque peu le FN, manifestement contrarié à l'idée de se voir ainsi mis à nu, fût-ce par analogie.

 

Pourquoi les classes populaires finissent-elles aujourd'hui régulièrement dans l'escarcelle de l'extrême droite ? Pauline est infirmière à domicile et se pense sincèrement de gauche. Elle a certes une posture politique virginale, ne vote pas, n'est pas encartée, mais vient d'une famille communiste chez qui résonnent les valeurs de solidarité, de tolérance et d'égalité. C'est pourtant le Rassemblement national populaire, un mouvement issu de la droite la plus radicale, qui va l'investir en vue des élections municipales, et ce par le truchement d'un médecin de famille aussi prévenant que calculateur. La première partie de Chez nous cherche à montrer par quel biais fallacieux les extrémistes parviennent à coloniser les esprits : discours lyophilisés subtilement expurgés de toute outrance, appel au bon sens populaire pour légitimer sans l'avouer les pires idées, argument séduisant du renouveau et du « tous pourris », sentiment d'abandon à l'endroit de la gauche républicaine, désignation entendue de boucs émissaires... Le choix de la candidate semble à cet égard judicieux : Pauline est recrutée par le RNP parce qu'elle sait se montrer à l'écoute, avenante, proche des gens, bref bien plus humaine que les anciens crypto-fascistes du service d'ordre qu'on s'échine à secrètement exfiltrer.

 

Quel est le halo de cet extrémisme édulcoré ? En quelques plans, dans une chambre d'adolescent, Lucas Belvaux dévoile les arrière-boutiques de la fachosphère, cette nébuleuse qui aspire à transformer la toile en un outil de propagande de la pire espèce, exigeant le bannissement des musulmans, évoquant la faillite du personnel politique de gauche comme de droite, appelant à une transformation profonde des modes de gouvernance. De manière plus explicite, le réalisateur belge fait état de haines sémillantes. Le père d'obédience communiste en vient à se détacher de sa fille au moment où elle s'engage auprès des extrémistes du RNP. Une visite dans un quartier populaire débouche sur une ratonnade plus ou moins organisée. Il y a aussi et surtout cette violence plus intériorisée, résultant de la peur d'être agressé, des velléités toujours plus intrusives du parti, d'un discours exclusivement fondé sur les sentiments désespérés de déclassement et de xénophobie. L'incendie social qui ravage les classes inférieures, notamment celles de la France périphérique chère à Christophe Guilluy, s'éteint ici au lance-flammes protectionniste et identitaire. Quant à l'attrait grandissant du RNP/FN, caractérisé par le glissement idéologique (trop) rapide de certains protagonistes, il se fonde sur une image entièrement remaniée et l'exploitation sans pudeur d'une détresse devenue inexpiable.

 

En 2017, qu'est-ce qu'un candidat du RNP ? Avant tout une « tête de gondole », si l'on en croit l'exemple de Pauline, qui restera de bout en bout largement étrangère aux excès de son nouveau parti. Il ne s'agit certainement pas, en l'état, de dédouaner ceux qui se mettent au service de la haine et du rejet, mais bien de sonder un système désormais éprouvé qui se contente souvent de recycler des quidams pour en faire des instruments politiques favorables à la cause extrémiste. La jeune infirmière, fraîchement désignée candidate, ne comprend pas pourquoi ses patients musulmans refusent désormais de se faire soigner par elle. Elle croit aux raccourcis, aux mensonges acidulés de l'extrême droite, faisant des étrangers respectables les principales victimes de la « racaille » et des « islamistes », pour reprendre deux termes très en vogue au sein de la droite identitaire. Elle ne se figure pas que c'est précisément le RNP qui colporte tous les amalgames et toutes les contre-vérités qui mettent à mal des communautés déjà fragilisées, dans le nord de la France comme partout ailleurs. En public, les assertions scandaleuses se font certes plus rares, l'image est travaillée comme de la plasticine, mais c'est bel et bien le vieux monde qui est toujours là, affublé des habits neufs de la normalité.

 

 

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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 19:21
« The Revenant » : trappeur blanc, coeur noir

Comme le note le professeur Boris Cyrulnik, éthologue et psychiatre, on peut définir la résilience comme « la faculté pour certains de rebondir sur le malheur ». Dans The Revenant, le trappeur Hugh Glass, grièvement blessé par un ours, assiste impuissant au meurtre de son fils. C'est dans un désir inexpiable de vengeance qu'il trouve les ressources nécessaires à son rétablissement, puis à sa survie. Les éléments lui sont pourtant hostiles : il s'agit d'affronter le froid, les grands espaces sauvages, la faim et la douleur, tout en se dérobant à d'éventuels ennemis, qui ne se feraient pas prier pour le réduire en charpie. Laissé pour mort par l'assassin de son fils, déguenillé et fiévreux, Hugh Glass entame une contre-odyssée mue par la colère et l'esprit de revanche, un voyage extrême, au long cours, que le réalisateur Alejandro González Iñárritu restitue avec splendeur et maestria, dans une sorte d'apnée immersive d'ampleur inédite.

