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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 07:59
« La Valse des pantins » : spectacle et illusions

D'un côté Rupert Pupkin, aspirant comédien pathétique et névrosé, à la lisière de la schizophrénie. De l'autre Jerry Langford, animateur star de la télévision, aussi avenant en public que misanthrope en privé. Martin Scorsese s'appuie sur ces deux individualités, conçues en miroir, pour satiriser le monde du spectacle, et a fortiori la télévision, présentés comme domaines exclusifs d'une nouvelle forme de folie, pas si éloignée du fameux quart d'heure de gloire warholien. Car c'est bien là que réside l'essence de La Valse des pantins : la soif pathologique de célébrité et sa production de fantasmes à jet continu, parfaitement restitués par la cave maternelle que Rupert Pupkin, l'autoproclamé nouveau « Roi de la comédie », investit et transforme en plateau de télévision, mannequins et faux public à l'appui.

 

Comme souvent chez Martin Scorsese, la mécanique filmique est précise, alerte, parfaitement huilée. La caractérisation de Pupkin n'échappe pas à cette règle. Il n'est d'abord qu'une groupie anonyme attendant sagement d'apercevoir son idole à la sortie d'un enregistrement. Il se présente ensuite comme un comédien talentueux, alors qu'il n'est en fait qu'un illustre inconnu dont on écorche volontiers le nom, un artiste du dimanche aspirant naïvement, mais obstinément, aux feux de la rampe. Il devient ensuite de plus en plus insistant auprès de Jerry Langford, dont il s'imagine être devenu l'ami, avant de s'inviter chez lui en compagnie de la femme qu'il courtise. Si l'obsession de Pupkin semble aller crescendo, il en va de même pour ses effets collatéraux. Sous les traits les plus affligeants d'un excellent Robert De Niro, notre « Roi de la comédie », tellement convaincu de son génie, va prendre en otage le célèbre animateur, dans le seul but de passer – enfin – à la télévision.

 

Scorsese le démontre avec appétence : le spectacle des talk-shows, ou la figure du « people », c'est un néant qui se voit collectivement pris pour objet de vénération. L'hystérie des foules ne repose sur rien d'autre qu'un théâtre plus ou moins ordonné de l'illusion. Dans La Valse des pantins, la télévision a colonisé l'esprit de Rupert Pupkin à un point tel qu'il se prend à rêver d'un mariage en direct et qu'il feint piteusement la gloire dans sa cave, assis face à des stars en carton. En ce sens, le film tient davantage du drame que de la comédie, même si les ressorts comiques y sont légion – « Hitler aussi ! », « Je ne compterai plus jamais sur personne » ou la lecture forcée, lors de la prise d'otage, de pancartes hautement rudimentaires. Le ridicule et la détresse collent tellement à la peau de Pupkin qu'il en deviendrait presque touchant, comme si l'accumulation de ses tares et de ses torts lui conféraient ce supplément d'âme dont la télévision, telle que l'entend Scorsese, semble tristement dépourvue. Ironie du sort, le cinéaste américain conclut son oeuvre en laissant penser que son antihéros, après un court séjour en prison, parvient enfin à cette célébrité qu'il a si âprement convoitée. Une ultime démonstration, s'il le fallait, que l'espace médiatique se satisfait du bourdonnement (buzz) et de la frénésie au détriment de la réflexion et du talent.

 

 

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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 09:07
« Batman : The Killing Joke » : mauvais farceur, impitoyable tueur

« Toi, tu nous fais très peur, mais lui il nous terrifie. » Ces mots sont ceux de la pègre de Gotham, avec laquelle le Chevalier noir lutte pied à pied depuis toujours. Ils renvoient au caractère dual de The Killing Joke : un justicier masqué scrupuleux opposé à un tueur fou au sourire carnassier. Deux entités contraires réunies à la faveur d'un combat éternel. Batman a beau le regretter, les faits sont là, incontestables : lui et le Joker se connaissent peu, mais se haïssent tant.

