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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 20:38

La marmite musicale bouillonne. Le cuisinier multi-instrumentiste Quentin Le Roux s’active aux fourneaux. Sous un crépitement d’étincelles, ses ingrédients mélodiques glissent avec allégresse, comme une boule de naphtaline sur un gilet de flanelle. Seconde fournée d’un chef étoilé, The Point of No Return a la saveur des galettes savamment épicées, aussi croustillantes qu’exotiques.

 

Le collectif Chinese Man et le compositeur Wax Tailor s’inclinent eux-mêmes devant l’évidence. Le trip-hop est une affaire de climats et d’influences. Hugo Kant ne le sait que trop bien, lui qui les additionne de longue date avec une sagesse de mathématicien grisonnant. Sous sa coupe, les sonorités se chevauchent, se conjuguent à tous les temps, et à tous les tempos. Elles invitent à ouvrir des portes vers des segments pointus, aux ambiances sombres ou diaphanes, chargées à la testostérone comme à l’évanescence.

 

À peine s’amorce l’excellent « Dr Van Helsing » que, déjà, les tympans vibrent avec gourmandise. Quelques notes de piano, les scratches incisifs de Zé Mateo et une flûte traversière envoûtante viennent caresser la rythmique et faire dérailler les boucles. Une programmation enlevée qui débouche sur le plus conventionnel « The Event Log », écrin luisant et éclectique sur lequel se pose la voix gracieuse de Kathrin deBoer. On devine alors qu’Hugo Kant rechignera à desserrer l’étreinte, qu’il se délectera de bout en bout à jumeler mélodies, textures, samples vocaux et accroches de haut vol.

 

Bien équilibré, The Point of No Return se pare des vertus des trames musicales complexes et intemporelles. Son maître d’œuvre associe avec maestria des boucles entêtantes et inquiétantes (« Little Tale »), des guitares grasses et éraillées (« There's No Need To Be Frightened »), des jappements ensauvagés (« It's An African Jungle »), des sonorités métissées (« Erhu ») ou encore des extraits vocaux évocateurs (John Fitzgerald Kennedy sur un « Secret Society » empreint d’urgence).

 

D’une teinte très cinématographique, riche et virtuose, The Point of No Return embarque en outre Astrid Engberg et LostPoet pour deux épopées musicales implacables, conviant avec brio mélancolie, rap et funk. Arpentant tous les terrains, Hugo Kant s’érige ainsi en architecte émérite, capable de se projeter au-dessus de la mêlée, d’impulser comme de réfréner, d’élaborer et de parfaire. Un compositeur adepte des ruptures de ton, des distorsions de tempo, des sections rythmiques ondulantes et pénétrantes. Ou, plus simplement : un talent brut gagné par la maturité.

 

 

Lire aussi :

Quand Bruxelles expose Kubrick

Banksy, l’art urbain multiforme

Hugo Kant : « Essayer de faire toujours mieux »

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 19:47

Alors que l’égotisme démesuré s’y répand comme une traînée de poudre, le rap accouche parfois d’un ambassadeur marginal, s’inscrivant avec malice aux antipodes des standards musicaux en vigueur. C’est sans conteste le cas avec le Klub des Loosers, un binôme dont le chef de file, Fuzati, ne se refuse aucune transgression. Adepte assumé de provocations en tout genre, sans complexes ni tabous, le rappeur masqué traîne son désenchantement de projet en projet. Et puise soigneusement dans les faits sociétaux la matière première de ses écrits, souvent désemparés, toujours ironiques. Portrait d’un artiste déjanté.

