Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 18:43
Le Plus : « Café Society » / Le Moins : « The Neon Demon » (#57)

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : Café Society (2016). C'est un regard bien connu, à la fois tendre et caustique, que Woody Allen pose sur le Hollywood des années 1930. L'histoire qu'il narre est celle de Bobby, un jeune juif new-yorkais à l'avenir encore incertain, réservé, désoeuvré et parfois exaspéré par sa famille. Il débarque à Los Angeles avec l'espoir secret d'user des relations de son oncle, célèbre agent de stars, pour se faire une place désirable sous le soleil californien. La trappe allénienne, si typique, se referme sur lui au moment où il tombe sous le charme de l'assistante de son oncle, sans savoir qu'elle fait également office de maîtresse... Scénariste et réalisateur, Woody Allen s'appuie avec légèreté sur ce triangle amoureux peu commode ; il le sonde dans l'éveil et l'espoir autant que dans le doute et le renoncement, expérimentant des tonalités tantôt douces, tantôt amères. Contrairement à ce que l'on aurait pu craindre, Café Society est plus qu'un énième bégaiement du cinéma allénien. On y retrouve certes les quiproquos, penchants psychanalytiques et tirades fusantes ayant fait la renommée de l'inusable Woody, mais on y entrevoit surtout quelque chose de délicieusement rafraîchissant : une famille dépareillée des plus improbables, une séquence hilarante impliquant une néo-prostituée, une conversation inspirée sur la religion, une romance attachante et habilement scénarisée entre Jesse Eisenberg et Kristen Stewart... De quoi rendre cette comédie annuelle presque indispensable. (7/10)

 

Le Moins : The Neon Demon (2016). Les couleurs flatteuses, les séquences en apesanteur, les expressions formelles, la violence (plus ou moins) contenue : tout tend à nous rappeler qu'on est ici chez Nicolas Winding Refn. Le milieu de la mode tel que portraituré par le cinéaste danois paraît impitoyable, aigre, cannibale – au sens propre comme au figuré. The Neon Demon commence presque normalement, avec son lot de plans contemplatifs parfaitement composés, puis dérive lentement vers tout ce que le mannequinat compte de jalousie, de suffisance et de perdition. Très vite, les souffrances propres au milieu – chirurgie esthétique, désir de jeunesse éternelle, pression dévorante, pouvoir de nuisance du regard d'autrui – se trouvent immanquablement immortalisées à travers plusieurs séquences mémorables, mais dont l'utilité peut parfois prêter à discussion : acte de nécrophilie lesbien, cannibalisme, tentative de viol... Si la critique sociétale porte et fait parfaitement sens, corroborée par la langueur d'une ville déshumanisée, on peut néanmoins reprocher à Nicolas Winding Refn de succomber à la surenchère et au grotesque, jusqu'à y patauger au terme d'un épilogue décevant. Une critique qui n'enlève cependant rien à la qualité plastique de The Neon Demon, à ses dialogues souvent percutants et cruels, ni à la justesse du jeu d'Elle Fanning, tour à tour gamine dévoyée et femme déterminée, ange de candeur et démon de vanité. (6/10)

 

 

Lire aussi :

Le Plus : « The Player » / Le Moins : « Jason Bourne » (#56)

Le Plus : "Alien, le huitième passager" / Le Moins : "Interstellar" (#55)

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 20:41
Fillon, la droite libérale et conservatrice

