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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 05:40
« Requiem for a Dream » : American History

Alfred Hitchcock avait l'habitude d'élargir le périmètre supposé restreint de l'individu ordinaire. Darren Aronofsky semble prendre le parti strictement inverse : les quatre personnages centraux qui peuplent Requiem for a Dream ne s'appréhendent qu'à l'aune de leur humble et douloureuse existence, seulement mise en sommeil par des paradis artificiels permettant de s'y soustraire temporairement.

 

La vieillissante Sara vit dans l'attente dévorante d'être convoquée pour passer à la télévision. Alors, elle s'astreint à des régimes stricts, se perd dans de sombres mirages et va jusqu'à absorber des comprimés en quantité industrielle, dans l'unique espoir de réduire son tour de taille... Son fils Harry, junkie désoeuvré et désargenté, en est réduit à lui confisquer sa télévision pour brasser un peu d'oseille, jusqu'à ce qu'il entreprenne de dealer avec son ami Tyrone et sa petite amie Marion, tout aussi fauchés et héroïnomanes que lui. Pour tous, c'est le début d'une lente et éprouvante descente aux enfers, immortalisée par des dispositifs techniques pléthoriques et inventifs : split-screen, fisheye, vues verticales, caméra rivée aux personnages, montages-séquences clipesques, visions troubles et saccadées, images accélérées, montage alterné, surimpressions...

 

On pourrait mettre en parallèle The Wrestler et Requiem for a Dream au regard de ce qu'ils disent de l'Amérique contemporaine. Le premier sonde l'indigence, la solitude et les souffrances intérieures d'une ancienne gloire du catch incapable de tirer sa révérence ; le second inventorie les accoutumances qui mettent à mal la bannière étoilée, de cette télévision surplombant le vétuste appartement de Sara aux substances de toutes sortes – drogue, médicaments – qui affectent les sens et perceptions. Tous deux portent le désespoir et la douleur, notamment celle des corps, en bandoulière.

 

Mais Darren Aronofsky ne se contente pas de donner naissance à un monde malsain et dévitalisé, il le rend indépassable : les amies de Sara la confortent dans ses obsessions et illusions, ceux d'Harry vivotent péniblement, expérimentent l'état de manque et les séjours en prison ou se voient contraints de se prostituer pour pouvoir prétendre à leur si précieuse dose... Ni le régime pamplemousse-oeuf de Sara, qui s'imagine être « devenue quelqu'un maintenant », ni les projets illicites de son fils ne donneront lieu au moindre répit : d'un côté, c'est la maladie mentale qui guette ; de l'autre, la privation ou la nécrose.

 

Au-delà de son esprit radicalement désabusé, d'effets visuels remarquables et d'un casting judicieux – Jared Leto, Ellen Burstyn, Jennifer Connelly, Marlon Wayans –, Requiem for a Dream tend à s'enferrer dans une forme d'outrance et de tautologie qui ne le sert pas toujours. Il fourmille de montages-séquences répétitifs, de scènes hallucinatoires parfois boursouflées – la maison qui se mue en plateau de télévision, le frigo qui gronde et se meut – et se plie tout entier à une vision outrée des accoutumances destructrices. On peut légitimement penser que Darren Aronofsky aurait gagné à amender son récit, un peu trop circonscrit et fléché, et ce même si la poursuite sensorielle, éminemment glaçante, est évidemment appelée à jouer les premiers rôles.

 

 

Lire aussi :

Les fantômes du chaos

Le Plus : "Sang pour sang" / Le Moins : "Last Days" (#19)

Le Plus : "Snake Eyes" / Le Moins : "Fury" (#54)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
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