 

Se mettre à dos à la fois le jeune aspirant-délinquant et ses parents névrosés constitue déjà un exploit en soi. Mais se poser en artiste marginal au sein d’un mouvement qui a fait du non-conformisme sa marque de fabrique l’est encore davantage. Fuzati, le leader du Klub des Loosers, peut légitimement se targuer de répondre sans mal à ces deux challenges. En réalité, le rappeur versaillais a largement de quoi rebuter l’auditeur lambda : un flow décalé, une image savamment négligée, des textes traduisant un mal-être profond et une volonté insatiable de sortir du moule égocentrique, amoral et libidineux dans lequel nombre de MC’s se sont eux-mêmes enfermés. Cette singularité – très habilement mise en scène – place le Klub des Loosers face à un défi de taille : exceller, toujours se montrer irréprochable, afin de s’imposer sur ce qui s’apparente clairement à un marché de niche exigu, à savoir le rap adulte cynique et désenchanté. Et si le groupe ne regorgeait pas de ressources, son empreinte musicale si spécifique l’aurait déjà réduit à néant, faute d’avoir réussi à conquérir le public.

 

Avec sa verve implacable, Fuzati s’attache à dresser le portrait d’une société en perdition. Armé d’une ironie hors pair et d’un vrai sens de l’autodérision, il pose sa voix nasillarde sur les instrumentaux très inspirés de Detect, son discret DJ. On lui reproche parfois son ton geignard et sa technique hasardeuse, mais cela revient à nier l’évidence : leur contribution, essentielle, à la viabilité d’un univers artistique précisément calibré. Au mieux provocateur, au pire asocial, Fuzati prend un malin plaisir à battre la mesure pour tous les rebuts que la commodité rejette sans scrupules. Porte-étendard des désœuvrés et des inadaptés, il relaie avec humour les déboires de sa génération, pessimisme et couplets au vitriol à l’appui. Cynisme à tout crin, misogynie de circonstance, il n’hésite jamais à saupoudrer ses textes d’une misanthropie teintée de désarroi. Artiste à la fois comique et revendicateur, il pourrait apparaître comme le Jason Reitman du hip-hop hexagonal – la désillusion en plus.

 

La maturité en huit ans

 

Affublé de son imparable masque blanc, Fuzati est parvenu à se créer un personnage sur mesure. Maître d’un univers imaginé de toutes pièces et mis en scène au gré de ses envies, le Versaillais se complaît à refuser les catégorisations, se libérant ainsi du carcan des raccourcis et des étiquetages hâtifs. De Vive la vie (2004) à La fin de l’espèce (2012), il arbore une maturité artistique plutôt rare dans un milieu où les téméraires et les engourdis se comptent en légions – bien épaulé, il est vrai, par une architecture sonore de premier choix. Et, au fil des années, alors que ses thématiques se diversifient, les champs lexicaux, eux, restent immuables. Comme indétrônables. Assez pour les ériger en pierre angulaire de sa réussite ?

 

Sans trop tarder, la voix du Klub quitte les bancs de l’école pour rejoindre le monde professionnel, ne délaissant pour autant jamais son bagou, sa fougue et, surtout, son langage sans demi-mesures. Il dépeint alors avec ironie le ronron linéaire de la vie d’adulte. Et crie son envie irrépressible de ruer dans les brancards, notamment lorsqu’il écorne sans ambages la pression sociale et les relations conflictuelles qui animent trop souvent notre quotidien. Avec, en filigrane, une analyse clinique des maux dont souffrent la classe moyenne et les jeunes citadins.

 

Membre à part entière de la scène alternative francophone, le Klub des Loosers marche à cet égard dans les pas de James Delleck, TTC, Cyanure, La Caution ou encore des Svinkels. Des cousins microphoniques et des compagnons de route occasionnels. Ce courant très sélectif, qui a révolutionné le rap dès son émergence, se distingue par une créativité débridée et une intarissable volonté de tendre au public un miroir déformant, le renvoyant ainsi à ses propres déviances, sans détours mais avec dérision. Des caractéristiques à juger sur pièces. Histoire de ne pas galvauder le plaisir auditif…


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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 12:01

Avec ses inspirations cinématographiques et ses sonorités composites, I don’t want to be an emperor est parvenu à agiter le microcosme du trip-hop, révélant à tous la griffe de son concepteur, le talentueux Hugo Kant. Sous ce pseudonyme se cache en réalité Quentin Le Roux, un compositeur français, arrangeur et musicien multi-instrumentiste. Vous ne le connaissez pas encore ?  La suite devrait vous éclairer.

