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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 15:48

Si le sujet n'était à ce point préoccupant, faire chorus avec l'opéra-rock Starmania pourrait prêter à sourire. Il serait pourtant inapproprié d'ironiser tant le diorama mondial actuel rompt avec toute tentative de cohésion sociale, d'élévation morale, de tempérance humaniste. Ce n'est pas un hasard si les compteurs intellectuels se mettent brusquement à disjoncter : nos sociétés ne se traduisent plus qu'en égoïsmes économiques, stéréotypes raciaux et outrances mouvantes, lesquels débouchent tout naturellement sur les menées récupératrices des extrêmes.

 

L'Everest de l'irresponsabilité a pour base tellurique la logique exclusivement comptable aujourd'hui en oeuvre dans toute l'Europe. Le politique s'est effacé derrière l'économique et le financier, eux-mêmes mis au ban par des bilans déshumanisés d'actifs et de passifs, faisant bien peu de cas des peuples grecs, espagnols ou portugais. Ces mêmes mécanismes avaient auparavant présidé au Caracazo de 1989, quand des émeutes mortifères secouèrent le Venezuela de Carlos Andrés Pérez, asphyxié par une cure d'austérité visant à flatter le FMI. En Grèce, la potion est d'autant plus amère que les « institutions » en appellent ouvertement à la préservation des intérêts des plus riches... au nom d'une énième variation de la courbe de Laffer. La pensée orthodoxe, unique et sclérosée, hier ultralibérale, aujourd'hui austéritaire, a également voix en France, dans un « cercle de la raison » cher à Alain Minc, devenu le prolongement naturel d'un recrutement déficient des professeurs d'université. Dans les cursus, les économistes hétérodoxes se trouvent en effet en voie de disparition, sous-représentés et masqués par les brumes épaisses d'une orthodoxie désespérément unidimensionnelle. Oeuvre salutaire, dans un ouvrage pertinemment intitulé Les imposteurs de l'économie, le journaliste Laurent Mauduit démonte pièce par pièce un système faisandé, marinant dans une doxa néolibérale, fait de compromissions et de collusions d'intérêts.

 

Mais le drame ne s'arrête pas aux portes du Berlaymont ou de Bercy. Le monde culturel ne sort pas indemne d'une actualité agitée. Aux budgets en voie de désagrégation s'ajoute une intolérance qui se rappelle régulièrement à notre bon souvenir. Ainsi, les catholiques intégristes de Civitas ont ces dernières années pris à partie les artistes Andres Serrano, Rodrigo García et Romeo Castellucci, coupables de blasphèmes, tandis que les islamistes radicaux opèrent, dans le sang, en Syrie, au Mali, en Irak et ailleurs. L'attentat du cinéma Saint-Michel à peine oublié que des quidams à l'esprit étriqué reproduisent l'intolérance, plus modestement certes, à l'endroit de Paul McCarthy (« Tree », sur la place Vendôme) ou Anish Kapoor (« Dirty Corner », dans les jardins de Versailles). Pour peu, on croirait revenir au temps de l'abbé Louis Bethléem, « père Fouettard de la littérature », ou à celui de l'album Aux armes et cætera, de Serge Gainsbourg, qui essuya les tirs croisés du journaliste Michel Droit et des associations d'anciens combattants.

 

Au seuil de tous les excès, la parole se cuirasse et se libère. On subvertit les faits, on porte le fer partout, on répand sans discontinuer des boniments de camelot. Combien de discussions de comptoir où l'on piétine la présomption d'innocence comme si l'affaire Richard Roman n'avait jamais eu lieu ? Combien, au cours de ces mêmes saillies, occultent l'héritage anti-peine de mort de Robert Badinter ? Plus généralement, dans ce contexte de dépolitisation et du « tous pourris », que vaut encore le pacte social de Jean-Jacques Rousseau ? Plus grand-chose. « Ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise », peut-on lire dans son Contrat Social. En laissant s'accroître les inégalités, mais aussi en confisquant trop souvent la démocratie, c'est tout l'héritage des Lumières que l'on finit par corrompre et réduire en charpie.

 

Faut-il dès lors s'étonner qu'un intellectuel comme Thomas Piketty rencontre un tel écho ? S'il fait l'objet de critiques, l'économiste français a néanmoins l'immense mérite de questionner avec rigueur un modèle capitaliste aux limites désormais éprouvées. Dans une société à faible croissance et à natalité contenue, nous dit-il, le patrimoine tend à se concentrer entre les mains de quelques rentiers profitant d'un rendement du capital élevé pour s'enrichir toujours plus. Si l'Américain Simon Kuznets a cru en une convergence socioéconomique naturelle, les archives successorales et les sources patrimoniales tendent au contraire à démontrer des phénomènes inégalitaires allant crescendo. D'où viendra le salut ? Voilà le point par lequel devraient confluer tous les débats publics. Certainement pas, en tout cas, de l'ISDS et de ses tribunaux d'arbitrage internationaux, désignés pour régler les différends entre investisseurs et États, avec la jurisprudence que l'on sait...

 

Pendant ce temps, par commodité, beaucoup se complaisent à taxer l'étranger de tous les maux. L'immigré sert de bouc émissaire à tous ceux qui refusent d'appréhender l'extrême complexité du monde, dont les ramifications politiques, sociales et économiques s'enchevêtrent jusqu'à former des noeuds impossibles à dénouer. Il est vrai qu'il est tentant de succomber aux sirènes d'un discours lénifiant, schématique et populiste quand, en face, on nous propose d'étudier les problèmes démographiques, les questions liées aux métiers en pénurie et aux postes vacants ou les bienfaits supposés du multiculturalisme (oserait-on encore les évoquer ?). C'est ainsi que certains en arrivent à marcher sur les brisées de l'extrême droite. À ceux-là, il conviendrait de rappeler que le lieu de naissance ne saurait enserrer les hommes à jamais, que chacun doit pouvoir prétendre à la liberté et à la sécurité, que les Érythréens et les Syriens demeureront de tout temps nos égaux, et que le monde ne se résument pas à quelques courbes en cloche et statistiques biaisées. N'en déplaise à ce cher Alain Destexhe, qui n'a décidément de libéral que l'étiquette politique, l'immigration tient aujourd'hui sans doute plus de la solution que du problème.

 

 

Lire aussi :

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Le Parlement européen est-il en crise ?

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Published by Jonathan Fanara - dans Carte blanche Société
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  • Jonathan Fanara
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.
  • Diplômé en communication, gestion et arts, agent administratif au CHBAH, pigiste, lecteur assidu et cinéphage presque pathologique. La curiosité est certainement le plus utile de mes défauts.

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