Combien d'électeurs de gauche ont-ils pris le parti de se payer la tête de Nicolas Sarkozy pour deux euros ? Combien parmi eux ont voté pour le troisième homme désigné par les sondages, François Fillon, dans l'espoir de bouter l'ancien président honni hors de la primaire de la droite et du centre ? Que représentent-ils parmi les 44% de votants ayant déjoué les pronostics en accordant leur suffrage à l'ancien Premier ministre ? L'évaluation est complexe, très hypothétique, mais une chose est sûre : si Fillon devient en mai prochain le troisième François à occuper la magistrature suprême, ces milliers d'électeurs opportunistes risquent fort de s'en mordre les doigts. D'abord parce que le député de Paris, bénéficiant notamment de l'appui de la Manif pour Tous, affiche des positions profondément conservatrices sur les grandes questions de société. Ensuite parce qu'il ne propose rien de moins que le programme économique le plus dur et libéral en lice dans cette primaire. Il demeure à cet égard utile de passer en revue ses ambitions présidentielles : allocations de chômage dégressives et plafonnées pour favoriser le retour à l'emploi ; suppression des contrats aidés afin d'éviter d'éventuels effets d'aubaine ; limitation de la revalorisation annuelle du smic, par crainte de renchérir le coût du travail ; retour aux 39 heures dans la fonction publique et suppression corollaire de 500 000 postes de fonctionnaires ; rétablissement du jour de carence abrogé en 2014 ; fin de la durée légale du temps de travail dans le secteur privé ; promotion des accords d'entreprise ; suppression d'un jour férié ; mise en place d'un contrat de travail avec modalités de rupture prédéfinies ; recul de l'âge du départ à la retraite, désormais fixé à 65 ans ; harmonisation des régimes de pension privés, publics et spéciaux ; abrogation éventuelle de l'ISF ; relèvement de la TVA... Peu importe apparemment que 300 000 jeunes bénéficient des emplois aidés, que la pauvreté continue de toucher une personne sur sept, que les policiers, militaires, médecins, chercheurs et enseignants soient le ciment de la société, que les contrats de travail à modalités de rupture reviennent in fine à faciliter les licenciements, qu'un impôt proportionnel acquitté par tous, sans distinction de revenus, soit renforcé au détriment d'une taxe ciblant les plus riches. Ce programme, décrit par la plupart des commentateurs comme « radical » et « ultralibéral », préfigure des changements systémiques et paramétriques douloureux pour les plus faibles et avantageux pour les nantis et les entreprises. Il est vrai que Nicolas Sarkozy n'augurait rien de bon, mais François Fillon, son ancien « collaborateur », est-il vraiment plus socialo-compatible ? Il est permis d'en douter.

 

 

Lire aussi :

Les législatives, témoins du mariage des droites ?

Présidentielle : le FN brouille les cartes

À droite, les vieux démons ont la peau dure

Published by Jonathan Fanara - dans Édito Politique
commenter cet article
20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 20:05
Trump : en finir avec le déni

Il est des leçons qu'on oublie trop vite. Après les sentencieux « Trump ne passera jamais », voici désormais les insolites « Trump va se recentrer ». Une énième manifestation de déni qui se heurte pourtant à la dure réalité. Le fantasque et velléitaire prochain président des États-Unis n'a encore rien accompli qui puisse rassurer. Au contraire. Faisant acte de népotisme, il a nommé ses proches – fils, fille, gendre – dans son équipe de transition, avant d'offrir des postes-clés à des personnalités pour le moins sulfureuses : le raciste Jeff Sessions se voit propulsé au rang de procureur général ; Stephen Bannon, l'ancien directeur de campagne de Donald Trump, idéologue controversé et président exécutif du site d'extrême droite Breitbart News, est promu conseiller politique à la Maison-Blanche ; Mike Pompeo, connu en tant que partisan de Guantanamo et de l'espionnage à grande échelle, atterrit à la tête de la CIA ; enfin, le russophile et xénophobe Michael Flynn se voit auréolé du titre éminent de conseiller à la sécurité nationale. Si les signaux se maintiennent au rouge, certains commentateurs continuent néanmoins de croire aux mirages. Ils se consolent comme ils le peuvent, avec l'énergie du désespoir : le mur construit à la frontière mexicaine ne devrait finalement être qu'une simple barrière ; les objectifs d'expulsions seraient revus à la baisse et ne concerneraient plus que « deux ou trois millions de criminels » ; l'Affordable Care Act, appellation officielle de l'Obamacare, pourrait voir son abrogation pure et simple remplacée par quelques amendements. Se contenter de ces accommodements marginaux revient pourtant à adouber la politique du pire. Et à omettre un peu vite que Donald Trump, premier milliardaire « anti-système », dispose des pleins pouvoirs, demeure un climato-sceptique invétéré, divise dangereusement la nation, ne jure que par la dette et la planche à billets, bref qu'il navigue à vue dans une mer agitée. Croire que le costume présidentiel peut redéfinir en profondeur l'homme qui le porte, aussi névrosé et mégalomane soit-il, s'apparente à une « suspension consentie de l'incrédulité », selon l'expression chère au poète britannique Samuel Taylor Coleridge. Mais puisque tout ceci n'a malheureusement rien de fictionnel, il est urgent d'en finir avec un déni qui a déjà tant coûté à la démocratie.