 

Adapté d’un best-seller, cet animé sombre et anxiogène mêle deux niveaux de réalité entre lesquels tout l'ADN du Joker circule : on devine, par des flashbacks exposés en montage alterné, que la peine et l'humiliation donnent corps à la haine, que l'humour de bas étage promeut une folie inexpiable. Les images de Sam Liu ne sont pas seulement désespérées ; elles portent en elles la terreur séminale du pire ennemi de Batman, celui qui échoua lamentablement dans une carrière de comique, celui qui perdit sa famille dans un banal accident domestique, celui qui désormais cherche à répandre la tragédie de seuil en seuil, comme si elle s'imposait comme une seconde nature.

 

On a parfois décrit la première partie de The Killing Joke comme un poids mort, une sorte de prologue boursouflé et dénué d'intérêt. C'est pourtant là que se posent les principaux jalons dramatiques du récit : le Chevalier noir s'y entiche de Batgirl, qui n'est autre que Barbara Gordon, la fille adoptive du célèbre commissaire. Tout au long des vingt premières minutes, la jeune femme, dans un même mouvement, va s'échiner à s'affranchir du joug de Batman tout en l'impressionnant, jusqu'à ce que le Joker et ses sbires la rendent paraplégique, point de bascule donnant sa pleine mesure dans le second acte.

 

Batman et le Joker seraient-ils simplement deux hommes déterminés à ronger le même os ? Pris dans une double contrainte – la nécessité de venger Barbara et la volonté d'arrondir les angles avec le Joker –, le Chevalier noir va finalement chercher à pactiser avec son adversaire, accréditant une allégation déjà ancienne, celle du double maléfique, qui s'appréhende d'autant plus facilement que les deux personnages semblent pareillement hantés par un passé douloureux. Le final de The Killing Joke, très réussi, laisse cependant la pax en suspens, dans un parc d'attractions aux allures de foire aux monstres, tellement fidèle aux représentations inquiétantes qu'enferme la figure, excessive et furieuse, du Joker.

 

 

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29 janvier 2017 7 29 /01 /janvier /2017 21:41
« Shameless US » : l'American way of life vu d'en bas

Il y a d'abord ce Chicago du pauvre, crasseux et cafardeux, qui semble se dérober à toute dignité, fût-elle la plus élémentaire. Il y a ensuite cette famille dysfonctionnelle, vivotant dans l'indigence, sous l'autorité d'une grande soeur écrasée par les épreuves et les responsabilités. Il y a enfin Frank, père de famille démissionnaire et honni, alcoolique notoire doublé d'un salopard de la pire espèce. Développé par les scénaristes Paul Abbott et John Wells, Shameless US pourrait se réclamer de la tragicomédie en ce sens qu'il badine à la fois avec le drame et l'absurde, sans autre prétention que celle de narrer les innombrables déboires de plusieurs générations de Gallagher, plèbe catholique d'origine irlandaise, fidèle aux espaces insalubres comme aux taches de vomissures.

 

Showtime avait déjà fait une première incursion dans les milieux populaires d'origine irlandaise avec l'indispensable Brotherhood, où la politique et la criminalité étaient appelées à faire couple presque malgré elles, sous l'égide de deux frères aux trajectoires opposées. Mais le ton de Shameless US est autre : plus choral, plus bigarré aussi, avec des enjeux aussi variés que l'addiction, la pauvreté, la sexualité, l'identité, la maladie ou la criminalité, le tout sur fond de transition permanente – civile, sociale ou générationnelle. Les enfants Gallagher, aussi tenaces que les croûtes mal soignées de Frank, affrontent tour à tour le froid, la faim, les troubles psychiques ou les grossesses plus ou moins désirées, tout en faisant front aux pires emmerdes, qu'elles relèvent de services sociaux sourcilleux ou d'une justice peu accommodante.