 

Si l'oscarisé Birdman pouvait notamment porter à son crédit l'argument (illusoire) du plan-séquence unique, The Revenant repose sur d'autres ressorts, qu'un boulier ne suffirait pas à dénombrer : une représentation grandiose de la nature (faune, flore, forêt, rivière, neige...), inspirée à la fois de Terrence Malick et d'Andreï Tarkovski ; des dispositifs techniques rendant justice à l'évidente virtuosité d'Iñárritu, au premier rang desquels se niche l'emploi judicieux du plan-séquence et du grand angle ; une confrontation viscérale et barbare entre Leonardo DiCaprio et Tom Hardy ; un sens du spectacle exprimé dès l'ouverture et porté ensuite à incandescence ; une photographie travaillée en orfèvre par le chevronné Emmanuel Lubezki, déjà à l'oeuvre chez Alfonso Cuarón ou... Terrence Malick ; une esthétisation de la violence qui n'a rien à envier à Nicolas Winding Refn, qui en fit pourtant sa marque de fabrique, notamment à l'occasion du contemplatif Valhalla Rising...

 

The Revenant est tout à la fois : un survival, un revenge movie, une fresque radicale, une authentique expérience sensorielle. Au-delà de ses plans étourdissants ou de son caractère profondément immersif, il questionne la substruction de toute civilisation : l'âpreté des milieux naturels semble répondre à celle des hommes ; les dissensions se résolvent au couteau ou au fusil ; la boue, les grimaces et le sang semblent former la pointe avancée des États-Unis, rappelant par là sur quelle sorte de barbarie la bannière étoilée s'est fondée. « Nous sommes tous des sauvages », dira d'ailleurs un écriteau accroché au corps sans vie d'un pendu, comme une balise sur la voie encore inexplorée de la rédemption. Au regard de ces quelques éléments, il n'est pas interdit de penser que l'impression de vacuité parfois laissée par The Revenant pourrait être avant tout liée à une sous-interprétation des signes disséminés çà et là par Iñárritu, dont l'immensurable consommation d'images, de sensations, de fureurs et d'ivresses paraît trahir une voracité galopante.

 

 

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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 09:57
« La Mort aux trousses » : toile de maître

Des premières aux dernières images, du générique esthétisé de Saul Bass au célèbre train phallique, Alfred Hitchcock renoue avec les fondements de son cinéma, posés dès Les 39 Marches, et façonne ce qui pourrait s'apparenter à l'exosquelette du thriller moderne. Oeuvre-phare s'il en est, La Mort aux trousses élargit le périmètre supposé restreint de l'individu ordinaire : le publiciste Roger Thornhill (inoubliable Cary Grant), célibataire sans histoire, se trouve mêlé, tout à fait malgré lui, à une obscure affaire d'espionnage mettant aux prises la CIA et de dangereux malfaiteurs. Faisant écho à la figure hitchcockienne du faux coupable, le héros de La Mort aux trousses se voit rapidement confondu avec l'insondable George Kaplan, invention de toutes pièces destinée à leurrer les criminels épiés par les agents secrets américains. Une fois le doigt dans l'engrenage, le malchanceux Thornhill va se heurter à différentes formes de menaces et lever peu à peu le voile sur la partie d'échecs grandeur nature qu'il arbitre à son insu.

 

« Ne me dites pas où nous allons surtout, j’aime les surprises. » Kidnappé par des ravisseurs très peu loquaces, Roger Thornhill n'en perd pas pour autant l'esprit badin qui irrigue longtemps La Mort aux trousses. L'humour apparaît en effet comme une composante essentielle de l'oeuvre d'Alfred Hitchcock : un appel téléphonique passé depuis un commissariat de police prend des atours profondément absurdes ; une irruption soudaine des forces de l'ordre dans un train se voit laconiquement justifié par un invraisemblable « J’ai brûlé seize feux rouges » ; une vente aux enchères tout ce qu'il y a de plus austère se termine en cirque tragicomique... Au-delà d'une tonalité générale teintée de légèreté et d'ironie, déjà présente lors de son traditionnel (et hâtif) caméo, le maître poursuit un cycle d'une richesse inépuisable, celui portant sur la dualité, à jamais caractérisé par Sueurs froides et prolongé quelques mois plus tard par Psychose. Fasciné par le cinéma d'Hitchcock, Brian De Palma s'emparera ensuite à son tour de ces questions liées à la duplicité, notamment à la faveur de Body Double ou Obsession.

 

D'un point de vue strictement technique et pictural, La Mort aux trousses pourrait suffire à constituer une encyclopédie à part entière : un long travelling arrière sur un trottoir bondé, plusieurs plans-séquences tirés au cordeau, une composition de l'image savamment étudiée, notamment lors des scènes se déroulant à la gare ou sur le mont Rushmore, un avion pourchassant Roger Thornhill dans un espace désertique avant de s'écraser lourdement sur un camion-citerne, deux fondus enchaînés très connotés, un plan sous forme de plongée vertigineuse capturé au sommet d'un immeuble de l'ONU... Cette virtuosité est mise au service d'une course folle, au rythme échevelé, dans laquelle se fond une romance où les sentiments le disputent à la trahison. Cette histoire d'amour, centrale, est agrémentée de multiples allusions sexuelles et d'une forme de vulnérabilité qui doit beaucoup au jeu d'Eva Marie Saint, qui campe avec talent l'ambivalente Eve Kendall, une blonde typiquement hitchcockienne, aussi sculpturale que tenaillée.