 

 

Itinéraire et influences

 

Pourriez-vous retracer brièvement votre parcours musical ? 

J'ai un parcours assez traditionnel. J'ai commencé par faire du piano classique et du solfège au conservatoire d'Avignon, dès l’enfance. Adolescent, j'y ai joué aussi, durant trois années, de la guitare classique, avant d’aller étudier le piano jazz à l'IMFP de Salon de Provence. Je me suis mis à jouer autre chose que du classique assez tôt, au collège, avec des amis musiciens, avec qui je partageais des goûts musicaux similaires. On a créé un groupe de jazz-rock et tourné pendant une dizaine d'années. Ensuite, tout en montant un studio d'enregistrement avec mon frère, j'ai intégré diverses formations, aux styles très différents : chanson, fanfare, salsa, electro latino, ciné-concert, etc., apportant par moments mes compétences d'arrangeur-compositeur selon les projets.

 

Vos morceaux s’inspirent beaucoup du cinéma. Faut-il y voir l’ombre d’un cinéphile ?

J'aime beaucoup regarder des films, mais je ne suis pas pour autant ce que l'on peut appeler un cinéphile. J'oublie trop vite le nom des réalisateurs ou des comédiens !  Par contre, c'est vrai que ma musique, essentiellement instrumentale, est souvent basée sur une atmosphère qui peut se prêter à l'image. D’ailleurs, l'incorporation d'extraits sonores issus de films est un moyen de souligner certaines ambiances…


Quelles sont vos principales influences artistiques ?

J'ai écouté beaucoup de styles musicaux différents. De la musique classique au jazz, du rock durant l'adolescence, avec des groupes comme les Beatles, The Doors, Magma, Gong, King Crimson, Jefferson Airplane, Jimmy Smith, Brian Auger… Je jouais beaucoup d'orgue à l'époque, influencé par l’acid jazz, un mélange de jazz et de funk, avec pas mal d'improvisation. Au début des années 2000, un ami m'a fait découvrir des artistes tels qu’Amon Tobin ou Kruder & Dorfmeister, mais ce n'est que récemment que j'ai commencé à écouter plus de trip-hop ou de downtempo. Ce que je recherche surtout, au-delà du style musical à proprement parler, c'est le mélange entre les sons traditionnels des instruments et les moyens de production actuels.


Que vous évoquent les comparaisons – Wax Tailor ou Ninja Tune, par exemple – que l’on a pu dresser à votre égard ?

Je suis vraiment flatté par ces comparaisons !  J'aime la musique que fait Wax Tailor. Le label Ninja Tune aussi, avec Amon Tobin, Bonobo ou The Cinematic Orchestra, qui sont vraiment des références pour moi. Avant la sortie de l'album, je ne savais pas trop à quoi m'attendre au niveau des critiques : il y a un tel mélange de styles sur le disque…

 

  

I don’t want to be an emperor

 

En schématisant, comment présenteriez-vous votre méthode de travail ?

Je me laisse porter par l'inspiration du moment. J'enregistre un élément, que ce soit une basse, une guitare ou un instrument que j'ai à ma disposition, puis je construis le reste à partir de cette base, le son et le mixage étant des facteurs primordiaux dans le processus de composition. J'aime les sonorités qui font appel à l'imaginaire, qui campent tout de suite une ambiance.

 

Vous êtes un musicien multi-instrumentiste. Mais, entre le piano, la flûte, le synthétiseur ou encore la basse, où prenez-vous le plus de plaisir ?