 

Si les trames narratives se démultiplient, il en va de même pour les protagonistes. La tirade acrimonieuse de Frank lors du mariage de Fiona (saison 6) ne suffit même pas à rendre compte de l'inépuisable vivier. Il fustige Lip, l'intello alcoolique, Ian, l'homo bipolaire, Fiona, la mère de substitution aux choix douteux, Debbie, l'adolescente-maman, et Carl, le jeune délinquant qui se rêve afro-américain, mais il oublie tous ceux qui peuplent Shameless dans l'ombre des Gallagher : Veronica et Kevin, tenanciers de bar formant un ménage à trois avec une prostituée russe sans-papiers ; Mickey, piètre maquereau et homosexuel longtemps refoulé ; Sheila, agoraphobe aux nombreuses déviances sexuelles, et sa fille Karen, dont les moeurs ont toujours été très légères ; Sammi, la fille cachée sordide et névrosée ; ou le dual Steve/Jimmy, ancien compagnon de Fiona aussi mystérieux que mythomane.

 

Bien qu'il lui arrive de côtoyer l'outrance, la caractérisation des personnages sert ingénieusement le contre-récit patiemment construit : le « rêve américain » se vit dans Shameless à coups d'aides sociales usurpées, de bordel miteux géré au-dessus d'un bar, de fraude à l'assurance ou à l'immigration, de vol de drogue ou de voitures, de mensonges éhontés, de trahisons familiales et de manoeuvres sournoises. La désillusion sillonne le show comme un serpent de mer : c'est le dénominateur commun, le mètre étalon, la mesure de toute chose. Les arches s'agencent, les intrigues se poursuivent, mais l'horizon des losers et des miséreux ne s'éclaircit jamais. Il reste sombre comme la tombe.

 

Parfois redondant dans ses prétentions de cauchemar inexpiable, Shameless US reste néanmoins chimiquement pur et bigrement addictif. Il se renouvelle progressivement, par le temps – Carl et Debbie affrontent à leur tour des épreuves motrices – et par l'espace – Lip s'exile à la fac, Fiona trouve du travail, Ian déserte quelque temps, Frank continue de jouer les baroudeurs. Enfin, l'évocation du show n'aurait été complète sans mentionner sa sincérité, qui doit beaucoup aux comédiens (William H. Macy, Emmy Rossum, Jeremy Allen White...), et la qualité remarquable de ses dialogues, souvent lucides et percutants, quand ils ne sont pas simplement trempés dans le cyanure.

 

 

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 12:06
Trump : une première semaine désastreuse

En tant que candidat-bouffon, il démocratisa le concept de post-vérité et multiplia les coups d'éclat, que beaucoup espéraient sans lendemain. En tant que président en phase de transition, il fit acte de népotisme et constitua une équipe de milliardaires vite qualifiée, de son propre chef, de « cabinet ayant, de loin, le QI le plus élevé de l'Histoire ». Aujourd'hui investi, Donald Trump poursuit sur la même dynamique et produit chaque jour son lot d'incertitudes et de polémiques, écornant toujours plus l'aura de la magistrature suprême américaine. Après avoir taxé les journalistes de tous les maux – « menteurs », « manipulateurs », « corrompus », « partisans » – , il s'efforça de contraindre au silence les agences publiques, dont la désormais méprisée EPA, et fit disparaître du site de la Maison-Blanche toute mention à l'écologie, la santé ou les droits des LGBT. Le curseur est à droite, la raison, ou ce qu'il en reste, très à l'ouest.

 

Trump paraphe aujourd'hui des documents et décrets en cascade. Ses positions de président, fidèles à celles du candidat, se révèlent souvent déplorables et à contresens de l'Histoire : remise en cause complète du droit à l'avortement ; retrait précipité du traité commercial transpacifique, au bénéfice exclusif de la Chine ; suspension de l'immigration moyen-orientale motivée par des arguments sécuritaires... La situation aurait été moins cocasse sans un premier incident diplomatique avec le Mexique, gaiement ponctué par l'annulation d'une visite officielle. Enrique Peña Nieto refuse de payer pour son mur frontalier ? Qu'importe, Donald Trump envisage d'instaurer des barrières tarifaires en vue de récolter des taxes qui financeront son projet-phare. Et Paul Krugman, Nobel d'économie, de lui rappeler sur Twitter, son réseau social favori, les principes fondamentaux qui président au commerce international : le protectionnisme occasionne souvent des mesures de rétorsion, lesquelles ne manqueront pas de mettre à mal l'économie américaine.