 

Pendant que le maître prépare méticuleusement un set-up/pay-off des plus classiques ou que Bernard Herrmann dispense ses partitions idoines, on fait l'inventaire des séquences à marquer d'une pierre blanche : à celles déjà évoquées de l'attaque de l'avion – appréhendée comme une restitution du vide horizontal – et de la vente aux enchères – où tous les protagonistes sont réunis – viennent se greffer celles de la fuite sur le mont Rushmore – cette fois, il est question de linéarité, puis de verticalité –, de la gare ou du premier baiser. De quoi hisser toujours plus haut la licence hitchcockienne, dont l'âge d'or touche toutefois peu à peu à sa fin.

 

 

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 05:20
« Le Limier » : duel psychologique

Joseph L. Mankiewicz a toujours eu de la suite dans les idées. Après le spectaculaire Cléopâtre, il affirma dans une boutade devenue célèbre qu'il ne tournerait plus qu'avec deux acteurs dans une cabine téléphonique. C'est précisément cette idée qui semble présider au Limier, dont le huis clos a cependant migré vers un cadre plus cinégénique, à savoir un luxueux manoir d'aristocrate britannique. Là-bas, après un prologue lumineux dans un étrange labyrinthe végétal, un auteur de polars et un coiffeur italien vont s'adonner à un duel intellectuel et psychologique sans merci, motivé par un adultère aux airs prononcés de MacGuffin.

 

Cinéaste du verbe et de l'être, Joseph L. Mankiewicz s'en donne ici à coeur joie : les répliques fusent, l'humour perle et les tirades se chargent au cyanure. En trois actes – un cambriolage monté de toutes pièces, une fausse enquête de police et un meurtre imaginaire –, les deux antihéros, campés par les excellents Laurence Olivier et Michael Caine, ne cesseront d'accorder la primauté au jeu sur la morale, en s'adonnant aux pires humiliations et en s'exposant aux vents de la misanthropie, le tout sur fond d'orgueil alerte et blessé. Les sémillants rivaux, dans une quête sans bornes à la supériorité, se jaugeront à coups d'embardées verbales et de manipulations sournoises, jusqu'à faire échec à toute mansuétude.

 

« D’une façon ou d’une autre, il faut toujours payer pour entrer », lâchera le millionnaire Andrew à Milo, le jeune arriviste qui entend piétiner ses plates-bandes sentimentales. Le message ne souffre d'aucune ambiguïté : dans ce numéro de duettistes, les haines et ressentiments personnels contreviennent à toutes formes de règles, qu'elles soient juridiques, sociales ou simplement humaines. Le scénariste Anthony Shaffer fait du « jeu » sordide auquel se livrent ses personnages une sorte de massacre duquel personne ne pourra réchapper, un champ d'épandage de bons mots et de postures malicieuses. Même le générique d'ouverture prend discrètement part aux pièges qui se forment sous nos yeux, nés d'esprits vifs mais surtout aliénés.

 

Puisque « jouer le jeu est le propre de tout homme bien né », Joseph L. Mankiewicz va au bout de sa logique. Sourires carnassiers et égocentrisme gonflé à bloc, Andrew et Milo investissent un espace parfaitement codifié, où les allusions à la compétition et au ludisme sont permanentes : plateaux de jeu ici et là, automates de toutes sortes, tourniquet pour pénétrer dans les chambres, déguisements... S'ébauche alors un double discours des plus cruels : celui de la lutte des classes, opposant parvenu et nanti, mais surtout celui d'un sadisme égomaniaque porté à incandescence. Pendant ce temps, la caméra balaie tout ce qui peut l'être, opère des plans de coupe improbables, illumine le film de plans-séquences soignés et expose, dans une verve si théâtrale, une arrogance humaine en expansion continue.

 

 

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 07:51
« Breaking Bad » : Dr. White et Mr. Heisenberg

Jusqu'à sa première mue, Walter White n'a rien qui puisse vraiment le distinguer du commun des mortels. Il mène une vie sans vice ni passion, avec son épouse Skyler et son fils Junior, dans une banlieue proprette d'Albuquerque, dorée par le soleil du Nouveau-Mexique et anesthésiée par le chlore des piscines. Enseignant émérite mais déconsidéré, il s'époumone en vain devant des lycéens inattentifs, pour qui la chimie a autant d'attrait qu'un chat crevé sur le bord d'une route. Ces adolescents grégaires ignorent que le terne quinquagénaire qui leur fait la leçon a jadis contribué à des recherches ayant été auréolées du prix Nobel. Ils ne savent pas davantage, et s'en moqueraient certainement, que l'humble M. White, après avoir étudié la cristallographie au California Institute of Technology, co-fonda l'illustre compagnie Gray Matter Technologies, qui règne aujourd'hui en maître sur son secteur d'activité, comme en témoigne cette couverture flatteuse de Scientific American, encadrée sans modestie par le chercheur et entrepreneur Elliott Schwartz.