Tous les instruments sont un plaisir !  Chacun a sa petite particularité qui le rend unique. Durant mon parcours, je suis toujours passé d'un instrument à l'autre, l'apprenant en autodidacte et prenant du plaisir à le maîtriser. Je dois dire que j'adore le rythme, donc la batterie et les percussions. Mais, n'étant pas un pur batteur, ce n'est pas l'instrument que je joue le plus.


Les échantillons vocaux sont légion sur votre disque. Les employez-vous pour leur propos ou comme un élément musical à part entière ?

C'est d’abord comme élément musical. Mais j'apprécie aussi faire passer par ce biais un message. Je cautionne tout à fait le propos de « Thou shalt not kill » ou encore le discours de Chaplin.

 

Charlie Chaplin sur un disque de trip-hop, c’est une démarche forcément intéressante. Reprendre le discours du Dictateur, et rendre hommage à un cinéaste de cette trempe, c’était quelque chose qui vous tenait à cœur ?

C'est l’un des morceaux les plus anciens de l'album. Je voulais absolument qu'il en fasse partie. À la base, ce n'était pas forcément délibéré, mais il se trouve que ce discours collait parfaitement à la version instrumentale que j'avais à l'époque. Le hasard fait souvent bien les choses !  Son propos humaniste et optimiste me correspond bien. Et l’évolution émotive et rythmique du discours amplifie celle de la musique.

 

Comment s’est déroulé le mixage de l’album ?

Le plus gros du mixage a été réalisé au fur et à mesure de la composition de l'album. Généralement, je compose et fais le mixage progressivement, quand les différentes parties se rajoutent les unes aux autres. J'aime avoir rapidement un bon rendu sonore ; ça m'aide dans le choix des arrangements. Quand tout a été fini, j'ai quand même passé un peu de temps au studio des Sirènes, à Marseille, pour finaliser le mixage, opérer quelques corrections en fonction des écoutes du studio.

 

Si vous ne deviez retenir qu’un unique morceau, ce serait… 

Pas facile !  À mon avis, ce serait « This old tune ». C'est l’un des morceaux du disque qui marche le mieux et c'est vrai qu'une fois lancé, c'est dur de lâcher prise !


I don’t want to be an emperor a permis à de nombreuses personnes de (re)découvrir votre travail. Quelle suite imaginez-vous à votre carrière de musicien-compositeur ?

Continuer à travailler. C'est la première fois que je finalise un projet personnel et je compte bien ne pas m'arrêter là !  C'est un défi qui est toujours à renouveler : essayer de faire encore mieux, s'étonner soi-même et garder le plaisir de faire les choses.

 

 

Musique et industrie

 

On parle souvent, sur la scène électronique, de la french touch. Mythe ou réalité ?

Il y a certainement un peu de vrai. Bien que maintenant, avec Internet, on baigne dans une culture que l'on peut considérer comme mondiale, il subsiste toutefois des différences d'esthétique selon les endroits. Ce n'est pas vrai que pour la France. On pourrait également parler d'english touch, d'icelandic touch


Avec la révolution numérique et l’avènement du home studio, on peut désormais réaliser un disque de qualité irréprochable sans passer par les circuits professionnels classiques. Est-ce que cela a définitivement libéré les artistes des carcans de l’industrie ?

Oui, bien sûr. C’est vrai au niveau de l'enregistrement et de la production, mais aussi pour la diffusion. C'est la combinaison des deux qui engendre la mutation de l'industrie que nous voyons à l'heure actuelle. Le musicien est devenu maître de sa carrière ; il n'a plus à devoir plaire à quelques décideurs avant de soumettre son travail à l'appréciation du public. C'est un grand pas en avant. Cela permet aussi aux artistes de prendre plus de risques, de rester plus proches de leurs valeurs artistiques, tout en étant assurés d'une diffusion minimale, par les réseaux sociaux, les radios Internet, etc. La création, la diffusion, la communication ou encore la production restent des travaux à part entière, mais les outils sont désormais à la portée de tous. L’industrie se démocratise.