 

 

Lire aussi :

Les législatives, témoins du mariage des droites ?

Présidentielle : le FN brouille les cartes

À droite, les vieux démons ont la peau dure

Published by Jonathan Fanara - dans Édito International
commenter cet article
17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 07:06
Le Plus : « The Player » / Le Moins : « Jason Bourne » (#56)

Le Plus/Le Moins est une chronique cinématographique hebdomadaire. Vous y découvrirez, toujours avec concision, le meilleur et le pire de mes (re)découvertes.

 

 

Et cette semaine…

 

Le Plus : The Player (1992). Il faut se remémorer M*A*S*H, comédie satirique portant sur l'armée, pour mesurer le talent de Robert Altman quand il est question d'ironie. C'est justement cette étoffe persifleuse qui échoit à The Player, plus sérieux que son prédécesseur, mais non moins farouche. Tout commence, sans sommation aucune, par un long plan-séquence de huit minutes, accentué par une allusion appuyée à La Soif du mal, l'estimé chef-d'oeuvre d'Orson Welles. On embraye avec le meurtre accidentel d'un prétendu harceleur, commis par un responsable de production hollywoodien peu enclin aux scrupules. Il y a erreur sur la personne, mais peu importe : il va séduire l'ex-compagne de sa victime, puis bénéficier des lacunes du système judiciaire. Un même cynisme, à la fois amusant et cruel, alimentera tout The Player. On y signe des contrats au cours de réunions des alcooliques anonymes, on y envoie volontairement ses concurrents au casse-pipe et on y conclut des accords avec un harceleur qu'on pensait pourtant six pieds sous terre. La vision d'Hollywood telle que présentée par Robert Altman est acerbe, caustique, mais surtout mise en scène avec brio. Elle l'emporte, sans combattre, sur les aspects policier ou romantique du film, eux aussi porteurs d'une ironie affirmée. The Player pourrait en fait s'apparenter à une contre-odyssée, en ce sens qu'il se construit à rebours du rêve américain et des valeurs qu'il est censé incarner. Le cinéphile se plaira quant à lui à y croiser, aux côtés du premier rôle Tim Robbins, Whoopi Goldberg, Bruce Willis, Julia Roberts, Burt Reynolds ou encore John Cusack. (8/10)

 

Le Moins : Jason Bourne (2016). Ceux qui en doutaient en auront désormais le coeur net : le temps des franchises est encore loin d'être révolu. Jason Bourne, sorti des mains tremblantes (mais expertes) de Paul Greengrass, suffit à en attester. On conserve évidemment les principaux ingrédients ayant fait le sel de la série : agents secrets, manipulations diverses, climat permanent de paranoïa, action débridée, dissimulations et faux-semblants servant l'intrigue et la tension, le tout empaqueté avec un Matt Damon certes vieilli mais toujours efficace, opposé cette fois à un Tommy Lee Jones à son couchant. Le scénario, paresseux, reste des plus attendus, pas dépourvu d'incohérences et mâtiné d'un petit air post-Snowden sans doute appelé à faire école. Il se positionne timidement sur les créneaux de la vengeance personnelle et des questions filiales, presque psychanalytiques. Globalement dans les clous, la mise en scène enthousiasme assez peu, si ce n'est à l'occasion d'une séquence explosive à Athènes ou d'une poursuite automobile à Las Vegas, où la tôle froissée finit néanmoins par lasser quelque peu. Reste tout de même, heureusement, des rôles féminins de premier plan (caution Mad Max) et un moment pop-corn plutôt agréable, rythmé, voire effréné, mais tournant trop souvent à vide. (5/10)

 

 

Lire aussi :

Le Plus : "Alien, le huitième passager" / Le Moins : "Interstellar" (#55)

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

Le Plus : "Docteur Folamour" / Le Moins : "L’Arc" (#53)

Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 18:21
« Blade Runner » : « Wake up, time to die »

Les premières images de Blade Runner donnent le ton : au coeur de la nuit, en vue aérienne, elles offrent à découvrir une mégapole titanesque de laquelle s'échappent des colonnes de feu et des essaims de lumière. Personnage à part entière, inspiré du Metropolis de Fritz Lang, le Los Angeles de 2019 est bouillonnant, lugubre, abreuvé de constructions rétro-futuristes, submergé par les pluies acides et les écrans de publicité. Quatre réplicants en rébellion, sortes d'esclaves modernes, s'y abritent dans l'espoir de rencontrer leurs créateurs, hommes de science s'étant subrepticement substitués à Dieu, une double nature dont les fondements, quasi métaphysiques, irrigueront tout le film.