 

Après que les médecins lui aient diagnostiqué un cancer des poumons, Walter amorce un premier virage existentiel. Désormais sous la menace d'une mort imminente, il entend, par n'importe quel moyen, mettre sa famille à l'abri du besoin. Skyler, qui attend un second enfant, n'a ni emploi ni revenu, si bien que le professeur de chimie surqualifié en est réduit à astiquer des véhicules après journée, dans une station de lavage automobile fréquentée par ses propres étudiants. Son fils Junior en est encore aux études, mais il souffre d'un handicap léger assez peu engageant quant à son avenir, occasionnant des troubles de la parole et rendant ses béquilles indispensables au moindre déplacement. C'est dans ce contexte morose, alors que les nuages noirs s'amoncellent au-dessus de sa tête, que M. White retrouve Jesse Pinkman, un ancien élève devenu voyou, à la faveur d'une descente de police chez des trafiquants de drogue. Un plan peu commode se met alors à germer dans son esprit : pourquoi ne pas faire son trou dans le commerce juteux de la méthamphétamine ? Lui, le brillant chimiste, s'emploierait à la conception du produit, tandis que Jesse, la petite frappe aux précieuses relations, s'occuperait de la vente... Désormais, les êtres ne sont plus socialement déterminés : un numéro de duettistes dans un laboratoire improvisé suffit à s'affranchir de tout.

 

Un bref calcul nous apprendra plus tard à quoi est conditionnée la nouvelle vie de M. White. Pour espérer pérenniser l'avenir de ses proches, il lui faudra épargner plus de 730 000 dollars, à coups de fournées de cristal et de deals plus ou moins obscurs. Le bon père de famille présenté dans les premiers instants de Breaking Bad voit peu à peu son passager noir, « Heisenberg », prendre le dessus : réunions mafieuses tenues en catimini, volées de haine sans édulcorant, fascination désormais éventée pour l'interdit, mégalomanie en voie d'avènement, dissimulations et mensonges par rangées de douze... À ce stade, le « cuistot » n'en est encore qu'à ses balbutiements, mais il ose déjà défier le caïd Tuco au fulminate de mercure, rêve de monter un réseau de drogue à croissance exponentielle et envisage même de rogner sur les territoires aux mains de la concurrence. On comprend que le financement de son traitement, objet de tous les secrets, ainsi que l'avenir de sa famille, se trouvent désormais relégués à l'arrière-plan d'une ambition en tous points étourdissante, ne reculant devant rien : ni quatre jours de production de meth dans un camping-car en plein désert, ni une balade en tenue d'Ève dans un supermarché bondé, ni même le recours à la violence ou au meurtre... La faim justifie les moyens.

 

Entité duale, Walter/Heisenberg aboutit vite à un paradoxe gênant. Il a beau s'échiner à masquer ses activités de trafiquant de drogue, son nouveau business le condamne à s'éloigner toujours plus de ses proches. Skyler fond en larmes en constatant que la rémission de sa tumeur n'influe en rien sur le comportement de son mari, de plus en plus absent, taiseux et hostile. Junior nourrit des sentiments contradictoires, souvent douloureux et parfois violents, à l'encontre de son père, qu'il considère pourtant comme « un héros ». Quant à Hank, le beau-frère travaillant à la DEA (les « stups » américains), il subit lui aussi, lors d'une petite fête, la colère froide, intériorisée, de celui qu'il tient pourtant en haute estime. Par une caractérisation fine des personnages et l'énonciation d'intérêts qui ne cessent de s'interpénétrer, Vince Gilligan met à nu une réalité que Walter refuse d'admettre : on n'éteint pas une seconde nature comme on dissout un cadavre dans une baignoire. La conclusion de la deuxième saison de Breaking Bad demeure à cet égard édifiante. Dans l'inévitable débat interne qui assaille le professeur de chimie, Heisenberg a fini par museler Walt et préempter tout ce qui pouvait l'être. Il n'informe pas sa mère de sa maladie, blanchit l'argent de la meth grâce à un site Internet d'appel aux dons conçu par son fils, manque l'accouchement de sa femme pour régler une affaire urgente... Écoeurée par tant de mensonges et de mépris, Skyler n'a d'autre choix que de se résoudre à la séparation, dans l'incompréhension générale.

 

Double vie, double téléphone et surtout double allégeance : à la famille, en voie de désintégration, et à la méthamphétamine, désormais « cuisinée » dans un labo surdimensionné, pourvu de matériel dernier cri, planqué sous une blanchisserie tout ce qu'il y a de plus anodin. On aurait pu croire, au début de la saison 3, que Walter allait exploser en plein vol, à l'image de cet avion qui déchira soudainement le ciel d'Albuquerque, et laissa des milliers de traumatisés au sol. On verra le professeur de chimie, désormais en congé sabbatique, tenter de brûler des liasses de billets dans un barbecue, songer à arrêter la production de meth et brutaliser Ted Beneke, le nouveau patron de Skyler, avec qui elle entretient une relation vouée à l'échec... Mais les planètes se réalignent sans cesse pour Heisenberg. Il échappe au traqueur increvable désormais sur ses traces – son beau-frère Hank, récemment obnubilé par le cristal bleu –, il réintègre partiellement le domicile conjugal et pousse même son épouse à faire preuve de contorsions morales afin de tolérer sa nature de néo-criminel. Les comptes truqués de Ted et son discours faussement naïf sur les intérêts familiaux tendent, il est vrai, à remettre en perspective avantageuse les agissements clandestins de Walt. Après tout, lui aussi n'oeuvre-t-il pas exclusivement au bien de ses proches ?