Avec des ventes en berne et un modèle économique déclinant, comment voyez-vous l’avenir du secteur du disque ?

Plutôt positivement. Les ventes sont en baisse, mais pas forcément pour tout le monde. Il y a plus de musique sur le marché aujourd'hui, plus de façons de la distribuer et de l’acquérir, donc, forcément, la répartition se fait différemment. Les gros labels n'ont plus le monopole de la distribution. Cela permet à plus d'artistes de tenter leur chance. C'est maintenant au public de décider. Les outils promotionnels, gratuits ou payants, sont à la disposition de tous. Et, au fur et à mesure, le monde d'Internet s'organise pour rémunérer les ayants droit… 


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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 11:56

Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : l’éloge médiatique est le salaire brut du rappeur net. Une prime généreusement accordée aux artistes fréquentables, ceux qui étalent leur culture, qui emploient des instruments réels ou qui sensibilisent leur public aux grands enjeux sociétaux. La manière dont les journalistes jaugent les MC’s, les qualifiant souvent hâtivement, a de quoi laisser perplexe. Car, souvent, ces derniers s’arrogent le droit de distribuer les bons points et les bonnets d’âne, condamnant sans procès des catégories entières de rappeurs au blâme éternel.

 

On connaît la chanson par cœur, mais ses couplets demeurent pourtant obscurs. Les rappeurs Abd Al Malik, Youssoupha, Hamé ou Rocé seraient des artistes accomplis dont la finesse des écrits et la qualité des analyses méritent le salut médiatique. Un avis largement partagé – ce n’est pas la question –, mais qui met en lumière des grilles de lecture hautement contestables. Car, régulièrement, les journalistes s’adonnent à une division artificielle et orchestrée du rap, devenu un courant musical où le noble et le vulgaire se côtoient sans forcément se reconnaître, où la valse des étiquettes pourrait sans mal rappeler les pires années inflationnistes. Dans cette nouvelle lutte des classes, arbitrée par une presse tristement paresseuse, les seigneurs et les sans-grade se distinguent par leur diplôme, leur humanisme, leur savoir ou leurs instrumentaux. En d’autres termes, un Salif ne vaut pas un Grand Corps Malade, un TSR Crew ne peut pas rivaliser avec un Hocus Pocus. On ne mélange pas les torchons et les serviettes. On amalgame les genres musicaux ?  On fait preuve de facilité, voire de simplisme ?  Peu importe !  La presse généraliste se fourvoie et les journalistes spécialisés ne brillent que par leur silence gêné. Aujourd’hui, les rédacteurs et les reporters en charge des sujets culturels entendent interviewer les artistes comme s’il s’agissait d’hommes politiques. Ceux qui acceptent de se poser en intellectuels précaires se font applaudir – ils élèvent le débat –, tandis que les autres, taxés au mieux de vulgaires délinquants langagiers, sont accusés de faire l’apologie de la violence ou de véhiculer des clichés misogynes et des valeurs superficielles. On exagère à peine. Quant aux rappeurs-musiciens, entités bicéphales extrêmement appréciées par les chroniqueurs fondamentalistes, ils auraient l’extraordinaire mérite de jongler avec l’audace et l’académisme.

 