 

Conservateur et défenseur d'une Amérique repliée sur elle-même, chef d'État dépourvu du moindre sens de la mesure, l'ancien magnat de l'immobilier court aujourd'hui, après une seule semaine de mandat, le risque d'exploser en plein vol. Il méprise ouvertement ses partenaires européens et file le parfait amour avec la Grande-Bretagne isolationniste de Theresa May et Nigel Farage. Il effrange les grands principes de la diplomatie internationale, quitte à envisager la renégociation du statut de la Chine unique. Il entrelarde sa doctrine protectionniste de desseins économiques de toute obédience. « Des enfants gâtés qui jouent avec un pistolet chargé », voilà à quoi pourrait s'apparenter l'administration Trump, selon les propres termes de M. Krugman. Mais combien de temps encore vont durer les pitreries du président républicain ? Le soft power américain, déjà en berne, risque de payer le lourd tribut de ce mandat. Et les grands enjeux d'un monde multipolaire en crise(s) pourraient alors se trancher dans le dos de Washington, sous l'égide de la Russie, de la Chine et peut-être demain de l'Iran.

 

 

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 18:34
Le Plus : « Anomalisa » / Le Moins : « Dernier train pour Busan » (#59)

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Anomalisa (2015). S'il est un film qui porte la désillusion en bandoulière, c'est forcément celui-ci. Parce qu'il ne cesse de scander l'inassouvissement, notamment familial et amoureux, mais aussi parce qu'il exploite ses partis pris figuratifs pour témoigner de l'insistante uniformité des hommes. Les visages s'apparentent à des masques dénués de charme, les voix se mêlent et se confondent étrangement, les postures semblent las, presque dévitalisées. Avec talent, les réalisateurs Charlie Kaufman et Duke Johnson façonnent un monde déshumanisé duquel seule se distingue l'accidentée Lisa : commune, peu sûre d'elle, elle parvient néanmoins à électriser Michael, l'expert en relation client faisant figure d'antihéros, copie quasi caricaturale du père de famille quinquagénaire parfaitement désenchanté, l’âme en peine et le coeur en suspens. Anomalisa opte logiquement pour des procédés sensitifs quand il s'agit de singulariser son héroïne : sa voix paraît déifiée, à contre-courant de l'homogénéité grisante qui s'exprime partout, dans les avions comme dans les hôtels. La rencontre des deux protagonistes, la vedette d'entreprise et la jeune femme disgracieuse, n'est en fait qu'une énième occasion de moquer les pantins charnels que nous sommes : maladresses, fragilités et inconfort permettent à Charlie Kaufman de poursuivre son travail d’explorateur du genre humain, dans un monde tristement colonisé par le syndrome de Fregoli (ingénieusement, c'est le nom que porte l'hôtel du film). Pour ceux qui en douteraient encore, on est en présence d'une animation strictement réservée aux adultes : il en va ainsi du long cunnilingus immortalisé en stop motion comme de l'escale dans un sex-shop ou de cette nudité exposée avec largesse et sans ménagement, mais aussi du désespoir inexpiable et permanent qui fait la saveur aigre d'Anomalisa. Les cyniques et les farceurs diront, peut-être à raison, que la décalque est rigoureusement fidèle au modèle. (8/10)

 