 

Dans ce futur dystopique, une « vie nouvelle » est permise par les colonies de l'espace, mais l'homme n'en reste pas moins empêtré dans ses réflexes primaires et autodestructeurs : après avoir connu le désastre des guerres nucléaires, il bafoue la bioéthique en créant des androïdes à mémoire affective, puis instaure un climat permanent de paranoïa, tout entier condensé dans des tests de validité censés confondre les réplicants renégats. Dépourvus de passé mais sensibles et dotés d'une mémoire artificielle, ces robots à visage humain se dressent contre une extrême précarité existentielle. Pour prévenir tout processus d'humanisation, l'obscure Tyrell Corporation les a conçus avec une durée de vie des plus brèves, ce que contestent violemment les androïdes séditieux menés par le charismatique Roy Batty, campé par un Rutger Hauer déchirant et au sommet de son art.

 

Ce n'est certainement pas un hasard si Blade Runner tutoie les grands classiques du septième art. Avec un sens magistral de la mise en scène, Ridley Scott y explore des thèmes aussi variés que l'humanité, le relativisme, l'émotion ou la mort, le tout dans un savant mélange de science-fiction et de polar noir. Envoûtante et grandiose, fascinante tant visuellement que par les questions qu'elle laisse en suspens, cette adaptation de Philip K. Dick aligne ingénieusement les typologies de personnages (humains, réplicants, renégats, créateurs, créatures...), les métaphores (la verticalité de la ville renvoyant par exemple à celle de la société hiérarchique) et les séquences mémorables, la moindre n'étant certainement pas ce monologue final, « Tears in rain », à la fois beau et cruel.

 

Devant tant de maîtrise et de maestria, on en viendrait presque à oublier que le tournage fut pénible et tendu, que les screen-tests s'apparentèrent à une authentique catastrophe et que le film se transforma vite en gouffre financier. Une aberration heureusement amendée par le temps, qui rendra justice à la réalisation si inspirée de Ridley Scott, à la photographie colorée de Jordan Cronenweth, aux décors urbains et verticaux de Lawrence G. Paull, ainsi qu'à l'écriture et l'interprétation idoines de Rick Deckard, personnifié par l'excellent Harrison Ford. Que dire alors, sinon opus magnum ?

 

 

Lire aussi :

« Pulp Fiction » : vol au-dessus du septième art

« Jeremiah Johnson » : l'odyssée contrariée d'un pionnier

« La Cible » : le point de bascule

Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 13:24
Ce que Robert Badinter nous enseigne sur la peine de mort

Relire Contre la peine de mort ne saurait être qu'entreprise salutaire. D'abord parce que ce recueil d'articles et de discours reprécise les grandes questions liées à la peine capitale, à l'heure où elle est défendue par le Front national en France ou le président Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. Ensuite parce qu'il nous renvoie au coeur de deux affaires significatives, abominables et retentissantes, celles impliquant Roger Bontems (1972) et Patrick Henry (1977). Robert Badinter, ancien garde des sceaux de François Mitterrand et abolitionniste de la première heure, fait valoir tout au long de l'ouvrage les arguments moraux et utilitaristes qui tendent à disqualifier, hier comme aujourd'hui, le châtiment suprême, toujours abondamment appliqué dans des pays aussi divers que la Chine, l'Iran ou les États-Unis.

 

1° Disposer de la peine capitale revient à institutionnaliser la mort et la loi du talion. L'État en arrive alors à cette situation paradoxale consistant à interdire à ses citoyens ce qu'il se réserve par ailleurs le droit de faire, c'est-à-dire attenter au premier des droits de l'homme et tuer. La justice s'en trouve doublement compromise : elle réprime le crime de sang par là où il pèche, en lui faisant écho, et fait fi des nombreux arguments moraux soulevés en leur temps par Victor Hugo, Jean Jaurès, Albert Camus, Lamartine ou Robespierre. Est-il vraiment concevable que dans la démocratie américaine bicentenaire, le Texas de George W. Bush consente à exécuter des mineurs ou des handicapés mentaux ?

