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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 16:52

New York, 2022. Percluse de chaleur et de désarroi, frappée par la faim, l’humanité se condense péniblement autour de quelques poches de pauvreté, expérimentant malgré elle la ghettoïsation et les arbitrages coercitifs d’un État policier pernicieux, inflexible, manquant à ses devoirs les plus élémentaires. Sur fond de désagrégation sociétale, les terres cultivables se raréfient, les ressources naturelles atteignent leur portion congrue, la surpopulation confisque le moindre espace et la misère se répand sans coup férir, comme une traînée de poudre, sous toutes ses formes – morale, émotionnelle et matérielle. Les rares exploitations agricoles encore en état se confondent avec des forteresses imprenables, renvoyant sans scrupules les masses populaires aux produits industriels synthétiques et sans saveur, témoins privilégiés d’une existence sacrifiée, hoquetante de larmes, de gémissements et de colères.

 

Naviguant à vue dans cette société esquintée et à bout de souffle, le détective Robert Thorn, incarné par l’excellent Charlton Heston, entame une enquête policière périlleuse, sorte d’équation à multiples inconnues, se rapportant à l’assassinat d’un magnat industriel aussi fortuné qu’énigmatique. Flanqué de son ami et assistant Sol Roth (imperturbable Edward G. Robinson), vieillard nostalgique d’une époque à jamais révolue, il s’échinera à percer la carapace mordorée des apparences et à lever le voile sur les issues dérobées d’un système au mieux nauséabond.

 

Anticipation orwellienne

 

Au moment de porter à l’écran et d’actualiser le roman dystopique de Harry Harrison, Richard Fleischer n’en est pas à son coup d’essai. Cela fait déjà presque trente ans que le cinéaste américain hante les studios, une période faste au cours de laquelle il mettra en scène des pièces de choix comme Vingt mille lieues sous les mers, Le Temps de la colère, Le Voyage fantastique ou L’Étrangleur de Boston. Rompu à l’exercice cinématographique, il agence alors avec doigté et audace une contre-utopie dont chaque fragment constitue un modèle éprouvé de noirceur et de désillusion.

 

Non content de cultiver de bout en bout un propos désabusé et anxiogène, Soleil vert lance les hostilités dès sa séquence d’ouverture. Armé d’un montage photographique portant sur l’essor et le déclin de la société industrielle, Richard Fleischer laisse poindre un vent ténébreux, écho d’un monde en perdition et d’idéaux s’estompant progressivement jusqu’à disparaître. Avec l’ardeur et la pertinence des meilleures anticipations orwelliennes, ce chef-d’œuvre plus que jamais dans l’air du temps pose un regard perçant et clinique sur un monde devenu dysfonctionnel, souvent asphyxiant, fait de corps prostrés et meurtris, de désirs réduits en cendres, d’inégalités inexcusables, de fractures sociales et de destins laissés en jachère. Une mélopée triste, pénétrante, sans fausse note ni fanfaronnade.

 

Bien rythmé, bercé et coloré par des partitions soignées, Soleil vert portraiture une ville de New York surpeuplée, en état de siège permanent, au bout du rouleau et à deux doigts de l’implosion. Plus encore que l’appétit du pouvoir, c’est l’égoïsme, le cynisme et la corruption qui y animent les sphères influentes, poussant les masses à la révolte et le pauvre Sol Roth à l’euthanasie – deux séquences touchées par la grâce et happées par l’abattement. Sans effet de manche, au cœur d’une réalisation au cordeau se niche alors un constat glacial et sans appel : la cohésion humaine a tout de l’équilibre fragile qui menace, à chaque instant, de s’effondrer.

 

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Les fantômes du chaos

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)

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Published by Jonathan Fanara - dans Cinéma
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Présentation

  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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