Appréhender la démarche du journaliste constitue un exercice relativement aisé. L’utilité sociale du rap, ce « CNN du ghetto », tant mise en avant par la presse, relève de l’alibi médiatique, une facilité à laquelle beaucoup ont adhéré. Et la plupart des rédactions cherchent à apporter du crédit à l’artiste qui se conforme aux moules idéalisés et qui renforce ce fantasme de vocation sociale. Les MC’s diplômés, engagés ou politiquement corrects justifient l’attention des caméras et rassurent des journalistes incertains en leur offrant des paradigmes biaisés, voire faussés. Mais, en réalité, beaucoup ne parviennent simplement pas à décrypter des codes musicaux qui leur échappent et préfèrent donc se réfugier dans la critique creuse, qui se contente de valoriser les discours policés, les formules allégoriques, les couplets politisés et les beats joués par de vrais musiciens. Pourtant, le rap rayonne par ses ambiguïtés et ses subdivisions. La somme de ses artistes, hétéroclites, témoigne de sa vitalité. Les rappeurs nouvellement milliardaires, émergeant des quartiers les plus dévastés, crèvent l’écran en tuant la nuance, s’achètent une popularité avec des liasses d’excès. Car ce courant musical, pour se faire entendre, doit frapper fort. Les textes bruts constituent sa matière première et la rue demeure son berceau.

 

Nous l’avons vu, la visibilité médiatique ne s’offre qu’à certains rappeurs, minutieusement sélectionnés par des journalistes souvent négligents. Or, aucun diplôme ne prédispose aux carrières en dents de scie, qui passent de la musique à la gestion de label, de la ligne vestimentaire à l’industrie du luxe. Et l’intérêt que l’on porte aux uns ne devrait pas nous empêcher d’apprécier à leur juste valeur les autres. Car, au fond, ce sont des frères jumeaux qui évoluent dans des milieux différents. Ce qui les lie ?  L’amour d’une culture urbaine, l’audace, la créativité et la verve. Soyons clairs : ceux qui ont besoin de faire l’inventaire des MC’s « conscients » pour légitimer le rap ne comprennent rien à ce mouvement – qui refuse d’ailleurs toute hiérarchisation. Ceux qui désapprouvent le sampling ou les synthétiseurs pèchent par excès d’académisme et étouffent dans l’œuf toute tentative d’émancipation culturelle. Alors, acceptez cette évidence : pour peindre le rap, il faut composer avec son panel de couleurs.

 

 

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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 18:20

 

 


C’est un secret de polichinelle : de nos jours, il est difficile de se faire un nom dans la musique. À Seraing comme ailleurs, les artistes souhaitant émerger sont légion. Produisant leurs œuvres en totale indépendance, ils ont mis en place un véritable système D artistique. De tout bord, nos musiciens font la part belle à la créativité, à l’engagement, mais surtout à la débrouillardise…

 

Plus qu’une soif de reconnaissance, c’est l’ambition de partager leur musique, leurs idées et leurs convictions qui caractérise ces artistes. Pour ce faire, le groupe pop-rock Satylite a fondé son propre home studio (studio d’enregistrement amateur) dans la cave d’Anthony Bravata, le batteur attitré. Les quatre membres qui composent le groupe y créent et enregistrent leurs morceaux. « Cela n’a pas été simple. Nous avons dû acquérir le matériel nécessaire, mais aussi apprendre à manipuler les programmes de mixage et de mastering », raconte Anthony. Un ordinateur portable, une table de mixage huit pistes, des instruments de musique, des microphones, un anti-pop et un amplificateur : telle semble être la panoplie complète du parfait indépendant. C’est en tout cas ce qui ressort d’une balade dans le foyer musical du groupe. Quant aux répétitions, « elles ont lieu dans des locaux loués pour une somme modique », tandis que « les concerts aident les artistes méconnus à se mettre en évidence et à diffuser leur musique ». Malgré des qualités indéniables et une réputation exemplaire, les directeurs artistiques ne se bousculent pas au portillon. La faute à un système qui veut que les musiciens prennent du galon en tant qu’indépendants avant de pouvoir, peut-être, rejoindre une maison de disques ? « Sans doute », vous répondra-t-on dans l’entourage de Satylite. Au fait, quelles peuvent être les retombées médiatiques pour un groupe voué à l’indépendance ?  « Quelques articles dans les journaux régionaux, quelques mots à la radio... Rien de transcendant, cela dit. »
 