 

2° Il s'agit certes d'un argument utilitariste, mais il permet néanmoins de retirer une arme particulièrement fourbe aux partisans de la guillotine et de la chaise électrique : la peine de mort a toujours échoué dans son rôle de dissuasion. Elle se montre inapte à lutter efficacement contre le crime. Elle n'a jamais arrêté aucun meurtrier ni aucun terroriste (au contraire, elle les valorise en les érigeant en martyrs). Les chiffres sont là pour en attester. Quand les pays d'Europe occidentale ont décidé d'abroger la peine capitale, ils n'ont enregistré aucune hausse significative de la criminalité. Quand la France l'a suspendue en 1906, sous Armand Fallières, cela n'a occasionné aucun effet négatif observable. Au nom de quoi faudrait-il défendre le châtiment suprême, vestige des temps anciens, alors même qu'il est établi qu'il ne prévient pas le crime ? S'il s'agit de protéger la société, la peine de sûreté peut très bien s'y substituer. S'il s'agit de venger les victimes, on bafoue alors la justice plus qu'on ne la sert.

 

3° Dans le cas d'une exécution, l'erreur judiciaire est naturellement irréversible. En théorie, cela devrait suffire à rendre intolérable la peine capitale, à la discréditer en vertu du simple et raisonnable principe de précaution. Peut-être est-il bon de rappeler à cet égard que l'adolescent noir George Stinney Jr, exécuté à 14 ans, fut innocenté 70 années plus tard. D'autres fois, ce sont des condamnés à mort qu'on libère (si) tardivement, à l'instar de Ricky Jackson, victime, comme tant d'autres, d'un témoignage mensonger – celui d'un enfant de douze ans en l'occurence. En abolitionniste convaincu, Robert Badinter rappelle quant à lui que les statistiques témoignent d'un nombre incalculable de procès entachés d'irrégularités, notamment aux États-Unis, où il sont essentiellement le fait d'avocats commis d'office sous-payés, souvent inexpérimentés et parfois incompétents.

 

4° Dans les pays où elle est appliquée, la peine de mort fait parfois figure de prétexte commode. Préserver la vie d'un condamné qui risquait l'exécution, c'est se montrer charitable à peu de frais, alors que les peines longues ou incompressibles prêtent, elles aussi, le flanc à la critique, notamment en raison d'une absence de perspectives réellement accablante pour le détenu. Dans le même ordre d'idées, il paraît évident que la peine capitale tend à occulter d'autres préoccupations tout aussi légitimes, telles que les erreurs judiciaires, la surpopulation carcérale ou les prisons vétustes et parfois insalubres. Robert Badinter ne se trompe pas quand il dénonce une justice dont l'humanité se résumerait à jeter (provisoirement) la mort dans un coin d'ombre.

 

5° C'est une réalité que les partisans de la peine capitale préfèrent évidemment passer sous silence : les jurés demeurent des êtres humains sujets à la subjectivité et à la partialité, sensibles à l'horreur, empathiques envers les victimes, parfois affectés par l'état de l'opinion et laissant à l'occasion l'émotion prendre le pas sur leur raison. On a vu des jurés prononcer la mort là où d'autres la refusaient. La justice ne saurait tolérer l'arbitraire, devenu avec la peine capitale d'autant plus regrettable que la vie d'un inculpé est en jeu. On constate d'ailleurs une nette propension à condamner des individus issus des minorités : les Arabes en France, les Noirs aux États-Unis. Et Robert Badinter de se questionner légitimement : leurs crimes sont-ils vraiment plus graves ou choquants ou est-ce seulement la couleur de leur peau qui les rend plus horribles ?

 

 

Lire aussi :

Tailler dans le Grec

There is no alternative

Présidentielle : le FN brouille les cartes

Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Culture Politique
commenter cet article
22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 08:02
« La Splendeur des Amberson » : la croisée des temps

S'il ne s'était agi d'Orson Welles, La Splendeur des Amberson aurait sans doute laissé paraître un tout autre visage. Il faut dire que le successeur du mythique Citizen Kane avait largement de quoi se brûler les ailes : un réalisateur et scénariste courant plusieurs lièvres à la fois, une amputation brutale de l'ordre de quarante minutes et un montage piloté en solo par Robert Wise, selon des instructions limitées et expédiées à distance. Mais c'était sans compter le génie précoce et velléitaire du futur architecte de La Soif du mal, capable de caractérisations sophistiquées, presque tragicomiques, et de plans étourdissants, souvent en avance sur leur temps.