 

Breaking Bad s'apparente à une machine éminemment complexe. Les perceptions y prennent corps, se lestent d'une charge émotionnelle ou symbolique, avant de gagner en ambiguïté et en nuances. Un trafic de drogue téléguidé depuis une chaîne de fast-food s'y confond en quelques plans avec une authentique locomotive à cash. Une épouse trahie et malaisée y est amenée à taire sa rancoeur, parfois à faire machine arrière, pour finalement se laisser prendre dans une toile délictueuse qui n'est pourtant pas la sienne. C'est ainsi que Skyler en vient à mettre son opulence sur le compte d'une addiction aux jeux inventée de toutes pièces, puis à excuser plus ou moins explicitement son mari, en s'immisçant dans ses affaires par le truchement d'une entreprise de blanchiment d'argent. Dans une large mesure, Walter/Heisenberg demeure lui-même une entité à démystifier. Désormais rompu au crime, avec lequel il entretient une relation des plus ambivalentes, il planifie des assassinats tout en se répandant en regrets, cuisine de la meth à échelle industrielle sans pour autant faire son deuil de la morale et abat de sang-froid des dealers pour protéger celui qu'il continue néanmoins de considérer comme un jeune drogué incontrôlable. Vis-à-vis de Jesse, il est tout à la fois : un ami et un ange gardien, mais aussi un mentor, un père de substitution, un patron, un associé... Ce qui n'empêche pas de percevoir parfois de la friture sur la ligne, comme lorsque son ancien élève lui assène sèchement, en l'en rendant responsable : « De ma vie, je n'ai jamais été aussi seul ! » Chez Vince Gilligan, quelque chose de grinçant reste constamment en suspens, dans les déficits relationnels comme dans les sédimentations de l'ego.

 

Les actes et paroles jettent parfois un filet de lumière dans la pénombre de la psyché humaine. Les minutieuses répétitions imposées par Skyler pour expliquer la soudaine richesse de sa famille font état d'une méfiance quasi paranoïaque. De même quand elle assène à Walt, dans une formule aussi absconse qu'assassine : « Il faut que quelqu'un protège cette famille de l'homme qui protège cette famille. » La vérité, c'est que le fade M. White a fait l'objet d'une curieuse révélation ; la maladie a permis à sa mégalomanie, jusque-là tapie dans l'ombre, d'éclore en plein jour. Quelques utopies chères à Walter furent rapidement passées à la lessiveuse d'Heisenberg : prévenance à l'égard des proches, prudence envers le crime et l'injustice, conduite dictée par la seule nécessité... Le spectateur se retrouva alors avec une série d'indices concordants, abondant tous dans le même sens : le génial « cuistot », qui se définira lui-même comme un « danger » dans une célèbre tirade, perd peu à peu tout sens de la mesure. C'est ainsi qu'un véhicule de sport flambant neuf partira lamentablement en fumée, qu'un accident de la circulation sera provoqué afin de soustraire un laboratoire de meth au regard des autorités, ou qu'une insignifiante mouche bloquera toute production de cristal, par crainte exacerbée et irrationnelle de contamination...

 

Walter White vous promet la lune, mais vous y emmène à cloche-pied : les excès de confiance font place aux inhibitions morales et à la peur de finir six pieds sous terre, le système de prédation patiemment échafaudé sur le marché de la drogue dresse contre lui des armées d'ennemis plus ou moins anonymes, tandis que la clandestinité ne lui épargne ni les blessures d'orgueil ni les indications maladroitement transmises à un cadre de la DEA, comme lorsqu'il confie à Hank, passablement éméché, que le véritable « génie » du cristal bleu est peut-être encore en activité, et ce malgré la disparition tragique d'un chimiste faisant figure d'alibi idéal. Le jeu de Bryan Cranston, bien que souvent intériorisé, laisse transparaître un large éventail de sentiments. Aux postures lyophilisées, enterrées sous les apparences de la normalité, succèdent une rigidité et une froideur qui rappellent parfois celles des cadavres qu'Heisenberg ne cesse de semer sur sa route. L'adage veut que les derniers convertis soient toujours les plus zélés ; l'application à laquelle s'astreint Walt dans le crime et la sournoiserie y donne un écho retentissant, que seul l'avocat véreux Saul Goodman pourrait faire passer pour une inoffensive mélopée.

 

La cinquième saison de Breaking Bad constitue une forme d'aboutissement. Elle mène le dual Walter/Heisenberg au bout d'une logique familiale et criminelle dont la nature antinomique et ambivalente portait en elle les germes de l'implosion. D'un côté, Skyler prend le parti d'extrader ses enfants chez leur tante et affirme sans ambages espérer une reprise du cancer de son époux ; de l'autre, Walt amasse des millions de dollars en prenant les commandes du trafic de meth et parvient à se débarrasser, sans grande peine, de tous ceux qui auraient pu contrarier ses visées hégémoniques. La famille White se trouve plus que jamais en proie à la désunion, au moment précis où la noirceur inexpiable de son chef de meute semble atteindre son firmament. Il détruit des preuves collectées par la police à l'aide d'un aimant surpuissant, il met la DEA sur écoute, il empoisonne un gosse avant de prendre part à la liquidation d'un second, il se met à produire du cristal dans des maisons dératisées jusqu'à ne plus savoir que faire des colonnes de billets entreposées dans un box de stockage... L'ancien policier Mike, un temps associé à ses affaires, fournira une énième preuve de lucidité en assénant à Walter qu'il n'est autre qu'« un sac à embrouilles », avant d'en faire lui-même tragiquement les frais. Comment lui donner tort ? L'autoproclamé « meilleur chimiste des États-Unis », gorgé de vanité, se montre toujours plus fasciné par le pouvoir et l'argent, désormais indissociables. Avalé par le crime et ses tourments, frappé de démesure au point de cracher sur cinq millions de dollars, il choisit malgré une offre alléchante de tourner le dos à une retraite dorée et paisible pour ne pas revivre l'humiliation qui consista à vendre précipitamment ses parts dans Gray Matter Technologies, dont la valeur s'envola quelques années plus tard – il économisa sur le coup quelques loyers, mais perdit à terme des centaines de millions de dollars.