Même cas de figure pour les rappeurs Slawi04, 2Pom et Souma. Eux aussi font partie intégrante de ces artistes qui évoluent dans l’ombre des maisons de disques. « La musique est avant tout un plaisir. Le rap est un courant musical à facettes. En adressant des messages sensés dans lesquels les gens peuvent se reconnaître, je veux prouver à tous qu’il ne s’agit pas simplement de glorifier la violence ou l’argent, mais bien de poser un regard objectif sur le monde et sur nous-mêmes », nous confie Slawi04. Ne pouvant bénéficier de l’apport promotionnel d’un label, les artistes locaux doivent faire preuve d’ingéniosité. « Je tente de mettre sur pied un site Web complet et original. Je possède également un Skyblog musical où figurent mon agenda, des informations me concernant et quelques morceaux », ajoute-t-il. Pour le reste, le bouche-à-oreille a la lourde tâche de remplacer les outils publicitaires traditionnels. 2Pom semble suivre la même ligne de conduite. « MySpace et quelques petits concerts » lui procurent un peu de lumière sans pour autant attirer les projecteurs. « Le rap, c’est une passion, pas un business. Mais si, un jour, je parviens à me faire un nom, je ne cracherai pas dans la soupe », assène-t-il. Le rappeur, membre du groupe État Brut et du collectif Leziñar, s’attache à « parler des valeurs perdues et développer des thèmes de société ».  D’après lui, « le rap sert autant à faire réfléchir qu’à divertir ». Le fait est que, sans canal de diffusion, la question ne se pose même pas… Souma, quant à lui, nous fait part d’une approche plus philosophique de la musique. Vivant à Ans, il collabore toutefois régulièrement avec des artistes serésiens. « Tout est une question d’équilibre. Nous sommes tous plus ou moins affectés par les maux auxquels nous sommes confrontés. Je combats ma peine en noircissant  des feuilles vierges. C’est une façon personnelle de garder les pieds sur terre et la tête froide. »  D’ailleurs, il a placé ses ambitions entre parenthèses depuis un certain temps. « Je n’envisage pas d’embrasser une carrière d’artiste. La musique est une nécessité et non un marché que j’aurais conclu avec le premier affairiste venu. »  Cela dit, « il serait stupide de refuser le paradis s’il s’offrait à vous ». Traduisez : « Si on me donne la chance d’enregistrer un disque, en me garantissant carte blanche, pourquoi passerais-je à côté de pareille aubaine ? »
 

 

Combattre la solitude artistique…
Les artistes indépendants s’apportent mutuellement soutien et encouragements. Une profonde solidarité règne entre eux. Ils s’entraident et participent aux projets les uns des autres. Au-delà de cet esprit de corps, l’envie de donner un coup de pouce à ces laissés-pour-compte de la musique demeure intacte. « Quelquefois, l’ASBL Optima nous permet de dénicher une scène », raconte Slawi04. D’ailleurs, « un concert consacré à la femme a récemment eu lieu et beaucoup d’artistes indépendants étaient de la partie ». Grâce à cette ASBL serésienne, les pseudonymes de 2Pom et Slawi04, entre autres, figuraient au générique. Le groupe Satylite, lui, a joué en première partie de Kill The Young au Centre culturel de Seraing. « Pour nous, Eclat’Jeunes [manifestation culturelle, ndlr] a été le point de départ d’un long parcours », explique Anthony Bravata. « Suite à cela, un article paru dans Le Jour Liège nous a été consacré et nos contacts artistiques se sont multipliés », déclare-t-il. « Nous sommes conviés à participer à de nombreux concerts organisés à Seraing », précise 2Pom. « Un grand nombre de personnes y assistent. Peu à peu, nous faisons parler de nous », conclut-il. Quant à la Fête de la Rose, même si elle n’a pas été mentionnée, elle pourrait symboliser cette volonté de mettre en vedette des artistes méconnus. 

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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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