 

Se basant sur un roman de Booth Tarkington, La Splendeur des Amberson met à nu l'Amérique des rentiers et des notables, en perte de vitesse au moment où émerge la révolution industrielle, symbolisée par l'apparition de l'automobile et le sacre des entrepreneurs. Sur des partitions inspirées de Bernard Herrmann, on observe le passage du temps et les mutations sociétales dont fera les frais l'antihéros George Minafer, personnage tragique et presque théâtral, passant en quelques ellipses d'une enfance capricieuse aux réceptions ostentatoires, avant d'être menacé par la banqueroute. L'Amérique industrielle s'apparente pour lui et sa famille à une fin de règne désespérée et inattendue. Son mépris des classes populaires, immortalisé dans la première partie du film, trouve ironiquement écho dans l'aveu déchirant de sa tante, désormais sans le sou ni la moindre perspective. Les riches d'hier, par paresse et vanité, sont condamnés à devenir les pauvres de demain.

 

Si La Splendeur des Amberson a partie liée avec les intrigues amoureuses et familiales, c'est pour mieux sonder ces existences inassouvies qui s'évaporent peu à peu à mesure que les séquences défilent, sous la contrainte des inaccomplissements amoureux, des veuvages multiples, de valeurs anciennes partant en fumée ou du poids étouffant des conventions. Orson Welles n'entend pas épargner ses héros, nantis bouffis d'orgueil au crépuscule de tout, et surtout d'une condition sociale des plus flatteuses. Et s'il ne semble pas tout à fait à la mesure de Citizen Kane, La Splendeur des Amberson possède néanmoins quelques atouts à ne certainement pas négliger : un casting très réussi (Joseph Cotten, Anne Baxter, Tim Holt...) ; une photographie soignée et des éclairages contrastés, dus à l'excellent Stanley Cortez ; une inventivité permanente ; des plans-séquences tirés au cordeau ; des travellings latéraux et des contre-plongées désarmants... De quoi asseoir un peu plus la réputation déjà fameuse du jeune Welles, quelques années avant son départ forcé vers l'Europe, dû à des problèmes fiscaux et au maccarthysme.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

« Jeremiah Johnson » : l'odyssée contrariée d'un pionnier

« La Cible » : le point de bascule

Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
14 octobre 2016 5 14 /10 /octobre /2016 21:40
Primaire à droite : le crépuscule des idées

Sarkozy nerveux, Juppé prudent, Copé offensif, Poisson déterminé, Fillon convaincant... Vingt-quatre heures après le premier débat télévisé organisé dans le cadre de la primaire de la droite et du centre, la plupart des journalistes et commentateurs politiques en sont toujours à broder sur l'accessoire tout en négligeant l'essentiel : les idées, le projet, la vision. Sur ce terrain, le rébarbatif l'a souvent emporté et les surprises, quand il y en eut, ont été disséminées avec une grande parcimonie. On pourrait gloser des heures durant sur cette éventuelle et nébuleuse rétention préventive des fichés S, une mesure à la géométrie mal définie et à la légalité des plus douteuses. De la même manière, on pourrait cancaner devant tant de postures conservatrices, tant de désintérêt pour les inégalités sociales et si peu d'audace dans les actions envisagées. Ainsi, pour déconcertant que ce soit, les différents candidats entendent venir à bout du chômage... en réduisant drastiquement le nombre de fonctionnaires, en sonnant le glas des 35 heures et des contrats aidés ou en défiscalisant les heures supplémentaires. À ces mesures éminemment contre-productives se juxtaposerait une politique de l'offre qui ne cesse pourtant de se disqualifier partout en Europe, en fragilisant l'État-providence et les travailleurs tout en maintenant l'activité dans une condition léthargique. Le poids de la fonction publique dans le PIB, le volontarisme indispensable à l'insertion des moins qualifiés, les vertus caractérisant le partage du temps de travail, l'hypothétique stagnation séculaire : autant d'objets de réflexion qui passent, peut-être par commodité, sous les radars de la droite. Il ne sera pas plus question d'un revenu universel, d'une taxe Sismondi ou d'une « job rotation » à la danoise, mais plutôt d'une hausse de la TVA, impôt proportionnel comptant parmi les plus injustes, de l'abrogation de l'ISF, qui ne touche pourtant que les plus aisés, ou d'une privatisation plus ou moins ordonnée de Pôle Emploi, comme si changer le statut d'un établissement public allait suffire à (re)mettre quelque trois millions de chômeurs au travail. Un débat de cet acabit, n'est-ce pas finalement un clou de plus porté au cercueil France ?