 

Bientôt, Walter se débarrassera sans même s'en apercevoir des tiraillements intérieurs et des injonctions contradictoires. Il n'écoutera plus qu'une voix, celle de l'argent, qui le poussera à se retrancher comme un rat terrorisé dans une vieille bicoque du New Hampshire, isolé de tout et de tous, avec l'interdiction formelle de mettre le nez dehors, sous peine d'échouer entre les mains d'une justice vengeresse. Désormais, et jusqu'au règlement de comptes final, il en sera réduit à vivoter seul, à l'abri du monde extérieur, las à tel point qu'on le verra payer chèrement la compagnie d'un partenaire d'affaires pourtant peu affable. Entretemps, il aura tissé un écheveau de mensonges et accusé Hank, dans un enregistrement vidéo, d'être à l'origine du trafic de meth, piloté depuis son bureau de la DEA. Pis, Walt aura kidnappé sa fille, repoussé les coups de couteau de sa femme et définitivement détruit une famille qui ne tenait plus qu'à un fil. Ce que l'on voyait poindre depuis longtemps se cristallise le temps d'une révélation : d'abord « Je l'ai fait pour moi », puis « J'ai aimé ça » et enfin « Je me sentais vivant ». Walter est inféodé à Heisenberg. Il le sait et le confesse. Il ne s'agit pas seulement d'un alter ego, d'une double nature, mais d'une personnalité profonde qui ne demandait qu'à s'affirmer, jusqu'à phagocyter tout ce qui caractérisait jusqu'alors son hôte : le voile de normalité, la carrière sans histoire, la famille aimante et aimée, et même les principes moraux et identitaires constitutifs de l'être... Breaking Bad n'est pas tant le récit d'une ascension criminelle que l'énonciation d'une lutte intérieure, la radiographie d'un tempérament autodestructeur prêt à se diluer dans la vie d'un quidam tout à fait anodin, un peu comme l'encre dans l'eau.

 

 

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 17:09
« Léviathan » : de vodka et d’eau bénite

« Antirusse ». Le verdict est sans appel ni mesure, et résulte de services officiels strictement inféodés au Kremlin. Au pays de Tchekhov, la charge est courroucée, drapée dans le déni, l’accusé balayant d’un revers de main le réquisitoire du plaignant. C’est le peu prolixe Andreï Zviaguintsev qui porte l’affaire sur la place publique, posant sa caméra au bord de la mer de Barents, avec la ferme intention de dénoncer les collusions d’intérêts dont se rendent coupables le pouvoir politique et l’Église orthodoxe. Une hydre à deux têtes dont le venin affecte tout entière une société en voie d’érosion, gorgée de vodka et de désespoir, aussi désolée que les paysages grisants qui peuplent l’horizon de Léviathan. Un intitulé à double sens, qui ne doit rien au hasard. En convoquant l’œuvre de Thomas Hobbes et le Livre de Job, Andreï Zviaguintsev entend interroger l’adversité, la fatalité, la souveraineté, la liberté et la justice, des thèmes qui entrent en résonance dans la Russie de Vladimir Poutine, vaste territoire gangréné jusque dans ses moindres recoins par les tribunaux défaillants, les potentats corrompus et la mafia politico-financière.

 

Pour qu’il puisse soulever tous ses griefs, Léviathan dévide un canevas subtilement chevillé à Kolia, père de famille sans histoire tenant un garage jouxtant son domicile. Maître des lieux, le terne mécanicien doit cependant repousser les velléités de plus en plus pressantes du maire Vadim Cheleviat, figure vile et machiavélique s’échinant à le déloger et l’exproprier contre un chèque dérisoire. Une manœuvre étrangère à toute notion d’intérêt public, mais flattant une Église aussi frauduleuse que moralisatrice et servant une réélection synonyme de « voyages », de « maisons gratuites » et de « comptes en banque » bien garnis. De quoi arroser tous les apparatchiks des alentours, ces petites mains zélées pâmant de frayeur à l’idée de froisser le Haut Comité, et affublant volontiers leur insipide bureau d’un portrait de Vladimir Poutine. Tirant flamberge au vent, Andreï Zviaguintsev immortalise avec maestria, en plans-séquences et clairs-obscurs, les dérives d’un pouvoir tout-puissant, qui spolie et condamne sans autre raison que son obstination souveraine. Pas étonnant dès lors que des représentations d’anciens présidents soviétiques fassent office de cibles lors de séances de tir improvisées en pleine nature.

 

Dense et corrosif, porté par les compositions grondantes de Philip Glass et une distribution en tout point idoine – Alekseï Serebryakov, Vladimir Vdovitchenkov, Roman Madianov, Elena Lyadova –, Léviathan prend appui, en creux, sur le personnage tourmenté de Lilia, femme infidèle et résignée, en pleine crise existentielle, deus ex machina impénétrable et révélateur, clef de voûte du basculement narratif, avant que la trahison n’ait raison de l’abnégation et la résilience de Kolia, avant que les pelleteuses n’entrent en scène et ne se mettent en branle, avant que le pope n’invoque les « valeurs » et la « vérité » sous l’œil bienveillant d’un Dieu écumeur, plus que jamais en cheville avec des autorités publiques criminelles, créatrices de maux et de détresse, cupides et assoiffées.