Le Moins : Dernier train pour Busan (2016). Souvenez-vous : en 2013, Marc Forster nous gratifiait, dans un World War Z décevant, d’une scène où des zombies survoltés déciment un avion entier. Yeon Sang-ho applique ici le même principe, mais déporte cette fois l’intrigue en Corée, dans un TGV parcourant un pays en pleine apocalypse. La similitude entre les deux oeuvres ne s’arrêtent pas là, toutes deux s'accommodant d'un même genre, le blockbuster horrifique, et faisant la part belle aux morts-vivants. La bonne réception de Dernier train pour Busan n’en est finalement que plus surprenante. Il ne s'agit évidemment pas de taire ses tentatives les plus louables : gestion habile de l'espace ; caméra circulaire dans une toilette, avec jeu de miroir ; plans saisissants, dont celui d'une fillette immobile pendant que des masses zombifiées se ruent derrière elle ; tableaux apocalyptiques spectaculaires et souvent soignés ; réalisation nerveuse et quelquefois ambitieuse... Mais ces caractéristiques dissimulent mal bon nombre de clichés, d'incohérences et de faiblesses conceptuelles : une femme enceinte parvenant à rattraper à la course un train en marche ; le regard culpabilisant d’une petite fille envers son père, lequel se veut naturellement en quête de rédemption ; des jeunes gens gorgés d’altruisme et de vertus ; un grand patron cynique, absolument insensible aux autres et prêt à sacrifier n'importe qui pour son propre salut ; des processus de zombification dont la durée peut sensiblement varier selon l’importance des personnages et/ou les besoins de l’intrigue… Difficile de ne pas croire que s’il s’était agi d’un film américain, la critique aurait été autrement plus sévère. Elle aurait certainement moqué ces valeurs familiales péniblement véhiculées. Elle aurait sans doute trouvé sommaire le traitement des différents caractères. Elle aurait peut-être pointé du doigt les limites d’un scénario filiforme dont la première préoccupation semble être sa fonctionnalité. Elle aurait surtout déploré une certaine paresse d'écriture et un déficit évident d'inventivité. (4/10)

 

 

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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 21:59
Le Plus : « Frankenweenie » / Le Moins : « Paul » (#58)

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Et cette semaine…

 

Le Plus : Frankenweenie (2012). Avec les fidèles Danny Elfman à la musique et Rick Heinrichs aux décors, Frankenweenie s'annonçait comme le prolongement naturel d'une filmographie déjà dense, caractérisée par une esthétique gothique et des prédispositions oniriques. Si Tim Burton ne rompt pas avec ses habituels dispositifs figuratifs, il rend aussi quelques hommages appuyés, à Jurassic Park, aux Gremlins, à Godzilla ou à Frankenstein, tout en s'adonnant à une forme pudique d'autocitation, notamment en renvoyant à la banlieue proprette d'Edward aux mains d’argent, au moulin inquiétant de Sleepy Hollow et même à Batman, le blockbuster qui porta sa carrière de cinéaste sur les fonts baptismaux. L'entreprise serait toutefois demeurée inachevée sans cette galerie de monstres produisant du fantasme à jet continu. Une momie, un loup-garou, un mort-vivant, un dinosaure : c'est tout l'imaginaire d'une certaine littérature fantastique qui se voit convié dans ce qui s'apparente étrangement à l'Halloween Town de L'Étrange Noël de monsieur Jack. Mais croire que Frankenweenie s'arrête au stade de la référence serait une grave erreur : le film brille par une animation en volume de grande qualité, parvient à renouer avec la saveur et l'authenticité des premiers Burton et se trouve peuplé de personnages hauts en couleurs, parfaitement caractérisés, du scientifique un peu fou à ces enfants étranges, bossus, édentés, obèses, sinistres ou fantasques. L'ensemble, rondement mené, sonne comme un vibrant hommage au cinéma fantastique et d'horreur, finissant en grabuge et apothéose, dans une sorte d'apocalypse rappelant avec fracas les limites du scientisme. Entretemps, de vie à trépas, tout aura été mis en place pour sonder l'amitié touchante et indéfectible liant un enfant à son chien, véritable ligne cardinale de cet agréable et vertueux Frankenweenie. (8/10)

 

Le Moins : Paul (2011). Deux nerds, le Comic-Con, un extra-terrestre dépravé, une longue et animée traversée des États-Unis. Paul se situe quelque part entre le road-movie, la comédie et le film de science-fiction, dans un savant mélange de genres dont sont désormais coutumiers les acteurs Simon Pegg et Nick Frost, ici à l'affiche mais également au scénario. Le fameux duo comique de la trilogie Cornetto use une nouvelle fois de la veine parodique pour amuser un public qu'il sait sensible aux références : Mac et moi, E.T. L'extra-terrestre ou X-Files sont tour à tour invoqués entre deux running gags (l'homosexualité supposée des personnages ou l'invisibilité ponctuelle de l'extra-terrestre, par exemple). Le réalisateur Greg Mottola, dont on ignore à quel point l'emprise fut phagocytée par l'écrasant binôme britannique, a beau convier des personnalités aussi attachantes ou connotées que Jason Bateman ou Sigourney Weaver, sa comédie manque néanmoins de souffle et de rires, de relief comme d'idées, même si son propos sur la religion ou l'acceptation des différences peut certainement porter dans des sociétés occidentales de plus en plus xénophobes et repliées sur le concept d'identité. Reste alors un pop-corn movie de bon teint, transcendé par quelques fulgurances malheureusement orphelines. (6/10)