 

 

Lire aussi :

Les législatives, témoins du mariage des droites ?

Présidentielle : le FN brouille les cartes

À droite, les vieux démons ont la peau dure

Published by Jonathan Fanara - dans Édito Politique
commenter cet article
13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 18:26
« La Cible » : le point de bascule

En 1968, alors que le Nouvel Hollywood fait peu à peu émergence, Peter Bogdanovich porte sa carrière de cinéaste sur les fonts baptismaux. Réalisateur, producteur, monteur, scénariste, il tient entre les mains de quoi donner corps à une double vision prémonitoire, basée sur un phénomène de rupture protéique et irréversible. Dans La Cible, ses deux héros, Byron Orlok et Bobby Thompson, font face à un virage existentiel ne débouchant que sur l'inconnu. Le premier, campé par l'indémodable Boris Karloff, n'est autre qu'un vieil acteur las et désenchanté, réduit à jouer les monstres dans des navets. Se considérant volontiers comme une sorte d'« anachronisme » ou de « pièce de musée », il décide de se soustraire à ses engagements contractuels et de se retirer du circuit cinématographique, passant ainsi le témoin aux plus jeunes. Le second, interprété par un Tim O'Kelly dûment effacé, a tout du genre idéal sans histoires ni surprises. C'est un jeune homme affable et prévenant, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, presque anonyme. Sauf qu'il dissimule dans le coffre de son véhicule un arsenal des plus pléthoriques, témoin secret d'un dangereux fanatisme à l'endroit des armes à feu. Ensemble, Byron Orlok et Bobby Thompson vont creuser deux sillons narratifs distincts, qui finiront toutefois par se rejoindre à la faveur d'un massacre de masse opéré dans un drive-in.

 

L'histoire de La Cible a quelque chose de résolument singulier. Passionné par l'âge d'or hollywoodien, le critique de cinéma Peter Bogdanovich se retrouve pour la première fois derrière la caméra, grâce à des circonstances certes favorables, mais ô combien coercitives. C'est notamment parce que Boris Karloff avait encore deux jours de tournage à honorer que Roger Corman eut l'idée de concéder à l'ancien journaliste cette première expérience en tant que metteur en scène, avec l'obligation cependant de recycler les chutes de The Terror, un film horrifique à petit budget sorti cinq années plus tôt. Malgré ces impératifs, un tournage bouclé en un temps record et une rare économie de moyens, Peter Bogdanovich parvint à un résultat remarquable, sans fausse dichotomie, visionnaire et personnel. Irrigué par une double réflexion, sur l'évolution du cinéma d'horreur et sur la violence dans la société américaine, La Cible annonce avec beaucoup d'à-propos la prophétie des massacres de masse, qui ne cessent de hanter l'Amérique depuis la tuerie orchestrée par Charles Whitman, lequel inspira d'ailleurs le personnage de Bobby Thompson. « Mon genre d’horreur n’est plus de l’horreur », lâchera, fatigué, le vieux comédien Byron Orlok. En lui opposant des ballets tragiques exécutés au fusil à lunette, Peter Bogdanovich lui donne quitus et renvoie, dos à dos, deux formes d'épouvante aux mécaniques foncièrement dissemblables. Quelle peut bien être la place de ces baladins d'artifices qui s'échinent à faire peur avec une cape, du maquillage et des fausses dents, alors même que des psychopathes mitraillent nonchalamment au petit matin ?