 

 

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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 06:08
Présidence Macron, à quoi s'attendre ?

Il n'a que trente-neuf ans. Il n'avait jamais été élu avant de décrocher la magistrature suprême. Il a phagocyté le Parti socialiste. Il a profondément divisé la droite. Il a absorbé le MoDem. Il a transgressé les vieux clivages partisans sans pour autant refondre le catéchisme politique français. Gratifié de l'onction du suffrage universel, Emmanuel Macron entame une présidence aux contours mal définis, dévoilée par bribes et parfois entre les lignes. On a appris, par des reportages et documentaires post-électoraux, qu'il rechignait à déléguer. Son incongru ministère des Armées semble en attester, puisqu'il exclut du périmètre gouvernemental la stratégie de défense, plus que jamais entre les mains du président – et d'une « task force » relativement obscure. On a deviné, par l'emploi des symboles et à travers certaines déclarations, par la marche mitterrandienne et la démarche gaullienne (un chef sans parti), qu'il avait l'intention de sacraliser la fonction présidentielle, de raréfier sa parole, de se tenir (en apparence) au-dessus des formations politiques et des batailles politiciennes. On ignore encore quelle sera la plus-value des pièces rapportées de gauche et de droite, sans oublier celle des centristes et des personnalités issues de la société civile. Quel a été le compromis trouvé entre leurs convictions passées et le programme d'Emmanuel Macron ? Où a été placé le curseur ?

 

Ce que l'on peut en revanche déjà affirmer, c'est que la parité gouvernementale n'est rien d'autre qu'un bel ornement faisant office de cache-sexe. Les postes régaliens, à l'exception d'une Défense considérablement diminuée, sont tous confiés à des hommes. Les trois ministres d'État se nomment, dans l'ordre protocolaire, Gérard Collomb, Nicolas Hulot et François Bayrou. Et si Sibeth Ndiaye a récemment crevé l'écran en tant que conseillère en communication, ceux qui ont l'oreille du président marchent essentiellement à la testostérone, à l'instar d'Ismaël Emelien ou Alexis Kohler. La gauche, en rangs serrés derrière le nouveau président, n'a pas voix au chapitre économique, entièrement remis aux bons soins d'anciens cadres LR : Bruno Le Maire pour l'Économie, Gérald Darmanin pour les Comptes publics et Édouard Philippe en sa qualité de Premier ministre. Le ton a été donné dès la passation de pouvoir à Bercy, à la faveur d'une comparaison hasardeuse : « Dans une famille, on ne dépense pas plus d’argent qu’on en gagne. Je souhaite qu’en France, ce soit exactement la même chose. » On peut d'ores et déjà parier que l'entente sera parfaite avec Berlin. Emmanuel Macron entend respecter scrupuleusement les critères de Maastricht, poursuivre la politique de l'offre initiée par François Hollande et mener des réformes procycliques pourtant décriées de toute part, consistant à ajouter de l'austérité à la crise économique, donc de l'entêtement politique au malheur social. On peut par ailleurs penser, sans grand effort d'imagination, que le projet présidentiel en faveur d’un budget et d’un ministre des Finances de la zone euro fasse long feu. Frédéric Lordon résumerait sans doute la chose de cette façon : l'Europe est allemande et l'Allemagne ne saurait mutualiser quelque effort sans une poussée aiguë d'urticaire.

 

Il faut une bonne loupe pour distinguer quelques nuances entre Emmanuel Macron et la droite d'obédience juppéiste. Les premières réformes annoncées par le président viseront à lutter contre le terrorisme et à flexibiliser le marché du travail : inversion de la hiérarchie des normes, instauration d'un barème sur les indemnités prud'homales, référendum d'entreprise à l'initiative de l'employeur... Rien de très engageant pour qui a quelque chose qui ressemble, de près ou de loin, à une fibre sociale. Mais ce n'est pas tout. Comme le disait élégamment Jacques Chirac, « les emmerdes volent toujours en escadrille ». Ainsi, celui qui a donné à son mouvement ses propres initiales (EM !) doit répondre de ses premiers couacs. À la nomination discutée du très conservateur Gérald Darmanin, qui avait son rond de serviette à la Manif pour tous, succède une approche excessivement maladroite de la presse. Accusé de vouloir verrouiller la communication élyséenne et de chercher à sélectionner lui-même les journalistes qui l'accompagneront lors des déplacements officiels, Emmanuel Macron, en voyage au Mali, a suscité le courroux des rédactions françaises, qui n'ont toujours pas digéré (à juste titre !) « le petit milieu parisien » lâché à Paul Larrouturou le soir de La Rotonde, le désormais fameux « travail de sagouin » adressé à un journaliste des Inrocks ou les insultes proférées à l'encontre de Yann Barthès (« gros connard », « débile profond ») par Sylvain Fort, l'ancien attaché de presse d'Emmanuel Macron, désormais directeur de la communication (sic) de l’Élysée. Nicolas Sarkozy rêvait de fixer lui-même l'agenda médiatique ; François Hollande avait l'habitude de commenter sa propre action à la place des éditorialistes ; Emmanuel Macron « le modernisateur » est bien parti pour perpétuer une vieille tradition française : entretenir une relation heurtée, douce-amère, avec la presse nationale.