 

 

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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 18:43
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Et cette semaine…

 

Le Plus : Café Society (2016). C'est un regard bien connu, à la fois tendre et caustique, que Woody Allen pose sur le Hollywood des années 1930. L'histoire qu'il narre est celle de Bobby, un jeune juif new-yorkais à l'avenir encore incertain, réservé, désoeuvré et parfois exaspéré par sa famille. Il débarque à Los Angeles avec l'espoir secret d'user des relations de son oncle, célèbre agent de stars, pour se faire une place désirable sous le soleil californien. La trappe allénienne, si typique, se referme sur lui au moment où il tombe sous le charme de l'assistante de son oncle, sans savoir qu'elle fait également office de maîtresse... Scénariste et réalisateur, Woody Allen s'appuie avec légèreté sur ce triangle amoureux peu commode ; il le sonde dans l'éveil et l'espoir autant que dans le doute et le renoncement, expérimentant des tonalités tantôt douces, tantôt amères. Contrairement à ce que l'on aurait pu craindre, Café Society est plus qu'un énième bégaiement du cinéma allénien. On y retrouve certes les quiproquos, penchants psychanalytiques et tirades fusantes ayant fait la renommée de l'inusable Woody, mais on y entrevoit surtout quelque chose de délicieusement rafraîchissant : une famille dépareillée des plus improbables, une séquence hilarante impliquant une néo-prostituée, une conversation inspirée sur la religion, une romance attachante et habilement scénarisée entre Jesse Eisenberg et Kristen Stewart... De quoi rendre cette comédie annuelle presque indispensable. (7/10)

 

Le Moins : The Neon Demon (2016). Les couleurs flatteuses, les séquences en apesanteur, les expressions formelles, la violence (plus ou moins) contenue : tout tend à nous rappeler qu'on est ici chez Nicolas Winding Refn. Le milieu de la mode tel que portraituré par le cinéaste danois paraît impitoyable, aigre, cannibale – au sens propre comme au figuré. The Neon Demon commence presque normalement, avec son lot de plans contemplatifs parfaitement composés, puis dérive lentement vers tout ce que le mannequinat compte de jalousie, de suffisance et de perdition. Très vite, les souffrances propres au milieu – chirurgie esthétique, désir de jeunesse éternelle, pression dévorante, pouvoir de nuisance du regard d'autrui – se trouvent immanquablement immortalisées à travers plusieurs séquences mémorables, mais dont l'utilité peut parfois prêter à discussion : acte de nécrophilie lesbien, cannibalisme, tentative de viol... Si la critique sociétale porte et fait parfaitement sens, corroborée par la langueur d'une ville déshumanisée, on peut néanmoins reprocher à Nicolas Winding Refn de succomber à la surenchère et au grotesque, jusqu'à y patauger au terme d'un épilogue décevant. Une critique qui n'enlève cependant rien à la qualité plastique de The Neon Demon, à ses dialogues souvent percutants et cruels, ni à la justesse du jeu d'Elle Fanning, tour à tour gamine dévoyée et femme déterminée, ange de candeur et démon de vanité. (6/10)

 

 

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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 20:41
Fillon, la droite libérale et conservatrice