 

D'autres formes de tragédie figurent en bonne place dans La Cible. En quelques images, Peter Bogdanovich immortalise un espace urbain morose et impersonnel, une suite ininterrompue de parkings, d’autoroutes, de colonnes de véhicules et de zones industrielles plus ou moins défraîchies. « Dieu que cette ville est devenue laide », remarque avec peine Byron Orlok, lapidaire. Pendant ce temps, Bobby Thompson se procure le plus librement du monde de quoi approvisionner une armée entière ; il abat froidement sa famille, comme si de rien n'était ; puis, il s'en va cribler de balles des automobilistes, perché en haut d'un château d'eau. Entretemps, Peter Bogdanovich nous aura gratifié de quelques plans-séquences tirés au cordeau, de clairs-obscurs faisant sens, notamment lors de la mue du tueur fou, tout en laissant papillonner sa caméra à même le sol, jusqu'aux confessions écrites de Bobby. La Soif du mal, Psychose et Le Code criminel se voient tour à tour cités dans une valse de mutations, de peurs et de sang, qui se soldera par une mise en abyme proche de l'absurde. L'assaillant fou se met à paniquer à la vue d'un vieil acteur de films d'horreur, comme si la réalité et la fiction opéraient une soudaine jonction, dans l'outrance comme dans l'effroi.

 

De bout en bout, à coups de plans mouvants, circulaires ou longs, et malgré quelques lenteurs, Peter Bogdanovich échafaude une mise en images élégante et subtile, sculptée par le chef opérateur László Kovács, que l'on retrouvera plus tard dans le chef-d’œuvre filial Paper Moon. S'arrachant à toute forme d'angélisme, La Cible pose un regard sans concession sur l'Amérique des années 1960, une société pervertie par les armes et la violence, qui conjointement exercent un contrôle croissant sur nos existences. L'anxiété a beau s'y exprimer avec force, le métrage se voit néanmoins traversé de traits d'humour moins innocents qu'il n'y paraît. Citons à cet égard l'autoparodie permanente de Boris Karloff, vestige du cinéma d'autrefois, ou le superbe gag, improvisé, où il se montre effrayé, au réveil, par son propre reflet dans la glace. Du grand art.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

« Douze hommes en colère » : le procès dont vous êtes le juré

Le Plus : "Suspiria" / Le Moins : "La Troisième Mère" (#45)

Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article
3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 19:05
« Pulp Fiction » : vol au-dessus du septième art

Pulp Fiction, c’est cette odyssée criminelle traversée par une folie qui ignore les lendemains, où la crise couve continuellement. Un ballet caustique marqué à la fois par une consécration et une renaissance, impliquant respectivement Quentin Tarantino et John Travolta. C’est un récit non linéaire, joyeusement éclaté, invariablement branché sur des tirades fusantes et corrosives. C’est surtout une incursion burlesque et sanglante au cœur de la basse pègre de Los Angeles, où les duels d’artillerie et les existences avortées évoluent de pair, portés par un même élan frénétique.

 

Ultra-référencé, postmoderne et absolument amoral, l’opéra sardonique de Quentin Tarantino réunit en une même pièce une batelée de criminels inconséquents, antihéros désaxés faisant scrupuleusement écho à une phraséologie nihiliste. Non content d’éventrer la fourmilière cinématographique, Pulp Fiction galvanise avec éclat ses blocs narratifs, flatte précieusement son imagerie et disloque le temps, appuyé en cela par le montage sourcilleux de Sally Menke.

 

D’une tonalité pop totalement décomplexée, la Palme d’or 1994 démarre sur les chapeaux de roues, charge à foison la barque sarcastique et collectionne les faciès incertains : outre John Travolta, Samuel L. Jackson, Harvey Keitel, Tim Roth, Bruce Willis ou encore Uma Thurman viendront hanter ses parades exubérantes, souvent au bord de l’implosion. Une dérive collective incorrigible, irradiée de fulgurances : des bains de sang fiévreux, un repère glauque peuplé de sadomasochistes, une injection d’adrénaline improvisée dans l’urgence, une exécution involontaire à l’arrière d’une guimbarde, des impacts aléatoires défigurant les murs d’un appartement, des vauriens grossièrement déguisés en plagistes, un braquage de restaurant impréparé… Définitivement cultissime.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Les fantômes du chaos

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
commenter cet article

Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Bachelier en communication de 29 ans, agent administratif au CHBAH, pigiste et membre du groupe Modus Vivendi, actif dans la composition musicale (beatmaking), l'enregistrement, le mixage et le mastering.
  • Bachelier en communication de 29 ans, agent administratif au CHBAH, pigiste et membre du groupe Modus Vivendi, actif dans la composition musicale (beatmaking), l'enregistrement, le mixage et le mastering.

Recherche