 

 

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 15:46
Heurts à Caracas (mai 2017 / photographie extraite du site la-croix.com)

Heurts à Caracas (mai 2017 / photographie extraite du site la-croix.com)

Fin 2016, l'Arabie saoudite fut contrainte de se tourner vers les marchés financiers pour un premier emprunt de grande ampleur. Fort d'un confortable matelas financier encore estimé à plus de 730 milliards de dollars en 2014, le royaume wahhabite, désormais déficitaire, a également dû puiser dans ses réserves à la faveur de la crise pétrolière qui a plongé les cours mondiaux à des niveaux planchers, tutoyant aujourd'hui, péniblement, les 50 dollars. Les revenus de Riyad dépendant aux trois quarts de ses recettes d’hydrocarbures, il a fallu à ses dirigeants amputer de presque 200 milliards de dollars ses réserves de change pour maintenir l'économie à flot. Afin d'entraver l'effondrement du baril (-60% en deux ans), le premier exportateur mondial de pétrole a négocié avec les pays membres de l'OPEP, la Russie et dix autres États une réduction de la production d'or noir de près de 1,8 million de barils par jour (sur un total de 95 millions) au premier semestre 2017. L'accord, prolongé jusqu'en mars 2018 avec la Russie, a pour objectif de faire remonter les cours du pétrole, déprimés par la conjoncture économique mondiale, mais aussi par la production des huiles de schiste en provenance des États-Unis, qui tendent à neutraliser les effets bénéfiques escomptés suite à la réduction coordonnée de l'offre. In fine, les prix demeurent pourtant très volatils et les bons résultats des grandes compagnies pétrolières peinent à masquer un pessimisme au mieux mesuré.

 

Le Venezuela de Nicolás Maduro se porte encore plus mal que l'Arabie saoudite. Toutes les fragilités des économies pétrolières s'y expriment puissance vingt. Et les citoyens attendent d'autant plus impatiemment une hypothétique remontée des cours qu'ils en paient actuellement les pots cassés. On savait qu'Hugo Chávez avait peu oeuvré à la diversification de l'économie vénézuélienne, qu'il était coupable d'avoir sous-investi dans l'agriculture et l'industrie en période faste. On ignorait en revanche à quel point cela allait porter atteinte au pays de la révolution bolivarienne : réserves de change en voie d'épuisement, hyperinflation à trois chiffres, pénuries alimentaires et de produits de première nécessité, manifestations populaires réprimées dans le sang... Le Venezuela se présente comme l'archétype du pays qui importe tout, comptant sur la manne pétrolière pour (sur)vivre au quotidien. Le hic, en temps de vaches maigres, c'est-à-dire quand les cours du baril sont au plus bas, c'est que les devises se raréfient dangereusement et servent essentiellement à assurer le remboursement de la dette. Les pénuries se succèdent alors les unes aux autres et les files d'attente s'allongent à perte de vue devant les supermarchés, dont les rayons se dégarnissent à mesure que les réserves de change s'amenuisent. Aujourd'hui, les manifestations de colère pullulent et l'orage séditieux menace de gronder. La situation paraît d'autant plus explosive que le pouvoir socialiste a tenté d'affaiblir le Parlement en transférant ses compétences au Tribunal suprême de justice, proche des chavistes du PSUV. Un référendum révocatoire devait par ailleurs être organisé par l'opposition, désormais majoritaire à la Chambre, mais le Conseil national électoral, très partisan, continue de s'y opposer. Pendant ce temps, l'hyperinflation bat des records, si bien que le FMI la situait récemment à 720% sur base annuelle.

 

L'Algérie d'Abdelaziz Bouteflika connaît un sort à peine plus enviable. Son addiction avérée au pétrole et au gaz a des répercussions considérables sur l'évolution de son budget. Entre 2015 et 2017, il est passé de 110 milliards de dollars à... 63. La chute, proprement vertigineuse, s'explique en grande partie par la division par deux des cours des hydrocarbures depuis l'été 2014. Il est bon de rappeler que les exportations de matières fossiles représentent 93% des exportations totales et 38% des recettes fiscales du pays ! Comme en Arabie saoudite, les réserves de devises fondent à vue d'oeil : de 177 milliards en 2014, elles culminent aujourd'hui aux alentours de 110 milliards. L'Algérie puise dans son bas de laine pour maintenir le niveau de vie de sa population, tandis que la monnaie nationale, le dinar, a perdu près de 9% de sa valeur face au dollar en 2016, ce qui a eu pour effet de faire grimper l'inflation à 6,4% la même année. Pour ne rien arranger, la TVA a été augmentée et les subventions à l'énergie connaissent des coupes non négligeables. Si elles n'ont rien de comparable avec celles de Caracas, des émeutes ont néanmoins secoué la Kabylie en janvier. Pour éviter de nouveaux affrontements, le pouvoir algérien va devoir résoudre la quadrature du cercle : lutter contre un déficit qui s'élevait à 12,9% en 2016 tout en évitant de recourir à des mesures antisociales qui ne manqueraient pas d'alimenter la grogne populaire. Car il persistera toujours un risque de voir la maladie hollandaise se muer en révolution de jasmin.

 

 

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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