Combien d'électeurs de gauche ont-ils pris le parti de se payer la tête de Nicolas Sarkozy pour deux euros ? Combien parmi eux ont voté pour le troisième homme désigné par les sondages, François Fillon, dans l'espoir de bouter l'ancien président honni hors de la primaire de la droite et du centre ? Que représentent-ils parmi les 44% de votants ayant déjoué les pronostics en accordant leur suffrage à l'ancien Premier ministre ? L'évaluation est complexe, très hypothétique, mais une chose est sûre : si Fillon devient en mai prochain le troisième François à occuper la magistrature suprême, ces milliers d'électeurs opportunistes risquent fort de s'en mordre les doigts. D'abord parce que le député de Paris, bénéficiant notamment de l'appui de la Manif pour Tous, affiche des positions profondément conservatrices sur les grandes questions de société. Ensuite parce qu'il ne propose rien de moins que le programme économique le plus dur et libéral en lice dans cette primaire. Il demeure à cet égard utile de passer en revue ses ambitions présidentielles : allocations de chômage dégressives et plafonnées pour favoriser le retour à l'emploi ; suppression des contrats aidés afin d'éviter d'éventuels effets d'aubaine ; limitation de la revalorisation annuelle du smic, par crainte de renchérir le coût du travail ; retour aux 39 heures dans la fonction publique et suppression corollaire de 500 000 postes de fonctionnaires ; rétablissement du jour de carence abrogé en 2014 ; fin de la durée légale du temps de travail dans le secteur privé ; promotion des accords d'entreprise ; suppression d'un jour férié ; mise en place d'un contrat de travail avec modalités de rupture prédéfinies ; recul de l'âge du départ à la retraite, désormais fixé à 65 ans ; harmonisation des régimes de pension privés, publics et spéciaux ; abrogation éventuelle de l'ISF ; relèvement de la TVA... Peu importe apparemment que 300 000 jeunes bénéficient des emplois aidés, que la pauvreté continue de toucher une personne sur sept, que les policiers, militaires, médecins, chercheurs et enseignants soient le ciment de la société, que les contrats de travail à modalités de rupture reviennent in fine à faciliter les licenciements, qu'un impôt proportionnel acquitté par tous, sans distinction de revenus, soit renforcé au détriment d'une taxe ciblant les plus riches. Ce programme, décrit par la plupart des commentateurs comme « radical » et « ultralibéral », préfigure des changements systémiques et paramétriques douloureux pour les plus faibles et avantageux pour les nantis et les entreprises. Il est vrai que Nicolas Sarkozy n'augurait rien de bon, mais François Fillon, son ancien « collaborateur », est-il vraiment plus socialo-compatible ? Il est permis d'en douter.

 

 

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 20:05
Trump : en finir avec le déni

Il est des leçons qu'on oublie trop vite. Après les sentencieux « Trump ne passera jamais », voici désormais les insolites « Trump va se recentrer ». Une énième manifestation de déni qui se heurte pourtant à la dure réalité. Le fantasque et velléitaire prochain président des États-Unis n'a encore rien accompli qui puisse rassurer. Au contraire. Faisant acte de népotisme, il a nommé ses proches – fils, fille, gendre – dans son équipe de transition, avant d'offrir des postes-clés à des personnalités pour le moins sulfureuses : le raciste Jeff Sessions se voit propulsé au rang de procureur général ; Stephen Bannon, l'ancien directeur de campagne de Donald Trump, idéologue controversé et président exécutif du site d'extrême droite Breitbart News, est promu conseiller politique à la Maison-Blanche ; Mike Pompeo, connu en tant que partisan de Guantanamo et de l'espionnage à grande échelle, atterrit à la tête de la CIA ; enfin, le russophile et xénophobe Michael Flynn se voit auréolé du titre éminent de conseiller à la sécurité nationale. Si les signaux se maintiennent au rouge, certains commentateurs continuent néanmoins de croire aux mirages. Ils se consolent comme ils le peuvent, avec l'énergie du désespoir : le mur construit à la frontière mexicaine ne devrait finalement être qu'une simple barrière ; les objectifs d'expulsions seraient revus à la baisse et ne concerneraient plus que « deux ou trois millions de criminels » ; l'Affordable Care Act, appellation officielle de l'Obamacare, pourrait voir son abrogation pure et simple remplacée par quelques amendements. Se contenter de ces accommodements marginaux revient pourtant à adouber la politique du pire. Et à omettre un peu vite que Donald Trump, premier milliardaire « anti-système », dispose des pleins pouvoirs, demeure un climato-sceptique invétéré, divise dangereusement la nation, ne jure que par la dette et la planche à billets, bref qu'il navigue à vue dans une mer agitée. Croire que le costume présidentiel peut redéfinir en profondeur l'homme qui le porte, aussi névrosé et mégalomane soit-il, s'apparente à une « suspension consentie de l'incrédulité », selon l'expression chère au poète britannique Samuel Taylor Coleridge. Mais puisque tout ceci n'a malheureusement rien de fictionnel, il est urgent d'en finir avec un déni qui a déjà tant coûté à la démocratie.

 

 

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À droite, les vieux démons ont la peau dure

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Published by Jonathan Fanara - dans Édito International
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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 07:06
Le Plus : « The Player » / Le Moins : « Jason Bourne » (#56)

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : The Player (1992). Il faut se remémorer M*A*S*H, comédie satirique portant sur l'armée, pour mesurer le talent de Robert Altman quand il est question d'ironie. C'est justement cette étoffe persifleuse qui échoit à The Player, plus sérieux que son prédécesseur, mais non moins farouche. Tout commence, sans sommation aucune, par un long plan-séquence de huit minutes, accentué par une allusion appuyée à La Soif du mal, l'estimé chef-d'oeuvre d'Orson Welles. On embraye avec le meurtre accidentel d'un prétendu harceleur, commis par un responsable de production hollywoodien peu enclin aux scrupules. Il y a erreur sur la personne, mais peu importe : il va séduire l'ex-compagne de sa victime, puis bénéficier des lacunes du système judiciaire. Un même cynisme, à la fois amusant et cruel, alimentera tout The Player. On y signe des contrats au cours de réunions des alcooliques anonymes, on y envoie volontairement ses concurrents au casse-pipe et on y conclut des accords avec un harceleur qu'on pensait pourtant six pieds sous terre. La vision d'Hollywood telle que présentée par Robert Altman est acerbe, caustique, mais surtout mise en scène avec brio. Elle l'emporte, sans combattre, sur les aspects policier ou romantique du film, eux aussi porteurs d'une ironie affirmée. The Player pourrait en fait s'apparenter à une contre-odyssée, en ce sens qu'il se construit à rebours du rêve américain et des valeurs qu'il est censé incarner. Le cinéphile se plaira quant à lui à y croiser, aux côtés du premier rôle Tim Robbins, Whoopi Goldberg, Bruce Willis, Julia Roberts, Burt Reynolds ou encore John Cusack. (8/10)

 

Le Moins : Jason Bourne (2016). Ceux qui en doutaient en auront désormais le coeur net : le temps des franchises est encore loin d'être révolu. Jason Bourne, sorti des mains tremblantes (mais expertes) de Paul Greengrass, suffit à en attester. On conserve évidemment les principaux ingrédients ayant fait le sel de la série : agents secrets, manipulations diverses, climat permanent de paranoïa, action débridée, dissimulations et faux-semblants servant l'intrigue et la tension, le tout empaqueté avec un Matt Damon certes vieilli mais toujours efficace, opposé cette fois à un Tommy Lee Jones à son couchant. Le scénario, paresseux, reste des plus attendus, pas dépourvu d'incohérences et mâtiné d'un petit air post-Snowden sans doute appelé à faire école. Il se positionne timidement sur les créneaux de la vengeance personnelle et des questions filiales, presque psychanalytiques. Globalement dans les clous, la mise en scène enthousiasme assez peu, si ce n'est à l'occasion d'une séquence explosive à Athènes ou d'une poursuite automobile à Las Vegas, où la tôle froissée finit néanmoins par lasser quelque peu. Reste tout de même, heureusement, des rôles féminins de premier plan (caution Mad Max) et un moment pop-corn plutôt agréable, rythmé, voire effréné, mais tournant trop souvent à vide. (5/10)

 

 

Lire aussi :

Le Plus : "Alien, le huitième passager" / Le Moins : "Interstellar" (#55)

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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